Skip to main content

Full text of "Histoire de Madame Barat : fondatrice de la Société du Sacré-Coeur de Jésus"

See other formats


LO 

o^ 

LO 

o 

LU 

a 

^^•^ 


;nj 


#- 

w 

1"- 

■m 

.>• 

^;iËJËâflïl,4^l 


.'■   ./'^fe^^vM'ii. 


^^^^'.-S-l^-^-:'^^. 


ST.  BASIUS  SEMINARY 

TORONTO,  CANADA 


I  LIBRARY  î 


Al^^    ^ 


f/-^i^. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  witii  funding  from 

University  of  Toronto 


Iittp://www.arcliive.org/details/liistoiredemadame01baun 


HISTOIRE 


MADAME   BARAT 


P'    NÉGOCIAIS 


) 


PROPRIETE 


/ 


/ 


XDAUZKl  é  r?*Afite0V.  7Snm  Senaptu-t. 


Dipcitc  à  me    qui  a   mitis  sum  et   hiirralis   rortlc*, 


HISTOIRE 


MADAME  BARAT 

FONDATRICE 

DE  LA  SOCIÉTÉ  DU  SACRÉ-CŒUR  DE  JÉSUS 


M.    L'ABBÉ    BAUNARD 

AUMÔNIER  DL-  LYCÉE  D'oRLÉANS 
DOCTEUR  EN  THÉOLOGIE,  DOCTEUR  ES  LETTRES 


TOME   I 


PARIS 

LIBRAIRIE    POUSSIELGUE   FRÈRES 

RUE     CASSETTE,     27 


1876 
Droits  de  traduclion  et  de  reproduction  rés 


[  LIBRARY  J  g? 


FEB  11  1956 


£ 


DOMINO    NOSTRO    JESU    CHRISTO 

QVI    MITIS    FVIT    ET    HVMILIS    CORDE 

HANC 

MITISSIM^    ATOVE    HVMILLIM^ 

CORDIS    IPSIVS    SPONS^ 

MAGDALEN.E    SOPHIE    BARAT 

HISTORIAM 

IN    FIDEI    TESTIMONIVM 

SPEI     PIGNVS 

MONUMENTVMQVE  CARITATIS 

LUDOVICVS  PETRVS  ANDREAS  BAUNARD 

PRESBYTER  A  VRELI ANEN  SIS 

D.  D.  D. 


VIII  INTRODUCTION 

sont  pas  les  principaux  titres  qui  recommandent 
sa  mémoire.  L'ouvrière  nous  a  paru  encore  plus 
grande  que  l'œuvre;  et  ce  qui  témoigne  pour  elle, 
ce  qui  attire  vers  elle,  c'est  le  reflet  de  sainteté 
forte,  simple  et  tout  aimable,  dont  cette  figure  a 
laissé  l'ineffaçable  souvenir. 

Aujourd'hui  de  nouveaux  signes  de  cette  sainteté 
éminente  ont  changé  ce  souvenir  en  une  sorte  de 
culte.  A  peine  M™^  Barat  eut-elle  disparu  qu'on 
étudia  sa  vie,  on  s'attacha  à  ses  traces,  on  re- 
cueillit ses  paroles,  on  retrouva  son  âme  dans 
d'innombrables  lettres  qui  la  faisaient  revivre. 
La  piété  filiale  entourait  déjà  sa  tombe,  et  con- 
sacrait religieusement  tout  ce  qui  venait  d'elle; 
des  grâces  multipliées ,  des  bienfaits  de  tout 
ordre,  des  interventions  extraordinaires  redou- 
blèrent la  confiance.  L'Église  s'en  est  émue.  Elle 
s'est  demandé  alors  si  cette  lueur  blanchissante 
n'était  pas  le  lever  d'un  de  ces  astres  bienfai- 
sants que  «  Dieu,  dit  l'Écriture,  a  placés  dans 
dans  le  ciel  pour  éclairer  la  terre*  »;  et  voici  que, 
procédant  aux  premières  informations ,  elle  a  com- 
mencé de  recueillir,  à  Paris  et  à  Rome,  les  plus 
précieux  témoignages,  en  attendant  qu'un  jour, 
peut-être,  il  lui  plaise  de  composer,  de  tous  ces 
rayons  épars,  une  auréole  de  sainte  pour  l'épouse 
de  Jésus-Christ. 

Grâces  soient  donc  à  Dieu!  Notre  siècle  si  égaré 
n'est  pas  déshérité  de  la  première  de  toutes  les 
gloires  :    celle   do   produire   des   saints.    Le   Père 

1  <i  l'osuil  stellns  in  (iriuamoiilo  ul  lucerenl  suiier  krraiii.  ■>    Goii.  i,  17.) 


INTRODUCTION  IX 

de  Condren ,  qui  vivait  à  l'époque  des  guerres  de 
religion  et  à  la  veille  des  orages  de  la  Fronde,  esti- 
mait néanmoins  que  «  le  nombre  des  saints  de  son 
temps,  quoique  plus  cachés,  égalait  celui  des  pre- 
miers siècles  du  christianisme  ^  ».  Sans  doute 
on  n'oserait  en  dire  autant  du  nôtre,  tant  sont 
bruyants  parmi  nous  les  scandales  de  l'irréligion , 
tant  semble  universel  le  triomphe  des  méchants! 
Et  cependant,  si,  repassant  les  trois  premiers  quarts 
de  ce  siècle  mauvais,  on  considère,  par  groupes, 
les  diverses  milices  d'apôtres,  de  pontifes,  de  sol- 
dats ,  d'hommes  d'action  et  d'hommes  de  prière, 
de  vierges  et  de  femmes  chrétiennes,  qui  se  sont 
succédé  au  service  de  Jésus- Christ,  quelle  sève 
de  sainteté  on  sera  forcé  de  reconnaître  dans 
l'arbre  qui  donne  de  tels  fruits!  Quelle  édification, 
quel  étonnement  parfois  nous  apporte  la  révéla- 
tion de  la  vie  de  nos  justes,  de  nos  vierges,  de 
nos  martyrs,  dans  les  histoires  intimes  où  ces 
âmes  contemporaines  se  placent  au  niveau  des 
plus  belles  âmes  antiques!  Je  ne  puis  les  énumé- 
rer;  mais  je  veux  du  moins  constater  que  notre 
âge,  d'ailleurs  singulièrement  amolli,  n'en  a  pas 
moins  connu  les  plus  saints  héroïsmes  :  héroïsme 
de  foi,  héroïsme  de  pureté,  héroïsme  de  charité, 
héroïsme  de  pénitence  et  d'immolation.  Et  alors, 
me  rappelant  que  la  sainteté,  selon  sa  définition 
même,  est  la  vertu  portée  à  ce  degré  sublime, 
je  me  crois  fondé  à  dire  que,  par  la  miséricorde 

1  Cloysault,  Vies  mss.,  t.  I.  Vie  du  P.  de  Condren ,  liv.  VII,  pp.  307, 
308.  Cité  clans  la  Vie  de  M.  Olier,  t.  I ,  p.  126. 


X  INTRODUCTION 

infinie  de  Jésus,  la  page  du  livre  de  vie  réservée  à 
notre  époque  ne  restera  pas  vide,  et  que  des  noms, 
aujourd'hui  bien  ignorés  du  monde,  sont  peut-être 
réservés  à  enrichir  les  diptyques  de  TÉglise  future. 

Or,  les  saints  de  notre  siècle  ont  deux  traits 
particuliers  qui  formeront,  dans  l'histoire ,  leur 
caractère  propre.  Le  premier  est  un  amour  plus 
dévoué  et  plus  tendre  pour  le  centre  de  la  vérité, 
qui  est  le  Saint-Siège  romain;  le  second  est  un 
amour  plus  ardent,  plus  généreux  pour  le  centre 
de  la  charité,  qui  est  le  Cœur  de  Jésus.  Tous  por- 
tent «  écrit  sur  leurs  fronts,  comme  s'exprime  saint 
Jean,  le  nom  de  la  cité  sainte  »,  Rome,  dont  ils 
sont  les  fils,  les  apôtres,  les  soldats,  et  dont,  au 
besoin,  ils  sauraient  être  les  martyrs.  Tous  portent 
aussi  écrit,  en  caractères  de  flamme,  «  le  nouveau 
nom  de  Dieu'  »,  comme  dit  le  même  apôtre,  le  nom 
du  Dieu  de  l'amour;  et  ce  qui  donne  à  leur  piété 
son  cachet  spécial  de  douceur  et  de  force,  est 
une   religion  profonde  envers  le  sacré  Cœur. 

Je  dis  que  c'est  une  religion  profonde  que  celle- 
là  :  elle  est  le  christianisme  dans  son  essence  même. 
Qui  ne  voit,  en  effet,  que  l'amour  de  Dieu  dont  le 
Cœur  est  le  symbole,  est,  pour  nous  chrétiens,  la 
loi  qui  régit  tout,  la  formule  universelle  qui  rend 
compte  de  tout?  Au  fond,  il  n'y  a  qu'un  dogme, 
c'est  que  Dieu  nous  a  aimés.  «  Quant  à  nous,  écrit 
saint  Jean,  nous  croyons  à  l'amour  que  Dieu 
a  eu  pour  nous.  »  Tous   les  mystères  de  la  foi  : 

•  <i  Scribam  super  eum  nomen  Dei  mei ,  el  noinen  civilalis  Dci  mei, 
novaî  Jérusalem,  el  nomen  iiieum  noviim.  "  (Apoc.  m,  12.) 


INTRODUCTION  XI 

création,  révélation,  incarnation,  rédemption,  eu- 
charistie, communion  découlent  de  ce  principe;  il 
est  la  clef  de  tout.  De  même,  dans  la  m.orale, 
il  n'y  a  qu'un  devoir,  qui  consiste  à  aimer  Dieu 
et  tout  aimer  pour  Dieu.  Amour  de  Dieu  pour 
l'homme,  amour  de  l'homme  pour  Dieu,  voilà  la 
foi  et  la  loi  ;  et  le  christianisme  est,  en  définitive, 
une  relation  de  cœur  entre  le  Créateur  et  son  ou- 
vrage. C'est  pourquoi  lorsque,  dans  ces  derniers 
temps,  le  Seigneur  voulut  ramener  la  foi  à  son 
foyer,  et  la  vertu  à  sa  source ,  il  se  contenta  de 
montrer  son  Cœur  tout  de  flammes  pour  l'homme, 
et  de  dire  au  cœur  de  l'homme  :  «  Voilà  comment 
je  t'ai  aimé,  voilà  comment  tu  dois  aimer.  »  Tout 
l'Évangile  était  là;  tout  était  résumé  dans  ce  sym- 
bole auguste  que  les  simples  comprirent,  que  les 
sages  admirèrent,  que  les  saints  adorèrent;  car, 
ce  qu'on  avait  osé  nommer  une  superstition ,  c'était 
le  culte  en  esprit  et  en  vérité;  ce  qu'on  avait  osé 
taxer  de  nouveauté,  c'était  simplement  «  l'Évangile 
éternel  »,  ainsi  que  s'exprime  saint  Jean. 

Cependant,  depuis  le  jour  oi^i  le  Cœur  de  Jésus 
s'était  manifesté  à  la  bienheureuse  iMarguerite- 
Marie,  les  progrès  de  son  culte,  pour  être  tou- 
jours continus ,  n'en  étaient  pas  moins  lents.  11 
fallait  que  ce  feu  sacré,  pour  faire  explosion  dans 
l'universalité  des  familles  chrétiennes,  y  fût  allumé 
par  l'éducation.  Le  Seigneur  y  pourvut.  Coïnci- 
dence lumineuse!  C'est  le  lendemain  du  jour  oi^i, 
du  pied  de  l'échafaud,  Louis  XVI  prisonnier  jetait 
le  rovaume  très-chrétien  dans  le  sacré  Cœur  de  Je- 


XII  INTRODUCTION 

SUS,  que  Jésus  acceptant  ce  legs  et  comme  impatient 
d'en  prendre  possession ,  mit  dans  Tâme  d'un  saint 
prêtre  l'inspiration  et  le  zèle  de  préparer  son  avè- 
nement dans  notre  génération,  par  l'institution  de 
la  femme  chrétienne,  et  de  lever  aussitôt  une  vir- 
ginale armée  chargée  de  cette  conquête.  Un  ordre 
cloîtré  et  contemplatif  avait  reçu  la  confidence  du 
mystère  d'amour  :  cela  devait  être.  Un  autre  ordre, 
un  ordre  actif  et  enseignant  sembla  destiné,  dans 
les  desseins  du  Ciel,  à  en  être  le  propagateur  et 
l'apôtre  au  milieu  du  monde.  Là  est  la  raison  d'être 
de  la  vocation  et  de  la  mission  de  M"^*^  Barat.  Toute 
dévouée  au  sacré  Cœur,  cette  âme  généreuse  ne 
s'appartient  pas,  elle  appartient  toute  à  Lui.  Dans 
sa  vie  intérieure  elle  en  est  le  disciple,  voilà  toute 
sa  sainteté  ;  dans  sa  vie  extérieure  elle  en  est 
Vapôti^e,  voilà  toute  son  œuvre  :  telle  est,  en  deux 
mots,  l'histoire  de  la  servante  de  Dieu. 

La  première  chose  qu'on  y  voit,  c'est  la  mer- 
veille d'une  âme  déifiée ,  pour  ainsi  dire ,  par 
l'action  de  l'amour,  selon  cette  parole  de  saint 
Jean  de  la  Croix  :  «  Aimer,  c'est  être  transformé 
en  ce  qu'on  aime;  aimer  Dieu,  c'est  donc  être 
transformé  en  Dieu.  »  On  assiste  à  ce  miracle  de 
transformation  divine  chez  M™*^  Barat.  Jésus  est 
certainement  l'être  le  plus  présent,  le  plus  vivant, 
le  plus  agissant  dans  cette  âme,  et  conséquemnient 
dans  ce  livre  qui,  pour  être  digne  d'elle,  doit  être 
tout  plein  de  Lui.  Elle  ne  j^ense  qu'à  Lui,  elle  ne 
parle  que  de  Lui,  elle  n'agit  que  par  Lui,  elle  ne 
se  plaît  (ju'avec  Lui.  «  Ce  n'est  plus  elle  qui  vit, 


[NTRODUGTIUN  Xdl 

c'est  Jésus  qui  vit  en  elle;  »  non  pas,  certes,  pour 
l'éteindre,  mais  pour  l'animer;  non  pas  pour  l'abais- 
ser, mais  pour  l'exalter.  L'âme  des  saints,  qu'on 
le  sache ,  n'est  pas  cette  mer  Morte  que  ne  soulève 
aucun  souffle  ,  et  où  rien  de  vivant  ne  se  meut 
sous  la  pesante  épaisseur  des  eaux.  C'est  bien  plu- 
tôt cette  mer  de  Génézaretli  qui  a  parfois  ses  agi- 
tations et  ses  tempêtes,  mais  oi^i  Jésus  est  maître, 
et  qui  se  calme  sous  la  main  de  Celui  à  qui  les 
flots  et  les  vents  obéissent.  Ainsi  perpétuellement 
gouvernée  par  Dieu,  M™^  Barat  reflète,  dans  ses 
facultés  limpides  et  tranquilles ,  les  plus  pures 
beautés  du  ciel  et  de  la  terre.  L'intelligence  éclai- 
rée de  la  lumière  d'en  haut  n'en  voit  que  plus  claire- 
ment, n'en  embrasse  que  plus  largement  les  choses 
d'ici-bas.  Elle  pénètre  le  fond  des  âmes,  elle  entre 
dans  les  secrets  de  leur  vie;  les  mystères  mômes  de 
ce  monde  ne  lui  échappent  pas;  elle  en  effleure  les 
sommets,  comme  du  bout  de  l'aile,  et  avec  quelle 
justesse,  quelle  délicatesse!  Combien  de  ses  juge- 
ments si  modestes,  mais  si  nets,  sur  les  affaires 
de  notre  temps,  resteront,  en  définitive,  le  dernier 
mot  de  l'histoire!  Du  sein  de  cette  lumière,  elle 
ne  descend  jamais,  même  aux  plus  petites  choses, 
sans  y  porter,  pour  ainsi  dire,  quelque  rayon  de 
soleil.  La  gaieté,  l'esprit,  la  bonne  grâce  ani- 
ment et  vivifient  sa  parole  nourrie  de  foi  et  de 
sagesse,  où  l'on  retrouve  tour  à  tour  la  raison  de 
sainte  Chantai,  l'onction  de  Fénelon  et  la  grâce 
spirituelle  de  saint  P'rançois  de  Sales.  Elle  est 
douce  sans  faiblesse;  elle  est  forte  sans  roideur; 


XIV  INTRODUCTION 

l'humilité  tempère  Téclat  de  ses  plus  riches  dons; 
et  sur  un  fond  de  vertus  et  de  qualités  viriles,  s'épa- 
nouit une  candeur  qui  est  son  charme  le  plus  pur, 
et  qui  donne  à  ses  traits  Tinaltérable  jeunesse  des 
enfants  de  TÉvangile.  Son  cœur  rempli  de  Dieu 
aime  tout  ce  que  Dieu  fit  grand:  l'Église,  l'homme, 
les  âmes;  mais  elle  a,  en  même  temps,  des  ten- 
dresses ineffables  pour  les  plus  petits  êtres  de  la 
création.  «  Sa  conversation  est  avec  les  simples;  » 
les  enfants  sont  sa  passion,  et  les  pauvres  son  culte. 
Elle  aime  la  campagne,  les  animaux,  les  plantes; 
elle  s'intéresse  à  l'herbe  qui  fleurit  aujourd'hui  et 
que  l'on  jettera  demain  au  feu,  au  passereau  qui 
tombe  à  terre,  au  lis  des  champs  et  au  grain  de 
sénevé  :  l'abondance  de  ce  cœur  déborde  sur  tout 
ce  qui  respire.  Quelque  chose  de  l'Evangile  se  place 
sur  ses  lèvres  et  coule  de  sa  plume;  elle  porte  la 
lumière  du  ciel  dans  son  regard,  et  la  miséricorde 
repose  dans  ses  mains.  On  dirait,  en  vérité,  que  le 
Cœur  de  l'Époux  a  passé  dans  celui  de  l'épouse. 
Harmonieux  composé  d'amabilités  divines  et  hu- 
maines, elle  donne  l'envie  d'être  sainte,  et  tous 
ceux  qui  la  voient  sont  portés  à  dire  d'elle  ce  que 
la  sœur  de  saint  François  de  Borgia,  religieuse  à 
Madrid,  disait  de  sainte  Thérèse  :  «  Dieu  soit  loué 
de  nous  avoir  fait  connaître  une  sainte  que  nous 
pouvons  tous  imiter!  Sa  conduite  n'a  rien  d'ex- 
traordinaire; elle  mange,  elle  dort,  elle  parle  et 
rit  comme  toutes  les  autres,  sans  affectation,  sans 
façon,  sans  cérémonie,  et  l'on  voit  pourtant  bien 
f|u'elle  est  pleine  de  l'esprit  de  Dieu.  » 


INTRODUCTION  XV 

Mais  M""^  Barat  n'est  pas  seulement  le  disciple 
du  Cœur  sacré  de  Jésus,  elle  en  est  encore  l'apôtre. 
Sa  vie  apostolique  a  un  double  foyer  :  un  foyer  in- 
térieur, la  direction  de  ses  filles  ;  un  foyer  exté- 
rieur, l'éducation  des  enfants.  Or  à  l'un  et  à 
l'autre,  l'amour  du  sacré  Cœur  est  le  feu  que, 
comme  Jésus,  «  elle  veut  allumer,  et  son  unique 
désir  est  qu'il  embrase  tout.  » 

D'abord  l'œuvre  intérieure,  celle  de  la  formation 
religieuse  de  ses  filles,  n'est  que  la  refonte  des 
âmes  dans  ce  moule  divin.  Tel  est  le  sujet  de 
ses  entretiens  et  de  ses  lettres ,  formant  ensemble 
un  corps  de  doctrine  spirituelle,  où  se  cachent, 
sous  la  forme  la  plus  familière,  les  plus  hautes 
leçons.  Le  sacrifice  en  fait  le  fond;  car  qu'est-ce 
que  la  religion,  sinon  le  sacrifice?  Mais  l'amour 
allège  tout.  «  Il  prête ,  comme  dit  saint  Bernard , 
son  onction  à  la  croix,  et  à  l'amertume  elle-même 
une  douceur  surhumaine  ^  »  De  là  cette  allégresse 
qui  rayonne  de  la  direction  de  M"^^  Barat;  de  là  aussi 
dans  ses  filles  cette  généreuse  aisance  à  souffrir 
et  à  mourir,  qui  est  bien  un  des  plus  beaux  spec- 
tacles de  ce  livre.  Cette  grande  maîtresse  des  âmes 
régit  sa  Société  comme  Dieu  régit  le  monde ,  par 
l'attraction.  Le  Cœur  de  Jésus  en  est  le  centre; 
elle  en  fait  le  principe,  le  modèle,  le  secours  et  le 
prix  des  commandements  qu'elle  donne,  des  vertus 
qu'elle  demande,  des  sacrifices  qu'elle  impose.  Son 
autorité  n'est  que  le  règne  de  cet  esprit  d'amour, 

1  «  Ecce  scitis  quia  vere  crux  nostra  inuncta  est.  Sed,  ut  ita  dicam, 
amaritudo  nostra  dulcissima.  »  (S.  Bern.  Serm.  I.  de  dedical.  Ecclesiœ.) 


XVI  IINTRODUCTION 

et  sa  première  règle  est  la  parole  du  Maître  : 
«  Apprenez  de  moi  que  je  suis  humble  et  doux  de 
cœur.  »  Moins  supérieure  que  mère,  elle  obtient 
l'empire  des  âmes  en  les  respectant.  Et  quel  respect 
religieux!  Qui  eut  jamais  le  toucher  moral  plus  dé- 
licat et  le  commandement  plus  aimable?  Attirés, 
entraînés  «  par  ces  liens  de  charité  »  ,  comme 
s'exprime  le  Prophète ,  les  cœurs  lui  sont  conquis. 
Chacun  veut  la  voir,  Tentendre,  recevoir  une  ligne 
d'elle,  un  regard,  un  sourire,  une  bénédiction;  rien 
ensuite  ne  coûtera  plus.  Fortifié,  dans  la  lutte  entre 
la  nature  et  le  devoir,  par  l'ange  envoyé  de  Dieu, 
il  n'y  aura  plus  qu'à  prendre  de  ses  mains  le  calice, 
en  prononçant  le  Fiat.  On  montera  son  calvaire, 
on  s'attachera  à  sa  croix  :  «  car  l'amour,  dit  l'Ecri- 
ture, est  fort  comme  la  mort.  »  On  sera  prêt,  s'il  le 
faut,  à  traverser  les  mers  ;  on  gravira  joyeuse- 
ment les  âpres  sentiers  de  la  vie.  Maintenant  «  le 
joug  est  doux  et  le  fardeau  léger  »  ;  —  «  Tamour  ne 
marche  pas,  il  vole,  »  dit  le  livre  de  l'Imitation.  Tel 
est  l'essor  généreux  de  la  conduite  spirituelle  de 
^me  Barat,  tel  est  l'esprit  de  cette  doctrine  dont 
on  est  tenté  de  dire ,  d'après  le  Père  Faber  :  «  Je 
ne  prétends  pas  qu'il  soit  aisé  d'être  saint;  mais 
je  dis  que  les  saints  sont  les  maîtres  les  plus  fa- 
ciles, parce  qu'ils  ressemblent  plus  à  Jésus  que  les 
autres  hommes*.  » 

Autre  est  le  spectacle  que  présente  l'apostolat 
extérieur  de  M'^®  Barat  dans  la   diffusion  de  son 

1  Le  Père  Faber,  Tout  pour  Jésus,  ch.  vi,  §  4,  \>.  17s. 


INTRODUCTION  XVII 


Ordre  et   la  propagation   de  ses   œuvres   dans  le 
monde.  Appelée  à  cet  ouvrage  par  une  miséricorde 
qu'elle  ne  s'explique  pas,  l'humble  fondatrice  s'est 
dit  à  elle-même  :  «  Il  faut  que  je  ne  sois  rien  afin 
que  Dieu  soit  tout.   »  Elle  laisse  donc  faire  Dieu, 
attentive  seulement  à  s'inspirer  de  son  esprit  et  à 
suivre  ses  ordres.  C'est  ainsi  que  la  Société  se  forme, 
avance,   se  dilate.   Des  âmes   appelées   de  divers 
points  se  rencontrent  et  s'unissent,  des  fondations 
s'élèvent,  des  maisons  s'établissent,  des  règles  se 
formulent,    la   famille    s'accroît  :  une    providence 
visible,  parfois  môme  éclatante,  dirige  l'entreprise. 
Arrive  cependant  l'heure  nécessaire  de  l'épreuve.  A 
deux  reprises  différentes,  tout  semble  désespéré; 
mais  M""^  Barat  sait  que  les  heures  désespérées  sont 
les  heures  de  Dieu.  «  Quand  tout  nous  abandonne, 
abandonnons  tout  à  Dieu,  »  telle  est  une  de  ses 
maximes.  Ni  les  contradictions,  ni  les  révolutions, 
ni  les  persécutions  ne  Tébranleront  point  :  «  Ne 
voyons  que  Dieu,  écrit-elle,  ne  nous  attachons  qu'à 
Lui,  et  ensuite  que  le  monde  s'écroule,  si  Dieu  le 
veut.  Nous  demeurerons  en  paix,  ensevelis  dans 
le  sentiment  d'une  confiance  profonde  ^  »  A  la  fin 
cette  confiance  triomphe  magnifiquement.  Le  sacré 
Cœur  sort  plus  fort  de  chaque  nouvelle  crise  ;  et  les 
deux  continents  peuplés  par  ses  familles  attestent 
cette  puissance  de  la  confiance  en  Dieu  qui  fait  la 
grandeur  propre  et  divine  des  saints,  selon  cette 
belle   doctrine  de  saint  Bernard  :  «   Ils  osent  de 


1  Maximes  et  pensées  de  la  R.  M.  Barat  ,2'^  édition. 

I. 


XVIII  INTRODUCTION 

grandes  choses  parce  qu'ils  ont  de  grands  cœurs. 
Tout  ce  qu'ils  entreprennent,  ils  en  viennent  à  bout, 
car  plus  la  foi  est  grande ,  plus  elle  attire  de  grâces  : 
chaque  pas  dans  la  confiance  est  un  pas  vers  les 
biens  promis  par  le  Seigneur.  Alors  l'Epoux  divin, 
voyant  ces  âmes  généreuses,  vient  à  elles,  s'unit 
à  elles,  et  s'apprête  à  faire  éclater  en  elles  ses  ma- 
gnificences ^  » 

J'ai  dit  le  but  et  l'esprit  de  l'histoire  qu'on  va 
lire.  Je  ne  l'eusse  pas  entreprise  s'il  ne  se  fût  agi 
que  de  mettre  en  honneur  un  ordre  religieux,  si 
respectable  qu'il  pût  être.  Ajoutons  que  cet  ordre 
lui-même  n'eût  pas  laissé  sortir  ses  premières 
origines  d'une  obscurité  qui  lui  était  chère,  s'il 
n'avait  eu  en  vue  la  glorification  du  nom  de 
Jésus -Christ;  et  je  me  souviendrai  toujours  de 
quel  accent  pénétré  la  supérieure  générale  de  la 
Société,  la  révérende  mère  Gœtz,  de  précieuse 
mémoire,  me  dit  en  me  x^onfiant  le  travail  qu'elle 
n'a  pas  eu  la  consolation  de  voir  terminé  :  «  H 
faut  qu'on  sache  que  dans  tout  cela  nous  ne 
sommes  absolument  rien;  c'est  le  divin  Cœur  qui 
a  tout  fait.  Laissez-nous  donc  bien  petites;  il  ne 
faut  exalter  que  le  nom  de  Jésus.  » 

D'ailleurs  peu  d'histoires  ont  eu  de  plus  pré- 
cieuses ressources  à  leur  disposition.  La  piété 
filiale  avait  commencé  de  bonne  heure  à  recueillir 

1  <i  Magna  audent,  quoniani  magni  sunt  ;  cl  qu;o  audent  oLlinent, 
magna  si  quidem  fides  magna  merelur.  El  qualenus  in  bonis  Oomini 
fiduciic  pedem  porrexcris,  ealenùs  possidebis.  Isliusmodi  niagnis  spiri- 
libus  magnus  occurrel  Sponsus,  et  magnificabil  faccre  cum  cis.  «  (  S.  Ber- 
nard. Sermo  32  in  Candc.) 


INTRODUCTION  XIX 

les  paroles  et  les  traits  de  la  vie  de  M'^'^  Barat  dans 
les  Journaux  rédigés  soit  à  la  maison  mère,  soit  au 
noviciat.  Plusieurs  essais  d'histoire  ont  même  été 
tentés  avant  et  après  sa  mort.  Ils  ont  guidé  nos 
recherches ,    en  jalonnant   notre   route ,    et   nous 
reconnaissons    leur   être  redevables.    La   seconde 
source  de  documents  où  nous  avons  puisé,    sont 
les  récits,  souvenirs   et  actes  de  fondations,  ainsi 
que  les  circulaires,  notices  biographiques,  lettres 
annuelles,  dans  lesquelles  nous  a  été  révélée  la  vie 
des   principales  compagnes,  sœurs  et  filles  de  la 
fondatrice,  autour  de  qui  elles  forment  une  si  belle 
couronne.  Les  nombreux  témoignages,  lettres  et  ré- 
cits relatifs  à  M"^^  Barat  sont  une  troisième  série  de 
documents,  complétés  et  contrôlés  parles  souvenirs 
de  celles  qui  Font  le  plus  connue ,  et  qui  nous  ont 
aussi  le  mieux  appris  à  la  connaître.  Mais,  de  tous 
ces  trésors,  le  plus  inestimable  est  sans  contredit 
la  riche  collection  de  sept  à  huit  mille  lettres  qui, 
pendant  soixante- cinq  ans,  de  1800  à  1865,  nous 
donnent,  presque  jour  par  jour,  la  raison  de  ses 
actes,    l'esprit  de   sa  conduite,  le   secret  de  ses 
grâces,  la  lumière  de  ses  pensées,  le  progrès  de  sa 
sainteté,  nous  la  livrant  toute  vive,  et  nous  per- 
mettant, pour  ainsi  dire,   de  surprendre   chaque 
battement  de  son  cœur. 

Ainsi  composée,  l'histoire  de  M°^^  Barat  sera 
presque  sa  vie  écrite  par  elle-même.  Sans  doute 
entre  tant  de  faits  il  a  fallu  choisir  ;  car  comment 
tout  raconter  dans  une  existence  si  pleine?  «  J'ai 
regret   à  ce  que  je  laisse,  »  comme  disait  Mon- 


XX  INTRODUCTION 

taigne.  Au  moins  n'ai-je  rien  négligé  pour  que  tout 
fût  vrai  dans  ce  livre,  l'ayant  fidèlement  soumis  à 
la  plus  minutieuse  comme  à  la  plus  obligeante  véri- 
fication. Que  si,  malgré  tant  de  soins,  une  erreur, 
fût-elle  légère,  s'était  glissée  dans  ces  pages,  je 
prierais  le  lecteur  de  m'éclairer,  de  me  corriger, 
tant  me  plaît  cette  pensée  de  sainte  Madeleine  de 
Pazzi,  qui  devrait  être  la  règle  de  tout  historien  : 
«  La  vérité  est  si  pure,  que  pour  peu  qu'on  la  mêle 
à  quelque  autre  chose,  elle  ne  s'appelle  plus  vé- 
rité. » 

La  fidélité  historique  m'imposait  un  dernier  de- 
voir :  celui  de  visiter  les  principaux  séjours  où  s'est 
écoulée  la  vie  de  M"'''  Barat.  J'ai  donc  suivi  sa  trace, 
autant  que  je  l'ai  pu,  soit  en  France,  soit  en  Italie. 
J'ai  voulu  revoir  Rome,  moins  pour  interroger  un 
souvenir  d'histoire  que  pour  y  chercher  une  béné- 
diction. A  genoux  aux  pieds  de  Pie  IX,  que  M™''  Ba- 
rat avait  tant  admiré,  j'ai  demandé  à  Sa  Sainteté 
de  daigner  bénir  ce  livre,  comme  Elle  en  avait  déjà 
si  paternellement  encouragé  un  autre.  Après  cela, 
est- il  besoin  de  déclarer  que  ce  travail  s'est  pres- 
crit, comme  première  loi,  d'être  délicatement  fidèle 
à  la  doctrine  et  à  l'esprit  du  Saint-Siège  romain? 
Lorsque  l'on  a  l'honneur  d'être  cathohque  et 
prêtre,  et  qu'on  revient  de  voir  Pierre  portant  les 
liens  que  le  Seigneur  avait  prophétisés  à  la  vieil- 
lesse de  son  Apôtre,  la  fidélité  au  Pape,  maître  et 
docteur  infaillible  de  la  vérité,  n'est  pas  seulement 
un  devoir  (|ui  s'impose  à  la  foi,  c'est  l'élan  s|)ontané 
du  cœur  vers  une  cause  sacrée  pour  laquelle  c'est 


INTRODUCTION  XXI 

faire  trop,  peu  que  de  parler  et  d'écrire ,  quand  on 
voit,  comme  aujourd'hui,  des  évêques,  des  prêtres, 
des  religieux  et  des  religieuses,  bannis  ou  prison- 
niers, s'estimer  heureux  et  fiers  de  souffrir. 

Maintenant  le  livre  est  fait  :  le  moment  est-il 
bien  choisi  pour  le  publier?  on  pourra  le  contester. 
L'heure  où  il  va  paraître  est  celle  où  notre  pays, 
préoccupé  de  la  question  de  sa  vie  ou  de  sa  mort, 
se  presse  inquiet  autour  de  l'urne  de  ses  desti- 
nées. Dans  une  pareille  crise,  quel  intérêt  les 
esprits,  même  les  plus  graves,  peuvent-ils  prendre  . 
aux  affaires  du  cloître  et  à  l'histoire  d'une  femme? 

Sans  prétendre  avoir  écrit  un  livre  d'actualité, 
nous  croyons  cependant  que,  à  ces  questions  vitales, 
la  sainteté,  telle  que  nous  en  offrons  un  exemple, 
n'est  pas  si  étrangère  qu'on  le  pense.  Quand  notre 
société  coupable  est  peut-être  menacée  d'une  nou- 
velle pluie  de  feu,  il  n'est  pas  indifférent  de  compter 
le  nombre  de  ses  justes,  sachant  que  dix  de  ceux-là 
pèsent  plus  que  mille  des  autres  dans  la  balance 
de  Dieu.  Un  auteur  a  écrit  que  «  les  saints  sacrent 
le  monde  »  ;  j'ajoute  qu'ils  le  conservent.  Ils  sont 
les  vrais,  les  seuls  conservateurs  de  ce  monde  qui 
se  rit  d'eux  et  cependant  qui  ne  vit  que  par  eux, 
comme  dans  le  champ  du  Père  de  famille  l'ivraie 
n'est  conservée  qu'en  considération  du  bon  grain 
qu'elle  s'efforce  d'étouffer.  C'est  à  eux  que  le  Sei- 
gneur a  dit  :  Vous  êtes  le  sel  de  la  terre.  Les 
siècles  ne  valent  devant  Lui  qu'en  considération 
des  saints  qu'ils  produisent;  et  cela  est  tellement 
vrai  que   la  terre   n'aurait  plus   qu'à  disparaître 


XXII  INTRODUCTION 

elle-même,  le  jour  où  elle  n'enverrait,  plus  de 
saints  vers  le  ciel.  C'est  à  eux  que  Dieu  dit  aussi  : 
Vous  êtes  la  lumière  du  monde.  Eux  seuls  sont 
le  progrès,  parce  qu'eux  seuls  avancent  les  affaires 
du  bien.  Eux  seuls  marchent,  les  autres  errent; 
eux  seuls  édifient  dans  le  grand  sens  de  ce 
mot,  les  autres  démolissent;  eux  seuls  sont,  ici- 
bas  ,  les  ouvriers  de  la  vie ,  les  autres  sont  plus  ou 
moins  les  artisans  de  la  mort.  L'amour  pur,  la 
prière ,  l'exemple ,  le  sacrifice  dont  ils  sont  la  re- 
présentation persistante,  opposent  perpétuellement, 
à  rencontre  de  nos  crimes,  du  côté  de  la  terre 
une  protestation,  du  côté  du  ciel  une  réparation. 
Quid  mundo  nisi  oh  religiosos .?  «  Qu'en  serait- il 
du  monde  si  je  n'avais  égard  aux  religieux?  »  de- 
mandait le  Seigneur  à  sainte  Thérèse  son  épouse. 
Et  lorsque  saint  Grégoire  pape  calculait  quelles 
étaient  les  dernières  chances  de  salut  pour  Home 
et  l'empire  attaqués  par  les  Barbares ,  il  comptait 
le  nombre  des  âmes  consacrées  à  Dieu  que  la  ville 
possédait  pour  sa  défense  ^ 

Espérons  donc  encore.  «  Levez  les  yeux  de  l'es- 
prit, écrivait  saint  Bernard,  et  regardez  les  nations. 
Ne  vous  semblent-elles  pas  plutôt  des  herbes  sèches 
et  bonnes  à  jeter  au  feu,  que  des  moissons  blan- 
chissantes? Combien  y  en  a-t-il  qui  semblaient 
promettre  des  fruits,  et  qui ,  regardées  de  près,  ne 
sont  que  des  buissons  sauvages?  Que  dis-jc,  des 

•  "  Ilarum  lalis  vila  est  iil  credanius  quia  si  ipsae  non  ossonl,  nullus 
noslrumjam  in  loco  subsisicre,  inler  Longcbanlorum  gladios,  poluissel.  •• 
(S.  r.rog.  pap,  lih.  \II.  Kpisl.  27.  Oper.  I.  U,  p.  S72. 


INTRODUCTION  XXIII 

buissons!  ce  sont  de  vieux  arbres  décrépits;  ils  ne 
produisent  rien,  ou  ne  portent  tout  au  plus  qu'une 
récolte  de  glands  pour  la  pâture  des  pourceaux  ^  » 
Voilà  ce  que  saint  Bernard  écrivait  de  son  siècle. 
Nous  en  dirions  autant  du  nôtre.  Et  cependant,  un 
siècle  après,  c'était  le  grand  xiii^  siècle,  le  siècle 
de  saint  Louis  ! 

Ce  n'est  pas  que  nous  nous  flattions  de  béates 
illusions  :  nous  ne  nous  trompons  pas  de  temps. 
Nous  ne  nous  aveuglons  ni  sur  l'imminence  du 
mal  ni  sur  ses  conséquences.  Nous  savons,  nous 
craignons  les  obstacles  renaissants  que  la  liberté 
de  l'homme  a  la  puissance  d'opposer  à  la  bonté  de 
Dieu.  Nous  voyons  les  nations  frémissantes  contre 
le  Seigneur,  et  son  Christ  sur  la  croix.  A  cette 
heure,  la  terre  tremble  comme  elle  tremblait  à 
l'heure  de  l'agonie  de  Jésus  :  Terra  tremuit,  di- 
sons-nous avec  le  prophète;  mais,  avec  lui  aussi, 
nous  voulons  espérer  qu'elle  se  rassoira,  qu'elle 
se  reposera  à  sa  résurrection  :  et  quievit  cum 
resurgeret  Dorainus.  En  effet,  entre  l'agonie  et  la 
résurrection,  le  Cœur  blessé  de  Jésus  peut  s'ouvrir 
de  nouveau,  l'eau  et  le  sang  peuvent  en  sortir  :  l'eau 
pour  nous  purifier,  le  sang  pour  nous  vivifier.  C'est 
bien  assurément  notre  unique  ressource,  mais  celle- 
là  est  infinie,  et  lorsque,  voyant  que  «  toute  chair 

i  <i  Et  tu  leva  oculos  considerationis  tuée,  et  vide  regiones  si  non  sunt 
magis  siccœ  ad  ignem  quarn  albœ  ad  messem  !  Quas  mult»,  quas  putas 
veras  fruges,  diligenler  inspectœ  ,  vêpres  potius  apparebunt  :  imô  ne 
vêpres  quidem  :  annosee  et  veternosae  arbores  sunt,  sed  non  profeclô 
frucliforEe,  nisi  forte  glandium  aut  siliquarum  quas  porci  manducant.  » 
(S.  Bernard,  de  Consideralione ,  lib.  II,  cap.  vi,  n.  12.) 


XXIV  INTRODUCTION 

a  corrompu  sa  voie  »,  nous  sommes  tentés  de 
craindre  et  de  désespérer,  nous  nous  rappelons 
ces  lignes  qu'écrivait,  dans  une  retraite,  l'année 
même  de  la  mort  de  M™''  Barat,  un  des  plus  saints 
martyrs  de  nos  dernières  fureurs  :  «  L'adorable 
Trinité ,  contemplant  ce  monde  de  péché ,  ne  va- 
t-elle  pas  se  repentir  de  son  œuvre  et  ordonner 
un  nouveau  déluge?  Non,  ou  plutôt  il  y  aura  un 
déluge  nouveau ,  un  déluge  d'amour.  Le  sang  du 
Sauveur  s'élèvera  de  quarante  coudées  au-dessus 
des  plus  hautes  montagnes.  Toutes  les  iniquités  du 
monde  seront  noyées.  Et  cependant  les  flots  sacrés 
ne  se  retireront  pas;  et  l'arche  sainte,  l'Église, 
continuera  de  flotter  sur  cet  océan  de  grâces,  pour 
sauver  les  hommes  jusqu'à  la  fin  du  monde.  0 
amour!  venez,  venez,  Jésus ^  !  » 

1  Le  P.  Olivaint,  Retraite  de  1863,  t.  I,  p.  238. 
Orléans,  en  la  fête  de  la  Présentation  de  Notre-Seigneur,  2  février  1876. 


LIVRE   I 

LKS    COMMENCEMENTS 


I.  —  1 


LIVRE    I 


CHAPITRE   PREMIER 

COMMENCEMENTS    ET    FORMATION    DE    SOPHIE    BARAT 
1779-1800 


Famille  de  Madeleine  Sophie.  —  Sa  naissance,  son  baptême.  —  Son 
caractère  se  révèle.  —  L'intelligence  et  le  cœur  de  Sophie  Barat.  —  Sa 
première  communion;  entrevue  du  sacrifice.  —  Son  frère  devient  son 
précepteur.  —  Études  de  Sophie:  l'antiquité  latine,  les  langues,  les 
sciences,  —  la  Virgilienne.  —  Sa  réserve  virginale.  —  Sa  vocation  reli- 
gieuse. —  L'abbé  Louis  Barat  emprisonné  à  Paris  ;  ses  maîtres  dans 
la  prison  ;  sa  délivrance.  —  11  est  ordonné  prêtre  ;  il  emmène  Sophie  à 
Paris.  —  La  maison  de  M™=  Duval  et  le  premier  cénacle.  —  Études 
sacrées.  —  La  direction  austère  de  l'abbé  L.  Barat.  —  Les  affections  de 
famille  ;  Sophie  pendant  ses  vacances  à  Joigny.  —  Son  double  attrait 
vers  l'action  et  la  contemplation. 


Sophie- Madeleine  Barat  naquit,  à  la  fin  de  l'an- 
née 1779,  dans  la  petite  ville  de  Joigny,  en  Bourgogne. 
On  voit  encore,  à  Joigny,  dans  la  rue  du  Puits -Char- 
don ,  la  maison  qui  fut  vingt  ans  celle  de  la  servante 
de  Dieu.  C'est  une  simple  demeure  de  cultivateur  et 
d'ouvrier  :  en  bas,  l'atelier  du  père ,  avec  cette  chambre 
commune  où,  dans  les  petits  ménages,  la  mère  se  tient 


4  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

tout  le  jour  et  s'emploie  aux  travaux  de  la  vie  domes- 
tique ;  au  fond,  une  petite  cour;  dans  celte  cour,  un 
carré  planté  d'arbustes  et  de  fleurs;  en  haut,  à  l'uni- 
que étage,  la  chambre  des  parents,  un  peu  plus  ornée 
que  les  autres,  avec  une  chambrette  pour  les  enfants; 
enfin,  au-dessus,  tout  au  faîte,  une  mansarde,  la  man- 
sarde qu'a  occupée  Sophie,  sorte  de  cellule  religieuse, 
retirée  loin  de  tout  bruit .  mais  bien  directement  ou- 
verte sur  le  ciel ,  et  d'oi^i  le  regard  se  repose  sur  un 
horizon  d'un  aspect  paisible  ;  en  face  la  rue  montante 
de  Bourg- le -Vicomte,  à  droite  la  vieille  église  de  la 
paroisse  de  Saint -Thibault ,  à  gauche  les  hautes  col- 
lines qui  forment  la  vallée  de  l'Yonne  et  entourent 
Joigny  d'une  si  riche  ceinture.  Tel  fut  le  berceau 
d'une  des  âmes  les  plus  grandes  et  les  plus  nobles  de 
ce  temps. 

La  famille  qui  l'habitait,  à  la  fin  du  siècle  dernier, 
était  celle  de  Jacques  Barat  et  de  Marie- I\Iadeleine 
Foufé ,  époux  chrétiens  et  craignant  Dieu ,  qui  vivaient 
honnêtement  de  leur  état  de  tonnelier,  et  de  la  culture 
d'un  petit  patrimoine  de  vignes  situé  sur  les  hauteurs  de 
Sauvilliers  et  du  Larry. 

La  réputation  que  Jacques  Barat  a  laissée  dans  le 
pays  est  celle  d'un  homme  de  bien,  laborieux,  patient, 
portant  dans  toutes  ses  relations  la  franche  loyauté 
des  gens  d'honneur  et  de  foi.  Madeleine  Foufé  se  distin- 
guait par  un  plus iiaut  mérite  :  c'était  une  femme  remar- 
quable pour  sa  condition,  d'une  intelligence  élevée  et 
suffisamment  cultivée ,  surtout  d'une  piété  solide.  S'il 
est  vrai  que  sa  religion  ait  été  originairement  entachée 
de  jansénisme,  elle  en  avait  totalement  abdiqué  le  ri- 
gorisme ;  et  le  trait  (jui,  au  contraire,  la  distingue  dans 


SA  NAISSANCE  5 

cette  histoire  ,  est  une  bonté  maternelle  poussée  jusqu'à 
la  faiblesse,  une  délicatesse  exquise,  et  une  sensi- 
bilité qui  la  portait  facilement  à  l'attendrissement. 

Un  fils ,  nommé  Louis ,  âgé  de  onze  ans ,  et  une 
petite  fille,  Marie- Louise- Madeleine,  dans  sa  dixième 
année,  faisaient  la  joie  de  ce  foyer.  La  naissance  d'un 
nouvel  enfant,  prochainement  attendue,  devait  mettre 
le  comble  à  ce  bonheur  domestique,  quand,  dans  la 
nuit  du  12  au  13  décembre  de  cette  année  1779,  un 
violent  incendie  éclata  dans  une  maison  de  la  rue 
Neuve,  contiguë  à  l'habitation  de  la  famille.  La  de- 
meure de  Jacques  Barat  fut  préservée  des  flammes  ; 
mais  sa  femme  en  ressentit  une  commotion  violente  qui 
mit  sa  vie  en  péril  et  hâta  de  deux  mois  le  terme  de  sa 
délivrance.  Ainsi  naquit,  dans  cette  nuit  tristement 
illuminée  des  lueurs  de  l'incendie,  et  comme  enveloppée 
de  flammes,  l'enfant  prédestinée  dont  nous  avons  entre- 
pris de  raconter  la  vie. 

Cette  enfant  était  si  frêle  qu'on  crut  urgent  de  lui 
conférer  le  baptême ,  et  dès  le  matin  on  la  présenta 
à  l'église.  —  C'était  le  jour  de  sainte  Lucie,  une  des 
vierges  martyres  de  la  primitive  Église.  —  L'empres- 
sement qu'on  y  mil  fit  prendre  pour  marraine  la  pre- 
mière jeune  fille  qui  se  trouva  présente  *.  Mais  ce 
ne  fut  pas  sans  une  inspiration  d'en  haut  qu'on  donna 
pour  parrain  à  l'enfant  Louis  son  frère.  Il  commençait 
alors  au  collège  de  Joigny  ses  premières  études,  et 
déjà  le  Seigneur  préparait  en  lui  le  guide  et  le  père 
de  cette  âme. 


1  Elle  s'appelait  Louise-Sophie  Cédor,  et  ce  nom  est  la  seule  chose  que 
nous  connaissions  d'elle. —  L'acte  du  baptême  existe  à  la  mairie  de  Joigny, 
d'oîi  nous  l'avons  tiré. 


6  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

La  mère  survécut  à  l'accident  qui  avait  failli  la 
mettre  au  tombeau.  Elle  guérit,  et  dès  lors  sa  ten- 
dresse s'attacha  de  prédilection  à  la  fragile  créature 
qui  n'avait  qu'un  souffle  de  vie.  Grâce  à  son  dévoue- 
ment, l'enfant  reprit  quelques  forces,  et  l'on  put  espérer 
de  prolonger  ses  jours. 

On  ne  tarda  pas  à  voir  percer  dans  Sophie -Made- 
leine une  intelligence  d'une  précocité  extraordinaire. 
«  Je  n'avais  que  dix-sept  mois ,  lorsque  je  m'aperçus 
que  j'existais  \  »  écrivait -elle  plus  d'un  demi -siècle 
après.  Une  des  premières  choses  qu'elle  entendit  ra- 
conter fut  la  sinistre  circonstance  de  son  entrée  dans 
la  vie.  Elle  ne  l'oublia  plus  ;  et,  dès  qu'elle  sut  parler, 
si  quelqu'un  lui  demandait  :  «  Qui  vous  a  mise  au 
monde?  »  l'enfant  ne  manquait  pas  de  répondre  grave- 
ment :  «  C'est  le  feu.  » 

On  eût  pu  le  croire,  en  effet,  envoyant  tant  d'ardeur 
et  de  vivacité  dans  une  si  petite  fille.  Ses  mouvements, 
sa  démarche,  sa  parole,  son  regard  ,  tout  en  elle  déno- 
tait l'exubérance  de  la  vie.  Elle  aimait  passionnément 
le  jeu,  et  elle  y  excellait.  La  première  partout,  elle 
avait  quelquefois  des  songes  prophétiques  dans  les- 
quels elle  se  voyait  devenue  une  grande  reine,  et  elle 
le  racontait  à  ses  jeunes  compagnes. 

Cependant,  sous  les  grâces  d'un  esprit  qui  éclatait 
en  de  vives  et  fines  saillies,  on  distingua  promptemenl 
le  fond  d'un  jugement  sûr,  qui ,  un  jour,  devait  faire 
de  cette  âme  complète  l'instrument  des  plus  grandes 
choses  entre  les  mains  de  Dieu.  Ce  qui  la  caractérisa 
de  bonne  heure,  ce  fut  le  bon  sens,  «  ce  maître  de  la 

1  /.élire  à  son  neveu  S/ani"s/a.<5  Dusaussoy.  —  Turin  ,  *,•  juillet  18;{2. 


SON   ENFANCE  7 

vie  humaine,  »  comme  Bossuet  l'appelle;  mais  un  bon 
sens  supérieur,  qui  lui  donnait  la  vue  juste  et  soudaine 
des  choses.  Un  bourgeois  du  quartier,  procureur  fiscal 
à  Joigny  et  ami  de  la  maison  ,  se  plaidait  à  questionner 
la  spirituelle  enfant,  et  s'étonnait  de  ses  réponses  sur 
les  sujets  les  plus  graves.  On  rapporte  également  que, 
vers  l'âge  de  dix  ans,  sa  mère  l'ayant  menée  avec  elle 
chez  un  notaire  oii  l'appelaient  certaines  affaires  dif- 
ficiles, la  jeune  enfant  reprit,  corrigea  et  compléta 
les  explications  maternelles  avec  tant  de  lucidité  qu'elle 
laissa  l'homme  d'affaires  dans  l'admiration. 

En  même  temps  se  dessinaient  les  premiers  linéa- 
ments d'un  noble  et  beau  caractère ,  [lequel  appelait 
encore  l'onction  de  la  grâce  et  la  discipline  de  l'Évan- 
gile. Sophie  avait  dès  lors  une  horreur  du  mensonge 
instinctive,  implacable,  qui  lui  eût  fait  endurer  tout 
au  monde  plutôt  que  de  sacrifier  la  vérité.  Toutefois 
on  pouvait  craindre  qu'elle  ne  se  complût  à  considérer 
en  elle  tant  d'heureux  dons  ;  et  déjà  sa  finesse  parais- 
sait s'aiguiser  d'une  pointe  de  malignité,  à  l'endroit 
des  défauts  qu'elle  observait  chez  les  autres. 

Le  cœur  rachetait  tout  :  c'était  chez  Sophie  Barat 
la  faculté  maîtresse.  C'est  par  le  cœur  qu'elle  vivra  ; 
c'est  par  lui  qu'elle  régnera ,  par  lui  aussi  qu'elle 
souffrira  ;  car  quel  est  le  grand  cœur  qui  n'ait  pas  son 
martyre?  «  J'étais  inquiet,  racontait  plus  tard  son 
frère,  de  la  véhémence  de  ses  épanchements  dès  l'âge 
le  plus  tendre  S  »  Il  redoutait  pour  elle  les  souffrances, 
les  orages,  surtout  les  entraînements  de  cette  impé- 

1  Notes  sîci'  l'enfance  de  M'"^  Barat.  par  M'"^  Deshayes. 


8  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

tueuse  sensibilité ,  si  Dieu  ne  se  hâtait  de  s'emparer 
d'un  cœur  si  ardent  et  si  pur. 

Ces  effusions  affectueuses  étaient  plutôt  provoquées 
que  comprimées  par  sa  mère ,  qui  trouvait  dans  Sophie 
une  consolation  aux  intimes  douleurs  qu'elle  ne  pou- 
vait confier  à  personne.  Mariée  à  un  homme  de  bien, 
cultivateur  honnête,  ouvrier  religieux,  mais  inférieur 
à  elle  par  l'éducation  et  les  grands  côtés  de  l'âme , 
jyfme  Barat  souffrait  de  cette  disproportion ,  et  elle  se 
rattachait  à  ses  enfants  de  toute  l'intensité  de  son  besoin 
d'aimer.  Elle  leur  disait  parfois  en  les  embrassant  : 
«  Vous  ne  saurez  jamais  tout  ce  que  vous  m'avez  coûté.  » 
Alors  Sophie  redoublait  de  caresses  auprès  d'elle ,  afin 
d'alléger  des  peines  qu'elle  ne  pouvait  comprendre. 
«  C'est  toi  qui  seras  la  consolation  de  mes  vieux  ans ,  » 
lui  répétait  sa  mère  '.  Une  fois  que  ces  scènes  d'atten- 
drissement étaient  passées,  l'enfant  reprenait  l'en- 
jouement qui  lui  était  naturel  ;  mais  le  mystère  des 
sacrifices  de  la  vie  domestique  lui  était  apparu,  et  déjà 
l'on  observait  que  son  caractère  en  recevait  une  em- 
preinte de  douce  gravité  et  de  précoce  sagesse. 

A  ce  foyer  de  mœurs  simples  et  graves,  la  religion 
avait  sa  tradition  vivante  dans  l'aïeul  maternel ,  véné- 
rable patriarche  qui,  jusqu'à  sa  dernière  heure,  ne 
cessa  de  donner  à  sa  famille  et  à  sa  ville  l'édification 
d'un  chrétien  des  anciens  temps  ^  Ce  fut  de  ce  vieil- 
lard et  surtout  de  sa  pieuse  mère  que  Sophie  reçut  les 
premiers  enseignements  de  la  doctrine  chrétienne. 

Dès  que  son  âge  le  permit ,  elle  fréquenta  aussi  les 
catéchismes  de  sa  paroisse  ;  et  voici  comment  son  àme 

1  Aboies  sur  l'enfance  de  M""  liantt ,  par  M'""  Desliayes,  |>.  3. 

2  Notes  tic  l'abbé  Dusaussoy,  p.  3. 


SA   PREMIÈRE   COMMUNION  9 

sincère  et  généreuse  se  fit  connaître  aux  prêtres  char- 
gés de  la  former.  Un  jour,  aux  approches  de  Pâques , 
le  curé  de  Saint-Thibault ,  ayant  réuni  les  plus  jeunes 
enfants ,  les  exhorta  à  faire  un  acte  de  contrition  pour 
demander  à  Dieu  pardon  de  toutes  leurs  fautes ,  ajou- 
tant que  si  le  regret  de  ces  fautes  était  parfait,  Dieu 
leur  pardonnerait.  Aussitôt  une  enfant  se  lève,  et  spon- 
tanément commence  à  haute  voix  la  confession  de  ses 
péchés  :  c'était  Sophie  Barat.  On  rit,  le  prêtre  l'arrêta, 
mais  il  avait  reconnu  une  âme  bénie  du  ciel  dans  cette 
humble  et  franche  confession  de  l'innocence  ^ 

Cette  enfant  si  ingénue  n'en  était  pas  moins ,  entre 
ses  compagnes ,  celle  qui  faisait  au  catéchisme  les 
meilleures  réponses.  Mais  elle  était  si  petite  et  sa  voix 
était  si  faible,  que,  pour  la  voir  et  l'entendre,  il  fal- 
lait la  faire  monter  sur  un  escabeau.  Aussi  quand,  à 
dix  ans,  elle  se  présenta  pour  être  admise  à  faire  sa 
première  communion,  le  vicaire,  la  jugeant  trop  jeune, 
l'ajourna  sans  examen.  Le  curé  fut  meilleur  juge  ;  il 
rappela  Sophie,  l'interrogea  à  fond,  et,  frappé  de  son 
instruction  comme  de  sa  candeur,  il  lui  permit  de  venir 
s'asseoir  à  la  table  des  anges. 

Cela  se  passait  dans  la  mémorable  année  1789  ! 
Avant  l'heure  où  allait  recommencer  sa  Passion ,  le 
Dieu  de  la  Cène  appelait  à  reposer  sur  son  Cœur 
celle  qui,  un  jour,  devait  en  partager  les  souffrances, 
en  dilater  le  culte  et  en  glorifier  les  mystères. 

La  première  communion  laissa  dans  l'âme  de  Sophie 
une  forte  impression  de  grâce  et  de  lumière.  Vers  cette 
époque,  ayant  lu  ces  paroles  de  Notre -Seigneur  :  «  Si 

1  Récit  de  la  mère  Thérèse  Mailhicheau ,  p.  o. 


10  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

quelqu'un  aime  son  père  ou  sa  mère  plus  que  moi,  il 
n'est  pas  digne  de  moi,  »  —  et  ces  autres  :  «  Quiconque 
aura  laissé  pour  moi  sa  maison,  ses  frères  et  ses  sœurs, 
son  père  et  sa  mère,  recevra  le  centuple  et  possédera  la 
vie  éternelle,  »  elle  les  regarda  comme  un  avertisse- 
ment, et  elle  en  fut  frappée  à  la  fois  d'éblouissement  et 
de  frayeur.  C'était  un  de  ces  éclairs  que  Dieu  fait  luire 
parfois  à  l'entrée  des  grandes  carrières ,  et  qui  jettent 
du  même  coup ,  dans  l'âme  étonnée ,  la  lumière  et 
l'épouvante. 

Ces  riches  dispositions  de  nature  et  de  grâce  appe- 
laient une  direction  :  Sophie  allait  la  trouver  au  foyer 
de  sa  famille. 

Après  de  fortes  études  à  son  collège  de  Joigny,  d'où 
il  était  sorti,  avant  l'âge  de  dix- sept  ans,  remportant 
tous  les  prix  de  sa  classe,  le  jeune  Louis  Baral  avait 
pensé  à  se  faire  prêtre.  Cependant  les  temps  devenaient 
de  plus  en  plus  incertains;  et  l'on  pouvait  prévoir  que 
l'Église,  déjà  livrée  à  la  dérision,  prélude  de  la  violence, 
n'aurait  bientôt  plus  à  offrir  à  ses  minisires  que  la  per- 
sécution et  peut-être  le  martyre.  Ces  tempêtes  n'ef- 
frayèrent pas  le  courage  de  Louis  Barat,  esprit  d'une 
foi  solide  et  caractère  d'une   trempe  peu   commune. 

11  entra  résolument  au  grand  séminaire  de  Sens , 
où  l'ordre  du  sous-diaconat  lui  fut  conféré  à  vingt- 
deux  ans.  Comme  il  avait  dès  lors  terminé  ses  études 
ecclésiastiques,  on  l'envoya  professer  les  sciences  ma- 
thématicjues  à  son  collège  de  Joigny,  en  attendant 
qu'il  eût  l'âge  de  se  consacrer  au  saint  ministère. 
C'est  ainsi  que,  ramené  au  foyer  paternel,  il  fut  étonné 
des  dispositions  de  sa  plus  jcun(î  sœur.  Il  y  vit  l'in- 
dication pour  lui  d'un  ^nand  devoir  :  celui  d<'  IVtrnicr 


SON   ÉDUCATION  11 

cette  âme.  Il  entreprit  donc  son  éducation,  et  il  s'y 
consacra  avec  ce  zèle  généreux,  mais  un  peu  âpre,  qui 
était  la  forme  de  son  affection. 

Jusqu'alors  Sophie ,  inséparable  de  sa  mère,  avait 
vécu  de  la  même  vie,  tantôt  l'accompagnant  aux  vignes, 
tantôt  s'employant  à  l'ouvrage  de  la  maison  ;  et  prenant, 
sous  sa  conduite,  ces  habitudes  d'ordre,  de  travail  et 
d'économie  qui,  un  jour,  devaient  rendre  si  chers  à  sa 
piété  l'esprit  et  les  mystères  de  la  vie  de  Nazareth.  Son 
frère  l'appliqua  désormais  à  l'étude.  Il  lui  donna  une 
règle.  Chaque  jour,  de  grand  matin,  à  l'heure  où  son 
père  descendait  à  l'atelier  ou  partait  pour  les  champs, 
Sophie  se  levait.  Elle  se  rendait  d'abord  à  l'église  voi- 
sine, où  elle  assistait  pieusement  à  la  première  messe; 
puis,  montant  à  sa  mansarde,  l'écolière,  seule  sous  le 
ciel,  se  plongeait  dans  une  étude  qui  n'était  interrompue 
que  par  les  indispensables  relations  de  famille  et  de 
rares  congés. 

La  plus  habituelle  de  ces  récréations  était  la  prome- 
nade aux  vignes  de  son  père,  sur  la  côte  du  Larry.  De  là, 
le  cours  sinueux  de  l'Yonne  à  travers  les  prairies,  l'am- 
phithéâtre de  coteaux  que  partage  au  loin  le  plateau  du 
mont  Tholon,  la  montagne  de  Saint-Jacques,  et  par  der- 
rière, les  profondeurs  de  la  forêt  de  Othe,  offraient  à  ses 
regards  une  magnifique  image  de  la  beauté  et  de  la 
grandeur  de  Dieu  dans  ses  œuvres.  Les  vacances  ne 
duraient  guère  que  le  temps  de  la  vendange,  ou  des 
voyages  de  Louis.  Encore  ce  court  repos  était-il  quel- 
quefois abrégé  par  le  retour  inopiné  du  maître,  qui 
immédiatement  remettait  à  l'étude  l'écolière  attristée. 
Plus  tard  elle-même  disait  d'une  de  ces  déconvenues  : 
«  Je  laissai  mon  panier  pour  aller  reprendre  mes  livres, 


12  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

me  répétant  à  moi-même  :  «  Il  est  donc  vrai  qu'il  n'y  a 
«  pas  de  plaisir  sans  amertume  ^  !  » 

Cependant  le  même  maître  qui  commandait  ces  sacri- 
fices, en  adoucissait  la  rigueur  par  l'onction  de  la  piété. 
Il  y  avait  deux  hommes  dans  l'abbé  Barat.  Mathémati- 
cien et  poëte,  il  joignait  à  une  grande  inflexibilité  de 
caractère  une  élévation  de  cœur  et  parfois  une  grâce 
d'imagination  qui  lui  faisaient  trouver  les  plus  délicats 
emblèmes  pour  parler  à  sa  sœur  de  l'amour  de  Dieu. 
«  Lorsque  j'étais  enfant,  racontait  celle-ci,  j'avais  à  la 
maison  une  brebis  qui  m'était  fort  attachée  ;  car,  dès 
que  je  l'appelais,  je  la  voyais  quitter  tout,  même  sa 
nourriture,  pour  venir  à  moi.  Un  jour  qu'elle  était  à  se 
reposer  à  mes  pieds,  sans  faire  aucun  mouvement,  mon 
frère  entra,  et  la  considérant  en  cet  état,  il  me  dit  : 
«  Vois-tu,  ma  sœur,  ce  que  fait  cette  brebis?  Elle 
«  aime^f  »  Cette  manière  d'aimer,  cet  humble  abandon 
aux  pieds  du  Bon  Pasteur  sera,  comme  nous  le  ver- 
rons, une  des  formes  de  la  sainteté  de  iM"'*  Barat. 

A  cette  école  forte  et  douce,  l'esprit  de  Sophie-Made- 
leine prit  un  développement  si  rapide,  qu'elle  franchit 
en  peu  de  temps  les  premiers  éléments  des  connais- 
sances scolaires.  C'est  alors  que  son  frère ,  estimant 
qu'il  devait  à  la  gloire  de  Dieu,  et  peut-être  à  de  secrets 
desseins  du  Ciel,  de  faire  produire  tous  leurs  fruits  à  ces 
germes  pleins  de  promesses,  commença  à  élargir  ses 
vues  à  son  égard.  Il  étendit  le  cercle  de  son  ensei- 
gnement; puis,  de  progrès  en  progrès,  il  fut  amené  à 


1  Noies  autographes  sur  l'et>far\ce  de  M""  Dirut ,  par  M""  Deshayos, 
p.  2. 

-  Ftccroitions  de  M""-  linnit  à  la  Triinte-du-Mont ,  18i;>.  p.  10. 


SON   ÉDUCATION  13 

pousser  les  études  de  sa  sœur  au  delà  des  limites  dans 
lesquelles  s'enferme  l'instruction  des  femmes. 

Dans  ce  dessein,  il  l'appliqua  à  la  langue  laline,  et 
la  mit  en  peu  de  temps  à  même  de  lire  dans  le  texte 
l'antiquité  classique.  Ce  fut  pour  la  jeune  fille  un  monde 
d'enchantement.  Virgile  surtout,  Virgile  si  profond,  si 
religieux,  si  grand  peintre  des  choses  de  la  nature  et 
de  l'âme,  la  ravissait:  «  J'étais  une  virgilienne  bien 
plus  qu'une  chrétienne,  »  disait- elle  plus  tard  en  par- 
lant de  ces  temps.  Elle  connut  aussi  les  Grecs ,  elle  tra- 
duisit Homère.  Cette  poésie  antique  était  pour  elle  plus 
qu'une  forme  :  elle  y  trouvait  l'écho  de  ses  propres  sen- 
timents, la  première  réponse  à  ses  besoins  natifs  de 
beauté  idéale  et  de  grandeur  morale  :  «  L'héroïque  me 
plaît,  disait-elle  encore  dans  ses  dernières  années;  là 
du  moins  il  y  a  de  l'espace,  l'esprit  se  dilate  à  son  aise, 
et  le  cœur  se  sent  vivre.  »  Mais  le  premier  et  le  plus 
haut  bienfait  de  ces  études  fut  d'éveiller  dans  son  âme 
ces  aspirations  supérieures,  infinies,  qui  sont  les  appels 
de  Dieu  et  qui  ne  trouvent  qu'en  Lui  seul  leur  satisfac- 
tion. Elle  s'en  rendra  compte  elle-même.  Un  jour,  sur 
le  rivage  de  l'Adriatique,  en  face  des  côtes  de  la  Grèce, 
nous  l'entendrons  saluer  cette  patrie  du  beau  avec  en- 
thousiasme; mais  en  remerciant  l'Auteur  d'une  plus 
haute  révélation,  et  en  s'animant  au  devoir  de  mettre 
dans  les  âmes  la  science,  l'amour  et  le  reflet  d'une  plus 
sainte  beauté. 

Rien  ne  paraissait  suffire  à  l'activité  dévorante  de  cet 
esprit;  les  sciences  naturelles,  la  botanique,  l'astronomie 
élémentaires  firent  encore  partie  de  l'instruction  toute 
virile  qu'elle  reçut  de  son  frère ,  lequel  d'ailleurs  excel- 
lait dans  ce  genre  de  connaissances.  Il  lui  accorda  aussi 


14  HISTOIRE    DE    MADAME   BARAT 

l'étude  des  langues  vivantes,  à  titre  de  récompense  et 
de  délassement.  Elle  aborda  l'espagnol  ;  elle  apprit 
l'italien,  qui  plus  tard  lui  servit  tant  de  fois  à  édifier  ses 
diverses  familles  de  Rome  et  de  l'Italie. 

Toutefois  la  mère  de  Sophie  avait  peine  à  se  rendre 
compte  de  ce  grand  travail  d'esprit  imposé  à  son  enfant. 
A  quoi  bon  tant  de  science  chez  la  fille  d'un  vigneron? 
se  demandait-elle,  car  elle  ne  rêvait  qu'une  chose,  c'était 
de  l'établir  et  de  la  garder  à  Joigny.  Le  père,  au  con- 
traire, flatté  de  ses  succès,  en  augurait  pour  elle  un 
brillant  avenir.  Cet  avenir  était  voilé  aux  yeux  de  l'un 
comme  de  l'autre;  mais  Dieu,  qui  l'avait  en  vue,  con- 
duisait tout  dans  un  conseil  admirable.  Il  convenait,  en 
effet,  qu'une  instruction  supérieure  distinguât  la  fonda- 
trice d'un  Institut  enseignant,  où  la  science  n'est  pas 
seulement  une  parure,  mais  une  vertu  d'état.  Puis  la 
science  rapproche  de  Dieu  :  «  Si  j'avais  l'intelligence  des 
anges,  disait  un  saint,  j'aimerais  Dieu  comme  eux.  » 
Pour  l'institutrice  future  du  Sacré-Cœur,  le  savoir  ne 
fut  jamais  que  le  flambeau  destine  à  éclairer  l'amour. 

Cependant  la  passion  de  Sophie  pour  les  livrer  aurait 
pu  l'entraîner  dans  des  lectures  dangereuses.  Elle  en  fut 
préservée  par  une  réserve  fondée  sur  la  crainte  de  Dieu. 
Elle  lisait  à  merveille,  faisant  passer  son  âme  tout  en- 
tière dans  son  intonation  et  son  accent.  Un  jour  que 
quelques  personnes  étaient  réunies  chez  elle,  sa  mère 
voulant  faire  valoir  le  talent  de  sa  fille,  lui  mit  entre 
les  mains  les  contes  de  Marmontel  pour  qu'elle  lût  à 
haute  voix.  Sophie  obéit;  mais  son  trouble  fut  si  visible 
qu'un  jeune  homme  de  l'assistance  en  lit  rej^roche  à  la 
mère,  qui  ne  retomba  jjIus  dans  cette  faute.  Une  fois 
néanmoins,  Soj^hie  se  laissa  aller  à  la  tentation  do  lire 


SON   ÉDUCATION  15 

le  roman  de  Clarisse  Harlow,  alors  fort  en  vogue  ;  mais 
le  remords  qu'elle  en  éprouva  dura  autant  que  sa 
vie  \ 

En  certaines  circonstances,  sa  délicatesse  savait 
s'armer  contre  le  mal  de  fierté  et  de  courage.  Un  jour 
qu'elle  avait  été  conduite  chez  des  amis  de  sa  famille, 
un  jeune  homme  de  la  compagnie  osa  s'approcher 
d'elle  pour  lui  attacher  un  bouquet  :  «  Monsieur,  lui 
dit  Sophie ,  voilà  le  cas  que  je  fais  de  votre  bouquet 
et  de  vous  ;  »  et  jetant  les  fleurs  à  terre ,  elle  les 
foula  aux  pieds  avec  la  dignité  offensée  d'une  vierge. 
Naturellement  gracieuse,  d'une  physionomie  singuliè- 
rement vive,  elle  ne  faisait  rien  pour  en  rehausser  la 
beauté  tout  immatérielle  ;  et  sa  mise,  dès  ce  temps -là, 
ne  se  faisait  remarquer  que  par  une  simplicité  que  ses 
compagnes  taxaient  d'exagération.  Il  est  vrai  qu'à  la 
fm,  poursuivie  par  leurs  railleries,  Sophie  crut  devoir 
mettre  plus  de  soin  à  sa  parure.  Elle  consentit  même  à 
se  poudrer  les  cheveux  :  grande  vanité,  dont  elle  se 
corrigea  bientôt,  et  qu'elle  ne  se  pardonna  jamais. 

Elle  portait  dès  lors  en  elle  le  dessein  de  se  consacrer  à 
Jésus-Christ  dans  la  virginité  et  la  vie  religieuse .  A  quelle 
époque  s'était  fait  entendre  cet  appel  de  Dieu?  elle  a  sou- 
vent déclaré  qu'elle  ne  le  savait  pas  au  juste,  mais  que 
cet  attrait  datait  de  sa  plus  tendre  enfance.  Fruit  spon- 
tané de  la  grâce,  conséquence  et  récompense  de  sa 
grande  pureté  et  de  son  amour  pour  Dieu  et  la  Vierge 
Marie,  ce  sentiment  semblait  faire  partie  intégrante  de 
son  âme  et  de  sa  destinée.  Il  est  même  remarquable 
qu'avant  le  jour  de  sa  propre  consécration,  elle  n'avait 

1  Noies  de  M'""  Deshayes ,  p.  3,  et  Noies  de  l'abbé  Dusaussoy ,  i"  3. 


16  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

jamais  connu  de  religieuse.  Dieu  voulut  que  tout  fût  de 
lui  dans  cette  vocation. 

Cependant  dès  l'année  1792  elle  avait  pris  son  parti. 
A  cette  époque,  sa  sœur  Marie -Louise  s'étant  mariée 
avec  M.  Dusaussoy,  négociant  à  Joigny,  Sophie  en  prit 
occasion  de  déclarer  que,  quant  à  elle,  elle  s'était  en- 
gagée à  l'Époux  qui  seul  mérite  d'être  aimé  sans  me- 
sure ,  et  peut  être  adoré  sans  remords.  Or,  à  cette  époque 
surtout,  c'était  là  une  résolution  d'une  générosité  hé- 
roïque; car  l'heure  où  elle  pensait  à  se  donner  au 
cloître,  était  celle  où  les  cloîtres  étaient  dépouillés, 
dépeuplés,  renversés.  On  entrait  en  pleine  Terreur;  les 
prisons  regorgeaient  de  religieuses  et  de  prêtres ,  l'é- 
chafaud  était  dressé;  et  déjà  les  violences  dont  l'Église 
était  victime  venaient  d'atteindre  et  de  désoler  le  foyer 
de  la  pieuse  famille  de  la  rue  du  Puits-Chardon. 

Louis  Barat  était  diacre  lorsque,  en  1790,  il  fut  en- 
joint à  tous  les  ministres  du  culte  de  jurer  fidélité  à 
la  constitution  civile  du  clergé.  Cette  constitution  était 
un  acte  schismatique,  soustrayant  l'Église  de  France  à 
l'autorité  du  Saint-Siège  pour  la  placer  sous  la  main 
de  la  nation  souveraine.  Incapables  de  mesurer  la  portée 
de  cet  acte,  et  alarmés  pour  leur  fils  des  conséquences 
qu'aurait  le  refus  du  serment,  les  parents  du  jeune 
diacre  le  conjurèrent  en  larmes  d'obéir  à  ce  décret. 
Celui-ci,  ébranlé  par  l'exemple  de  son  archevêque,  le 
trop  fameux  Loménie  de  Brienne,  et  par  celui  d'un  cer- 
tain nombre  de  prêtres  du  diocèse,  se  laissa  persuader 
de  prêter  le  serment  qu'on  exigeait  de  lui.  Mais  à  peine 
l'eut-il  fait,  qu'il  aperçut  l'abîme  où  on  l'avait  jeté. 
Alors,  n'écoutant  plus  que  le  cri  de  sa  conscience,  il  se 
rétracta  hautement  i)ai'  une  lettre  adressée  au  conseil 


SOiN    ÉDUCATION  17 

de  la  commune  et  conservée  encore  aux  archives  pu- 
bliques de  la  ville  ^ 

Après  cet  acte  de  courage,  Louis  Barat  avait  continué 
pendant  près  de  deux  ans  à  se  livrer  à  renseignement 
dans  le  collège  de  Joigny,  et  à  s'occuper  de  l'éducation 
de  sa  sœur  dans  la  maison  paternelle.  Mais  à  la  fin, 
poursuivi  par  les  sommations  :  «  Le^  serment  ou  la 
mort!  »  il  dut  quitter  son  pays,  et  il  partit  pour  Paris, 
faisant  à  sa  famille  et  à  sa  chère  élève  un  adieu  qui  pou- 
vait être  éternel.  Il  espérait  se  cacher  plus  facilement 
à  Paris,  et  y  vivre  en  paix,  en  donnant  des  leçons;  mais 
sa  paix  ne  fut  pas  longue.  Au  mois  de  mai  de  la  fatale 
année  1793,  Louis  Barat,  dénoncé  par  un  ancien  cama- 
rade de  collège,  fut  jeté  dans  une  de  ces  prisons  d'où 
l'on  ne  sortait  que  pour  monter  à  l'échafaud  -. 

La  nouvelle  en  parvint  bientôt  à  ses  parents;  et, 
à  partir  de  ce  moment,  la  vie  ne  fut  plus  pour  eux 
qu'une  longue  angoisse.  M""^  Barat  surtout  était  en 
proie  à  un  si  profond  désespoir  que  l'on  commençait  à 
craindre  que  la  malheureuse  mère  ne  perdît  la  raison. 
Perpétuellement  absorbée  dans  un  silence  morne ,  dé- 
périssant à  vue  d'œil,  elle  refusait  toute  espèce  de  nourri- 
ture. A  chaque  repas,  elle  se  levait  de  table  sans  avoir 
rien  pris,  passant  à  sa  chère  Sophie  les  mets  que  celle- 
ci  avait  inutilement  apprêtés  à  son  goût.  Un  jour  qu'elle 
fit  ainsi  :  «  Je  ne  mangerai  pas  non  plus,  lui  dit  sa  fille 
d'un  ton  résolu.—  Serais  tu  malade,  mon  enfant?  — 


1  Cette  pièce  y  a  été  vue  par  M.  Stanislas  Dusaussoy,  ancien  archiviste. 
Je  ne  l'ai  pas  retrouvée  dans  ma  visite  aux  archives  de  Joigny,  laissées 
dans  un  grand  désordre  par  suite  du  passage  des  troupes  prussiennes. 

2  Sur  le  père  Barat,  voir  les  Notices  historiques,  par  le  P.  Ach.  Guidée. 

t.  1,  p.  329. —  Notice  XI'. 

I.  —  2 


18  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Non,  ma  mère,  mais  je  suis  décidée  à  ne  plus  rien 
manger  tant  que  vous  ne  mangerez  pas  :  du  moins  nous 
mourrons  ensemble.  »  M°"^  Barat  fut  vaincue  par  une 
tendresse  si  déterminée;  elle  embrassa  sa  fille,  elle 
pleura  beaucoup ,  consentit  à  se  nourrir,  et  retrouva 
peu  à  peu  des  forces  pour  attendre  dans  la  résignation 
ce  qu'il  plairait  à  Dieu  de  décider  pour  son  fils. 

Celui-ci,  pendant  ce  temps,  était  traîné  de  prison  en 
prison.  Il  avait  d'abord  était  mis  à  la  Conciergerie,  où 
il  trouva,  parmi  un  très -grand  nombre  de  prêtres, 
M.  l'abbé  Émery,  supérieur  général  de  la  compagnie  de 
Saint -Sulpice,  un  des  hommes  les  plus  saints,  comme 
les  plus  grands  et  les  plus  instruits  de  cette  époque.  De 
la  Conciergerie,  il  fut  transféré  successivement  à  Sainte- 
Pélagie,  à  Bicêtre,  à  Saint- Lazare,  et  enfin  au  Luxem- 
bourg. C'étaient  de  véritables  supplices  que  ces  trans- 
lations durant  lesquelles  les  prisonniers,  traînés  sur 
des  charrettes,  attachés  deux  à  deux,  s'avançaient  len- 
tement, essuyant  les  grossières  insultes  de  la  popu- 
lace. Louis  Barat,  qui  regrettait  l'édifiant  exemple  do 
M.  Émery,  en  fut  dédommagé  en  trouvant  à  Saint-La- 
zare M.  l'abbé  Duclaux,  prêtre  de  la  même  société, 
autre  exemplaire  excellent  de  la  discipline  ecclésias- 
tique. Celui-ci  distingua  et  aima  le  jeune  diacre.  Durant 
les  longs  entretiens  de  la  caplivilé  et  les  pieux  exer- 
cices pratiqués  en  commun,  il  se  fit  son  maître  dans 
la  théologie,  mais  surtout  dans  la  science  de  la  vie  in- 
térieure, que,  du  reste,  la  menace  d'une  mort  imminente 
prêchait  assez  par  elle-même. 

Déjà  quatre-vingt-cinq  prisonniers  de  Saint- Lazare 
avaient  porté  leur  tète  sur  l'échafaud  ' .  A  ciiaque  instant 

i  Voici  à  quel  dévoucmeiil  le  prisonnier  croyait  ôlrc  redevable  de  son 


SON   ÉDUCATION  19 

Louis  Barat  s'attendait  à  y  porter  la  sienne,  quand  vint 
le  9  thermidor.  La  chute  de  Robespierre  ne  lui  rendit 
pas  toutefois  immédiatement  la  liberté.  Il  ne  fut  élargi 
qu'au  mois  de  février  1795,  après  vingt  mois  de  déten- 
tion. Il  avait  alors  vingt-sept  ans. 

Au  sortir  de  sa  prison ,  le  confesseur  de  la  foi  reçut 
secrètement  la  prêtrise  des  mains  de  ¥§••  de  Barrai, 
ancien  évoque  de  Troyes,  qui  rentrait  alors  de  l'émi- 
gration. Le  nouveau  prêtre  brûlait  de  faire  quelque 
chose  de  considérable  pour  la  gloire  de  Dieu.  Tantôt 
inconsolable  de  n'avoir  pas  été  trouvé  digne  du  martyre, 
il  formait  le  dessein  d'aller  le  chercher  dans  les  missions 
étrangères.  Tantôt,  attiré  puissamment  vers  la  société 
de  Jésus,  supprimée  alors  dans  presque  toute  l'Europe, 
il  projetait  d'aller  se  faire  jésuite  en  Russie ,  où  la  com- 
pagnie possédait  encore  des  établissements.  Mais  l'œuvre 
en  apparence  plus  modeste,  en  réalité  plus  grande,  qui, 
dans  les  vues  secrètes  de  la  Providence ,  devait  faire 
l'objet  propre  de  sa  mission,  c'était  la  formation  et  la 
conduite  de  sa  sœur. 


salut.  11  n'espérait  plus  que  la  mort  quand,  un  jour,  il  fut  abordé ,  dans 
le  préau  de  la  prison ,  par  un  inconnu  qu'aux  débris  de  son  uniforme  il 
reconnut  pour  un  officier  des  armées  républicaines.  C'était  un  compa- 
triote, son  ancien  maître  d'école,  qui  s'était  enrôlé  dans  l'armée  de  Cus- 
tine,  y  avait  conquis  un  grade  important,  avait  ensuite  été  compromis  et 
arrêté  avec  son  général,  et  se  trouvait  présentement  enfermé  à  Saint- 
Lazare.  Grâce  à  sa  belle  écriture,  le  greffe  l'employait  d'ordinaire  à  trans- 
crire les  listes  des  victimes  destinées  à  l'échafaud.  «  Un  jour,  j'y  trouvai  ton 
nom,  confia  tout  bas  le  militaire  à  son  ancien  élève.  J'ignorais  encore  ton 
arrestation,  et  je  ne  savais  si  ce  nom  s'appliquait  à  ta  personne;  cepen- 
dant je  le  passai.  Maintenant  que  je  sais  qu'il  s'agit  bien  de  toi,  tu  peux 
compter,  mon  ami,  que  je  ferai  de  même  à  chaque  nouvelle  occasion.  Je  sais 
à  quoi  je  m'expose  :  mais  advienne  que  pourra;  à  la  grâce  de  Dieu!  »  — 
Notice  nécrologique  sur  M'-^  Barat,  par  M.  Stanislas  Dusaussoy.- Jour- 
nal de  Joifjny,  10  juin  1865. 


2()  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

Elle  venait  d'avoir  seize  ans.  Une  grâce  modeste  ornait 
toute  sa  personne.  «  Son  image,  rapporte  l'aîné  de  ses 
neveux,  vénérable  prêtre  qui  vient  de  mourir  à  Lille 
presque  octogénaire  \  son  image  est  restée  profondé- 
ment sculptée  dans  ma  mémoire,  comme  une  statue  de 
la  virginité  ou  de  la  sagesse  incarnée  dont  elle  portait 
le  nom.  »  L'école  de  l'adversité  avait  mûri  cette  sagesse, 
fortiiié  sa. vertu,  grandi  sa  résolution  de  se  donner  à 
Dieu;  mais  elle  trouvait  un  écueil  dans  ses  qualités 
mêmes.  Sa  mère,  justement  fière  d'une  fille  dont  elle 
entendait  l'éloge  de  toutes  parts,  en  avait  fait  l'objet 
d'une  adoration  qui  pouvait  gâter  en  elle  les  dons  les 
plus  excellents.  «Entourée,  admirée,  obéie  et  prévenue 
dans  tous  ses  désirs,  écrit  une  de  ses  plus  anciennes 
compagnes  en  religion,  elle  était  idolâtrée  et  choyée 
plus  que  fille  de  prince  ^.  »  La  vocation  de  Sophie  allait 
peut-être  périr  étouffée,  perdue  sous  ces  adulations  et 
ces  amollissements,  si  une  main  énergique  ne  se  hâtait 
de  l'arracher  à  la  maison  paternelle. 

Son  frère  demanda  donc  à  l'emmener  à  Paris,  où  il 
avait  le  dessein  de  se  fixer  lui-même  ;  c'est  là  qu'il  espé- 
rait la  façonner  plus  librement  pour  en  faire  l'instru- 
ment des  volontés  divines.  Cette  proposition  souleva 
une  grande  tempête.  D'abord  M""'  Barat  déclara  que 
rien  au  monde  ne  serait  capable  de  la  séparer  de  son 
enfant.  Celle-ci,  de  son  côté,  pleurait,  protestait,  se 
rattachait  à  sa  mère,  se  plaçait  sous  sa  défense,  et  la 
suppliait  de  ne  pas  souffrir  qu'on  l'arrachât  d'auprès 


1  M.  rultbé  Oiisaussoy  est  mort  le  11  mai  1873,  au  cours  do  la  compu- 
silion  do  cet  ouvrage. 

2  lîécit  de  la  mère  Thérèse .  p.  0;  —  el  Noies  autographca  île  la  inèrr 
Dcshayes,  p.  0. 


SON   ÉDUCATION  '  21 

d'elle.  En  présence  de  cette  résistance,  le  prêtre  dut 
céder  :  il  partit  seul  pour  Paris.  Mais  de  là  il  entama  di- 
rectement avec  sa  sœur  une  correspondance  dont  la 
perte  est  la  plus  regrettable  lacune  de  cette  histoire. 
Aux  raisons  supérieures  de  sagesse  et  de  foi  que  son 
frère  lui  présentait,  Sophie  opposait  toujours  la  même 
objection,  mais  celle-là  semblait  sans  réplique  à  ses 
yeux  :  c'était  l'amour  de  sa  mère  :  «  J'entreprenais  de 
lui  prouver,  a- 1- elle  raconté,  qu'il  renversait  Tordre  de 
la  nature,  et  que  la  loi  de  charité  ne  pouvait  pas  vouloir 
qu'on  séparât  la  mère  de  son  enfant.  C'était  une  mau- 
vaise cause,  que  je  me  suis  toujours  reproché  d'avoir 
plaidée,  et  que  je  devais  perdre.  » 

En  effet,  un  second  voyage  de  l'abbé  Barat  à  Joigny 
détermina  sa  sœur  à  cette  séparation  douloureuse  mais 
nécessaire.  Le  père  fut  le  premier  conquis  et  résigné  : 
il  remarquait  que  sa  fille  commençait  à  perdre  son 
temps.  Il  jugea  qu'à  Paris  Sophie  serait  en  sûreté  sous 
une  pareille  garde,  qu'elle  aurait  soin  de  son  frère,  et 
que  son  frère  aurait  soin  d'elle  :  ses  études  se  compléte- 
raient, son  mérite  se  ferait  jour,  et  elle  se  préparerait 
peut-être  un  sort  meilleur  que  celui  de  ses  pères.  La 
mère  elle-même  finit  par  entrer  dans  ces  vues.  Elle 
consentit  au  départ,  mettant  seulement  pour  condition 
que,  chaque  année  aux  vendanges,  Sophie  reviendrait 
passer  quelque  temps  dans  sa  famille ^ 

Après  de  pénibles  adieux,  la  jeune  fille  prit  le  coche, 
en  société  de  son  frère  et  d'une  de  ses  amies  qui  se  ren- 
dait également  à  Paris.  C'était  alors  un  voyage  de  plu- 
sieurs journées;  et  comme  Sophie  essayait  de  tromper 
la  longueur  de  la  route  et  les  tristesses  de  la  séparation 

'  Récit  manuscrit  de  la  mère  Tliérèse,  p.  U. 


22  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

par  des  entretiens  fort  animés  avec  sa  compagne,  son 
frère  l'en  reprit.  Près  d'entrer  dans  une  ville  encore 
teinte  du  sang  des  martyrs,  et  d'où  la  religion  était  tou- 
jours proscrite,  il  voulait  plus  de  recueillement  dans 
une  vierge  chrétienne.  Par  là  Sophie  put  comprendre  à 
quelle  école  austère  elle  était  conduite. 

En  effet,  l'heure  était  triste  pour  l'Église  de  France; 
mais ,  dans  ce  qui  semblait  être  la  tombe  d'un  grand 
peuple,  Dieu  avait  déposé  les  germes  invisibles  de  la 
résurrection.  Sa  clémence  s'était  ressouvenue  delà  ville 
de  saint  Denys,  de  sainte  Geneviève,  de  tant  de  con- 
fesseurs de  la  foi,  de  tant  de  vierges;  et  déjà  un  signe 
de  Lui  appelait  et  ralliait  dans  ce  grand  centre  d'action 
les  recrues  de  ses  saints,  pour  des  choses  ignorées 
encore  du  monde  et  d'eux-mêmes. 

Une  vénérable  chrétienne,  M"®Duval,  donna  asile  à 
Sophie  Barat  et  à  son  frère  dans  sa  maison  de  la  rue  de 
Touraine^  Cette  demeure  hospitalière  devint  un  véri- 
table cénacle.  Dans  une  des  chambres  transformée  en 
oratoire,  était  placé  un  autel  où  l'abbé  Barat  célébrait 
la  messe  en  secret.  La  chapelle  était  pauvre  ;  son 
principal  ornement  consistait  en  deux  tableaux,  dont 
l'un  avait  une  grande  et  presque  prophétique  significa- 
tion. Il  représentait  saint  Ignace  et  ses  premiers  com- 
pagnons se  consacrant  à  Jésus- Christ  dans  l'église  de 
Montmartre.  L'autre  était  une  peinture  de  la  Mère  de 
Dieu  tenant  son  fils  dans  ses  bras  -. 

Quelques  chrétiennes  du  quartier  venaient  entendre 

1  Alors  rue  de  Touraino,  2,  —  anjoiudluii .  rue  de  Sainlonge,  'i,  — 
dans  le  (iiiarlier  du  Marais. 

2  Ce  dernier  tableau  est  encore  conservé  au  Sacré-Cœur  de  l'aris,  dans  la 
chambre  où  vécut  et  mourut  la  mère  Barat,  et  que  l'un  a  transformée  en 
un  petit  oratoire  dédié  à  sainte  Madeleine. 


SA  FORMATION   RELIGIEUSE  23 

la  messe  dans  la  petite  chapelle.  L'abbé  Barat  leur  taisait 
des  instructions  familières;  et  plusieurs  se  mirent  sous 
sa  direction.  Outre  M^"  Duval  et  Marguerite  sa  servante, 
on  y  voyait  de  temps  en  temps  M"^  Loquet,  personne 
instruite  qui  dirigeait  un  ouvroir  où  son  zèle  produisait 
un  grand  bien.  «  Elle  avait  été  formée,  disent  les  sou- 
venirs du  temps,  dans  ces  catéchismes  fameux  de  Saint- 
Sulpice  et  de  Saint-Thomas-d'Aquin,  d'où  sortirent  des 
âmes  solidement  fondées  dans  la  doctrine  de  l'Église; 
et  l'on  y  avait  beaucoup  remarqué  son  mérite  ^  »  Enfin 
l'abbé  Barat  distingua  entre  toutes  M""  Octavie  Bailly, 
âme  embrasée  d'amour  pour  Jésus-Christ  crucifié.  Bien 
qu'elle  fût  de  dix  ans  plus  âgée  que  Sophie,  elle  n'en 
devint  pas  moins  son  amie  la  plus  chère. 

Le  directeur  de  ces  pieuses  filles  ne  tarda  pas  à  re- 
connaître en  elles  la  vocation  à  la  vie  religieuse.  En 
quel  temps,  dans  quel  lieu,  dans  quelle  congrégation 
leur  deviendrait- il  possible  de  suivre  leur  attrait? 
L'abbé  Barat  estimait  que  c'était  à  Dieu  d'y  pour- 
voir. Pour  lui,  persuadé  que  parmi  les  ruines  pré- 
sentes de  la  foi  dans  les  âmes ,  l'apostolat  devait  entrer 
pour  une  large  part  dans  toute  vocation ,  il  voulut  les 
préparer  à  faire  l'œuvre  de  Dieu,  en  fortifiant  en  elles 
l'instruction  en  tout  genre.  Sous  les  respectables  aus- 
pices de  M^'''  Duval,  il  leur  fit  donc  un  cours  de  lettres, 
de  sciences  et  même  de  latinité.  Sophie  suivait  ces  leçons 
en  même  temps  que  ses  compagnes;  mais  elle  avait  sur 
celles-ci  une  avance  si  marquée  que,  pour  la  prémunir 
contre  les  atteintes  de  l'orgueil ,  le  maître  avait  soin  de 
dissimuler  sa  supériorité  en  arrêtant  ses  progrès  ^ 

1  Notes  de  la  mère  Deshayes,  p.  30. 

2  Récit  de  la  mère  Thérèse,  p.  lo. 


24  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Au  reste  ce  n'étaient  plus  maintenant  les  sciences 
humaines  que  la  jeune  fille  préférait.  Elle  lisait,  appre- 
nait, traduisait  les  auteurs  sacrés  et  ecclésiastiques,  les 
plus  beaux  passages  des  Pères  et  des  Docteurs,  les 
meilleures  leçons  des  maîtres  de  la  vie  spirituelle.  Sur- 
tout la  Bible  fut  son  livre  de  prédilection.  «  Elle  faisait 
ses  lectures  latines  dans  l'Écriture,  qui  était  les  plus 
chères  délices  de  son  saint  frère,  raconte  une  de  ses 
premières  compagnes.  Qui  mieux  que  lui  pouvait  lui  en 
offrir  les  explications  appropriées  à  sa  jeunesse?  Cette 
éducation  solide  ressemblait  beaucoup  à  celle  que  saint 
Jérôme  donnait  aux  dames  romaines  de  son  siècle. 
A  cette  école ,  et  à  un  âge  où  l'âme  reçoit  son  empreinte, 
Sophie  prit  le  goût  et  le  désir  de  la  vie  intérieure  '.  « 

La  vie  que  Sophie  Barat  menait  à  Paris  avec  son 
frère,  était  pauvre,  austère,  toute  cachée  en  Dieu.  Le 
sommeil  y  était  court ,  la  table  frugale ,  la  prière  fré- 
quente et  le  travail  continuel.  L'abbé  Barat  donnait 
quelques  leçons  au  dehors  afin  de  subsister;  sa  sœur 
travaillait  des  mains  pour  lui  et  pour  les  autres;  en 
même  temps,  elle  faisait  l'éducation  d'une  jeune  fille 
nommée  Laure,  dont  le  souvenir  lui  resta  toujours 
cher.  Nous  apprenons  encore  que  Sophie  et  ses  com- 
pagnes prenaient  soin  de  l'instruction  de  quelques  en- 
fants du  quartier  privés  de  catéchisme  par  le  malheur 
des  temps  :  l'institut  du  Sacré-Cœur  est  déjà  en  germe 
dans  ces  humbles  débuts. 

Sophie  avait  eu  d'abord  pour  directeur  à  Paris 
•M.  l'abbé  Philibert  de  Bruillard,  grande  âme  sacerdo- 
tale, qui  avait  fait  ses  preuves  d'intrépidité  apostolique 

'  liccit  </<■  la  mh'c  Thérèse ,  \i.  2~. 


SA   FORMATION   RELIGIEUSE  25 

pendant  la  Terreur,  et  qui,  successivement  curé  de 
Saint-Etienne-du-Mont,  puis  évêque  de  Grenoble,  voulut 
plus  tard  finir  ses  jours  au  Sacré-Cœur,  dont  il  avait 
préparé  le  berceau.  Ami  de  l'abbé  Barat,  il  eut  bien  vite 
a{)précié  le  mérite  de  sa  sœur,  dont,  un  demi-siècle  après, 
il  ne  parlait  encore  qu'avec  une  admiration  qui  le  ra- 
jeunissait. Estimant  toutefois  que  personne  ne  pouvait 
mieux  la  former  que  celui  qui  avait  été  son  premier 
guide,  il  laissa  bientôt  la  conduite  de  la  jeune  fille  à 
l'abbé  Barat  lui-même  :  dès  lors  Sophie  entra  dans  les 
voies  âpres  mais  salutaires  de  la  croix. 

Avec  un  fond  commun  de  ressemblance ,  un  même 
esprit  de  foi,  un  dévouement  égal,  une  énergie  pareille 
pour  le  bien,  il  était  difficile  de  rencontrer  deux  natures 
plus  contrastantes  que  celles  de  ce  frère  et  de  celte 
sœur.  Autant  il  y  avait  chez  l'une  de  délicatesse  crain- 
tive, de  simplicité  et  d'humble  soumission,  autant  le 
caractère  de  l'autre ,  retrempé  encore  dans  le  rude  sé- 
minaire de  la  captivité,  était  inflexible  dans  la  poursuite 
de  son  but.  Il  est  vrai  que  c'était  uniquement  un  but  de 
sanctification.  Aussi  pour  un  tel  homme  il  n'y  avait 
qu'une  manière  possible  d'aimer  sa  sœur  :  c'était  de 
la  perfectionner  et  d'en  faire  une  sainte,  en  taillant 
dans  ce  marbre  d'une  éclatante  pureté  l'image  de  Jé- 
sus-Christ. Il  y  mit  une  vigueur  proportionnée  à  son 
zèle ,  et  commença  en  conséquence  par  frapper  de 
rudes  coups. 

Convaincu  premièrement  que  l'attachement  à  la  vo- 
lonté propre  est  le  plus  grand  obstacle  à  l'opération 
divine,  le  directeur  n'épargna  rien  de  ce  qui  pouvait 
dompter  la.  personnalité  dans  cette  sœur  chérie.  Un 
jour,  il  arrachait  Sophie  à  une  lecture  oii  elle  trouvait 


26  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

un  charme  trop  vif;  un  autre  jour,  il  jetait  impitoya- 
blement au  feu  certain  travail  de  sa  main  dont  elle  lui 
réservait  la  surprise.  La  vanité  surtout  était  poursuivie 
dans  ses  derniers  refuges  :  la  jeune  fille  ne  pouvait  sortir 
qu'avec  le  petit  costume  de  Bourguignonne  qu'elle  avait 
porté  à  Joigny.  Une  fois,  qu'elle  s'était  fait  un  vêtement 
plus  élégant  dans  lequel  elle  eût  pu  mettre  quelque 
complaisance,  son  frère  le  lui  prit  et  le  livra  aux 
flammes.  «  C'est  tout  au  plus  si  Sophie  put  retenir  ses 
larmes,  »  nous  rapporte  une  de  ses  premières  et  plus 
saintes  confidentes;  mais  cette  conduite  si  sévère  ten- 
dait à  rendre  son  cœur  pur  et  entièrement  à  Dieu.  — 
«  Elle  souffrit  d'abord  beaucoup  de  ces  rigueurs,  ajoute 
le  même  témoignage  ;  il  lui  semblait  que  son  frère 
n'était  sévère  que  pour  elle,  tandis  qu'elle  le  trouvait 
rempli  d'indulgence  pour  ses  compagnes  et  pour  tout  le 
monde.  Mais  rien  ne  pouvait  altérer  sa  confiance  envers 
celui  qui  portait  un  intérêt  si  vrai  à  son  âme,  et  qui  était 
lui-même  adonné  à  une  si  parfaite  moi  tification.  Il  tra- 
vaillait sa  sœur,  désirant  la  former  à  une  haute  sainteté  ; 
et  d'ailleurs,  en  lui  imposant  ces  pénitences  si  rudes  et 
si  répugnantes  à  l'amour- propre ,  il  mettait  tous  ses 
soins  à  les  lui  faire  aimer  ^  » 

Le  grand  moyen  qu'il  employait  pour  les  lui  rendre 
aimables,  c'était  de  les  lui  faire  accomplir  en  vue  de 
Jésus -Christ  :  «  La  pauvre  enfant  versait  bien  des 
larmes  en  secret,  est- il  dit  au  même  lieu;  mais  elle  les 
mêlait  à  celles  de  Jésus,  qu'elle  aimait  déjà  beaucoup.  » 
Or  l'amour,  non-seulement  allège,  mais  transforme  tout; 
et  ce  qui  n'avait  été  que  de  la  résignation  devint  bientôt 

i  IiccU  de  la  mère  Thcri'sc,  p.  27,  23,  \\\  17. 


SA  FORMATIOIN   RELIGIEUSE  27 

chez  elle  une  joyeuse  allégresse  :  «  Je  m'y  habituai ,  à 
la  fin,  racontait -elle,  et  ce  qui  m'avait  fait  souffrir  finit 
par  me  faire  rire^  » 

Le  même  amour  produisait  en  elle  l'humilité  :  ce  fut, 
toute  sa  vie,  la  vertu  fondamentale  de  M""®  Barat.  Sa 
plus  haute  prétention,  à  cette  époque,  était  d'être  re- 
çue chez  les  carmélites  comme  sœur  converse.  Ce  qu'elle 
savait,  ce  qu'elle  lisait  ne  faisait  qu'affermir  en  elle  ce 
dessein,  en  lui  montrant  combien  l'obscurité  plaisait  au 
cœur  de  Jésus- Christ.  Et  si  parfois  la  lecture  de  la  vie 
des  saints  lui  présentait  des  exemples  qui  la  découra- 
geaient :  «  Ces  grandes  saintetés  me  font  peur,  disait- 
elle,  mais  c'est  égal;  il  y  a  du  moins  un  côté  par  où 
je  pourrai  toujours  me  rapprocher  de  ces  modèles  : 
c'est  l'humihté.  C'est  par  là  que  je  prouverai  à  mon 
Dieu  que  je  l'aime  !  » 

Aimer  Dieu  :  tout  était  là;  et  l'on  voyait  déjà  s'accom- 
plir en  elle  cette  parole  que  Notre-Seigneur  adressait  un 
jour  à  une  autre  sainte  âme  :  «  Ma  fille,  saint  Vincent 
de  Paul  a  trouvé  l'amour  dans  l'humilité,  et  toi  tu  trou- 
veras l'humiHté  dans  l'amour  ^  » 

La  direction  imprimée  à  la  conscience  de  Sophie  pro- 
cédait de  la  même  élévation  de  vues;  mais,  conduite  par 
un  zèle  encore  sans  expérience,  elle  dépassa  le  but  et 
aboutit  à  de  funestes  excès.  Avide  d'épuration  pour 
cette  âme  soumise,  son  frère  lui  en  fit  scruter  minutieu- 
sement les  replis,  l'assujettissant  à  d'interminables  con- 
fessions générales  qui  la  jetèrent  dans  le  trouble.  Trem- 
blante en  présence  de  la  sainte  communion,  elle  en  était 

1  Récit  de  la  mère  Thérèse,  p.  29.  —  Notes  de  la  mère  Deshayes,  p.  8. 

2  La  mère  Marie  de  Jésus  du  Bourg,  cilée  par  M.  l'abbé  Ch.  Gay.  — 
Des  Vertus  chrétiennes,  t.  I,  p.  379. 


28  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

réduite  à  chercher  des  prétextes  pour  s'en  éloigner. 
Il  fallait  même  parfois  que,  du  pied  de  rauteloù  il 
célébrait,  son  directeur,  la  voyant  hésiter,  l'appelât  et 
lui  dît  :  «  Sophie ,  approchez-vous  !  »  Alors  elle  obéis- 
sait, et  elle  venait  recevoir  l'Époux  divin  des  vierges  '. 
C'est  aussi  dans  ce  temps  que  cette  âme,  dévorée  de 
l'amour  de  Jésus- Christ,  et  s'indignant  de  lui  ressem- 
bler si  peu ,  ne  vit  d'autres  moyens  de  s'en  punir  et  de 
lui  plaire  que  de  crucifier  sa  chair  innocente.  Elle 
jeûna,  elle  veilla,  elle  coucha  sur  la  dure,  elle  donna  la 
discipline  à  ses  membres  délicats.  Elle  portait  à  cette 
époque  une  ceinture  de  fer  que  plus  tard  l'abbé  Barat 
envoyait,  comme  un  trophée,  aux  premières  religieuses 
du  Sacré-Cœur,  avec  ces  vers  de  lui  : 

Le  corps  est  dans  les  fers ,  l'âme  est  en  liberté  , 
Le  fer  du  temps  devient  l'or  de  l'cternité. 

Le  tempérament  de  Sophie,  naturellement  débile, 
s'affaiblit  encore  dans  ces  austérités  qui  dépassaient  ses 
forces.  C'était  là  une  erreur  de  son  directeur.  Il  le 
comprendra  plus  tard  quand  l'âge  lui  aura  donné  une 
plus  mûre  connaissance  de  la  conduite  des  âmes ,  et  il 
en  demandera  pardon  à  sa  sœur  et  à  Dieu. 

Cependant  le  séjour  de  Sophie  à  Paris  ne  lui  avait 
pas  fait  perdre  de  vue  la  famille  qui  la  regrettait  tou- 
jours en  Bourgogne.  D'abord  ,  une  correspondance , 
aussi  active  que  le  permettait  cette  époque,  renouait 
fréquemment  les  liens  d'une  affection  dont  la  religion 
ne  saurait  demander  le  sacrifice  ni  afiaiblir  la  tendresse. 
Seulement,  à  cette  tendresse  se  joignait  maintenant  un 

'  liicil  de  la  lucre  Tlicrcse,  \>.  25. 


SON  AMOUR  POUR   LES   SIENS  29 

sentiment  d'un  ordre  plus  élevé  qui  la  transfigurait  : 
celui  de  l'amour  de  Dieu  et  du  zèle  des  âmes.  C'est 
ce  qui  apparaît  dans  une  lettre  du  10  octobre  1800, 
la  première  lettre  d'elle  que  nous  possédions.  Elle  est 
adressée  à  M™°  Dusaussoy,  sa  sœur,  alors  souffrante. 
Sophie  la  plaint  de  ses  maux,  l'encourage  dans  ses 
devoirs,  lui  promet  son  concours  pour  l'éducation  de  sa 
jeune  famille.  La  virgilienne  se  fait  oublier  dans  cette 
page,  pour  ne  laisser  parler  que  la  simplicité  et  la  douce 
piété  de  la  petite  sœur  d'autrefois. 

«  Je  suis  bien  affectée  de  ton  état,  ma  chère  sœur,  et 
tes  peines  me  touchent  vivement,  te  connaissant  si  faible 
et  si  sensible.  J'espère  bien  que  ta  maladie  n'aura  pas 
de  suite  ;  mais  il  ne  faut  pas  rendre  tes  afflictions  inu- 
tiles ;  profite  donc  de  ta  position  pour  être  un  peu  plus 
à  Dieu.  Avec  un  peu  de  confiance  en  Dieu,  Dieu  t'ai- 
dera, et  tu  sentiras  bientôt  que,  par  quelques  efforts,  on 
vient  à  bout  de  tout.  » 

Puis  l'amitié  déborde  en  promesses  qu'elle  devait  si 
largement  tenir  :  «  Ma  bonne  sœur,  épanche  donc  ton 
cœur  dans  le  mien.  Ah!  si  tu  savais  combien  je  m'atten- 
dris sur  ton  sort!  Je  voudrais,  s'il  était  possible,  te  dé- 
charger de  la  moitié  de  ton  fardeau.  Il  viendra  ce 
moment...  Tu  n'es  pas  abandonnée  dans  tes  fonctions 
de  mère,  puisque  Dieu  a  «u  égard  à  ton  insuffisance,  en 
te  donnant  des  personnes  qui  te  viendront  en  aide.  » 

On  remarquera  surtout  quelle  idée  avait  déjà  de  la 
mission  des  mères  et  du  côté  divin  de  l'éducation ,  cette 
jeune  fille  de  vingt  ans  que  Dieu  préparait  de  loin  à  ce 
ministère  des  anges  :  «  En  attendant  ce  secours,  Dieu 
veut  que  tu  portes  seule  ta  charge  pour  un  peu  de 
temps;  mais  afin  de  ne  pas  détourner  de  sur  toi  les  vues 


30  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

de  sa  miséricorde,  ne  néglige  rien  pour  inculquer  la 
religion  dans  les  jeunes  âmes  qu'il  t'a  confiées.  Car,  ne 
te  trompe  pas  :  elles  ne  sont  pas  à  toi ,  c'est  un  dépôt 
dont  tu  lui  rendras  compte  un  jour. 

«  Adieu,  ma  chère  sœur;  embrasse  tendrement  pour 
moi  toute  ta  petite  famille,  et  sois  assurée  que  je  suis 
toujours,  avec  la  même  affection  et  la  même  tendresse, 
ta  sœur  et  ton  amie  ^  » 

Selon  qu'il  était  convenu,  Sophie  revenait  chaque 
année  passer  le  temps  des  vendanges  au  milieu  de  sa 
famille.  Elle  y  présentait  le  type  d'une  jeune  fille 
accomplie,  exerçant  sur  ses  compagnes  et  ses  amies 
d'autrefois  l'ascendant  qu'elle  tenait  moins  encore  de 
son  instruction  que  de  sa  sagesse  et  de  sa  vertu.  Elle 
leur  parlait  de  Dieu,  elle  les  menait  à  l'église,  elle  leur 
communiquait  sa  tendre  dévotion  pour  la  Reine  des 
vierges;  elle  leur  montrait  le  chemin  du  sacré  tribunal 
de  la  Pénitence  et  de  la  sainte  Table.  Mais  son  premier 
attrait  et  le  grand  objet  de  son  zèle,  c'était  l'âme  des 
enfants. 

c<  D'aussi  loin  que  je  puis  me  souvenir,  c'est-à-dire 
vers  l'âge  de  quatre  ou  cinq  ans,  nous  écrit  l'aîné  de 
ses  neveux  déjà  cité  ici,  la  modestie  de  ma  tante,  sa 
douceur,  sa  voix  suave  et  mélodieuse  exerçaient  sur 
moi  une  véritable  fascination.  Souvent,  pendant  les 
vacances,  elle  avait  la  bonté  de  me  prendre  par  la  main 
et  de  m'emmener  à  la  promenade  sur  les  hauteurs  qui 
dominent  la  riante  vallée  de  l'Yonne.  Là  elle  m'ins- 
truisait, me  parlait  de  Dieu  et  de  son  amour,  me  ra- 
contait des  traits  édifiants  à  la  portée  de  mon  âge,  me 

1  Recueil  des  lettres  de  M""  Hai'at  ù  sa  famille.  —  Lettre  i",  180(1 


SON   DOUBLE  ATTRAIT  31 

chantait  des  cantiques,  ou  récitait  des  morceaux  de 
poésie  sacrée. 

«  Je  me  souviens  surtout  d'un  beau  jour  d'automne 
où,  nous  étant  assis  à  l'ombre  d'un  grand  chêne,  ayant 
devant  nous  les  sinuosités  de  la  rivière,  ma  tante  se 
mit  à  réciter  les  vers  du  jeune  ÉHacin  dans  la  tragédie 
(TAthalie.  Le  feu  de  son  âme  avait  passé  dans  sa  parole 
et  dans  son  regard.  J'étais  sous  le  charme  :  le  Beau  se 
révéla  à  moi  pour  la  première  fois,  et  jamais  je  ne 
perdrai  la  mémoire  de  ces  heures  maintenant  enfuies  à 
l'extrême  horizon  de  ma  vie^  » 

Le  même  témoin  nous  rapporte  que  sa  tante  lui  di- 
sait quelquefois  :  «  Tu  es  bien  heureux  d'être  homme  : 
c'est  un  bonheur  que  je  t'envie,  car  les  hommes  peuvent 
faire  de  grandes  choses  pour  Dieu.  » 

Que  voulait-elle  donc  faire?  Vers  quel  terme  la  pous- 
sait la  main  qui  la  dirigeait  invisiblement?  Elle  l'igno- 
rait elle-même.  Elle  avait  fait  le  premier  apprentissage 
de  la  vie  dans  cette  condition  humble  qui  prépare  un 
apôtre  à  tout  labeur  de  Dieu.  Mais  si  elle  était  restée 
fidèle  à  cette  origine  par  la  simplicité  de  son  cœur  et  de 
ses  mœurs ,  elle  en  était  sortie  par  son  éducation  et  sa 
distinction.  Elle  avait  maintenant  vingt  ans,  et  depuis 
quatre  années  passées  à  Paris,  le  travail  de  son  âme 
l'avait  conduite  à  une  soHdité  de  vertu  capable  de  por- 
ter le  poids  d'une  grande  œuvre.  Elle  se  sentait  mani- 
festement appelée  à  la  vie  religieuse  ;  mais  elle  ne  voyait 
en  France  aucune  famille  monastique  qui  répondît  plei- 
nement à  la  double  aspiration  qui  partageait  son  cœur. 

En  effet,   deux  attraits  semblaient  se  combattre  en 

1  Noies  de  l'abbé  Dusaussoy,  v  cahier  in-18 ,  fol.  4°. 


32  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

elle.  —  Tantôt,  quand  elle  lisait  la  vie  de  saint  Fran- 
çois Xavier  et  des  grands  missionnaires ,  elle  se  sentait 
prise  d\me  vive  ardeur  pour  la  conquête  des  âmes; 
elle  rêvait  de  se  faire  l'apôtre  et  l'évangéliste  de  l'amour 
de  Jésus-Christ  jusqu'aux  extrémités  du  monde,  ou  du 
moins  de  n'être  pas  complètement  inutile  à  l'œuvre 
d'apostolat  qui  allait  recommencer  sur  le  sol  de  sa  pa- 
trie. —  Tantôt  l'exemple  de  sainte  Thérèse  l'embrasait 
de  l'amour  de  Jésus- Christ  crucifié,  et  elle  portait  ses 
désirs  vers  les  retraites  ferventes  où  les  épouses  de  Dieu 
se  consument  près  de  son  Cœur,  dans  une  vie  de  soli- 
tude, de  prière  et  de  sacrifice. 

C'était  la  vie  active  et  la  vie  contemplative  qui  se 
présentaient  à  elle  ;  toutes  deux  pareillement  saintes , 
toutes  deux  également  mais  diversement  utiles  pour  le 
salut  du  monde ,  sans  qu'elle  pût  distinguer  à  laquelle 
des  deux  le  Seigneur  l'appelait  de  préférence.  Elle  ne 
pouvait  soupçonner  encore  que  la  Providence  lui  ména- 
geait l'une  et  l'autre  dans  un  Institut  entièrement  nou- 
veau, déjà  révélé  d'en  haut  à  un  homme  apostolique, 
et  dont  les  éléments  préparés ,  mais  dispersés ,  allaient 
bientôt  se  rassembler  sous  la  main  de  Dieu. 


CHAPITRE   II 


ORIGINE    DE    LA   SOCIETE    DU    SACRE-CŒUR. 

LE  P.  varin;  le  p.  de  tournély;  naissanxe  de  la  société, 

PREMIÈRE    consécration 
Avril  à  novembre  1800 


L'abbé  Barat  est  reçu  dans  la  Société  des  Pères  de  la  foi  par  le  P.  Varin. 
—  Le  P.  Varin  :  sa  vocation,  ses  grâces,  sa  vie  en  Allemagne. — Le  P.  de 
Tournély  et  les  Pères  du  Sacré-Cœur  :  ses  ardeurs  séraphiques;  il 
est  inspiré  de  fonder  une  Société  de  femmes  ;  ses  premiers  essais  ;  ses 
prédictions;  sa  sainte  mort.  —  Le  P.  Varin  en  France.  —  Le  P.  Barat 
lui  fait  connaître  sa  sœur.  —  La  pierre  fondamentale.  —  Sophie  appe- 
lée et  dirigée  par  le  P.  Varin.  —  Ses  premières  compagnes.  —  Le  no- 
viciat de  la  rue  de  Touraine.  —  Ardeurs  d'apostolat.  —  La  consé- 
cration du  21  novembre  1800.  —  Espérances  de  l'Eglise  et  du  siècle 
nouveau. 


Vers  le  mois  de  juillet  de  l'année  1800,  une  lumière 
décisive  pour  la  destinée  de  M"°  Barat ,  fut  donnée  à 
un  saint  prêtre  à  qui  Tabbé  son  frère  venait  de  parler 
d'elle  pour  la  première  fois. 

Sophie  était  alors  à  prendre  quelque  repos  à  Joigny 

parmi  les  siens.   Son  frère,   n'attendant   que  l'heure 

de    la   voir    entrer     dans    quelque    ordre    religieux , 

avait   fait   récemment  une   grande  démarche.    Obéis- 

L  —  3 


3i  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

sant  au  mouvement  intérieur  qui  depuis  longtemps 
le  poussait  vers  la  Compagnie  de  Jésus,  il  s'était  en- 
gagé dans  l'association  de  quelques  prêtres  fervents , 
qui,  sous  le  nom  de  Pères  de  la  foi,  aspiraient  à 
reconstituer  l'ordre  de  Saint- Ignace  et  vivaient  sous 
sa  règle.  Celui  qui  avait  reçu  l'engagement  de  l'abbé 
Barat,  sur  la  présentation  de  M.  de  Bruillard  ,  s'ap- 
pelait le  Père  Varin  ou  le  Père  Joseph ,  comme  on  le 
désignait  souvent,  par  son  nom  de  baptême.  Il  nous 
faut  faire  connaître  ce  serviteur  de  Dieu.  Aussi  bien  fut- 
ill'homme  de  la  Providence,  non-seulement  pour  l'àme 
de  M""®  Barat,  mais  pour  la  société  dont  nous  écrivons 
l'histoire,  et  qui  vénère  en  lui  son  fondateur,  son  législa- 
teur et  son  modèle. 

Joseph  Varin  d'Ainvelle,  né  à  Besançon  d'une  fa- 
mille distinguée  dans  la  magistrature,  n'avait  guère 
alors  que  trente  ans.  Sa  vie,  singulièrement  diverse 
et  agitée,  était  marquée  du  signe  des  grâces  de  choix; 
et  ses  brillantes  qualités  semblaient  le  prédestiner  aux 
plus  grandes  entreprises,  mais  il  en  avait  longtemps 
ignoré  le  secret.  A  seize  ans ,  il  ne  connaissait  que 
chevaux,  courses,  chasses,  aventures  et  voyages.  A 
dix- neuf  ans,  il  entrait  cependant  au  séminaire  de 
Saint-Sulpice,  à  Paris;  et  là,  sous  la  conduite  de 
M.  Eméry,  il  pliait  franchement  à  l'étude,  à  la  piété 
et  à  la  discipline  les  énergies  d'une  ànie  qui  n'avait 
rien  perdu  de  ses  bouillantes  ardeurs'.  Mais  le  travail 
sédentaire  allait  mal  à  cette  nature;  et  bientôt  sa  santé 
compromise  gravement  le  força  de  renoncer  à  la  vie 

1  Un  saint  sulpicicn,  qui  plus  lard  se  fil  Irappisle,  M.  l'abbé  Tassin , 
disait  alors  de  lui  et  de  quelques-uns  de  ses  compagnons  :  •■  Vous  verrez 
•-es  jeunes  gens  former  une  société  qui  fora  un  grand  bien  dans  l'Llglise.  » 


LE  PÈRE  VARIN  3a 

du  séminaire.  Tl  quitta  donc  Paris,  à  l'âge  de  vingt- 
deux  ans,  le  jour  même  de  la  fameuse  prise  de  la  Bastille. 
Peu  après,  nous  le  trouvons  enrôlé  dans  un  régiment 
de  dragons  de  l'armée  de  Condé,  et  faisant  avec  une 
bravoure  chevaleresque  les  campagnes  de  1792  et  1793. 
Là ,  sans  rien  perdre  de  sa  foi  et  de  sa  courageuse  pu- 
reté, il  retrouvait  au  milieu  des  périls  et  des  batailles 
une  santé  avide  de  mouvement  et  d'action. 

Un  jour,  à  vingt-cinq  ans,  désespéré  d'avoir  manqué 
un  combat  meurtrier  livré  pendant  un  congé  qu'il 
prenait  dans  sa  famille,  Varin  d'Ainvelle  s'était  rendu 
en  Belgique  pour  demander  du  service  dans  les  hus- 
sards de  Choiseul.  Passant  alors  par  Vanloo,  il  y  visite 
quatre  de  ses  amis  de  séminaire  qui  le  pressent  ins- 
tamment de  se  consacrer  avec  eux  au  service  de  Dieu. 
Le  soldat  se  contente  d'en  rire  :  «  Faites  de  moi  ce  que 
vous  voudrez,  excepté  un  moine,  leur  dit-il  d'abord. 
—  Soyez  tranquille,  lui  répond  le  chef  de  la  petite 
troupe,  vous  serez  toujours  militaire.  Nous  servirons 
Dieu  en  soldats,  l'arme  au  bras  et  au  cœur.  »  Varin 
consentit  du  moins  à  consulter  Dieu.  Il  se  confessa, 
il  communia;  Dieu  lui  parla  au  cœur.  Quand  il  se 
leva  de  la  table  sainte,  il  élait  baigné  de  larmes;  et 
saisissant  la  main  de  celui  qui  venait  de  lui  donner 
la  communion:  «  Quand  même,  lui  dit-il.  Dieu  m'eût 
envoyé  un  ange  pour  me  faire  connaître  sa  volonté ,  je 
n'en  aurais  pas  une  certitude  plus  entière.  Je  n'hésite 
donc  plus,  je  suis  avec  vous  ^  » 


<  Lettre  du  P.  Varin  à  sa  sœur,  dans  la  Vie  du  H.  P.  Var'iii,  par  le 
P.  Ach.  Guidée,  ch.  iv,  p.  25.  —  Voir  le  récit  autogr.  de  M"»«  de  Gram- 
mont  d'Asler  sur  ces  commencements  du  P.  Varin,  dans' le  journal  du 
Conseil  de  1820. 


36  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Le  jour  où  cela  se  passait,  18  juillet  1794,  était  jus- 
tement la  veille  de  celui  où  Théroïque  M"""  Varin,  sa 
mère,  «  montait  à  l'échafaud,  pour  de  là  monter  au 
ciel,  »  suivant  l'expression  même  de  cette  femme  su- 
blime. Son  fils  l'ignorait  alors.  Mais  la  dernière  prière 
de  la  noble  victime  avait  été  offerte  pour  que  ce  fils 
rentrât  «  dans  sa  vocation*  ». 

Les  quatre  amis  qui  venaient  de  reconquérir  à  l'E- 
glise cette  âme  rachetée  par  le  sang  d'une  mère,  étaient 
l'abbé  Charles  de  Broglie ,  Pierre  -  Charles  Leblanc  , 
Xavier  de  Tournély,  et  son  frère  aîné,  Léonor  de  Tour- 
nély,  prêtre  d'une  piété  angélique,  que  ses  amis 
avaient  élu  supérieur  de  leur  petite  société  du  Sacré- 
Cœur.  Tel  était  le  nom  qu'avait  pris  cette  troupe  de 
jeunes  hommes,  décidés  à  reconstituer  l'ancienne  et 
célèbre  Compagnie  de  Jésus. 

Le  jour  môme  où  elle  faisait  cette  riche  recrue ,  l'as- 
sociation errante  se  mettait  en  route  pour  l'Allemagne  ; 
et  après  cinq  semaines  de  marche,  elle  arrivait  à 
Augsbourg.  Ce  fut  là  qu'au  bout  de  deux  ans  d'é- 
preuves héroïquement  décisives,  Joseph  Varin  reçut 
le  sacerdoce ,  dont  il  saluait  en  ces  termes  la  captivité 
bienheureuse  :  «  Me  voilà  donc  lié,  attaché  pour  toute 

1  Voir  Notice  en  noie  dans  la  Vie  du  P.  Variai,  ch.  v,  p.  35.  —  Celte 
femme  admirable  disait  quelquefois  en  parlant  de  son  fils  :  »  Mettons- 
nous  à  genoux  et  disons  un  Pater  et  un  Ave  pour  Joseph;  il  n'est  pas 
dans  sa  vocation,  et  il  se  perdra  dans  l'état  militaire  où  il  est  aujour- 
d'hui. I)  —  «  Ne  nous  plaignons  pas,  répondait -elle  aux  personnes  qui 
pleuraient  sur  son  sort,  nous  savons  où  nous  allons  :  d'abord  à  l'échafaud. 
et  de  là  au  ciel.  »  —  Accusée  d'avoir  correspondu  avec  son  fils  émigré, 
clic  avoua  simplement  ce  crime  capital  :  "  J'olTenserais  Dieu,  répondit- 
elle,  si  je  trahissais  la  vérité,  et  je  ne  veux  pas  plus  la  trahir  (|uc  ma 
foi.  I)  —  Elle  moula  A  l'éclmfaud  d'un  pas  ferme,  à  l'àgede  cinquanle-scpl 
ans. 


LE  PÈRE  VARIN  37 

ma  vie,  comme  une  victime  à  l'autel.  Ah!  du  moins, 
je  ne  me  débats  pas  dans  ces  liens.  Loin  de  songer  à 
les  briser,  ou  plutôt  à  m'y  briser  moi-même,  ces  liens 
dont  les  anges  se  reconnaissent  indignes,  je  les  baise 
et  les  chéris  :  ils  sont  tout  mon  bonheur.  Seulement 
que  n'ai-je  un  autre  cœur,  un  cœur  brûlant  d'amour, 
pour  répondre  au  bon  Maître  ,  à  l'ami,  au  tendre  Père 
que ,  chaque  jour  de  ma  vie  ,  je  verrai  sous  mes  yeux 
et  je  porterai  dans  mes  mains  ^  !  » 

Repoussée  par  les  progrès  de  l'invasion  française 
d'Augsbourg  à  Passau ,  de  Passau  à  Vienne ,  de  Vienne 
àHagenbrunn,  la  petite  colonie,  pauvre,  persécutée, 
augmentait  chaque  jour  en  nombre  et  en  ferveur.  C'est 
alors  que  Dieu  commença  à  découvrir  à  leur  foi  un 
ouvrage  nouveau. 

Il  ne  suffisait  plus  au  zèle  sacerdotal  de  travailler  à 
relever  la  religion  par  les  hommes.  Les  femmes,  les 
mères  de  famille,  les  épouses  chrétiennes,  les  jeunes 
filles  vertueuses  devaient  avoir  aussi  une  part  très-con- 
sidérable, et  plus  grande  que  jamais,  dans  la  rénova- 
tion de  la  société.  C'est  pourquoi  Tournély  se  sentit 
inspiré  de  fonder,  parallèlement  à  son  institut  d'hommes, 
et  presque  sur  le  même  plan,  un  institut  de  femmes  con- 
sacrées à  l'instruction  non-seulement  des  enfants  pau- 
vres, mais  des  classes  élevées  et  influentes  du  monde. 
«  Se  dévouer  au  cœur  de  Jésus,  disent  les  Mémoires 
du  temps,  ressusciter  l'amour  de  Jésus  dans  les  âmes  et 
la  lumière  de  *sa  doctrine  dans  les  esprits  ;  pour  cela , 
prendre  les  sentiments  et  les  dispositions  intérieures  de 


1  Lettre  du  P.  Varin  à  sa  sœur  M""^  de  Chevroz,  citée  dans  sa  vie, 
ch.  IV,  p.  SI. 


38  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

ce  Cœur  divin  et  les  répandre  par  le  moyen  de  l'éduca- 
tion de  la  jeunesse  :  tel  était  le  but  de  Tournély  dans  la 
conception  de  cet  ordre  de  femmes  ^  »  En  conséquence 
cet  ordre  devait  porter,  comme  l'autre,  le  nom  du  Coeur 
de  Jésus,  selon  que  le  divin  Maître  lui-même  s'en  était 
ouvert  à  son  serviteur. 

Comment  s'était  faite  cette  communication  ?  dans 
quelle  union  intime  avec  Jésus- Christ  vivait  habi- 
tuellement le  supérieur  de  la  communauté  d'Hagen- 
brunn?  Il  faut  s'arrêter  un  peu  devant  cette  figure 
toute  sainte,  toute  céleste  du  Père  de  Tournély.  En 
effet,  pour  la  famille  religieuse  du  Sacré-Cœur,  cet 
homme  est  le  premier  ancêtre;  et,  par  lui,  nous  re- 
montons jusqu'au  foyer  sacré  d'où  descendit  l'étincelle 
qui  va  tout  animer  dans  cette  institution,  tout  éclairer 
dans  ce  récit. 

Dieu  a  été  rarement  plus  aimé  sur  la  terre  qu'il  ne 
le  fut  par  ce  prêtre  dont  la  sainteté  reconnue  faisait 
écrire  ces  mots  à  M.  Émery  :  «  J'ai  connu  bien  des 
hommes  éminents  en  vertu  ;  j'ai  lu  les  vies  d'un  grand 
nombre  de  saints;  et  je  puis  déclarer  n'avoir  jamais 
rencontré  une  âme  plus  embrasée  de  l'amour  de  Dieu 
que  celle  de  mon  cher  de  Tournély  ^  » 

Cet  amour  de  Dieu ,  Tournély  le  tenait  du  cœur 
pénitent  de  son  père,  homme  longtemps  égaré,  mais 
qui,  une  fois  converti,  avait  étonné  Laval  par  une  vie 
d'anachorète,  couronnée  par  une  mort  de  jjrédestiné. 
11  le   tenait  surtout   du  conir  séraphi(iuc  de  sa  mère, 


1  Noies  aulograplies  de  lu  mcrc  Dcs/mj/cs,  p.  '2">. 

2  Leilves  à  la  Sociclé  des  Prres  du  Sacré-Cœur  et  à  ii  famille  de  Tmir- 
uélij. —  Cit.  l'iV  du  /'.  l'arii) ,  cli.  vu. 


LE   PÈRE  DE  TOURNÉLY  39 

qu'à  Laval  on  nommait  la  sainte,  et  qui,  parlant  un  jour 
de  son  fils  Léonor,  prophétisa  ainsi  :  «  Il  sera  le  pré- 
curseur de  la  Compagnie  de  Jésus.  »  La  vertu  du 
jeune  prêtre  avait  grandi  avec  les  douleurs  de  l'Église, 
dans  les  travaux  de  l'exil.  Le  jour  où  ses  compagnons 
l'avaient  choisi  pour  chef,  le  premier  commandement 
qu'il  leur  avait  donné  avait  été  de  passer  sur  son  corps, 
en  le  foulant  aux  pieds,  et  il  avait  fallu  obéir.  Dès 
lors,  il  n'avait  plus  voulu  être  que  leur  serviteur, 
s'oubliant  pour  eux  à  toute  occasion  du  jour ,  et  la 
nuit  encore  se  levant  pour  réchauffer  leurs  pieds , 
dans  leurs  lits,  comme  ferait,  la  plus  tendre  mère. 

Dieu  était  tout  pour  ce  prêtre  :  «  Soyez  tout  à  Dieu 
et  n'aimez  que  Jésus  !  »  répétait-il  à  ses  frères.  Son 
oraison  habitait  des  hauteurs  fréquentées  par  les 
plus  grands  saints.  On  raconte  que  souvent  sur  les 
neuf  heures  du  soir,  quand  le  temps  était  pur,  il  se 
mettait  à  la  fenêtre,  et  de  là  contemplant  le  firmament 
silencieux  :  «  Calme  du  ciel  !  »  répétait-il  dans  son  ra- 
vissement, «  calme  du  ciel!  »  Alors  on  aurait  dit  que 
ce  calme  céleste  avait  passé  dans  tout  son  être.  A 
l'autel,  c'était  un  ange.  A  peine  avait-il  prononcé  les 
paroles  de  la  consécration  que  ses  yeux  devenaient  deux 
fontaines  de  larmes  qui  détrempaient  les  linges  sacrés 
et  l'hostie  elle-même  :  «  Ce  sont  mes  péchés  et  la  bonté 
de  Dieu  qui  me  forcent  à  pleurer,  »  disait-il  en  s'excu- 
sant. 

La  grande  dévotion  de  cet  homme  humble  et  doux, 
c'était  le  Cœur  de  Jésus.  On  l'entendait  repéter  :  «  0 
Cœur  adorable  de  mon  Sauveur,  si  les  hommes  vous  con- 
naissaient, combien  ils  vous  aimeraient!  »  —  «  Un  jour, 
dit  le  Père  Varin ,  entrant  seul  dans  sa  chambre,  j'y 


40  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

rencontrai  par  hasard  un  papier  sur  lequel  je  lus  ces 
lignes  écrites  avec  son  sang  :  «  Je  me  consacre  au 
Cœur  de  Jésus  et  de  sa  Mère.  Je  fais  en  conséquence 
le  vœu  d'employer  ma  vie  à  propager  la  dévotion  au 
Sacré-Cœur  et  à  l'Immaculée  Conception  de  Marie.  Je 
m'engage  à  renouveler  ce  vœu  deux  fois  l'an.  »  Que 
pouvais -je  faire  de  mieux  que  d'imiter  ce  cher  père? 
ajoute  son  disciple.  Tout  plein  de  cette  pensée,  je  sortis 
précipitamment,  et,  étant  allé  me  recueillir  devant 
l'autel,  je  pris  le  même  engagement  que  lui,  sans  res- 
triction ^  » 

Dieu  paya  Tournély  de  cet  ardent  amour  par  des 
lumières  extraordinaires-.  C'est  dans  une  de  ces 
mystérieuses  communications  qu'il  reçut  l'ordre  d'éta- 
blir l'Institut  qui  nous  occupe.  Le  Père  Varin  l'a  ra- 
conté plusieurs  fois  de  cette  sorte  : 

«  Le  Père  de  Tournély  avait  un  journal  secret,  sur 
lequel  il  avait  coutume  de  noter  simplement  ce  qu'il 
éprouvait  chaque  jour.  Or  voici  ce  que  l'on  trouve 
marqué  en  un  endroit  : 

« Je  me  suis  considéré  devant  Dieu,  et,  ayant 

vu  ma  bassesse  et  celle  de  mes  frères ,  je  n'ai  pu  com- 


'  Journal  du  Noviciat  de  Paris,  22  juillet  1830. 

2  M.  l'abbé  Emery  y  fait  allusion  dans  une  lettre.  Au  sortir  de  sa  pri- 
son, ayant  eu  le  bonheur  de  rencontrer  en  Allemagne  la  colonie  et  son 
chef,  il  en  marquait  ainsi  son  édification  :  «  Ils  vivent  comme  des  saints, 
et  roulent  dans  leurs  têtes  les  projets  les  plus  étonnants  comme  les  plus 
saints.  J'admire  leur  foi  et  leur  courage.  11  est  très-incertain  que  ce  qu'ils 
auraient  le  plus  ;\  cœur  put  réussir;  mais  ce  qui  est  très -certain,  c'esl 
qu'ils  font  de  grands  progrès  dans  la_ vertu.  11  paraît  que  leur  confiance 
dans  Tournély  est  au  plus  haut  point;  et  il  le  mérite,  car  les  grAces  que 
Dieu  lui  fait  sont  vraiment  cx[l>fr|3ttaï^iq^s.  ■>  Lellre  de  M.  /•'wrrj/  à  l'abbc 
Courlade,  du  28  avril  MdG^^^^yi-û-ftubOé^  \'iHèh',  du  8  juillet  suivanl. 


ORIGINE  DE   LA  SOCIÉTÉ   DU  SACRÉ   COEUR  41 

prendre  comment  si  peu  de  chose  était  capable  de  pro- 
curer la  gloire  de  Dieu. 

«  Je  suis  dans  les  ténèbres  et  je  ne  vois  rien.  » 

«  Tout  à  coup  il  s'écrie  :  «  Vive  Jésus  (c'était  son 
exclamation  familière)!  vive  Jésus!  saint  Ignace  sera 
glorifié  de  compter  pour  enfants  les  enfants  du  Sacré- 
Cœur.  » 

«  Puis,  comme  s'il  répondait  à  l'injonction  d'un  supé- 
rieur invisible  :  «  Non,  Seigneur,  ajoute-t-il,  non,  ce 
n'est  pas  possible.  » 

«  Mais  revenant  bientôt  à  sa  docilité  confiante  et  fami- 
lière :  «  Mon  bon  Maître,  puisqu'il  paraît  que  vous  le 
voulez,  je  me  rends,  mais  à  la  condition  que  je  propo- 
serai ce  dessein  à  mes  frères.  S'ils  l'approuvent,  je  le 
regarderai  comme  venant  de  vous;  sinon  permettez- 
moi  de  n'y  plus  songer.  » 

«  Il  proposa,  en  effet,  son  projet  au  conseil,  continue 
le  Père  Varin  ;  nous  l'approuvâmes  tout  d'une  seule  voix, 
et  la  chose  fut  décidée  immédiatement  ^  » 

A  partir  de  ce  jour,  Tournély  n'eut  pas  de  repos  qu'il 


1  Conférence  du  P.  Varin  aux  religieuses  du  Sacré-Cœur,  rapportée 
d'après  ses  propres  paroles,  sous  ce  titre  :  Naissance  de  notre  chère  So- 
ciété. Même  carton,  cah.  in-f»,  p.  14  et  p.  6. 

Quant  à  cet  admirable  journal  de  Tournély,  on  n'en  a  rien  conservé  ni 
retrouvé.  —  Le  P.  Varin  l'avait  brûlé  en  rentrant  en  France,  et  il  en 
exprimait  ainsi  ses  regrets  :  «  Que  je  voudrais  posséder  encore  ses  pen- 
sées, ses  sentiments,  tels  qu'il  les  exprimait  dans  son  journal  que  nous 
appelions  le  Cahier  jaune!  Je  déplorerai  toute  ma  vie  ma  faute  inexcu- 
sable; quelle  perte!...  Je  l'ai  brûlé.  Il  fallait  traverser  la  France  le  sac 
sur  le  dos  dans  un  moment  de  grande  agitation  ;  je  craignais  qu'il  ne 
tombât  entre  des  mains  malveillantes,  et,  au  lieu  de  le  confier  aux  amis 
que  j'avais  à  Vienne,  je  le  détruisis.  Quelle  perte,  mon  Dieu,  il  renfer- 
mait des  trésors!  C'était  pour  nous  la  source  où  nous  allions  nous  rafraî- 
chir dans  l'amour  du  bon  Maître.  »  Visite  du  P.  Varin  et  de  la  mère  Grosier 
à  Conflans.  —  Journal  de  1842. 


42  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

n'eût  posé  la  base  de  l'édifice  dont  Dieu  môme  était 
l'architecte.  Peu  après,  il  crut  en  avoir  trouvé  la 
pierre  fondamentale  dans  une  grande  chrétienne, 
M""®  Louise-Adélaïde  de  Bourbon  Condé,  femme  d'une 
haute  vertu,  mûrie  par  le  malheur  et  embrasée  de 
l'amour  de  Dieu  et  de  ses  frères.  Suivie  de  quelques 
anciennes  religieuses  dispersées  par  la  révolution , 
mais  demeurées  fidèles ,  elle  se  rendit  à  Viemie  auprès 
de  Tournély  pour  se  ranger  sous  sa  règle  et  travailler  à 
l'œuvre  qu'il  voulait  établir.  Mais  bientôt  elle  s'enferma 
dans  une  vallée  de  la  Suisse,  chez  les  Trappistines;  et 
sa  communauté  se  dispersa  sans  retour. 

Cette  épreuve  contrista  le  Père  de  Tournély,  mais 
elle  ne  l'ébranla  pas.  Dans  le  temps  même  qu'il  voyait 
se  consommer  la  ruine  de  ce  premier  essai,  il  protestait 
encore  hautement  de  son  espoir  : 

«  Un  jour,  dit  le  Père  Varin,  traversant  avec  moi  le 
glacis  situé  entre  la  ville  de  Vienne  et  le  faubourg  de  la 
Landstrasse,  où  était  notre  demeure,  il  se  tourna  vers 
moi  et  me  dit  :  «  Mon  ami,  j'avais  cru  que  cette  fondation 
était  l'ouviage  de  Dieu  ;  eh  bien  !  je  persiste  à  le  croire  ; 
je  ne  me  suis  pas  trompé,  ou  il  n'y  a  plus  de  discernement 
possible  entre  l'esprit  de  mensonge  et  l'esprit  de  vé- 
rité. »  Puis  après  un  moment  d'humble  recueillement, 
il  se  retourna  vers  moi ,  releva  la  tète,  et,  le  visage  en- 
flammé :  «  Dieu  lèvent,  reprit-il  d'un  ton  de  prophète. 
Dieu  le  veut!  je  vais  éteindre  ce  premier  feu,  cependant  il 
se  rallumera  et  il  brûlera  un  jour.  Je  puis  m'èlre  trompé 
sur  les  moyens  et  sur  le  tcmjjs  dont  le  Seigneur  a  fait 
choix  i)()ur  l'établissement  de  colle  société  ;  mais  elle 
existera*!  « 

•  Même  cahier  iii-f".  |>.  IC.  —  \  oir  aussi  Noies  aulograplics  de  (a  mère 


LES   PREMIEHS   ESSAIS  43 

Elle  (levait  exister,  mais  il  ne  fut  pas  donné  à  Tour- 
nély  de  la  voir.  C'était  en  lui  que  Dieu  en  avait  déposé 
l'inspiration  :  c'était  à  un  autre  qu'en  devait  appar- 
tenir l'élaboration  définitive.  Il  suffisait  au  mérite  de  sa 
courte  existence  d'avoir  été  le  prophète  de  l'œuvre  de 
l'avenir,  et  surtout  d'en  avoir  présenté ,  dans  sa  per- 
sonne, un  admirable  idéal.  Le  Cœur  de  Jésus  ne  lui 
laissa  que  le  temps  de  révéler  à  la  terre  ses  divines  con- 
fidences; puis  il  se  hâta  de  le  rappeler  au  ciel. 

Le  Père  de  Tournély  mourut  jeune.  La  soif  de  Dieu 
le  consumait  :  «  Non,  je  ne  puis  plus  vivre  séparé  de 
mon  Jésus!  »  disait-il  souvent.  Il  avait  annoncé  par  trois 
fois  sa  mort  prochaine  ;  et,  huit  jours  auparavant,  lors- 
que rien  ne  pouvait  faire  présager  sa  dernière  heure , 
il  écrivait  sur  son  journal  cette  prière  :  «  C'est  mainte- 
nant, ô  mon  Dieu,  que  je  laisse  mes  frères;  oui,  c'est 
bientôt  que  je  les  laisserai  entre  vos  mains  ^  »  En  effet, 
peu  de  temps  après,  la  petite  vérole  se  déclara  chez  lui 
avec  les  symptômes  de  la  plus  irrémédiable  gravité. 

Les  jours  de  sa  maladie  furent  des  jours  d'oraison  et 
d'immolation  continuelle.  Une  seule  chose  était  capable 
de  détourner  sa  pensée  du  ciel  oia  il  touchait  :  c'était 
l'institution  de  la  Société  future.  Il  disait  au  Père  Varin  : 
«  Mon  ami,  vous  savez  tout,  je  vous  ai  tout  confié  : 
allez,  ne  précipitez  rien,  mais  attendez  les  moments 
du  Seigneur  ^  »  Enfin,  près  d'expirer,  il  parut  comme 


Deshayes,  p.  21.  —  Item,  Vie  du  P.  Varin,  ch.  xiii,  p,  131.  —  Une 
maison  des  religieuses  de  la  Société  du  Sacré-Cœur  a  été  établie  et  existe 
aujourd'hui  dans  ce  même  faubourg  de  la  Landstrasse  où  Tournély  expri- 
mait ce  regret  et  cet  espoir. 

'  Même  cahier  in-f",  p.  7.  —  Maladie  et  fin  du  P.  de  Tournély. 

2  Journal  du  Noviciat.  —  Entretien  du  22  novembre  1857,  p.  53. 


U  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

éclairé  d'une  lumière  prophétique  ;  et,  sur  le  seuil  même 
de  l'éternité,  on  l'entendit  encore  répéter  avec  force  : 
«  Elle  sera!  elle  sera!  » 

Pendant  chacune  des  nuits  de  sa  maladie ,  il  avait  reçu 
Jésus- Christ  dans  la  communion  :  c'était  le  seul  lien  qui 
le  retînt  encore  à  la  vie.  Une  nuit  son  ardeur  pour  la 
divine  Eucharistie  se  manifesta  par  de  si  violents  trans- 
ports qu'on  le  crut  en  délire.  N'osant  le  faire  commu- 
nier, on  lui  annonça  qu'il  n'aurait  pas  cette  fois  le 
bonheur  de  recevoir  son  Dieu.  A  ce  refus,  le  malade 
retomba  sur  son  lit,  et  sa  douleur  fut  si  grande  qu'il  en 
mourut  sur  l'heure'. 

Ce  fut  le  9  juillet  1797  que  le  serviteur  de  Dieu  entra 
dans  la  joie  de  son  Maître.  Il  avait  à  peine  trente  ans  -. 

Le  projet  de  Tournély  n'était  pas  descendu  avec  lui 
dans  la  tombe  :  le  Père  Varin,  élu  supérieur  à  sa  place, 
héritait  de  ses  plans.  Il  chercha  donc  partout,  dans  ses 
courses  de  missionnaire,  l'âme  prédestinée  à  devenir 
l'instrument  de  Dieu  pour  cet  ouvrage.  Un  moment,  lui 
aussi,  comme  son  prédécesseur,  pensa  l'avoir  trouvée 
dans  une  personne  de  haute  naissance,  l'archiduchesse 
Marie-Anne,  sœur  de  l'empereur  d'Allemagne.  Bientôt 
même  cette  princesse,  de  concert  avec  deux  de  ses 
dames  d'honneur,  M"®'  Léopoldine  et  Louise  Naudet, 
fonda  à  Rome  une  maison  qu'on  crut  appelée  à  devenir 
le  berceau  de  la  Société. 

Mais  à  cette  époque  le  Père  Varin  venait  de  faire  une 


'  Noies  autographes  de  M""'  Deshayes,  n»  I,  p.  2. 

2  Le  tombeau  de  Touniôly  a  été  Iransfôré  dans  une  crypte  sous  la 
chapelle  du  Sacre -Cœur  de  Vienne,  où  il  est  l'objet  d'une  vénération 
croisï^ante,  (|ui  tend  à  devenir  un  culte. 

On  vient  d'écrire  en  allemand  l'édifiante  histoire  du  serviteur  de  Dieu. 


LES    PREMIERS   ESSAIS  4S 

démarche  qui  était  une  erreur.  Par  une  extrême  dé- 
fiance de  lui  et  de  ses  forces,  il  avait  été  conduit  à  réu- 
nir la  compagnie  des  Pères  du  Sacré-Cœur  à  celle  d'un 
certain  Père  Paccanari,  esprit  aventureux,  caractère 
dominant,  conscience  douteuse,  qui,  surprenant  sa  con- 
fiance, se  fit  donner  la  conduite  des  deux  sociétés  désor- 
mais fondues  ensemble  sous  le  nom  de  Pères  de  la  foi. 
C'est  ainsi  que  la  récente  fondation  de  l'archiduchesse 
fut  remise  entre  les  mains  du  nouveau  supérieur.  Mais 
l'esprit  que  Tournély  avait  reçu  du  ciel  ne  résidait  pas 
dans  cet  homme,  et  l'oeuvre  de  la  princesse  n'était  pas 
l'héritière  de  la  promesse  divine.  D'ailleurs  outre  que, 
d'ordinaire,  ce  n'est  guère  sur  les  marches  d'un  trône 
que  Dieu  va  prendre  les  instruments  de  sa  droite,  il 
semblait  juste  que  la  France,  foyer  de  l'impiété  révolu-- 
tionnaire,  devînt  aussi  celui  de  la  rénovation  religieuse. 
Elle  avait  fait  les  blessures  :  n'était-ce  pas  à  elle  de  les 
panser  de  ses  mains? 

Parti  de  l'Allemagne  le  19  mars,  fête  de  saint  Joseph, 
le  Père  Varin  rentra  en  France  avec  quelques  Pères  de 
la  foi  dont  on  l'avait  fait  le  chef.  C'est  alors  que  nous 
Pavons  vu  recevoir  l'abbé  Barat  dans  sa  communauté. 
C'est  peu  de  temps  après  qu'une  conversation  avec  ce 
nouveau  frère  lui  révéla  le  trésor  cherché  depuis  long- 
temps, et  jeta  sur  l'avenir  de  la  future  Société  une  vive 
lumière  :  ce  fut  comme  l'apparition  de  l'étoile  sur  son 
berceau. 

«  Un  jour,  rapporte  le  Père  Varin,  que  je  me  trou- 
vais seul  avec  le  Père  Barat  dans  la  pauvre  chambre 
qui  nous  servait  à  la  fois  de  dortoir,  de  réfectoire ,  de 
salle  d'étude,  de  cuisine  et  même  de  salon,  assis  tous 
deux  sur  une  modeste  couchette,  je  l'interrogeai  pour 


46  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

savoir  si  rien  ne  l'attachaiL  dans  le  monde.  Il  me  répon- 
dit qu'il  avait  une  petite  sœur.  Ces  paroles  firent  sur  moi 
une  vive  impression.  Je  lui  demandai  son  âge  et  ce 
qu'elle  pouvait  faire.  Il  me  répondit  qu'elle  avait  de 
dix-neuf  à  vingt  ans,  qu'elle  avait  appris  le  latin  et 
le  grec  et  traduisait  couramment  Virgile  et  Homère, 
qu'elle  était  capable  de  faire  une  bonne  rhétoricienne, 
qu'elle  pensait  à  entrer  prochainement  au  couvent , 
peut-être  au  carmel,  et  que,  pour  le  moment,  elle  était 
allée  passer  quelques  semaines  dans  sa  famille*.  » 

Cette  sœur,  cette  fille  spirituelle  et  cette  élève 
d'un  homme  dont  il  pouvait  apprécier  le  talent  et 
la  vertu;  cette  instruction  classique  et  ces  études  si 
supérieures  à  celles  de  la  plupart  des  femmes,  cette 
•humble  condition,  cette  vocation  religieuse,  enfin  cet 
âge  susceptible  de  recevoir  l'empreinte  d'une  forma- 
tion nouvelle  :  toutes  ces  choses  réunies  furent  pour  le 
Père  Varin  un  premier  rayon  de  lumière.  La  présen- 
tation qui  lui  fut  faite  ensuite  de  la  jeune  fille,  au  re- 
tour de  ses  vacances,  acheva  de  l'éclairer. 

«  Au  bout  d'un  mois,  continue-t-il,  M"''  Sophie  Barat 
revint  à  Paris.  J'allai  la  voir,  et  je  trouvai  une  per- 
sonne très- délicate  de  tempérament,  extrêmement 
modeste  et  d'une  grande  timidité.  Le  sentiment  inté- 
rieur, que  j'avais  éprouvé  quand  son  frère  me  parlait 
d'elle  pour  la  première  fois,  prit  une  intensité  plus 
forte  et  une  clarté  plus  vive.  Alors  je  compris  tout!... 
«  Quelle  pierre  fondamentale!  »  me  dis-je  en  moi-même. 


1  C.arlon  de  Vienne. — Conf.  du  P.  \'arin,  c;ili.  in-l",  p.  17.  —  Hécit 
de  la  mère  Thérèse  Maillucheau,  copie  interlignée,  p.  :îl.  —  l'ie  du  Pcre 
]'afin,  ch.  xiii.  p.  132. 


ELLE  EST  APPELÉE  AU  SACRÉ  COEUR        47 

En  effet,  c'était  sur  ell-e  que  Dieu  voulait  élever  l'édifice 
de  la  Société  de  son  Cœur'.  » 

Le  Père  Varin  communiqua  au  Père  Louis  Barat  ses 
vues  sur  sa  jeune  sœur.  Celui-ci  y  adhéra  avec  actions 
de  grâces.  Il  avait  maintenant  la  clef  de  celte  destinée 
qu'il  avait  préparée  sans  la  distinguer  clairement.  Eu 
conséquence  il  remit  la  conduite  de  sa  sœur  à  celui  qui 
avait  reçu  lumière  et  grâce  pour  cela.  Quant  à  lui,  il 
regarda  sa  tâche  comme  achevée.  Il  avait  préparé, 
émondé  et  labouré  le  champ  par  le  sacrifice;  mais  pour 
y  faire  fleurir  une  douce  et  libre  piété,  il  fallait  sans 
doute  une  autre  main  que  la  sienne. 

Le  Père  Varin  avait  autant  de  décision,  mais  plus  de 
mansuétude  que  le  Père  Barat.  Lui-même  dirigeait  dans 
le  monde  une  sœur  mariée  et  mère  de  famille,  et  on  ne 
peut  rien  lire  de  plus  fort  et  de  plus  suave  que  ses  lettres 
de  direction,  où  la  tendresse  du  frère  se  retrouve  à 
chaque  ligne  sous  l'autorité  du  prêtre  et  l'austérité  du 
religieux.  Sophie  Barat  allait  trouver,  dans  ce  père  de 
son  âme,  quelque  chose  de  cette  charité  et  de  cette 
fermeté,  mais  tempérée  par  le  respect  de  sa  liberté. 
C'était  surtout  au  moment  d'une  grande  détermination 
que  son  cœur  avait  besoin  de  toute  sa  spontanéité  pour 
s'engager  à  Dieu. 

Lorsqu'il  eut  été  donné  au  Père  Varin  de  lire  dans 
l'âme  de  la  jeune  fille,  qu'il  eut  beaucoup  médité  et 
beaucoup  prié,  il  lui  demanda  un  jour  ce  qu'elle  vou- 
lait être.  Sophie  lui  répondit  qu'elle  se  croyait  appelée 
à  la  vie  religieuse,  et  qu'elle  désirait  entrer  chez  les 

1  Carton  de  Vienne,  ibid.,  p.  17,  Vie  du  P.  Varhi,  p.  131  et  132.  Voir 
aussi  les  cinq  premiers  chapitres  Je  la  Vie  manuscrite  de  M"'"  Barat, 
par  la  mère  de  Coriolis. 


48  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Carmélites.  Le  Carmel  personnifiait  l'amour  de  Jésus- 
Christ  et  du  sacrifice  porté  jusqu'à  l'héroïsme  :  c'était, 
chez  une  fille  future  du  Sacré-Cœur,  une  disposition 
que  le  directeur  accueillit  avec  joie.  Il  lui  déclara 
d'abord  que  ces  saints  désirs  seraient  satisfaits.  Il  lui  fit 
ensuite  observer  que  néanmoins  il  fallait  tenir  compte  de 
la  préparation  tout  exceptionnelle  de  son  intelligence  : 
apparemment  ce  n'était  pas  pour  les  ensevelir  à  jamais 
derrière  des  grilles  que  Dieu  lui  avait  donné  d'apprendre 
tant  de  choses,  qui  pouvaient  faire  d'elle  un  apôtre  si  utile 
auprès  de  la  jeunesse. 

Alors  le  Père  Varin,  la  faisant  entrer  dans  les  des- 
seins de  la  Providence,  lui  raconta  la  vie  et  la  mort 
de  Tournély.  Il  l'initia  aux  révélations,  aux  projets  et 
aux  prédictions  de  cet  homme  extraordinaire.  Il  lui 
montra  comment  ces  prédictions  commençaient  déjà  à 
s'accomplir,  par  la  fondation  que  l'archiduchesse  Marie- 
Anne  venait  de  faire  à  Rome.  La  France  réclamait  ins- 
tamment le  même  bienfait,  et  le  Père  déclara  à  l'humble 
fille  que  Dieu  l'appelait  à  coopérer  à  cet  établissement. 

Surprise  par  ces  révélations  et  ces  propositions,  qui 
cependant  repondaient  à  plus  d'une  de  ses  pensées, 
Sophie  Barat  hésita.  Sa  faiblesse  personnelle  la  faisait 
trembler  :  «  J'y  penserai,  mon  Père,  »  répondit- elle 
humblement. 

Mais  ce  n'était  plus  de  penser  qu'il  s'agissait  à  cette 
heure.  Toute  la  vie  de  Sophie  était  visiblement  conduite 
vers  ce  but.  Son  guide  lui  en  donna  une  si  forte  assu- 
rance, (lu'elle  accepta  tout  avec  cette  généreuse  abdi- 
cation d'elle-même  et  cette  confiance  en  Dieu  qui  de- 
vaient faire  la  force  surnaturelle  de  sa  vie  :  «  Pour 
moi,  je  ne  savais  rien,  racontait-elle  plus  lard,  avec 


LE  PETIT  CÉNACLE  DE  PARIS  49 

un  indicible  accent  d'humilité,  je  ne  prévoyais  rien  : 
j'acceptai  tout  ce  qu'on  m'offrait.  » 

La  détermination  de  Sophie  fut  un  événement  dans  la 
petite  réunion  de  la  rue  de  Touraine.  Octavie  Bailly  en 
fut  particulièrement  émue.  Elle  avait  trente  ans;  et  son 
âme,  altérée  de  contemplation  et  d'immolation,  aspirait 
au  Carmel.  Mais,  entraînée  par  l'aimable  ascendant  de 
Sophie,  elle  se  décida  à  suivre  son  amie  dans  cette  nou- 
velle voie. 

M"®  Loquet,  dirigée  par  le  Père  Varin,  fut  également 
admise  à  faire  partie  de  la  congrégation  projetée.  On 
parlait  de  ses  talents;  même  elle  avait  composé  dans  le 
genre  allégorique,  en  vogue  à  cette  époque,  quelques 
ouvrages  de  piété  qui  l'avaient  fait  remarquer.  «  J'aime- 
rais autant  qu'elle  fût  moins  connue  et  moins  célèbre ,  » 
disait  le  Père  Varin ,  qui  voulait  que  tout  fût  humble 
dans  ces  commencements ^  Enfin  la  bonne  Marguerite, 
servante  de  M"®  Duval,  et  couturière  parfaite,  sollicita 
et  obtint  la  faveur  de  s'adjoindre  au  petit  cénacle , 
comme  sœur  converse. 

A  partir  de  ce  moment,  il  y  eut  entre  ces  filles,  de- 
venues sœurs  par  la  religion,  une  ardente  émulation 
au  service  de  Dieu.  Une  règle  de  prière,  de  médita- 
lion,  de  travail  et  d'exercices  spirituels,  leur  avait  été 
donnée  par  le  Père  Varin.  Étrangères  au  monde,  s'iso- 
lant  du  bruit  de  Paris  et  des  événements  publics, 
cachées  dans  le  quartier  solitaire  du  Marais,  elles  vi- 
vaient en  commun  chez  M"^  Duval.  Seule  M"''  Loquet 
demeurait  au  dehors,  ne  se  réunissant  à  la  commu- 
nauté  qu'aux  jours  et  à  l'heure  des  instructions  du 


1  Notes  autographes  de  la  mère  Deshayes ,  p.  30. 

I.  —4 


80  HISTOIRE  DE   MADAME   BARAT 

Père.  «  C'est  là,  nous  apprennent  les  Mémoires  du 
temps,  c'est  là  que  furent  jetés  les  vrais  fondements  de 
la  Société  du  Sacré-Cœur,  sous  Tégide  de  Celui  dont 
elle  devait  imiter  les  travaux.  C'est  là  que  Jésus- Christ 
lui  donna  son  mot  d'ordre,  lui  imprima  le  sceau  de  sa 
volonté  et  la  forme  qui  lui  est  propre,  c'est-à-dire  un 
esprit  grand,  ferme,  généreux,  mais  tout  détrempé  de 
douceur.  Ainsi  intrépidité,  force  et  mansuétude  :  voilà 
ce  que  s'efforçaient  d'acquérir,  dans  ce  lieu  de  recueille- 
ment et  de  solitude,  notre  chère  Sophie  et  ses  com- 
pagnes ^  » 

Cet  esprit  fondamental  de  la  Société  était  le  premier 
point  qu'on  avait  proposé,  décrété,  acclamé  d'une  com- 
mune voix:  «  Dans  les  commencements,  racontait  le  Père 
Varin  aux  filles  du  Sacré-Cœur,  lorsque  vos  premières 
Mères  n'étaient  encore  que  quatre,  je  les  réunissais  tous 
les  matins  après  la  messe,  et  nous  conférions  ensemble . 
sur  notre  Société.  Une  des  premières  questions  propo- 
sées fut  celle-ci  :  «  Quel  en  doit  être  l'esprit?  »  La  ré- 
ponse fut  bientôt  faite.  Tous  d'une  voix  nous  dîmes  : 
«  Ce  sera  la  générosité/  »  —  Ainsi  un  amour  fort  et 
généreux  pour  Jésus-Christ,  voilà  ce  qui  nous  parut 
devoir  être  le  caractère  des  Epouses  de  son  Cœur.  Nous 
convînmes  en  conséquence  de  bannir  de  chez  nous  ces 
petitesses  de  couvent,  ces  retours  d'amour-propre,  ces 
sensibilités  ou  ces  antipathies  qui  sont  le  défaut  des 
âmes  lâches  ou  "partagées.  Or  le  sacré  Cœur  de  Jésus 
ne  veut  que  des  âmes  grandes*.  » 

Ce  grand  esprit  aspirait  à  se  produire  au  dehors  par 

i  Notrs  autographes  de  la  mère  Desliayes ,[).  10. 

2  Inulrucliori  du  P.   Varin,  29  juin  \%Z\.  —  Arch.  de  ConOaiis,  un  vol. 
in-''j'',  p.  .S16. 


LE   PETIT  CÉNACLE    DE   PARIS  51 

les  œuvres  du  zèle.  Celui  de  Sophie  embrassait  dès  lors 
le  monde  entier.  Voici  ce  qu'elle-même  racontait  plus 
tard  à  ses  novices  : 

«  Dans  ce  môme  temps,  un  missionnaire  qui  repartait 
pour  l'île  de  Madagascar  vint  nous  visiter  et  nous  entre- 
tenir de  ses  travaux.  Plus  tard  il  nous  écrivit  pour  nous 
demander  si  nous  ne  voulions  pas  suivre  l'exemple  de 
Marie  d'Agréda,  en  nous  consacrant  au  salut  des  ido- 
lâtres. Quand  celte  lettre  m'arriva,  je  compris  aussitôt, 
par  ce  qui  se  passait  en  moi,  que  notre  Société  devait 
embrasser  l'univers;  et  cette  pensée  entra  profondé- 
ment en  mon  âme,  comme  un  appel  de  Dieu.  Désireuse 
d'y  répondre,  je  demandai  conseil.  Il  me  fut  répondu  : 
«  Non,  vous  resterez  en  France.  Là  est  le  champ  de 
«  vos  travaux,  vous  n'en  sortirez  guère.  »  Je  me  sou- 
mis; et  voyant  que  Dieu  ne  voulait  pas  de  moi,  je  me 
contentai  de  lui  faire  celte  prière  :  «  Puisque,  Seigneur, 
«  vous  n'agréez  pas  le  désir  de  votre  servante,  per- 
«  mettez- moi  de  vous  demander  une  compagne  qui  un 
«  jour  fasse  cette  œuvre  en  ma  place,  et  qui  la  fasse 
«  mieux  que  moi  *.  » 

Le  Père  Barat  avait  eu  l'esprit  de  la  discipline,  néces- 
saire pour  préparer  l'œuvre  dans  sa  fondatrice;  l'esprit 
de  l'apostolat  reposait  sur  le  Père  Varin,  appelé  à  éta- 
blir cette  œuvre  et  à  la  répandre.  Ce  n'était  pas  un  ora- 
teur brillant  que  cet  homme  de  Dieu;  sa  parole  était 
simple,  inspirée  par  l'oraison  plutôt  que  par  l'étude, 
pénétrée  de  l'onction  de  l'Évangile,  enflammée  par  la 
charité  de  Jésus-Christ,  et  surtout  vivifiée  par  l'élo- 
quence d'une  vie  d'anachorète  et  d'apôtre.   Cette  va- 

i  Journal  du  Noviciat,  22  novembre  1857,  p.  54.  —  Voir  aussi  Lellre 
de  M™»  Baral  à  M""=  Duchesne,  3  février  180G. 


32  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

leureuse  activité  qu'il  avait  déployée  à  rarniée  des 
princes,  il  la  consacrait  maintenant  à  la  restauration  du 
royaume  de  Dieu.  M^'  de  Juigné,  archevêque  de  Paris, 
qu'il  avait  vu  en  Allemagne,  lui  avait  conféré  les  plus 
amples  pouvoirs  dans  son  diocèse.  L'abbé  de  Bruillard, 
son  ami,  lui  avait  dit  en  le  recevant  dans  cette  ville  :  «  Si 
vous  voulez  conquérir  votre  droit  de  cité ,  commencez 
par  ce  qu'il  y  a  de  plus  rude  et  de  plus  rebutant  dans  le 
ministère  :  prenez  les  hôpitaux.  »  Le  Père  Varin  avait 
pris  l'hôpital  de  la  Salpêtrière,  y  passant  les  jours  et  les 
nuits,  donnant  des  missions  à  six  mille  malades,  admet- 
tant à  la  première  communion  près  de  trois  cents 
hommes  le  même  jour,  baptisant  deux  cents  adolescents 
et  en  présentant  cinq  cents  autres  au  sacrement  de  con- 
firmation. De  là  le  missionnaire  s'était  mis  à  parcourir 
les  environs  de  Paris,  remuant  les  populations  désha- 
bituées de  la  foi  et  de  la  vie  chrétienne,  et  ramenant 
au  bercail  de  l'Eglise,  non -seulement  le  troupeau, 
mais  quelquefois  le  pasteur.  Tel  était  le  Père  Varin, 
infatigable,  intrépide  et  cependant  toujours  calme,  tou- 
jours gai,  toujours  humble;  compatissant  à  chacun  et 
ne  se  comptant  lui-même  pour  rien,  pourvu  qu'il  avan- 
çât les  affaires  de  Dieu^  Le  Père  de  Tournély  avait 
donc  eu  raison  de  lui  prédire  que,  même  dans  la  vie 
religieuse,  il  resterait  soldat.  Quand  il  s'était  ainsi 
comme  plongé  dans  le  zèle,  il  n'avait  pas  besoin  d'une 
longue  étude  pour  parler  :  il  n'avait  qu'à  laisser  débor- 
der son  cœur  pour  embraser  les  âmes  de  l'ardeur  con- 
quérante (pii  le  dévorait  lui-même. 

Le  soir  du  lu  novembre  de  cette  année  1800,  les  (jualre 
postulantes  s'élaient  rendues  dans  laciiapelle  des  Pères 

»    Vie  'in  I'.  \'<irin ,  cli.  x  et  \i. 


LA  PREMIÈRE   CONSÉCRATION  o3 

de  la  foi  pour  la  fête  de  saint  Stanislas  Koslka.  Lorsque 
le  salut  fut  achevé,  et  que  tout  le  monde  fut  sorti,  elles 
se  trouvèrent  seules  à  genoux,  devant  l'autel.  Le  Père 
Varin,  qui  savait  leur  pensée,  leur  dit  :  «  Vous  ne  pou- 
vez donc  vous  résoudre  à  quitter  le  bon  Maître  dont 
vous  venez  de  recevoir  la  bénédiction?  Cela  ne  vous 
suffit-il  pas?  auriez-vous  quelqu'autre  chose  à  lui  de- 
mander encore?...  » 

Partant  de  là,  le  Père  leur  parla  du  bonheur  de  se 
consacrer  à  Jésus- Christ,  suivant  l'exemple  du  jeune 
saint  dont  s'achevait  la  fête.  S'animant  sur  ce  sujet,  il 
en  vint  à  leur  dire  des  choses  si  admirables  qu'il  leur 
communiqua  son  pieux  enthousiasme.  Elles  brûlaient 
d'être  à  Dieu,  et  le  Père  dut  leur  promettre  qu'il  recevrait 
prochainement  leur  consécration.  Il  en  fixa  le  jour  au 
21  novembre,  fête  de  la  Présentation  de  la  sainte  Vierge. 

Après  les  exercices  d'une  retraite  préparatoire,  ce  jour 
heureux  arriva.  On  donna  à  la  petite  chapelle  de  la  rue 
deTouraine  tout  l'éclat  qu'elle  comportait.  La  messe  fut 
célébrée  par  le  Père  Varin;  et,  après  l'élévation,  les 
postulantes  prononcèrent  leur  consécration  au  Cœur  de 
Jésus-Christ,  qu'elles  reçurent  ensuite  dans  la  sainte 
communion. 

Sophie  était  transportée  ;  elle  venait  enfin  de  se  pré- 
cipiter dans  l'holocauste!  Cette  solennité,  ce  premier 
engagement,  prononcé  devant  l'autel  d'une  chapelle 
privée,  alors  que  partout  les  églises  étaient  encore 
fermées  ou  démolies ,  lui  laissèrent  une  impression 
qu'elle  déclarait  unique  dans  sa  vie.  Elle  venait  de  tou- 
cher la  terre  promise,  et  un  monde  nouveau  s'ouvrait 
devant  elle. 

La  journée  entière  se  passa  dans  cette  joie.  Les  Pères 


3i  HISTOIRE  DE  MADAME  BARÂT 

Varin  et  Barat,  avec  leur  respectable  ami  le  Père  Ro- 
ger, partagèrent  le  déjeuner  des  nouvelles  consacrées, 
chez  M"^  Duval.  Le  repas  se  prolongea  un  peu  plus  que 
de  coutume  en  conversations  animées  par  l'espérance. 
«  Une  pieuse  dilatation  épanouissait  les  cœurs,  racon- 
tait M*""  Barat;  on  eût  cru  assister  aux  agapes  des  pre- 
miers chrétiens.  » 

Le  21  novembre  est  encore  regardé  et  solennisé  par  le 
Sacré-Cœur  comme  la  date  de  sa  fondation.  En  ce  jour, 
ses  premières  Mères  avaient  fait  une  grande  chose  pour 
le  service  de  l'Eglise.  Sans  doute  elles  ne  savaient  pas, 
ces  humbles  femmes,  elles  ne  pouvaient  pas  prévoir,  en 
1800,  quelles  épouvantables  crises  allait  traverser  le 
siècle  qui  s'ouvrait.  Mais,  dans  celte  longue  lutte  entre 
le  bien  et  le  mal,  qui  est  de  tous  les  temps,  elles  s'étaient 
enrôlées,  dès  la  première  heure,  pour  les  combats  de 
Dieu;  et,  en  se  plaçant  sous  le  signe  du  sacré  Cœur  de 
Jésus,  elles  avaient  compris  d'où  le  salut  pourrait  venir. 
C'est  de  là  encore  que  nous  l'attendons.  C'est  vers  ce 
Cœur  secourable  que  nous  nous  tournons,  en  nous 
écriant  avec  saint  Bernard  :  «  Qui  donc  l'emportera 
définitivement  de  la  malice  humaine  ou  de  la  miséri- 
corde divine?  Que  vos  antiques  miséricordes  triomphent, 
ô  Seigneur,  que  votre  sagesse  soit  victorieuse  du  mal! 
L'iniquité  est  grande;  mais  votre  bonté  n'est-clle  pas 
plus  grande,  o  mon  Dieu?  Oui,  et  infiniment ^  » 


I  «  Vinccnlne  miseriœ  misericordias,  an  misericordia;  miserias  supera- 
bunl?  Vincanl  misericordiae  iux  anliquœ,  Domine,  vincal  sapionlin  mali- 
liam.  —  Ma(,^na  enim  illorum  iiiiquitas  :  sed  numquid  non  major  pielae 
lua.  Doininc?  tniiKtiin  [pcr  «inntn»  iiKHium.  »  (S.  Hcrnard.) 


CHAPITRE   III 


FONDATION     D   AMIENS    —    LE     BERCEAU 


Mai  1801  à  décembre  1802. 


Le  P.  Varin  et  M.  l'abbé  Bicberon.  —  Geneviève  Deshayes  :  sa  vocation  ; 
ses  lumières  surnaturelles.  —  Henriette  Grosier  et  la  petite  maison 
de  la  rue  Martin-Bleu-Dieu.  —  Les  Dames  de  la  foi.  —  Pauvreté, 
piété,  charité  de  ces  commencements.  —  Union  croissante  de  Sophie  avec 
Notre -Seigneur;  sa  vie  cachée.  —  Sa  conscience  tremblante.  —  Lettre 
du  P.  Varin.  —  Elle  est  admise  à  ses  vœux  ;  son  état  d'extase  en  ce  jour. 
—  Classe  des  pauvres.  —  Mauvais  gouvernement  de  la  supérieure.  — 
L'humble  Sophie  est  nommée  à  sa  place.  —  L'ensemble  des  voies  de 
Dieu. 


La  société  venait  de  naître.  Maintenant  qu'allait-elle 
faire?  Où  Dieu  la  voulait-il?  Dans  quel  lieu  allait-elle 
s'établir  d'abord  ? 

Au  mois  de  mai  1801,  le  Père  Varin  s'était  rendu 
dans  la  ville  d'Amiens  pour  y  donner  une  mission ,  et 
préparer  l'établissement  d'un  collège  des  Pères  de  la 
foi.  Là,  étant  descendu  dans  la  maison  hospitalière 
de  M""*  de  Rumigny,  appelée  alors  l'hôtel  des  Douze 
Pairs  de  France,  il  y  fît  la  rencontre  d'un  prêtre  de 
haute  vertu  nommé  M.  Bicheron,  qui  y  tenait  une  école 


S6  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

de  jeunes  gens  de  la  noblesse.  Il  eut  bientôt  reconnu 
dans  ce  vénérable  prêtre  un  ardent  zélateur  de  la 
dévotion  au  sacré  Cœur  de  Jésus  \  ce  qui  Tamena  à 
lui  parler  de  Tinslitution  qu'il  venait  de  lui  consacrer  à 
Paris.  M.  l'abbé  Bicheron  entra  chaleureusement  dans 
les  desseins  du  Père  et  lui  promit  son  appui.  En  effet, 
peu  après,  il  lui  adressa  deux  pieuses  filles  qu'il  diri- 
geait, et  qu'il  croyait  propres  à  cette  œuvre  naissante. 
La  première  était  M"°  Geneviève  Deshayes,  cœur 
d'or,  caractère  de  feu,  âme  singulièrement  élevée  et 
courageuse  qui  portait,  dans  un  corps  assez  pauvre  de 
santé,  la  passion  de  toutes  les  choses  généreuses.  La 
mort  de  ses  parents  l'avait  laissée  libre  et  riche;  et 
maintenant  elle  vivait  près  d'un  frère  marié  qui  lui 
était  très-cher.  Elle  aimait  un  peu  le  monde  et  beau- 
coup la  parure;  mais  elle  aimait  encore  davantage 
Notre  -  Seigneur ,  l'Eglise,  les  âmes,  les  pauvres. 
Pendant  la  révolution  elle  avait  fait  des  prodiges  de 
charitable  intrépidité  pour  sauver  les  prêtres,  les 
émigrés  et  les  religieux.  Présentement ,  il  n'y  avait 
pas  à  Amiens  une  seule  œuvre  de  religion  ou  de  mi- 


1  Antoine -Joseph  Bicheron,  vénérable  ecclésiastique  du  diocèse  de 
Soissons  que  la  révolution  avait  conduit  à  Amiens,  venait  d'y  terminer 
l'éducation  de  M.  le  marquis  de  Clerniont -Tonnerre.  S'associant  alors 
avec  un  jeune  homme,  de  Hanprest-sur-Somme,  M.  Louis  Sellier,  depuis 
jésuite  de  haute  sainteté,  il  avait  établi  un  pensionnat  composé  de  jeunes 
gens  d'élite,  tels  que  MM.  Albert  de  Brache,  Hippolyte  et  Théodore  de 
Rumigny,  Adrien  de  Galonné,  Isidore  Daveluy;  et,  quelque  temps  après, 
MM.  d'Aster  de  Gramont,  d'Harcourl ,  de  Ghoiseul  d'Aillecourt,  de  Mâ- 
chant, de  Franqueville  d'Abancourt,  etc..  —  Le  pensionnat  avait  son 
habitation  dans  la  maison  des  Douze  Pairs  de  France,  devenu  depuis 
l'hospice  dos  Incurables.  M.  Bicheron  fut  toute  sa  vie  l'an)!  et  le  bienfai- 
t<.'ur  de  la  Société  du  Sacré-Gœur.  Il  est  niorl  curé  de  Saint -Pemy,  A 
Amii-ns.  le  19  mars  1H-2/|. 


MADAME  GENEVIÈVE   DESHÂYES  57 

séricorde  dont  elle  ne  fût,  avec  M.  Bicheron,  M°'®  de 
Pvumigny,  et  M"°  Tripier  son  amie,  l'inspiratrice  ou 
l'instrument.  «  Nous  nous  occupions  surtout  à  répandre 
la  dévotion  au  Sacré  Cœur,  »  raconte-t-elle  dans  un 
mémoire  qui  la  peint  au  vif.  L'attrait  pour  la  vie  reli- 
gieuse avait  été  le  prix  de  cette  grande  activité  au  ser- 
vice de  Dieu  ;  mais,  incertaine  encore  de  la  voie  qu'elle 
prendrait,  elle  s'en  remettait  avec  une  confiance  aveugle 
à  la  décision  du  Ciel. 

Cependant  les  lumières  les  plus  extraordinaires  lui 
venaient  à  ce  sujet.  Elle  avait  pour  amie  une  pieuse 
carmélite,  la  sœur  Saint-Fidèle,  fille  de  M.  Perrache, 
trésorier  de  France  à  Amiens.  Cette  religieuse,  forcée 
de  rentrer  chez  son  père ,  y  avait  reconstitué  une  petite 
communauté  avec  quelques  compagnes.  «  Or,  rapporte 
M"'®  Deshayes,  un  jour  que  j'étais  assise  auprès  d'elle, 
sur  son  lit  de  carmélite,  la  sœur  Saint-Fidèle  me  dit: 
«  J'irai  chercher  bien  loin  la  perle  évangélique,  et  vous, 
vous  la  trouverez  sans  sortir  de  votre  ville;  car  ici,  de 
ce  côté,  s'établira  quelque  chose  pour  la  gloire  de  Dieu, 
et  vous  en  serez  !  »  Disant  cela,  mon  amie  me  montrait 
devant  elle  l'endroit  où  en  effet  nous  commençâmes 
la  Société  à  Amiens.  »  Bientôt  la  carmélite,  cherchant 
une  vie  plus  cachée,  partit  pour  la  Russie,  afin  de  s'en- 
sevelir à  la  Trappe  ;  mais  elle  n'oublia  pas  son  amie  Ge- 
neviève, et  en  passant  par  Lubeck  elle  lui  écrivit  :  «  At- 
tendez au  printemps ,  Dieu  vous  fera  connaître  alors  ce 
qu'il  veut  de  vous.  » 

Ce  fut  dans  ce  printemps,  celui  de  1801,  que 
le  Père  Varin  vint  prêcher  à  Amiens.  M"°  Deshayes 
fut  l'entendre  avec  assiduité.  «  Dans  un  de  ses  sermons, 
le  prédicateur,  raconte-t-elle,  ayant  pris  pour  texte  : 


58  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

Allez  et  enseignez,  je  sentis  quelque  chose  qui  m'éleva 
très -haut  dans  celte  vue  des  rapports  d'une  faible 
créature  avec  son  Créateur,  pour  raccomplissement  du 
salut  des  âmes.  » 

Bientôt  M.  Bicheron  lui  déclara  solennellement  que 
cet  homme  était  pour  elle  l'envoyé  du  Seigneur,  et  il  la 
détermina,  non  sans  difficulté,  à  s'adresser  à  lui.  Le 
missionnaire  la  reçut  bien  ;  mais  il  ne  lui  parla  celte 
fois  que  d'une  chose  :  l'amour  de  Jésus-Christ  et  de  son 
Cœur  adorable.  «  J'écoulais,  raconle-t-elle,  ce  que  ce 
Père  me  disait ,  et  je  goûlais ,  sans  y  penser,  une  grande 
amplitude  de  bonheur  et  de  paix.  »  —  Son  àme ,  comme 
elle  s'exprime  ,  «  s'était  immédiatement  collée  au  sacré 
Cœur.  » 

Ce  ne  fut  que  plus  tard  ,  dans  un  autre  voyage , 
le  jour  du  28  août,  fête  de  saint  Augustin,  que  le 
Père  se  prononça  sur  sa  vocation.  Il  commença  par 
lui  parler  de  Tournély,  de  sa  belle  vie,  de  sa  pré- 
cieuse mort ,  et  des  projets  dont  il  l'avait  fait  l'héri- 
tier. C'était  toujours  cette  grande  figure  sacerdotale 
qu'il  mettait  en  avant  pour  gagner  les  âmes  au  cœur 
de  Jésus ,  en  plaçant  son  action  sous  les  auspices  d'un 
meilleur  et  d'un  plus  grand  que  lui.  Ensuite  il  l'entre- 
tint de  la  fondation  de  Rome  ,  et  plus  spécialement  de 
la  communauté  qui  se  formait  à  Paris.  Il  lui  dépeignit 
d'un  mot  chacune  de  ses  novices;  mais  quand  il  arriva 
à  M""  Sophie,  le  bon  Père  s'étendit  plus  au  long  sur 
son  mérite;  puis,  levant  les  yeux  au  ciel,  il  s'arrêta 
tout  court,  comme  s'il  eût  retenu  une  partie  de  sa 
pensée.  A  la  fin,  il  ajouta:  «  D'ailleurs,  vous  allez  la 
connaître,  car  Jésus-Christ  vous  appelle  à  être,  avec 
elle,  une  épouse  du  Saci'é-Cœur.  Maintenant,  ma  (illo, 


MADAME  GENEVIÈVE  DESHAYES  39 

ses  desseins  vous  sont  manifestés  :  c'est  à  vous  d'y  cor- 
respondre ^  » 

«  Le  Père  m'ayant  bénie,  je  le  quittai  tout  em- 
baumée, raconte  M"°  Deshayes  dans  son  style  ardent. 
Mon  cœur  se  livrait  d'avance  à  cette  Société  qu'on 
venait  de  me  faire  voir.  Prendre  naissance  dans  le 
Cœur  de  Dieu ,  y  croître  ,  y  vivre  ,  y  mourir  ;  sortir 
de  ce  divin  Cœur  pour  lui  gagner  des  âmes ,  et  y  ren- 
trer pour  lui  amener  ses  conquêtes  :  quelle  vocation  ! 
Je  n'avais  eu  que  de  la  répugnance  pour  les  autres 
ordres  religieux,  si  estimables  qu'ils  fussent.  Dans 
celui-ci,  tout  m'attirait  de  prime  abord,  comme  si  je 
l'avais  connu  et  aimé  depuis  longtemps.  Il  me  semblait 
que  j'entrais  dans  une  habitation  faite  pour  moi  à  mon 
insu  ,  où  je  n'avais  plus  rien  à  désirer,  et  où  l'on  avait 
eu  soin  de  prévenir  tous  mes  goûts.  » 

La  compagne  de  Geneviève,  que  M.  Bicheron  avait 
adressée  comme  elle  au  Père  Varin  ,  était  Henriette 
Grosier.  Celle-ci ,  comme  presque  toutes  les  premières 
recrues  de  la  nouvelle  société ,  était  une  aspirante  au 
Carmel.  Elle  eut  bien  vite  compris  que  l'institut  du 
Sacré-Cœur,  tel  qu'il  lui  était  proposé,  c'était  le  Car- 
mel, avec  l'apostolat  en  plus.  Elle  s'estima  donc  heu- 
reuse d'entrer  dans  une  compagnie  où  il  lui  serait 
donné  d'aimer  beaucoup  Notre-Seigneur,  et  de  le  faire 
beaucoup  aimer. 

Ce  qui  la  retenait  dans  le  siècle  était  son  dévoue- 
ment à  une  tante  respectable.  M"""  Hyacinthe  Devaux, 
ancienne  religieuse,  qui  l'avait  élevée  et  qu'elle  aidait 
puissamment  à  diriger  un  pensionnat  dans  la  ville  d'A- 

1  Notes  autographes  de  M"""  Deshayes,  p.  2'j. 


60  HISTOIRE   DE    MADAME   BARAT 

miens.  Malgré  le  solide  mérite  des  maîtresses,  ce  pen- 
sionnat tombait.  Une  pensée  vint  alors  à  M.  Bicheron. 
Ne  serait-il  pas  possible  de  confier  cet  établissement  aux 
filles  du  Sacré-Cœur,  et  d'en  faire  le  berceau  de  leur 
société?  Le  Père  Varin  regarda  celte  inspiration  comme 
venue  du  Ciel.  Elle  souriait  aussi  beaucoup  à  M""  Gro- 
sier;  mais  sa  tante  y  opposait  plus  de  difficultés.  On 
traita  avec  elle.  M"^  Loquet  vint  d'abord  habiter  le  petit 
pensionnat,  afin  de  s'initier  aux  habitudes  du  lieu.  En- 
fin, le  15  octobre  de  cette  année  1801,  fête  de  sainte 
Thérèse,  le  contrat  de  cession  fut  passé  et  signé.  Le 
Sacré-Cœur  avait  sa  première  maison. 

M"''  Deshayes  n'attendait  que  cette  conclusion  pour 
faire  ses  adieux  au  monde.  Elle-même  les  a  dépeints 
dans  une- page  émue  :  «  Le  lendemain  dimanche,  dit- 
elle,  je  prévins  ma  famille  que  j'allais  la  quitter.  Je 
fus  bien  exercée  par  les  pleurs  de  mon  pauvre  frère  : 
il  semblait  qu'en  me  perdant  il  allait  tout  perdre, 
•^et  fortune  et  bonheur!...  Ma  belle-sœur  pleurait  aussi. 
Sa  mère,  ma  tante,  m'écrivit  le  soir  même  que  je 
serais  cause  de  la  mort  de  sa  fille,  qu'elle  était  tom- 
bée malade  à  cause  de  moi,  qu'elle  avait  la  fièvre, 
et  qu'elle  ne  pouvait  plus  allaiter  son  enfant  nouveau- 
né.  Son  frère  vint  me  voir  pour  me  dissuader.  M.  le 
curé  de  Saint-Germain,  notre  parent,  me  serra  de 
plus  près  encore,  me  représentant  sous  des  couleurs 
sombres  les  rudes  sacrifices  de  la  vie  religieuse.  A 
ce  qu'il  m'objecta,  je  parus,  comme  je  Tétais  par  la 
grâce  de  Dieu ,  prôlo  à  tout  ;  rien  ne  pouvait  m'ébran- 
1er  :  une  force  supérieure  m'entraînait.  Ce  jour- là, 
je  n'osai  jihis  rcpai-aitrc  aux  r('|);is,  un  umme  silence 
régnait  autour  de  moi.    Le   lundi,  je  pris  toutes  mes 


LA  FONDATION  D'AMIENS  61 

dispositions,  et  le  soir,  à  sept  heures  environ ,  je  quittai 
la  maison  paternelle  et  fraternelle!...  Sur  mon  che- 
min, je  fus  voir  M^''^  Tripier,  cette  fervente  zélatrice 
de  la  dévotion  au  sacré  Cœur,  qui  avait  bien  voulu 
m'associer  à  ses  bonnes  œuvres.  Elle  était  très-malade, 
et  je  lui  fis  part  de  mon  dessein,  afin  qu'elle  priât  pour 
moi  dans  le  temps  et  dans  l'éternité.  De  là,  je  me 
rendis  à*la  maison  de  M"'"  Devaux  \  » 

M"®  Deshayes  avait  alors  trente- quatre  ans.  Elle  ob- 
serve que  ce  jour  de  la  réunion  des  sœurs,  17  octobre, 
était  l'anniversaire  de  la  mort  de  la  bienheureuse  Mar- 
guerite-Marie; de  même  que  l'avant- veille,  jour  delà 
fondation,  avait  été  celui  de  la  fête  de  sainte  Thérèse.  Il 
lui  semblait  que  les  deux  séraphiques  saintes  du  Car- 
mel  et  de  la  Visitation  présidaient,  du  haut  du  ciel,  à 
la  germination  de  cette  troisième  tige  que  poussait 
le  Cœur  de  Jésus,  pour  épanouir  son  amour  sous  une 
forme  nouvelle. 

Pendant  ce  temps,  Sophie  Barat  était  allée  dans  sa 
famille,  qu'elle  avait  souhaité  de  revoir  avant  une  plus 
longue  absence.  M"°  Octavie,  son  amie,  l'attendait  à 
Paris,  ne  pouvant,  selon  l'expression  d'une  lettre  du 
Père  Varin,  se  résoudre  à  partir  sans  «  sa  douce  com- 
pagne ».  Elles  firent  donc  route  ensemble,  elle  13  no- 
vembre elles  étaient  réunies  aux  nouvelles  sœurs  que 
Dieu  venait  de  leur  donner. 

«  Quel  bien  produisit  sur  nos  âmes  l'arrivée  de  notre 
sœur  Sophie!  s'écrie  en  cet  endroit  M"°  Deshayes.  La 
réputation  de  sa  vertu,  de  sa  piété,  de  ses  talents,  de 
son  savoir,  l'avait  devancée.  Chacun  l'aimait  sans  la 

1  Idem.  Noies  autographes,  p.  36. 


62  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

connaître.  Mais  sa  douceur,  son  air  de  modestie  angé- 
lique,  ce  quelque  chose  qui  n'appartenait  qu'à  elle  lui 
gagna  nos  cœurs  à  l'instant.  » 

La  maison  s'organisa.  M""  Loquet  en  était  nommée 
supérieure.  Sophie  Barat  avait  la  charge  des  hautes 
sciences,  comme  s'exprime  M""  Deshayes,  c'est-à-dire 
des  classes  les  plus  avancées,  avec  l'instruction  reli- 
gieuse des  jeunes  enfants  :  elle  était  au  centre  de  ses 
prédilections. 

Le  Père  Varin  voulut  qu'une  retraite  présidât  à  ces 
commencements.  Elle  fut  très -fervente.  «  Vous  souve- 
nez-vous de  cette  retraite?  écrivait  M""*  Barat  à  la  mère 
Grosier  plus  de  trente  ans  après.  Dieu  seul!  telle  était 
la  devise  chérie  que  nous  écrivions  partout  où  nous 
pouvions.  Déjà  ce  Dieu  de  bonté  nous  donnait  l'attrait 
de  ne  vivre  que  pour  lui,  comme  il  le  donne  aux  âmes 
qu'il  destine  aux  solides  vertus  et  à  la  voie  de  la  croix  ^  » 

La  veille  de  la  clôture,  le  Père  Varin  demanda  à 
chacune  de  ses  filles  si  elle  voulait  promettre  de  de- 
meurer fidèle  à  l'institut  naissant.  M"*  Octavie  Bailly 
pensait  toujours  au  Carmel  :  elle  recula  devant  le 
nouvel  engagement.  Lorsque  le  Père  Varin  prévint 
la  sœur  Sophie  que  celte  fois  son  amie  ne  la  suivrait 
pas  à  l'autel,  ce  fut  pour  cette  âme  très -profonde  en 
amitié  un  coup  des  plus  sensibles  :  «  Je  ne  me  sou- 
viens pas  d'avoir  jamais  tant  souffert,  »  disait-elle 
plus  tard.  "Mais  ne  voyant  que  Dieu  seul,  elle  se  raf- 
fermit cl  répondit  avec  calme  :  «  Je  ne  dois  pas  agir 
par  considération  des  personnes  aimées.  Je  n'ai  pas  à 
chercher  ce  qui  me  satisfait,  mais  ce  qui  plaît  à  mon 

•    l'iiriii.  2  juillet  1832,  p.  If,  du  Hocui-ii. 


CONSÉCRATION  DU   BERCEAU  63 

Dieu.  Je  crois  faire  sa  volonté,  et  cela  me  suffit.  Ainsi 
je  resterai  et  ferai  ce  que  je  pourrai  '.  » 

Le 21  novembre,  jour  anniversaire  du  premier  enga- 
gement, les  postulantes  se  rendirent  donc  dans  la  petite 
chapelle  de  M"""  de  Rumigny;  et  là,  Sophie  Barat  re^ 
nouvela  la  première  sa  consécration.  Le  Père  Varin 
leur  parla  sur  ce  texte  d'Elisabeth  à  la  Mère  de  Dieu  : 
«  Vous  êtes  bienheureuse  d'avoir  cru,  parce  que  s'ac- 
compliront les  choses  qui  vous  ont  été  annoncées.  »  Ces 
promesses  d'un  avenir  qu'il  entrevoyait  à  peine,  mais 
que  sa  foi  saluait  de  loin ,  le  remplissaient  d'une  émotion 
qui  gagna  tout  le  monde. 

Qu'allaient  faire  ces  quelques  filles,  et  quel  avenir 
leur  était  réservé?  «  Nous  n'en  avions  nulle  idée,  » 
aimait  à  dire  souvent  M""  Barat.  «  Nous  marchions 
comme  des  personnes  qui  vont  à  l'ombre,  à  tâtons, 
écrit  do  même  la  mèreDeshayes  :  c'était  la  marche  de  la 
Providence  envers  nous.  Elle  a  toujours  continué  de 
nous  conduire  ainsi,  ne  levant  qu'au  fur  et  à  mesure  le 
voile  de  ses  volontés.  Quand  le  Père  Varin  venait,  ce 
qui  était  rare,  tout  allait  se  formant,  croissant,  s'éta- 
blissant  :  c'est  en  lui  que  Dieu  avait  déposé  son  véri- 
table esprit  pour  nous  tracer  la  voie,  nous  le  sentions 
vivement.  i> 

Le  Père  Varin,  reprenant  ses  courses  apostoliques, 
laissa  la  petite  famille  sous  la  conduite  spirituelle  des 
Pères  de  la  foi  qui  avaient  pris  possession  de  leur  col- 
lège d'Amiens.  Cela  fut  cause  que  le  public  donna  aux 
religieuses  le  nom  de  Dames  de  la  foi  ou  Dames  de  la 
vraie  foi.  On  leur  donnait  aussi  officiellement  .le  titre  de 

1  Entretien  de  M™«  Barat,  21  novembre  1861. 


64  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Dames  de  l'Instruction  chrétienne;  ce  qui  faisait  s'écrier 
à  M""  Deshayes  :  «  Dames  de  la  vraie  foi  :  quel  heureux 
augure  !...  De  l'Instruction  chrétienne  :  quel  honneur  !... 
cela  équivaut  au  nom  d'apôtre.  »  Les  sœurs  de  la  mai- 
son de  Pvome  portaient  le  nom  de  dilette  ou  «  filles 
aimées  »  de  Jésus,  que  les  lettres  du  Père  Varin  prêtent 
quelquefois  à  ses  religieuses  de  France.  Quant  au  nom 
du  Sacré-Cœur,  elles  n'osaient  encore  le  prendre  pu- 
bliquement: l'emblème  du  Cœur  de  Jésus,  naguère  porté 
sur  la  poitrine  des  royalistes  vendéens ,  étant  alors  ré- 
puté un  signe  séditieux. 

Oclavie  Bailly  fut  envoyée  à  la  communauté  de  Rome, 
pour  y  faire  l'épreuve  de  sa  vocation.  Les  sœurs  ensei- 
gnantes ne  restèrent  donc  plus  que  quatre,  pour  le  rude 
travail  des  commencements. 

Il  serait  difficile,  en  effet,  de  se  figurer  rien  de  plus 
humble  et  de  plus  pauvre  que  la  fondation  d'Amiens, 
dans  ces  premiers  temps.  La  maison  où  le  Sacré-Cœur 
venait  de  s'installer  était  située  dans  la  petite  rue  de 
Saint-Marlin-Bleu-Dicu.  Qu'on  se  représente  une  mo- 
deste habitation  privée,  où  Ton  avait  tàclié  de  placer, 
tant  bien  que  mal,  deux  classes  au  rez-de-chaussée, 
des  dortoirs  au-dessus,  avec  un  petit  parterre  où  un 
noisetier  prêtait  son  maigre  ombrage  aux  jeux  d'une 
vingtaine  d'élèves  léguées  par  M"^  Devaux  :  tel  était 
l'établissement.  Une  mansarde  en  planches  prise  sur 
le  grenier  fut  convertie  en  chapelle  :  la  première 
cliapcllc  ouverte  par  le  Sacré-Cœur  !  On  obtint  la  fa- 
veur d'y  posséder  Jésus-Christ  :  ce  fut  pour  les  sœurs 
une  joie  incxprimalde  :  «  C'est  là,  s'écrie  l'une  d'elles, 
que  nous  commençâmes  à  vous  servir,  ù  mon  l»ieu. 
C'est  là,  ù  Jésus!  qu(^  vous  prîtes  naissance  dans  voire 


L'HUMBLE   BERCEAU    D'AMIENS  63 

petite  Société  encore  au  berreaii ,  en  lui  inspirant  l'es- 
prit d'enfance  si  cher  au  Dieu  de  Bethléem.  Oh!  heu- 
reuses étions-nous  dans  ce  pauvre  réduit'  !  » 

A  cinq  heures  du  nialiri,  un  coup  de  bâton  frappé 
au  plafond  de  la  chambre  des  sœurs,  donnait  le  signal 
du  lever.  «  Aussitôt  réveillée,  chacune  prenait  son  cru- 
cifix :  c'était  le  bon  momeull  »  rapporte  M™®  Barat;  et 
pour  elle,  ce  bon  moment  se  prolongeait  toute  la  jour- 
née. Une  des  premières  instruclions  faites  par  le  Père 
Varin  avait  été  le  commentaire  de  cette  parole  de 
Marthe  à  Marie  :  «  Magisler  adesl  et  vocat  te  :  Le  Maître 
est  là  qui  t'appelle.  »  Depuis  ce  jour,  c'était  devenu  le 
mot  d'ordre  de  l'obéissance  :  «  Magister  adest,  »  s'entre- 
disaient  les  sœurs;  et  le  coup  de  la  cloche,  si  contrariant 
qu'il  fût,  était  pour  elles  la  voix  de  ce  souverain  Maître. 
«  L'obéissance,  la  mort  à  >oii  propre  jugement,  la  mor- 
tification, étaient  notre  boussole,  »  écrit  M"®  Deshayes. 

Leur  déniiment  était  complet.  En  arrivant  à  Amiens, 
jyjme  Barat ^  pour  toute  forluue,  possédait  un  écu  de  six 
francs.  M^'"  Deshayes  éiaii  plus  riche,  il  est  vrai;  mais 
déjà  ruinée  par  ses  charités,  elle  ne  put  subvenir  aux 
premières  dépenses  qu'en  ven  lant  à  vil  prix  son  mobi- 
lier, ses  dentelles,  et  toute  son  opulente  toilette  d'au- 
trefois. «  Je  le  fis  de  grand  cœur,  écrit  cette  âme 
généreuse.  Je  me  serais  venilue  moi-même  et  fait  ha- 
cher en  morceaux  pour  celte  chère  Société  à  laquelle 
je  n'avais  à  donner  que  m  m  a  uour.  »  On  se  tira  à 
peu  près  d'affaire:  «  Il  nous  fallait  non  -  seulement 
nous  entretenir  nous-num'îs,  mais   encore  travailler 


1  Noies  autographes  deM"^^  Di'shx'fs,  p.  37.  Voir  aussi  Récit  de  M""  de 
Coriolis,  d'après  M""  Deshayes,  f  .1.  3J,  col.  4*. 

I.  —  5 


66  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

pour  les  personnes  du  dehors ,  raconte  M""  Barat.  Au 
milieu  de  tout  cela,  nous  étions  sans  sollicitudes,  heu- 
reuses des  privations  qui  nous  rappelaient  notre  Sau- 
veur à  Nazareth.  »  La  nourriture  était  aussi  pauvre 
que  le  reste;  et  les  maîtresses  ne  vivaient  que  des 
restes  laissés  par  les  pensionnaires,  toujours  servies 
les  premières  et  copieusement.  Il  est  vrai  qu'en  retour 
la  lecture  du  réfectoire  se  faisait  dans  les  petits  vo- 
lumes de  M""  Loquet  :  Cruzamante ,  le  Voyage  de  Sophie 
et  d'Eulalie  au  palais  du  vrai  bonheur;  les  Entretiens  de 
Cloiilde;  ceux  d'Angélique,  etc.,  et  chacune  devait  y 
prendre  grand  plaisir. 

Les  plus  pénibles  sacrifices  étaient  les  continuelle- 
souffrances  de  l'amour-propre.  Il  fallait  se  mettre  bien 
courageusement  au-dessus  des  mépris  du  monde,  pour 
paraître,  par  exemple,  le  matin  devant  sa  porte,  un 
balai  à  la  main;  et  surtout  pour  se  montrer  avec  le  petit 
bonnet  rond  et  le  bizarre  costume  imaginé  exprès  par 
M"®  Loquet.  C'était  ainsi  vêtue  qu'on  devait  se  rendre  le 
dimanche  à  la  grand'messe  de  la  paroisse ,  dans  l'église 
Saint-Jacques.  C'était  ainsi  qu'on  devait  conduire  les 
élèves  à  la  Ilottoie,  la  belle  promenade  dWmiens,  où 
parfois  la  petite  troupe  se  débandait  pour  le  plaisir  de 
faire  courir  après  elle  les  malheureuses  sœurs.  «  Nous 
tâchions  de  nous  calfeutrer  afm  de  ne  rien  sentir,  écrit 
M"°  Deshayes;  pour  moi  j'essayais  de  me  croire  dans  un 
autre  monde ,  à  mille  lieues  de  mon  pays  et  de  ma  fa- 
mille. » 

Le  soir,  aussitôt  que  les  enfants  étaient  couchées, 
et  que  la  supérieure  s'était  retirée  chez  elle,  les  trois 
sœurs  se  réunissaient  pour  le  travail  dos  mains.  «  C'était 
l'heure  heureuse,  raconte  M""  Deshayes;  le  bonheur  de 


SA  VIE   CACHÉE  67 

nous  retrouver  toutes  les  trois  ensemble  était  une  jouis- 
sance sans  nom,  un  bain  rafraîchissant.  Notre  félicité 
consistait  dans  une  grande  pureté  d'union,  en  Dieu  seul. . . 
Nos  causeries  se  faisaient  ordinairement  au  foyer  de  la 
cuisine.  Là,  nos  trois  têtes,  rapprochées  l'une  de  l'autre, 
auraient  fourni  un  tableau  des  confidences  du  bonheur. 
Ma  sœur  Sophie,  brûlant  de  zèle,  parlait  de  son  désir 
pour  les  missions  du  Canada.  M"®  Grosier  témoignait  la 
même  ardeur.  Moi,  j'écoutais;  et  dans  ce  pauvre  moi, 
sentant  mon  rien ,  je  bornais  mon  zèle  à  la  France.  » 

L'union  des  âmes,  l'amitié,  une  amitié  céleste  jetait 
donc  sur  cette  vie,  comme  sur  toute  vie  humaine,  le 
charme  incomparable  qui  console  de  tout.  M^'^  Des- 
hayes,  dont  on  vantait  le  talent  musical,  avait  été  priée 
de  composer  un  air  sur  ces  paroles  du  psaume  :  Ecce 
quant  bonum...  Qu'il  est  bon  et  doux  pour  des  frères 
d'habiter  ensemble  !  Cet  hymne  qu'elle  chantait  fort 
bien,  en  l'accompagnant  elle-même  sur  la  harpe,  était 
la  fidèle  expression  de  la  fraternité  qui  régnait  dans  ce 
cénacle. 

Le  ciment  de  cette  amitié  était  l'amour  de  Dieu.  La 
sœur  Sophie,  en  particulier,  y  faisait  tous  les  jours  des 
progrès  nouveaux.  C'est  le  temps  de  sa  vie  cachée, 
cachée  en  Jésus-Christ,  et  si  profondément  qu'elle 
échappait  aux  regards.  Recueillie,  habituellement  si- 
lencieuse, elle  était,  pour  cette  cause,  médiocrement 
appréciée  de  M""  Loquet,  qui,  peu  capable  de  com- 
prendre cette  nature  intérieure ,  prétendait  que  la 
pauvre  fille  «  ne  savait  pas  dire  deux  ».  Ses  compagnes 
la  jugeaient  mieux  :  «  La  sœur  Barat,  bien  plus  avancée 
que  nous  en  vertu,  dit  M"«  Deshayes,  savourait  son 
bonheur  dans  le  repos  de  l'union  avec  son  Bien -aimé.  » 


68  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

Quelquefois  cependant  ses  sœurs  se  plaignaient  de  ce 
que,  «  toujours  en  quiétude  profonde,  elle  ne  voyait  rien 
de  ce  qui  se  passait  autour  d'elle.  >■>  Dieu  absorbait  tout 
son  être;  et  il  n'y  avait  pas  jusqu'à  sa  physionomie,  la 
douceur  de  sa  voix,  la  réserve  et  l'élévation  de  toute 
sa  personne  qui  ne  trahissent  au  dehors  l'habitude 
d'une  conversation  qui  était  dans  les  cieux.  «  Cela  était 
si  frappant,  rapporte  sa  compagne,  que  ceux  qui  la 
voyaient  pour  la  première  fois  s'arrêtaient  et  deman- 
daient quelle  était  cette  jeune  personne  :  à  moi-môme, 
cette  question  se  renouvela  souvent*.  » 

Mais  l'amour  a  son  tourment.  Lorsque  l'âme  s'est 
élevée  à  Dieu  dans  la  contemplation  de  sa  beauté  infinie , 
et  que  de  là,  redescendant  en  elle-même,  elle  n'y  trouve 
que  péché  et  misère,  elle  se  méprise,  se  hait  et  ne  peut 
plus  se  supporter.  Ce  sentiment  d'humilité  allait  chez 
la  sœur  Sophie  jusqu'à  un  trouble  dangereux;  elle  en 
souffrit  tellement  qu'elle  dut  en  demander  le  remède  au 
Père  Varin. 

Voici  ce  qu'il  lui  répondit  :  le  caractère  de  sa  direction 
est  déjà  tout  entier  dans  l'esprit  large  et  doux  de  cett(; 
première  page  :  «  Ma  chère  sœur,  votre  lettre  ma  touché 
sensiblement.  D'un  côté,  je  vois  que  notre  bon  Maître 
vous  attire  et  vous  attache  de  plus  en  plus  à  lui,  et  qu'il 
veut  que  vous  trouviez  en  lui  votre  bonheur,  votre  paix 
et  votre  joie;  et  de  l'autre,  je  vois  le  démon  qui  s'efforce 
de  troubler  cet  heureux  état.  » 

Alors  il  lui  rappelle  l'esprit  du  sacré  Cœur.  C'est 
un  esprit  d'amour  :  «  Ma  sœur,  connaissez  mieux  le 
Co3ur  de  Jésus  votre  Epoux,  et  livrez- vous  à  lui  sans 

'  l\'oles  aulogi-o plies  (le  M""  l)esha]iei>.  p.  .">,  V'i,  io  cl  ^Ci. 


SA  VIE   CACHÉE  i9 

craindre  aucunement  son  ennemi  et  le  vôtre.  Souve- 
nez-vous que,  quelque  faute  que  vous  puissiez  com- 
mettre, il  ne  vous  la  reprochera  jamais  avec  aigreur; 
et  loin  de  vous  jeter  dans  le  noir  de  la  tristesse ,  il  vous 
tendra ,  au  contraire ,  la  main  avec  amour.  » 

L'esprit  du  sacré  Cœur,  c'est  encore  un  esprit  de  di- 
latation et  de  joie.  Voici  la  règle  qu'il  lui  donne  pour  le 
discerner  :  «  Quand  vous  sentirez  votre  âme  s'agrandir, 
votre  cœur  se  dilater,  votre  esprit  s'éclairer;  quand 
vous  vous  sentirez  portée  à  la  joie,  à  la  confiance,  à 
l'espérance,  dites  avec  certitude  :  Voilà  l'Époux  de  mon 
âme!  car  c'est  ainsi  qu'il  s'annonce.  Lorsque,  au  con- 
traire, votre  âme  se  trouvera  comme  serrée,  que  votre 
esprit  se  chargera  de  nuages,  de  doutes,  d'anxiétés,  de 
perplexités,  que  votre  cœur  sera  oppressé,  porté  à  la 
tristesse  et  au  découragement;  qui  donc  fait  cela,  ma 
bonne  sœur,  sinon  l'ennemi  de  votre  Époux  et  de  votre 
félicité?  Gardez-vous  de  l'écouter,  même  un  seul  mo- 
ment, ne  lui  répondez  pas  :  méprisez-le ,  méprisez-le!  » 

Le  Père  Varin  terminait  en  prémunissant  Sophie 
contre  l'action  de  son  frère,  dont  les  lettres  moins  pru- 
dentes étaient  coupables,  en  partie,  de  cette  agitation  : 
«  Soyez  donc  gaie  et  heureuse,  ma  bonne  sœur,  disait- 
il  ;  je  ne  sais  pas  ce  que  votre  et  notre  cher  frère  Barat 
aura  pu  vous  mander  qui  ait  été  capable  de  porter  dans 
votre  âme  le  trouble  et  l'inquiétude.  Mais  je  raye  et 
j'efface  entièrement  toutes  les  lignes  et  jusqu'au  moindre 
mot  qui  n'aurait  pas  été  une  expression  de  joie ,  de  féh- 
citation  et  d'encouragement. 

«  Je  ne  cesse  d'offrir  Notre-Seigneur  à  son  Père 
pour  que  vous  soyez  tout  animée  de  son  esprit ,  et  em- 


70  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

brasée  de  sou  amour.  Priez-le  donc  aussi  pour  moi,  afin 
que  d'un  misérable  II  fasse  un  serviteur  fidèle*.  » 

Le  Père  Varin  revint  à  Amiens  dans  l'été  de  1802.  Il 
admira  le  travail  de  Dieu  dans  l'àme  de  Sophie,  ainsi  que 
dans  celle  de  M"*"  Deshayes.  Celle-ci  témoignait  ardem- 
ment de  son  désir  de  prononcer  ses  vœux  ;  l'autre  était 
digne  de  les  faire,  mais  elle  ne  demandait  rien,  par 
esprit  d'humilité  et  d'abandon  à  Dieu.  Le  supérieur  dé- 
cida que  toutes  deux  feraient  profession,  le  lundi  7  juin, 
lendemain  de  la  Pentecôte. 

Or  voici  ce  qui  arriva  dans  cette  grande  journée.  Le 
matin  on  s'apprêtait  à  se  rendre,  pour  la  solennité,  dans 
la  chapelle  de  M"'^  de  Rumigny,  quand  on  s'aperçut  de 
l'absence  de  la  sœur  Sophie.  On  la  chercha,  et  bientôt 
on  la  trouva  assise  sous  le  noisetier  de  la  cour.  «  Elle 
y  était  tombée,  raconte  sa  compagne,  dans  un  état 
extraordinaire.  Tout  ce  qui  l'entourait  avait  disparu  à 
ses  yeux,  elle  était  immobile;  et  avant  de  partir,  il  fal- 
lut attendre  un  peu.  »  M"''  Deshayes  ajoute  :  «  Dieu  se 
découvrit  à  elle  dans  cette  extase.  »  Quand  Sophie  fut 
descendue  de  cette  élévation,  on  l'emmena,  encore  toute 
radieuse  et  embrasée,  au  pied  de  l'autel  oii  elle  se  con- 
sacra à  l'Epoux  divin  qui  venait  de  la  ravir. 

Cotte  année  fut  une  année  heureuse  pour  le  Sacré- 
Cœur.  Une  classe  gratuite  fut  ouverte  pour  les  enfants 
pauvres,  et  se  remplit  d'écolières.  «  Cela  réjouissait  nos 
âmes,  »  dit  M""  Deshayes.  Rien  d'ailleurs  n'était  plus 
dans  l'esprit  de  l'institut  que  cette  charité,  et  nous  la 
verrons  praticpiée  dans  tous  les  lieux  où  il  se  por- 
tera. —  D(uix  aiici(ïnncs  religieuses,  M"""  Ca})y  et  Bau- 

i  Lcllres  aiiltifp'ajilirs  du  /'.  l'arin,  1,S02.  Arcliivt's  de  In  maison 
mère. 


SES  PREMIERS  VOEUX  71 

demont,  entrèrent  aussi  dans  la  Société,  vers  ce  même 
temps.  Le  pensionnat  s'accrut.  On  quitta  la  maison  de 
la  rue  Martin -Bleu -Dieu,  devenue  insuffisante,  pour 
en  prendre  une  plus  grande  dans  la  rue  Neuve.  On 
loua,  aux  portes  de  la  ville,  une  maison  de  campagne 
pour  les  jours  de  congés  Mais  ce  n'était  là  que  le  pré- 
lude à  de  plus  profonds  changements. 

Avec  une  vertu  solide,  de  l'intelligence,  du  zèle, 
M"®  Loquet,  incomplètement  formée  à  la  vie  religieuse, 
était  tout  à  fait  impropre  au  gouvernement  :  «  Celle  qui 
nous  conduisait  n'avait  pas  reçu  l'esprit  que  Notre-Sei- 
gneur  voulait  de  nous,  raconte  M""®  Barat;  nous  le  sen- 
tions et  nous  en  gémissions  en  silence.  »  De  là,  dans  son 
action,  des  inégalités,  des  incohérences,  des  brusque- 
ries et  des  faiblesses,  tout  un  ensemble  malheureux  que 
M'^®  Deshayes  explique  en  ces  termes,  avec  beaucoup  de 
sens  :  «  La  violence  que  cette  supérieure  était  obligée 
de  se  faire  pour  accomplir  une  œuvre  dont  elle  était 
incapable ,  la  jetait  dans  un  état  de  préoccupation 
et  d'agitation ,  enfin  dans  une  voie  à  laquelle  nous 
ne  comprenions  pas  grand'chose.  Nous  sentions  bien 
néanmoins  que  ce  n'était  pas  là  l'esprit  qu'on  nous 
avait  inspiré,  l'esprit  de  Fénelon  et  de  saint  François 
de  Sales.  Mais  nous  observions  sur  tout  le  silence  le 
plus  exact.  » 

Le  Père  Varin  avait  gardé  à  l'égard  de  la  supérieure 
de  longs  ménagements.  Mais  à  la  fin,  voyant  ses  conseils 
inutiles ,  il  dut  lui  déclarer  qu'il  ne  la  croyait  pas  apte  à 
l'œuvre  du  Sacré-Cœur.  Le  8  décembre,  M"®  Loquet 
quitta  la  Société  pour  retourner  à  Paris,  où  elle  reprit 

1  Elle  s'appelait  la  FoUç-Binel. 


72  HISTOIRE   DE   MADAME    BARAT 

la  direction  de  son  ouvroir  et  le  cours  de  ses  bonnes 
oeuvres.  «  Quelles  qu'aient  éle  les  fautes  de  sa  con- 
duite, et  à  cause  de  ces  fautes  mêmes,  témoigne  ici 
M"*  Dëshayes,  elle  nous  a  rendu  de  grands  services  en 
nous  faisant  vivre  d'une  vie  d'enfance  et  de  simplicité 
qui  nous  tenait  sous  la  main  de  Dieu,  sans  savoir  de 
quel  côté  il  nous  conduisait.  Nous  marchions  très- heu- 
reuses de  notre  captivité  d'esprit,  comme  si  nous  n'a- 
vions jamais  rien  su  ni  rien  vu  ^ 

11  fallait  maintenant  songer  à  la  remplacer.  Celle  que 
ses  compagnes  désignaient  d'avance  était  la  sœur  So- 
phie. Personne  ne  remplissait  mieux  cette  première  et 
indispensable  condition  requise  par  Notre -Seigneur 
pour  paître  ses  brebis ,  qui  est  de  l'aimer  beau- 
coup, de  l'aimer  plus  que  les  autres.  Mais  cette  vie 
d'amour  toute  cachée  en  Jésus- Christ  saurait- elle  re- 
vêtir les  énergies  nécessaires  à  l'exercice  de  la  supério- 
rité? La  veille  de  la  nomination,  et  le  choix  étant  déjà 
fixé  secrètement,  une  conférence  fut  faite  à  la  commu- 
nauté par  M"®  Louise  Naudet,  qui,  venue  de  la  maison 
de  Rome,  faisait  la  visite  d'Amiens  dans  cette  grave  cir- 
constance. Après  s'être  adressée  à  toutes  en  général,  et 
leur  avoir  parlé  de  rolili.alion  de  mettre  leurs  facultés 
au  service  de  Dieu,  elle  interpella  directement  la  sœur 
Sophie,  lui  reprocha  fortement  sa  li-op  grande  conce^x- 
tration,  et  finit  par  lui  dire  que  le  temps  était  venu  de 
sortir  d'elle-même. 

Sortir  d'elle-même,  était-ce  abandonner  ce  cher 
sanctuaire  intérieur  où  elle  avait  trouvé  le  Ciel,  pour 
se  livrer  sans  retour  ù  la  vie  cUi  dehors?  A  cet  ordre, 

<  Notes  aittogrdphrs  Je  M""  Dr^luiycs,  p.  48. 


ELLE  EST  NOMMÉE  SUPÉRIEURE  73 

l'humble  sœur  effrayée  répondit  :  «  Est-ce  que  je  ne 
pourrai  plus  y  rentrer,  ma  mère?  »  On  rit.  Ses  sœurs 
elles-mêmes  ne  virent  dans  cette  belle  plainte  que  l'in- 
génuité de  cette  enfance  à  laquelle  l'Évangile  promet 
le  royaume  des  cieux.  Elle  forme,  il  est  vrai,  un  des 
traits  distinctifs  de  la  physionomie  des  saints,  et  elle 
embellira  la  vie  d'ailleurs  si  grande  de  M°®  Barat  d'un 
reflet  inimitable  de  grâce  et  de  candeur. 

Le  lendemain,  le  Père  Varin,  assisté  du  Père  Roger, 
se  rendit  chez  les  sœurs  pour  frapper  le  grand  coup.  Il 
le  fit  sous  une  de  ces  formes  familières  et  saisissantes 
qu'il  affectionnait.  Feignant  d'être  venu  pour  examiner 
ses  filles  sur  la  doctrine  chrétienne,  il  appela  la  sœur 
Sophie.  «  Ma  sœur,  lui  dit-il,  vous  êtes  la  plus  jeune.  Il 
convient  donc  que  je  vous  fasse  les  questions  les  plus 
faciles  :  Pourquoi  Dieu  vous  a-t-il  créée  et  mise  au 
monde?  —  Pour  le  connaître  ,  répondit -elle ,  l'aimer  et 
le  servir.  —  Qu'est-ce  que  servir  Dieu?  —  C'est  faire  sa 
volonté,  répondit-elle  encore.  —  Eh  bien!  repartit  le 
Père  avec  autorité,  sa  volonté  est  que  vous  soyez  supé- 
rieure. » 

Foudroyée  par  ce  coup ,  Sophie  tomba  à  terre ,  fondit 
en  larmes ,  demandant  grâce  et  implorant  à  mains 
jointes  la  pitié  du  fondateur.  Le  Père  Varin  fut  in- 
flexible. «  J'étais  ému  pourtant,  racontait-il  plus  tard 
aux  filles  du  Sacré-Cœur;  j'étais  ému  de  la  peine  de 
votre  pauvre  Mère.  Elle  faillit  en  perdre  la  vie.  Jamais 
je  n'ai  trouvé  en  elle  d'autre  obstacle  que  son  humilité. 
Pendant  dix  ans,  elle  n'a  cessé  de  me  demander  grâce. 
Mais ,  pour  le  bonheur  de  ses  filles ,  elle  y  a  perdu  son 
temps.  » 

Ce  fut  le  21  décembre  que  cette  nomination  se  fit 


74  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

du  consentement  de  toute  la  communauté.  Celle  que 
nous  appellerons  désormais  la  mère  Barat  venait  d'ac- 
complir sa  vingt-troisième  année. 

Ces  vingt-trois  années  furent,  dans  l'histoire  de 
l'œuvre  et  dans  celle  de  la  fondatrice,  une  période 
de  préparation  continue  dont  nous  pouvons  mainte- 
nant embrasser  l'ensemble  et  pénétrer  le  secret.  «  Ici , 
tout  est  Providence,  »  écrivait  la  mère  Deshayes,  et 
déjà,  en  effet,  on  a  pu  reconnaître  à  quel  but  provi- 
dentiel tendait  cette  suite  d'événements  et  de  disposi- 
tions, les  plus  inexplicables  selon  les  pensées  du  monde, 
mais  les  mieux  justifiées  par  les  desseins  de  Dieu.  — 
D'un  côté,  une  instruction  et  une  formation  tout 
exceptionnelles  ;  des  appels  au  sacrifice  sortant  du  mi- 
lieu d'une  heureuse  vie  de  famille;  des  vues  arrêtées 
sur  le  cloître  au  sein  de  la  dispersion  et  de  la  ruine  des 
couvents;  des  orages  qui  mûrissent  cette  résolution; 
des  révolutions  qui  l'affermissent,  et  des  souffrances  qui 
l'encouragent.  Puis  l'école  de  la  croix,  les  salutaires 
rigueurs,  de  la  séparation,  l'austère  discipline  de  la 
crainte  de  Dieu,  la  vie  mortifiée,  obscure,  pauvre  et 
laborieuse  :  telle  se  fait  progressivement  l'éducation  de 
l'âme  pour  des  fins  encore  recouvertes  d'un  nuage.  — 
Cependant,  d'un  autre  côté,  à  un  point  lointain  de  l'ho- 
rizon, sur  une  terre  étrangère,  le  nuage  se  déchire, 
le  ciel  se  déclare,  le  Cœur  de  Jésus-Christ  s'ouvre  à 
un  de  ses  disciples ,  et  l'œuvre  de  ce  Cœur  divin  se 
manifeste  au  jeune  et  saint  prophète  qui  meurt  en  sa- 
luant de  loin  la  terre  ])romise  dont  il  lègue  à  un  autre 
la  conquête.  —  Enfin,  à  côté  ôc  lui,  l'héritier  de  sa 
pensée  surgit  dans  un  soldat  qui  bienlùl,  devenu  prèln' 
par  un  coup  de  In  grâce,  s'en  va  chercher  en  tous  lieux 


LES   PRÉPARATIONS   DIVINES  75 

Tautel  où  il  pourra  déposer  et  allumer  l'étincelle  que 
son  maître  a  prise  au  foyer  même  de  la  divine  charité. 
—  Ici,  rinspiratioii  et  la  pensée  de  l'œuvre;  plus  loin, 
Vinstrument  de  l'œuvre;  ailleurs,  Vouvrier  de  l'œuvre  : 
c'est-à-dire  tous  les  éléments  préparés,  mais  disper- 
sés et  inconnus  les  uns  aux  autres...  Qui  les  a  réunis? 
qui  a  rejoint  et  ajusté  toutes  les  pièces  de  l'édifice,  sinon 
l'architecte  divin  qui  les  avait  taillées  isolément  pour 
le  temple  dont  sa  sagesse  avait  conçu  le  plan ,  et  que 
nous  venons  de  voir  s'inaugurer  pour  sa  gloire? 

Que  ce  sont  bien  là  ces  actes  de  la  droite  de  Dieu 
dont  parle  saint  Augustin  :  actes  merveilleux,  et  qui 
en  présagent  d'autres  plus  grands  encore  ;  actes  accom- 
plis sur  la  terre ,  mais  délibérés  au  ciel  ;  actes  exécutés 
par  l'homme,  mais  inspirés  de  Dieu  :  Ores  gestas,  sed 
propheticè  gestas!  in  terra,  sed  cœlitus;  per  homines,  sed 
divinitus^f 

1  s.  August.  de  Civil.  Dei,  lib.  XVI,  cap.  xxxvir. 


CHAPITRE    IV 

LA    MÈRE     BARAT     SUPÉRIEURE    A    AMIENS 
1802-1804 


La  nouvelle  supérieure  aux  pieds  de  ses  filles.  —  Direction  du  P.  Variu  : 
«  courage  et  confiance.  »  —  Amitié  et  exemple  de  la  mère  Julie  Bil- 
liart.  —  Charité  et  autorité  de  M"><=  Barat.  —  Assistance  des  Pères  du 
collège  d'Amiens. —  Les  croix,  les  saintes  espérances. —  Missions  apos- 
toliques du  P.  Varin.  —  Les  postulantes  :  M™"  Catherine  de  Charbon- 
nel.  —  M""=  Barat  malade  envoyée  à  Paris;  acceptation  de  la  mort. 

—  Séparation  d'avec  les  Paccanaristes;  délivrance.  —  La  fondation 
d'Amiens  transférée  à  l'Oratoire.  —  Nouvelles  postulantes,  M™«  Hen- 
riette Ducis,  M'n«  Félicité  Desmarquest. —  Le  pensionnat,  les  élèves. 

—  Action  pastorale  de  M™'  Barat.  —  L'àme  humble  et  grande  deS' 
saints. 


Un  des  premiers  jours  qui  suivirent  sa  nomination, 
la  nouvelle  supérieure  réunit  sa  petite  communauté. 
Elle  lui  dit  sa  confusion,  ses  craintes,  son  dévouement, 
dans  un  langage  pénétré  d'un  sentiment  si  sincère 
d'abnégation  et  de  charité,  qu'il  y  eut  dans  l'assistance 
un  attendrissement  général.  Ce  qui  y  mit  le  comble,  ce 
fut  de  la  voir  ensuite  se  prosterner  aux  pieds  de  cha- 
cune de  ses  filles,  et  les  leur  baiser  avec  une  humilité 
dont  elles  étaient  stupéfaites.  Par  cet  abaissement,  elle 
faisait  assez  connaître  de  quelle  sorte  elle  entendait  la 


DIRECTION   DU   P.   VARIN  77 

supériorité ,  à  l'exemple  du  Maître  qui  avait  dit  à  ses 
apôtres  :  «  Que  celui  qui  est  le  plus  grand  parmi  vous 
se  fasse  le  plus  petit ,  et  que  celui  qui  est  le  premier 
devienne  comme  le  serviteur.  » 

Un  demi-siècle  et  plus  d'exercice  du  commandement 
ne  devait  pas  donner  un  seul  démenti  à  cet  engagement 
de  l'humble  supérieure. 

Le  Père  Varin  avait  repris  à  Paris  et  en  province  ses 
missions  apostoliques,  mais  sans  perdre  de  vue  l'œuvre 
qu'il  considérait  «  comme  la  plus  importante  de  ses 
entreprises  x.  —  «  Que  d'autres,  écrivait-il  à  la  supé- 
rieure, que  d'autres  disent,  s'ils  le  veulent  :  Je  suis  trop 
occupé,  je  n'ai  pas  le  temps  d'écrire.  Pour  moi,  je 
n'admets  pas  ces  raisons  par  rapport  à  vous  ;  parce  que 
je  regarde  comme  une  de  mes  plus  précieuses  occupa- 
tions de  vous  aider  à  porter  le  fardeau  qui  vous  est  im- 
posé *.  » 

Il  continua  donc  à  la  diriger  par  lettres,  —  lettres 
simples  et  sans  art,  écrites  dans  l'ardeur  et  comme 
dans  le  feu  du  saint  combat;  et,  pour  cette  cause  même, 
animées  d'un  souffle  incomparable  de  zèle  et  de  force 
d'âme.  Malheureusement,  on  n'a  conservé  aucune  des 
réponses  de  M"'®  Baràt  à  son  guide  spirituel,  de  sorte 
que  lui  seul  nous  reste  pour  éclairer  notre  marche  dans 
ces  commencements. 

La  première  chose  qne  nous  montre  la  suite  de  ces 
lettres  est  le  principe  surnaturel  de  sa  direction.  Deux 
mots  la  résumaient  :  courage  et  confiance  !  Telle  était 
sa  maxime.  Il  voulait  que  l'on  commençât  d'abord  par 
attendre  de  Dieu  l'inspiration  des  choses  utiles  à  sa 

1  Lyon,  10  novembre  1803. 


78  HISTOIRE    DE   MADAME   BARAT 

gloire,  et  les  marques  certaines  de  sa  volonté.  Mais, 
cela  fait,  assuré  que  le  Seigneur  est  avec  ceux  qui  tra- 
vaillent pour  Lui,  l'homme  de  foi  n'hésite  plus  :  cou- 
rage et  confiance  !  et  il  marche  en  avant.  Ainsi  se 
confier  en  Dieu,  ne  s'appuyer  que  sur  Lui,  mais  en 
allant  d'abord  jusqu'au  bout  de  ses  forces;  déployer 
toutes  les  énergies  humaines,  mais  en  les  subordon- 
nant à  la  toute-puissance  divine;  s'aider  soi-même,  cer- 
tain qu'alors  le  Ciel  nous  aidera  :  tel  était  pour  le  Père 
Varin  le  sens  pratique  de  ce  cri  qui  allait  être  le  mot 
d'ordre  de  toute  sa  conduite,  qui  va  retentir  d'un  bout 
à  l'autre  de  cette  histoire,  et  que  M"'""  Barat  pouvait 
déjà  lire  à  chaque  ligne  de  ses  lettres. 

«  Soyez  dans  la  main  de  Dieu,  ma  chère  sœur,  lui 
mandait-il  dès  le  21  janvier  1803,  soyez  dans  la  main  de 
Dieu,  et  alors  rien  ne  m'empêchera  de  vous  dire  :  Soyez 
fort  et  vaillant  :  Confortare  et  esto  robustus.  Il  faudrait 
rohusta,  direz-vous?  Mais  c'est  à  dessein  que  je  fais  ce 
solécisme,  car  je  ne  vous  veux  plus  au  féminin  ;  et  c'est 
pourquoi  j'ajoute  encore  avec  le  saint  Livre  :  «  Soyez 
«  homme  :  esto  virK'  » 

Dans  la  semaine  suivante,  il  lui  disait  de  même  : 
«  Continuez,  avancez,  vous  êtes  dans  le  véritable  che- 
min. Souvenez-vous  que  ce  n'est  pas  vous  qui  vous  êtes 
jetée  dans  la  voie  où  vous  êtes.  Si  donc,  ma  chère  sœur, 
c'est  Dieu  qui  vous  y  a  mise,  marchez  avec  confiance,  et 
que  rien  ne  soit  capable  de  vous  intimider  ».  » 

«  Le  Seigneur  demande  de  vous  une  confiance  plus 
qu'ordinaire,  lui  écrit-il  de  Paris,  deux  jours  après. 
Nous  n'avons  en   ce   monde  qu'une  seule  prélenlion , 

•   l'aris.  il  jaiivitr  1WI3. 
^  l'.iris,  2'.'  janvier  I8(i3. 


LA   MERE   JULIE   BILLIART  79 

celle  de  servir  Dieu  et  d'accomplir  en  tout  ses  saintes 
volontés.  Cette  disposition  de  tout  remettre  entre  ses 
mains  nous  vaut  son  amitié,  nous  assure  sa  protection 
et  nous  ouvre  une  source  intarissable  de  biens  ^  » 

En  même  temps  qu'il  soutenait  sa  fille  par  ces  con- 
seils, le  Père  Varin  avait  soin  de  la  mettre  en  présence 
des  plus  fortifiants  exemples.  Amiens  était  alors  une 
sorte  de  pépinière  de  saintes  œuvres  et  de  grandes 
âmes,  que  la  grâce  y  faisait  naître,  pour  de  là  les  trans- 
planter, et  couvrir  de  leur  ombrage  la  face  de  la  France. 
C'est  là  que  fleurissait,  entre  autres,  la  congrégation  des 
sœurs  de  Notre-Dame,  également  constituée  par  le  Père 
Varin ,  et  dont  la  supérieure  off"rait  à  M""'  Barat  un  mo- 
dèle de  zèle  et  de  force  chrétienne. 

Marie-Rose -Julie  Billiart,  —  la  bonne  Julie,  comme 
on  l'appelait  au  Sacré-Cœur,  —  avait  été  suscitée  pour 
être  le  catéchiste  des  délaissés  et  des  petits.  Dès  son 
enfance,  et  quand  elle  n'était  qu'une  pauvre  paysanne 
à  Cuvilly,  son  village  natal,  elle  évangélisait  les  mois- 
sonneurs avec  qui  elle  travaillait  dans  les  champs. 
Dans  sa  pénible  jeunesse,  elle  avait  catéchisé  de  même 
les  chaumières,  où  elle  allait  débiter  son  petit  fonds 
de  mercerie.  Comme  elle  avait  partagé  les  travaux  des 
apôtres,  elle  avait  eu  l'honneur  d'en  partager  les  per- 
sécutions. Traquée  comme  une  bête  fauve  pendant  la 
Terreur,  elle  avait  cependant,  toute  percluse  qu'elle 
était ,  trouvé  moyen  de  procurer  aux  proscrits  une  sé- 
curité qu'elle  avait  dédaignée  pour  elle-même.  Un 
prêtre  d'une  grande  foi  l'avait  soutenue  dans  ses 
luttes  :  c'était  le  vénérable  et  saint  M.  de  Lamarche, 

1  Paris,  31  janvier  1803. 


80  HISTOIRE   DE   MADAME  BARAT 

l'apôtre  de  la  contrée ,  que  nous  verrons  reparaître 
dans  cette  histoire.  Maintenant,  depuis  1800,  le  Père 
Varin  avait  appelé  Julie  à  l'instruction  de  la  jeunesse 
pauvre.  Pour  qu'elle  en  fût  capable  ,  infirme  comme 
elle  était,  il  fallait  un  miracle  :  Dieu  le  fit.  Un  jour, 
Julie  avait  été  guérie  presque  subitement  d'une  pa- 
ralysie de  plus  de*  vingt -cinq  années.  Ce  jour  était 
celui  de  la  fête  du  Sacré-Cœur.  Le  sacré  Cœur  de 
Jésus,  son  imitation,  son  culte,  était  le  grand  objet 
auquel  le  Père  Varin  avait  appliqué  la  congrégation 
des  sœurs  de  Notre-Dame;  le  sacré  Cœur  de  Marie 
était  le  patronnage  sous  lequel  il  avait  placé  leur  insti- 
tut et  leurs  vœux*. 

Aussi  l'orphelinat  de  la  rue  de  Noyon  et  l'institution 
delà  rue  Neuve  étaient-ils  unis,  dans  ces  Cœurs  sacrés, 
par  une  communauté  d'esprit  et  d'affections  que  resser- 
rait encore  la  correspondance  de  leur  commun  père.  Le 
Père  Varin  envoyait  souvent  M"""  Barat  auprès  de  cette 
âme  d'élite,  comme  à  l'école  de  la  patience  et  à  la  vivante 
démonstration  de  la  foi  récompensée  :  «  Dites  à  la  bonne 
Julie  que  je  pense  sans  cesse  à  elle,  car  j'aime  à  me 
rappeler  souvent  que  le  bon  Dieu  est  bon*.  »  —  «  Allez, 
je  vous  prie,  visiter  de  ma  pari  la  bonne  Julie  ;  dites-lui 
qu'elle  ait  confiance,  et  que  l'œuvre  à  laquelle  Notre- 
Seigneur  l'appelle  mérite  bien  qu'on  l'achète  par  quel- 
ques épreuves  ^  »  —  Et  dans  une  autre  lettre  :  «  Voyez 
la  bonne  Julie,  dites-lui  bien  que  je  ne  l'oublie  pas,  et 
que  Notre -Seigneur  l'oublie   encore    moins*.   »   Sans 

1  Voir  la  Vie  de  la  /<•  M.  Julie,  iii-12.  —  Paris,  Caslorman.  1S(>(). 

2  Belley,  5  aoiU  ISICI. 

3  Paris,  11  juin  iso:}. 

♦  Besançon,  27  juin  istll. 


CKGANISATION   D'AMIENS  81 

doute  le  fondateur  voulait  que  les  deux  sociétés  demeu- 
rassent distinctes;  leur  but  n'était  pas  le  même  :  mais  il 
les  animait  d'une  mutuelle  émulation  dans  l'amour  de 
Jésus-Christ;  et  la  mère  Julie  déclarait  que,  pour  sa 
part,  elle  était  très-redevable  à  la  conversation  de  «  la 
petite  mère  Barat». 

Mais  le  secours  le  plus  puissant  que  le  Père  Varin 
procura  à  ses  filles  fut  celui  do  ses  prêtres  du  collège 
d'Amiens.  Le  Père  Bruson,  qui  venait  de  rempla- 
cer le  Père  Jenesseaux  en  qualité  de  recteur,  avait 
la  haute  surveillance  de  l'établissement.  Le  Père 
de  Sambucy  était  chargé  des  sœurs  et  des  pension- 
naires. Le  cours  d'instruction  religieuse  était  fait  aux 
enfants  par  les  Pères  Charles  Leblanc,  Varlet  et  Sel- 
lier. Celui-ci,  déjà  remarquable  par  son  éloquence, 
n'était  pas  encore  prêtre.  C'était  un  converti,  mais  qui 
s'empressait  de  regagner  le  terrain  perdu,  en  avançant 
dans  la  sainteté  à  pas  de  géant.  Un  autre  Père  avait 
accepté  la  mission  de  former  les  maîtresses  aux  fonc- 
tions de  l'enseignement  par  des  conférences  spéciales. 
C'était  le  Père  Loriquet.  Il  exerçait  alors  les  fonctions 
de  préfet  et  de  professeur  de  sixième  dans  ce  collège 
d'Amiens  où  tant  de  générations  ont  appris  à  le  vénérer 
et  à  le  bénir.  Les  religieuses  du  Sacré-Cœur  eurent 
ainsi  les  prémices  de  ces  leçon§  d'histoire  qui,  publiées 
plus  tard,  ont  valu  à  leur  auteur  une  juste  réputation 
de  talent  et  de  goût. 

Sous  cette  sage  direction  les  études  s'organisèrent, 
les  règlements  se  constituèrent.  Les  maîtresses  travail- 
laient le  jour  et  la  nuit  :  le  Père  Varin  ne  cessait  de  les 
encourager.  «  Dites  à  vos  compagnes,  écrivait- il  à  la 
nouvelle  supérieure,  que  je  leur  crie  sans  cesse,  quoique 


82  HISTOIRE   DE   MADAME    BARAT 

de  bien  loin  :  Courage  et  confiance  !  Du  travail  et  de  la 
peine  en  ce  monde;  rélernité  tout  entière  sera  pour  le 
repos.  Au  reste,  je  sais  qu'elles  ne  s'épargnent  pas  dans 
le  travail,  et  qu'elles  s'y  portent  toutes  avec  ardeur.  » 

C'est  dans  ces  dispositions  que  la  supérieure  s'était 
mise  elle-même  à  son  nouveau  devoir,  avec  un  dévoue- 
ment qui  rendait  Jésus -Christ  vivant  dans  sa  servante. 
Bientôt  le  Père  Varin  put  la  féliciter  d'une  vigueur 
qui,  en  elle,  ne  procédait  évidemment  que  des  grâces 
d'état.  «  J'applaudis  de  bon  cœur,  lui  écrivait-il  en 
juillet  1803,  aux  opérations  que  vous  faites,  comme 
un  bon  chirurgien  qui,  pour  guérir  son  malade,  ne 
craint  pas  de  couper  quelque  membre.  Du  reste,  je  vois 
avec  un  sensible  plaisir  la  force  et  la  sainte  liberté  d'es- 
prit que  Dieu  vous  donne.  Continuez  d'en  user  sans 
crainte  d'entendre  dire  que  vous  êtes  allée  trop  loin  '.  » 
—  Et  quelque  temps  plus  tard  ;  «  Armez -vous  de  fer- 
meté, réprimez  les  unes,  encouragez  les  autres,  faites 
respecter  par  toutes  votre  autorité,  qui  est  celle  de  Jésus- 
Christ.  Soyez  sévère  sur  l'observation  de  la  règle ,  mais 
surtout  sur  le  maintien  de  la  charité  mutuelle.  » 

Donnant  elle-même  l'exemple  de  celte  charité,  la 
Mère  Supérieure  s'était  faite  toute  à  toutes.  Quelques- 
unes  de  ses  sœurs  étant  tombées  malades,  elle  se 
mulliplia  pour  les  soulager  et  les  suppléer;  il  fallut 
qu'un  ordre  formel  du  Père  Varin  lui  interdit  une 
surcharge  sous  laquelle  elle  succombait.  Malgré  ces 
travaux,  et  au  sein  de  souffrances  à  peu  pi  es  conli- 
nuelles ,  ses  sœurs  et  ses  enfants  la  trouvaient  tou- 
jours disposée  à  les  entendre  et  prête  à   les  servii-, 

1  Lyon,  20  juill.j(  1803. 


ACCROISSEMENTS   D'AMIENS  83 

Ainsi  se  conciliant  toutes  les  affections  comme  tous 
les  respects,  M'"«  Barat  eut  bientôt  établi  autour  d'elle 
ce  commandement  aimable  et  cette  soumission  facile 
que  le  Sacré-Cœur  regarde  comme  son  essence  même: 
«  La  famille  des  sages  et  l'assemblée  des  justes,  disent 
les  Livres  saints,  est  toute  obéissance  et  amour  ^  » 

Cette  famille  s'accrut.  Au  mois  de  juin.  M'""  Barat  y 
reçut  M"^  Adèle  Bardot,  une  de  ses  compatriotes,  pour 
laquelle  elle-même  s'était  portée  caution  auprès  du 
Père  Varin.  «  J'ai  trouvé  en  elle,  répondit  celui-ci,  les 
qualités  que  vous  m'avez  annoncées,  et  je  suis  sûre 
qu'elle  prendra  l'esprit  qu'elle  doit  avoir.  » 

Vers  cette  même  époque,  M"«  de  Gassini,  fille  du  cé- 
lèbre directeur  de  l'Observatoire,  esprit  vif,  mais  trop 
mobile,  entra  au  Sacré-Cœur,  où  elle  ne  resta  pas  tou- 
jours, mais  où  elle  revint  mourir. 

Les  plus  riches  recrues  furent  faites  dans  les  missions 
que  le  Père  Varin  prêchait  alors  dans  le  Midi,  avec  les 
Pères  Barat,  Roger,  Thomas,  Lambert  et  Enfantin.  Au 
mois  d'octobre,  le  fondateur  envoya  de  la  ville  de  Lyon 
à  la  maison  d'Amiens  M"«  Marie  du  Terrail,  de  laquelle 
il  disait  :  «  Vous  trouverez  en  elle  des  talents  pour  l'en- 
seignement et  les  dispositions  propres  à  votre  Insti- 
tut. *  »  Unique  rejeton  d'une  race  qui  était  celle  du 
chevalier  Bayard,  M"^  du  Terrail  avait  été  élevée  dans 
la  célèbre  maison  des  dames  de  Saint-Cyr,  et  elle  venait, 
âgée  de  trente-deux  ans,  consacrer  au  Sacré-Cœur  une 
vie  vouée  jusqu'alors  à  toutes  les  bonnes  œuvres. 


t  Filii  sapientise,  ecclesia  justorum  et   natio   illorum ,  obedientia  et 
dilectio.  (Eccli.,  m.) 
2  Lyon ,  23  octobre  1803. 


84  HISTOIHE   DE   MADAME   BARAT 

Quelques  semaines  après,  les  lettres  du  missionnaire 
annonçaient  l'arrivée  d'une  autre  postulante  :  «  Elle  est 
trop  timide,  mandait-il  à  la  supérieure;  vous  réformerez 
ce  qu'elle  a  d'excessif  en  ce  genre.  J'espère  d'ailleurs 
que  vous  en  serez  contente.  »  Dans  une  lettre  suivante, 
il  ajoutait  ces  mots  :  «  Que  vous  dirai-je  de  celle-ci,  si- 
non que,  pour  l'humilité  et  la  docilité,  c'est  un  enfant'.  » 
Là  se  bornait  l'éloge  :  évidemment  l'humilité  qu'il  signa- 
lait en  elle  avait  dérobé  à  ses  propres  yeux  la  valeur 
de  sa  conquête. 

Cette  femme  douce  et  humble  était  M"''  Catherine  de 
Charbonnel  de  Jussac,  alors  âgée  de  vingt-neuf  ans. 
Enfant  de  la  vieille  et  forte  noblesse  du  Vélay,  héri- 
tière de  l'instruction  solide  et  de  l'austère  religion  de  son 
aïeule  maternelle ,  elle  portait  dans  son  nom  des  tra- 
ditions d'héroïsme ,  et  dans  ses  destinées  le  sceau  des 
fécondes  douleurs.  Pendant  que  son  grand -père,  âgé 
de  quatre-vingt-neuf  ans,  expirait  dans  les  cachots  de 
la  Révolution,  elle  apprenait  que  son  père,  colonel  gé- 
néral d'artillerie  au  service  du  roi,  s'était  fait  tuer  sur 
ses  pièces  plutôt  que  de  se  rendre  à  l'ennemi.  «  Nous 
accordons  la  vie  à  ceux  qui  nous  la  demandent,  avait- 
il  répondu;  mais  pour  nous,  nous  ne  la  demandons 
jamais!  »  Après  la  mort  de  son  père.  Tunique  appui 
de  Catherine  avait  été  son  frère,  soldat  de  la  même 
cause,  qu'elle  avait  trouvé  moyen  de  sauver  et  de 
cacher  à  Lyon.  Mais  à  peine  venait-elle  de  le  guérir 
de  ses  blessures ,  qu'il  fut  enlevé  à  sa  vigilance  crain- 
tive, et  bientôt  fusillé,  presque  sous  ses  yeux.  Éloi- 
gnée de  sa  mère,  dont  elle  avait  vainement  domand»'- 

I  Lyon,  '.  .1  10  novembre  1803. 


MADAME   CATHERINE   DE   CHARBONNEL  85 

à  partager  le  cachot,  demeurée  seule,  sans  pain, 
sans  parents,  sans  asile,  chargée  de  ses  deux  sœurs, 
Catherine  travaillait  pour  elles  et  avec  elles  le  jour  et 
la  nuit.  Le  conseil  municipal  de  sa  ville  de  Monistrol 
lui  avait  offert  des  secours,  elle  avait  refusé.  Tant  de 
malheurs  et  de  verlus  avaient  fait  d'elle  un  objet  de 
respect  et  d'admiration.  Sa  foi,  une  foi  ardente,  éclai- 
rée, invariable,  inspirait  son  courage.  On  l'avait  vue, 
pendant  les  mauvais  jours  de  la  Terreur,  se  mettre  au 
service  de  l'Église  et  de  ses  ministres  proscrits,  confec- 
tionnant en  secret  les  ornements  des  prêtres,  portant 
les  vases  de  l'autel  de  village  en  village,  s'exposant 
au  péril  ou  plutôt  à  la  fortune  d'être  prise  et  de  mou- 
rir :  «  Nous  ne  pensions  alors  qu'à  la  joie  du  mar- 
tyre, »  racontait-elle  plus  tard. 

Depuis  longtemps  son  cœur  s'était  donné  à  Jésus- 
Christ  par  le  vœu  de  virginité.  Maintenant  l'heure  était 
venue  d'achever  son  sacrifice.  Elle  voulait  être  reli- 
gieuse, et  elle  avait  fait  choix  du  couvent  des  Clarisses 
de  la  ville  du  Puy  ,  lorsque  la  Providence  la  mit  sur  le 
chemin  des  missions  du  Père  Lambert.  Le  Père  lui 
parla  de  la  société  du  Sacré-Cœur.  Elle  eut  bientôt 
compris  que  Dieu  l'y  appelait  ;  et  c'est  alors  qu'elle 
vint,  montée  sur  un  cheval  d'assez  chétive  apparence , 
trouver  le  Père  Varin  pour  lui  demander  d'entrer  dans 
cette  communauté.  —  «  Mais ,  lui  objecta  le  Père,  vous 
allez  trouver  là  une  supérieure  très-jeune,  plus  jeune 
que  vous?  —  Tant  mieux,  mon  obéissance  n'en  aura 
que  plus  de  mérite,  »  répondit  la  jeune  fille.  Aussitôt 
elle  se  mit  en  route  pour  un  voyage  de  cent  lieues, 
et  dans  la  fin  de  novembre  elle  était  à  Amiens  '. 

1  Voir  Notice  de  la  mère  de  Charbonnel. 


86  HISTOIRE  DE   MADAME  BARAT 

Les  qualités  supérieures  d'intelligence  et  d'âme  de 
M"®  de  Charbonnel  manquaient  d'éclat.  Une  grande 
simplicité,  une  limidilé  extrême,  une  sorte  d'embarras 
fut  tout  ce  qui  parut  d'abord  dans  la  nouvelle  postu- 
lante. «  A  son  arrivée  chez  nous,  racontait  M°*  Barat, 
elle  s'était  bien  gardée  de  nous  parler  ni  de  sa  famille , 
ni  de  l'instruction  complète  qu'elle  avait  reçue  de  son 
aïeule ,  la  femme  la  plus  remarquable  de  son  départe- 
ment. Je  ne  voyais  donc  en  elle  qu'une  parfaite  reli- 
gieuse ,  très-rangée ,  Irès-laborieuse ,  faisant  une  che- 
mise par  jour  ;  mais  je  ne  la  croyais  propre  qu'aux  plus 
humbles  emplois.  Un  jour  que  je  m'occupais  d'organiser 
les  études,  je  proposai  à  M"*  Cécile  de  Cassini  de  se 
charger  d'une  classe.  Elle  se  récria.  «  Moi  !  dit-elle , 
tout  au  plus  pourrais-je  donner  quelques  leçons  d'as- 
tronomie ou  de  géographie  :  c'est  l'élément  dans  lequel 
j'ai  été  élevée,  et  je  n'ai  de  goût  que  pour  cela.  »  Elle 
s'excusa  en  outre, —  et  non  sans  quelque  raison,  —  sur 
l'impatience  naturelle  de  son  caractère,  qui  «  lui  ferait 
jeter  les  enfants  par  la  fenêtre*».  Puis  se  ravisant  : 
«  Eh  quoi  !  vous  cherchez  une  maîtresse  de  [classe  ? 
vous  avez  celle  qu'il  vous  faut,  et  vous  ne  la  connaissez 
pas.  »  Elle  me  nomma  alors  M"*^  de  Charbonnel.  Dans 
une  promenade  commune  sur  le  boulevard  de  la  ville, 
Cécile  de  Cassini  lui  avait  arraché  le  secret  de  son 
histoire  et  de  son  éducation.  Je  l'examinai  moi-même, 
je  fus  charmée  de  son  jugement,  de  sa  délicatesse, 
de  son  érudition,  non  moins  que  de  sa  vertu.  Je  la 
chargeai  d'abord  des  plus  petites  enfants  :  elle  les  com- 
mença si  bien  qu'elles  furent ,  dans  toutes  leurs  éludes, 
des  élèves  distinguées.  Successivement  la  maîtresse 
monta  de   cette  dernière  classe  à  toutes  les  autres , 


LES  PREMIÈRES  ÉPREUVES  87 

jusqu'à  la  classe  supérieure  :  j'avais  reconnu  en  elle 
la  tête  la  mieux  organisée  de  la  maison  *.  » 

Ce  mérite  se  manifesta  chaque  jour  davantage. 
M™*  de  Charbonnel  devint  une  des  colonnes  de  la  so- 
ciété; et  elle  fut,  quarante  ans,  pour  M™*  Barat,  la 
fidèle  compagne  des  bons  et  des  mauvais  jours. 

Cependant  Dieu  n'accordait  ces  premiers  accroisse- 
ments à  la  société  qu'en  les  lui  faisant  payer  par  de 
grandes  souffrances.  A  peine  M™^  Barat  était -elle  su- 
périeure depuis  quelques  mois,  qu'une  série  d'épreuves 
lui  montra  par  quelles  voies  le  Seigneur  avait  dessein 
de  la  conduire. 

Vers  le  mois  de  juin,  elle-même  accablée  de  tra- 
vaux, tomba  dans  un  état  de  langueur  et  d'épuise- 
ment qui  commença  à  inspirer  de  vives  alarmes.  Au 
mois  de  septembre,  une  religieuse,  M""*  Capy,  ayant 
été  atteinte  accidentellement  de  maladie  mentale ,  ce 
fut,  dans  toute  la  ville,  le  prétexte  d'un  déchaînement 
contre  la  petite  maison.  Le  Gouvernement  lui-même  ne 
dissimulait  pas  ses  sentiments  hostiles  envers  une 
Société  suspecte  de  partager  toutes  les  opinions  de  ses 
tondateurs,  les  Pères  de  la  foi.  C'est  parmi  ces  en- 
traves que  se  traîna  péniblement  l'année  1803. 

;  Le  Père  Varin  profitait  de  toutes  ces  crconstances 
pour  apprendre  à  sa  fille  à  entrer  résolument  dans  ce 
rôle  de  victime ,  qui  est  inséparable  du  ministère  des 
âmes.  La  grande  vérité  dont  il  voulait  la  convaincre, 
elle  et  sa  Société,  c'est  que  Dieu  crée  tout  de  rien; 
et  que  l'humble    reconnaissance  que  l'homme  fait  de 

1  M»«  Barat,  Récréation  à  Conjlans,  21  novembre  M^l . 


88  HISTOIRE   DR   MADAME   BARAT 

son    néant,   est  la  première   condition  pour   devenir 
Tinstrument  de  ce  Dieu  Créateur. 

Il  lui  écrivait  donc  :  «  Ma  sœur ,  ce  mot  de  Jésus 
sur  Lazare  son  ami ,  me  revient  souvent  lorsque  je 
pense  à  vous  :  Infirmitas  hœc  non  est  ad  mortem,  sed 
pro  gloria  Dei ,  ut  glorifîceiur  Filius  Dei  per  eam\ 
Glorifiez  par  votre  petitesse  et  votre  infirmité  Jésus- 
Christ  votre  maître,  et  vous  le  glorifierez  si  à  votre 
petitesse  se  trouvent  joints  un  grand  courage  et  une 
ferme  confiance  -.  » 

Il  ajoutait  :  «  Jésus-Christ  en  fondant  son  Eglise  l'a 
soumise  à  toutes  sortes  de  contradictions.  Sachant  par 
quelles  épreuves  le  Maître  et  ses  disciples  ont  passé , 
vos  compagnes  oseraient- elles  se  plaindre  si  l'œuvre 
du  Seigneur  les  exerce  par  la  patience^?  » 

Il  lui  faisait  entrevoir  les  bénédictions  promises  à 
la  soufi'rance  :  «  Le  doigt  de  Dieu  est  marqué  sur  votre 
maison  par  une  longue  suite  d'épreuves  et  de  croix. 
Donc  il  sera  marqué  bientôt  par  des  faveurs  qui  la 
feront  prospérer.  Aujourd'hui  je  vous  répète  donc  :  Plus 
que  jamais  confiance  !  vous  apprendrez  bientôt  par  ex- 
périence à  connaître  le  Seigneur  '  !  » 

Enfin  il  lui  faisait  voir  son  Jésus  la  précédant  sur 
celte  voie  de  douleurs  :  «  Oubliez -vous  ,  ma  sœur, 
que  Notre  -  Seigneur  est  tombé  sous  sa  croix ,  sans 
se  plaindre  une  seule  fois  qu'elle  était  trop  pesante? 
Jésus-Christ  est  tombé,   Il  s'est  relevé,  mais  sans  se 

1  Celle  malarlie  ne  conduira  pas  ;\  la  mort  ;  mais  Dieu  Pcnvoio  pour  on 
tirer  sa  ploire,  cl  par  elle  gloriPuM'  son  Fils.  (S.  Jean,  xi .  ''i.) 

2  Paris,  15  juin  isQ:],  el  Lyon,  2'.  juillol  180:1. 
a  Belley,  10  juillet  1803. 

4  Lyon,  20oclol.re  1803. 


SA   MALADIE  A   PAHIS  89 

séparer  de  cette  croix.  Il  est  arrivé  au  terme ,  Il  est 
heureux,  et  regni  ejus  non  eris  /^H^s/ Jésus-Christ  est- 
votre  roi ,  votre  époux  ,  votre  modèle  :  vous  êtes  mieux 
traitée  que  Lui.  Car  Lui,  quand  II  tomba,  II  ne  fut 
relevé  que  par  les  coups  et  les  huées  insultantes  de 
ses  ennemis.  Il  ne  fut  aidé  à  porter  sa  croix  que  par  un 
étranger.  Et  vous ,  quand  vous  tombez ,  ce  sont  les 
saints,  les  anges,  c'est  Marie  la  reine  du  ciel,  c'est 
Jésus  votre  époux  qui  accourent  pour  vous  recevoir  : 
plaignez-nous  maintenant  ^  !  » 

L'année  1804  vit-  s'aggraver  tellement  l'état  de  souf- 
france delNP"  Barat,  qu'on  l'envoya  à  Paris  pour  s'y  faire 
soigner.  On  avait  reconnu  qu'elle  était  secrètement  en 
proie  à  un  cancer  qui  dévorait  sa  vie;  on  la  disait  aussi 
atteinte  d'une  phthisie  qui  la  consumait.  Elle-même  crut 
toucher  à  sa  dernière  heure,  comme  témoignent  quel- 
ques fragments  de  ses  lettres  d'alors.  Elle  se  résigna. 
«  Pauvre  corps,  écrivait-elle,  que  sera-t-ii  bientôt?  Que 
l'on  en  fasse  ce  que  l'on  voudra  :  cela  ne  m'inquiète 
guère...  Seulement  il  faut  que  je  profite  bien  du  temps 
qui  me  reste.  » 

Elle  était  douce  ,  joyeuse  ,  au  sein  de  ses  souf- 
frances :  «  Je  souffre,  mais  le  mot  :  Dieu  le  veut,  fait 
tout  évanouir.  Ma  gaieté  reparaît  :  ainsi  prenons  pa- 
tience. Encore  quelques  minutes,  et  nous  ne  souffrirons 
plus  :  cela  vaut-il  la  peine  de  se  tant  ménager?  »  Et 
comme  on  alléguait  qu'elle  devait  se  conserver  pour  sa 
Société:  «  Que  sommes-nous,  répondait-elle,  pour 
penser  que  Dieu  ait  besoin  de  nos  personnes?  Ne 
peut-il  pas  des  pierres  mêmes   susciter   des  enfants 

1  Lyon,  4  novembre  1803. 


90  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

d'Abraham  ?  Je  vous  assure  que  cette  réflexion  me 
console  bien  de  ma  mort^  » 

Elle  passa  le  mois  de  mars  et  d'avril  1804  chez  les 
sœurs  de  la  Charité,  dont  les  soins  intelligents  la  remi- 
rent un  peu.  Pendant  sa  convalescence,  elle  fut  reçue 
dans  la  maison  de  M"""  Bergeron,  personne  riche  et 
charitable,  qui  s'ingéniait  à  lui  procurer  toutes  sortes 
de  distractions.  C'était  ce  que  redoutait  le  plus  cette  âme 
tout  intérieure.  Elle  s'en  explique  ainsi  dans  une  de  ses 
lettres  :  «  Je  m'ennuie  complètement  lorsque  je  ne  suis 
pas  dans  ma  chambre.  C'est  à  tel  point  que  je  suis  comme 
ivre  par  moments,  ne  sachant  ni  ce  que  je  fais,  ni  ce 
que  je  dis.  Heureusement  j'ai  Notre -Seigneur!  Il  ne 
faut  rien  moins  que  lui  pour  faire  bonne  contenance  ici 
devant  tout  le  monde.  Car  la  chère  dame  qui  me  reçoit 
a  toujours  la  fureur  que  je  voie  sa  famille.  Or  il  semble 
qu'elle  soit  aussi  nombreuse  que  celle  de  Jacob  :  je  n'en 
verrai  jamais  la  fin.  » 

Cependant  M""®  Bergeron  venait  de  faire  l'acquisition 
de  l'Abbaye-aux-Bois  ;  et  il  était  question  d'y  mettre  le 
Sacré-Cœur.  Dans  cette  vue,  les  sœurs  d'Amiens  pres- 
saient M'"®  Barat  de  poser  avantageusement  sa  Société 
en  se  montrant  dans  le  monde.  Elle  ne  fit  qu'en  rire  : 
«  Qu'irais-je  faire  dans  les  beaux  cercles  ?  répondit- 
elle  humblement  et  spirituellement.  Il  est  vrai  qu'en 
voyant  une  supérieure  ainsi  faite,  peut-être  quelques 
personnes  en  prendraient  occasion  de  rendre  gloire  à 
Dieu,  qui  se  sert  de  n'importe  quoi.  Mais  les  autres 
en  riraient;  et  saint  Ignace  défend,  pour  l'honneur 
de  la  Société,  (jue  l'on  se  fasse  tourner  en  dérision.  » 

1   Lettre  (i  M"'  Deshmjo  .  \<.  b  du  recufil. 


LE  SACRÉ   COEUR   SE   SÉPARE  DES  DILETTE  91 

L'Abbaye-aux-Bois  échappa  au  Sacré-Cœur  :  «  Dieu  sait 
mieux  que  nous  ce  qui  nous  convient,  dit  la  supérieure. 
Aussi,  quelle  qu'eût  été  ma  satisfaction  de  voir  cette 
fondation  se  faire  dans  la  capitale,  je  me  trouve  tran- 
quille ^  » 

Au  mois  de  mai,  elle  était  de  retour  à  Amiens.  Mais 
là  l'attendait  une  nouvelle  secousse.  Depuis  un  voyage 
à  Rome  en  1802,  le  Père  Varin  avait  conçu  de  graves 
soupçons  touchant  la  pureté  des  vues  du  Père  Pacca- 
nari.  Un  religieux  éminent,  le  Père  Rosaven,  acheva 
de  l'éclairer.  La  rupture  se  consomma  le  4  juin  1804. 
Elle  entraîna  comme?  conséquence  la  séparation  des 
filles  du  Sacré-Cœur  d'avec  les  dilette  de  Rome.  Ce 
fut,  en  somme,  une  délivrance;  et  l'institut,  désormais 
soumis  uniquement  à  la  direction  de  son  fondateur, 
se  trouva  replacé  sur  le  courant  primitif  dont  la  source 
remontait  jusqu'au  Cœur  de  Dieu  même.  Mais  au  pre- 
mier instant  M""*  Barat  ne  vit  dans  cette  séparation 
qu'une  charge  plus  lourde  pour  elle  :  la  société  re- 
tombait désormais  sur  ses  faibles  épaules,  qui  ployaient 
sous  le  poids. 

Il  est  vrai  qu'à  cette  époque  la  maison  de  Rome  venait 
de  lui  rendre  M"*"  Octavie  Bailly,  sur  laquelle  elle  fondait 
de  solides  espérances.  Elle  lui  donna  la  charge  de  maî- 
tresse des  novices;  mais  bientôt,  obéissant  à  son  pre- 
mier attrait,  cette  amie  la  quitta  pour  entrer  au  Carmel. 
Ce  fut  pour  la  supérieure  un  vide  considérable  et  une 
grande  tristesse. 

Enfin  une  autre  cause  de  souci  et  d'inquiétude  était 
l'incommodité  de  la  maison  de  la  Rue  -  Neuve,  entas- 

1  Lettre  à  M""  Deshayes,  ibid. 


92  HISTOIRK   DE   MADAMK    llAHAT 

sèment  de  bâtiments  disparates  et  isolés  qui  rendait 
très-difficile  la  vigilance  des  maîtresses,  et  metlait  leur 
conscience  à  la  torture.  «  Que  di  rai-je  de  votre  position 
et  de  celle  de  votre  famille  dans  une  pareille  maison? 
écrivait  le  Père  Varin  dès  Tannée  précédente.  Il  y  a 
en  cela  quelque  chose  de  si  extraordinaire  que  certai- 
nement le  bon  Dieu  a  ses  desseins.  Laissons-lui  le  temps 
de  les  manifester.  » 

En  voyant  tous  ces  maux  fondre  presque  à  la  fois  sur  un 
établissement  à  peine  commencé,  la  supérieure  fit  alors 
ce  que  fait  une  mère  en  présence  du  berceau  menacé 
de  son  enfant  :  elle  le  voua  à  la  sainte  Vierge.  Voici 
comment  elle-même  racontait  ce  grand  acte  :  «  Dans 
l'extrémité  où.  nous  nous  trouvions,  je  ne  vis  plus  d'autre 
protection  que  celle  de  la  Vierge  Marie.  Comme  nous 
étions  proches  de  la  fête  de  l'Assomption  ,  j'engageai 
nos  sœurs  à  faire  une  neuvaine ,  pendant  laquelle  nous 
passâmes  en  prières  tout  le  temps  que  nous  ne  don- 
nions pas  à  nos  chères  enfants.  Le  jour  de  la  fête  , 
nous  fîmes  à  Marie  la  consécration  de  notre  société, 
avec  promesse  que  cette  neuvaine  et  cette  consécra- 
tion y  seraient  renouvelées  chaque  année  ,  à  pareil 
joui",  tant  (ju'existerait  cette  petite  société.  » 

M""^  Barat  ajoutait  :  «  La  sainte  Vierge  nous  exauça 
en  nous  accordant  des  secours  que  nous  n'avions  pu  ni 
prévoir  ni  espérer.  »  Le  Sacré-Cœur  n'attendait  que  ce 
coup  de  vent  du  ciel  pour  se  dégager  des  écucils  et  re- 
prendre sa  marche. 

On  put  acquérir  alors  la  maison  de  rOratoire,  oc- 
cupée jusqu'ici  par  le  collège  des  jé»uilos,  et  anciennc- 
ui-enl  bâtie  j)ar  la  congrégation  du  cardinal  dt»  HéruUc. 
Le  corps  principal  était  uge  construction  du   stylo   le 


ÉTABLISSEMENT  A   L'ORATOIHE  93 

plus  sévère  du  dix- septième  siècle.  Des  annexes  et  des 
bâtiments  de  service  construits  légèrement  Inageaient 
la  rue  de  l'Oratoire  jusqu'à  celle  des  Augustins.  Là 
s'ouvrait  la  chapelle.  Elle  était  grande,  simple,  d'un 
effet  très-religieux,  avec  une  façade  d'architecture 
grecque,  un  plancher  en  bois,  à  cintre  surbaissé,  un 
chœur  orné  de  belles  stalles  et  de  boiseries  sculptées 
représentant  les  scènes  principales  de  l'Evangile.  La 
tribune  était  portée  par  de  grands  anges  en  bois,  for- 
mant cariatides.  Un  jardin  entrecoupé  de  pelouses  et 
d'allées  s'ouvrait  aux  élèves  pour  les  récréations.  Tout 
près  de  là ,  dominant  l'enclos  et  la  maison  ,  la  cathé- 
drale projetait  à  des  hauteurs  célestes  son  admirable 
abside.  C'était  là,  près  du  sanctuaire,  «  à  l'ombre  du 
Bien- aimé,  »  comme  dit  le  Cantique,  que  devait  s'as- 
seoir définitivement  la  fondation  d'xlmiens,  que  le  Sacré- 
Cœur  appellée  encore  le  Berceau. 

Les  réparations  étant  faites,  on  en  prit  posses- 
sion en  la  fête  et  sous  les  auspices  de  saint  Michel,  le 
29  septembre  1804.  L'archange  vainqueur  de  Satan  et 
protecteur  de  la  France  devint,  à  partir  de  ce  jour, 
un  des  principaux  patrons  d'une  Société  vouée,  comme 
lui,  à  la  double  mission  d'adorer  Dieu  et  de  combattre 
pour  sa  défense. 

En  même  temps,  la  Société  continuait  à  faire  de  pré- 
cieuses recrues.  Au  nombre  des  douze  sœurs  qui  ce 
jour- là  s'installèrent  à  la  maison  de  l'Oratoire',  se 


1  Ces  douze  religieuses  étaient  :  Madeleine- Sophie  Barat ,  Geneviève 
Deshayes,  Henriette  Grosier,  Rosalie-Marguerite  Debrosse,  Marie  du 
Terrail,  Catherine-Emilie  de  Charbonnel,  Adèle  Bardot,  Félicité  Des- 
marquest,  Henriette  Ducis,  Thérèse  Duchàtel.  [Extrait  du  Catalogue 
général.)  Il  faut  y  joindre  M™''^  Baudemont  et  Copina. 


94  HISTOIRE   DE   MADAME   DARAT 

trouvaient  deux  postulantes  qui,  depuis  quelques  jours 
à  peine,  étaient  venues  frapper  à  la  porte  du  Sacré- 
Cœur,  où  elles  devaient  laisser  une  précieuse  mémoire. 
L'une  arrivait  de  Versailles  :  c'était  M"®  Henriette 
Ducis,  nièce  du  poëte  de  ce  nom.  Pendant  la  Révolution 
on  l'avait  vue  tout  braver  pour  chercher  Notre-Sei- 
gneur  dans  les  retraites  secrètes  où  il  était  alors  forcé 
de  se  cacher.  Là,  son  plus  grand  bonheur  était  de  servir 
elle-même  la  messe  aux  prêtres  proscrits.  Nature  gaje 
et  gracieuse  ,  d'une  vivacité  qui  ressemblait  à  une  pétu- 
lance d'enfant,  on  la  nommait  l'oiseau.  Plus  riche  de  son 
fonds  que  de  ses  éludes,  elle  devait  la  facilité  de  sa  pa- 
role et  de  sa  plume  au  cercle  choisi  qui  entourait  son 
oncle,  et  dans  lequel  Henriette  avait  passé  sa  jeunesse. 
Elle  plaisait  dans  le  monde.  Aussi  la  stupéfaction  fut- 
elle  grande  quand  on  la  vit  aller  cacher  au  Sacré-Cœur 
ces  trésors  auxquels  sa  foi  préférait  l'honneur  d'être 
pauvre,  petite,  immolée  pour  Jésus-Christ.  «  Cette  de- 
moiselle va  se  marier,  »  disait,  en  la  voyant  si  joyeuse 
et  si  empressée,  le  postillon  de  la  diligence  qui  la  con- 
duisait au  couvent.  Impatiente,  en  effet,  de  ses  noces 
célestes,  Henriette  refusa  de  rien  voir  à  Amiens,  même 
la  cathédrale,  et  elle  courut  aussitôt  se  jeter  aux  genoux 
de  la  mère  Barat.  Elle  avait  alors  trente  ans.  Elle  s'ar- 
rachait des  bras  d'une  famille  profondément  chrétieniije 
dentelle  était  le  charme.  Elle  laissait  sa  mère  en  deuil, 
sa  tante  inconsolable,  sa  sœur  et  ses  frères  en  pleurs. 
Seul  son  père  avait  dit  en  levant  les  yeux  au  ciel  :  «  Je 
vous  bénis,  mon  Dieu,  de  m'avoir  donné  une  enfant  qui 
vous   soit  consacrée'.   »   Le  vieux  poêle,   Ducis,  qui 

'   Lettre  autogr.  de  M.  A  m.  Ducis,  son  neceu. 


MADAME   FÉLICITÉ   DESMARQUEST  95 

aimait  beaucoup  cette  nièce,  recevait  par  elle  l'exemple 
de  ce  mépris  du  monde  et  de  ce  refuge  en  Dieu  qui  de- 
vait lui  inspirer  plus  tard  ses  plus  belles  strophes  '.  » 

La  seconde  postulante  portait  en  elle  seule  son  illus- 
tration. Félicité  Desmarquest,  la  onzième  des  seize  en- 
fants d'un  cultivateur  aisé  du  village  de  Guillaucourt , 
dans  la  Picardie,  trouvait,  pour  toute  gloire,  dans 
l'héritage  de  ses  pères,  cette  indestructible  tradition  de 
christianisme  qu'il  n'était  pas  rare  alors  de  rencontrer 
à  la  charrue.  Lorsque,  le  19  septembre  1804,  elle  vint 
humblement  solliciter  une  place  au  Sacré-Cœur,  elle 
achevait  à  peine  sa  vingt- quatrième  année.  Mais  la  Ré- 
volution qu'elle  venait  de  traverser,  les  prisons  où  tout 
enfant  elle  était  descendue  comme  un  ange  consolateur, 
l'exemple  des  prêtres  fidèles  que  son  père  avait  abri- 
tés, et  qu'elle-même  avait  couverts  de  sa  courageuse 
discrétion,  le  spectacle  des  angoisses  de  l'Eglise  de 
France  et  des  sacrés  mystères  célébrés  furtivement 
dans  les  granges  elles  caves  :  tout  ce  contraste  de  pros- 
criptions et  de  charité,  d'impiété  et  de  foi,  avait  mûri 
son  esprit,  trempé  son  caractère,  et  suscité  en  elle  une 
forte  vocation  de  vierge,  de  pénitente  et  d'apôtre.  C'est 
ce  qui  faisait  dire  à  un  religieux  Prémontré,  lui-même 

i  Celles-ci,  par  exemple  ,  écrites  en  1814  : 

Heureuse  solitude,  Et  les  rois  qui  s'assemblent, 

Seule  béatitude.  Et  leurs  sceptres  qui  tremblent, 

Que  votre  charme  est  doux  1  Que  les  joncs  du  désert? 

De  tous  les  biens  du  monde 

Dans  une  paix  profonde  Mon  Dieu  !  ta  croix  que  j'aime, 

Je  ne  veux  plus  que  vous.  En  mourant  à  moi-même, 

Me  fait  vivre  pour  toi; 

Qu'un  vaste  empire  tombe,  Ta  force  est  ma  puissance, 

Qu'est-ce  au  loin  pour  ma  tombe  Ta  grâce  ma  défense. 

Qu'un  vain  bruit  qui  se  perd;  Ta  volonté  ma  loi. 


96  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

deux  fois  revenu  du  pied  de  l'échafaud  :  «  Si  Dieu 
daigne  rétablir  les  ordres  monastiques  en  France,  que 
de  services  une  telle  âme  rendra  à  la  religion!  » 

L'ordre  qui,  à  cette  époque,  avait  les  prédilections 
de  M"''  Desmarquest  était  le  Carmel.  Mais  il  y  a  des 
heures  où  l'amour  de  Jésus -Christ  doit  se  faire  mili- 
tant. Un  vénérable  prêtre,  confident  de  sa  conscience, 
étant  sur  son  lit  de  mort,  lui  assigna  le  poste  où  Dieu 
la  voulait  :  «  Je  crois  que  je  vais  mourir,  et  comme  je 
n'espère  plus  revoir  M""  Desmarquest,  dites-lui  de  ma 
part  que  Dieu  ne  la  veut  point  au  Carmel,  mais  au 
Sacré-Cœur!  »  Cette  parole  prononcée  aux  portes  de 
l'éternité  parut  à  Félicité  un  ordre  du  ciel.  Elle  obéit 
à  cette  voix,  et  la  Société  '  reçut  celle  qui  allait  devenir 
une  de  ses  plus  saintes  filles. 

A  mesure  que  nous  verrons  surgir  ces  vocations  éclai- 
rées d'une  si  merveilleuse  lumière,  nous  y  remarque- 
rons d'abord  un  trait  commun.  Ces  premières  Mères 
du  Sacré-Cœur  ont  presque  toutes  passé  par  le  creuset 
de  l'épreuve  révolutionnaire  :  «  Voici  que  ceux-ci  vien- 
nent de  la  grande  tribulation,  dit  l'Apocalypse.  Ils  se 
tiennent  debout  en  présence  de  l'Agneau,  et  la  palme 
des  victorieux  est  dans  leurs  mains  ^  » 

Mais  au  sein  de  cette  unité  première  de  destinées,  il 
ne  sera  pas  difficile  de  distinguer  dans  les  ^mes  deux 
attraits  différents.  Les  unes,  précédemment  vouées  aux 
œuvres  extérieures,  et  touchées  des  besoins  de  ce  monde 
qu'elles  ont  connu,  cherchent  dans  la  vie  religieuse  sur- 
tout l'apostolat.  Ce  que  celles-ci  ont  vu  dans  le  Cœur  de 
Jésus-Ctirist,  ce  sont  principalement  les  flammes  qui  en 

1  Notice  sur.  la  mère  DesinariiAcut.  LeUros  annuelli;s,  187(t. 

2  Apocal.,  cap.  vu. 


MADAME   FÉLICITÉ   DESMARQUEST  97 

sortent  pour  réchauffer  le  monde.  Les  autres,  précé- 
demment inclinées  vers  le  Carmel,  vers  les  Clarisses 
et  la  Trappe  même ,  sont  plus  émues  des  outrages  faits 
au  Cœur  de  Jésus -Christ;  c'est  sa  blessure  qu'elles 
regardent,  et  elles  veulent  y  cacher  une  vie  de  répara- 
tion, de  contemplation  et  d'amour.  L'institut  du  Sacré- 
Cœur  repondra  à  ce  double  attrait  de  la  gloire  de  Dieu 
et  du  service  des  âmes  :  «  C'est  une  lampe  qui  brûle  et 
qui  éclaire,  »  a  dit  Jésus-Christ  en  parlant  de  son  Pré- 
curseur. Brûler  et  éclairer,  se  consumer  dans  l'amour, 
se  répandre  dans  le  zèle  :  tel  est  le  double  but  qui,  dans 
la  Société  dont  nous  écrivons  l'histoire ,  ira  se  dessinant 
chaque  jour  davantage. 

M"^  Desmarquest  apportait  l'un  et  l'autre  de  ces  élé- 
ments. «  C'était,  dit  une  de  ses  filles,  la  représentation 
du  recueillement  et  de  l'ordre  que  notre  mère  Desmar- 
quest. Modeste,  silencieuse,  elle  effleurait  à  peine  le 
sol  que  ses  pieds  parcouraient  sans  bruit.  A  défaut  de 
cette  distinction  souvent  superficielle  qui  vient  de  l'habi- 
tude du  monde ,  la  fille  du  cultivateur  avait  celle  que 
donnent  l'inviolabilité  morale  et  l'exquise  correspon- 
dance à  la  grâce.  Elle  semblait  être  toujours  avec 
Notre -Seigneur  dans  une  intimité  que  rien  ne  pouvait 
troubler.  Mais  en  même  temps  active,  diligente,  ordon- 
née, elle  était  cette  femme  forte  vantée  par  l'Ecriture, 
qui  manie  le  fuseau  et  met  la  main  aux  plus  rudes  ou- 
vrages. Les  humbles  soins  du  ménage  et  de  l'économie 
domestique  recevaient  d'elle  cette  dignité  toute  surna- 
turelle que  l'union  à  Dieu  confère  à  tout  ce  qu'elle 
touche.  D'autres,  comme  la  mère  de  Charbonnel,  de- 
vaient seconder,  davantage  M""'  Barat  dans  l'œuvre  de 

l'éducation  et  l'exercice  de  la  vie  apostolique;  mais  per- 

I.  —  7 


98  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

sonne  ne  Taidera  plus  que  M"^  Desmarquest  à  fonder 
au  Sacré-Cœur  la  vie  de  Nazareth,  base  de  toute  vertu. 
Je  me  la  représente  comme  le  type  de  l'épouse  fidèle  de 
Jésus -Christ  :  attachée  au  cœur  et  au  foyer  de  l'époux, 
également  attentive  à  lui  plaire  et  à  le  servir.  » 

Avec  de  pareilles  maîtresses,  le  pensionnat  se  rem- 
plit :  «  Ce  pensionnat,  écrit  une  des  premières  élèves, 
était  établi  dans  le  style  grave  et  sérieux,  où  les  monda- 
nités étaient  vraiment  inconnues ,  à  peu  d'exceptions 
près^  »  —  «  Les  enfants  nous  donnaient  de  grandes 
consolations,  rapporte  M""^  Deshayes.  Elles  rivalisaient 
dans  le  bien;  et  l'amour  de  leurs  maîtresses  était  une 
puissante  excitation  à  le  faire.  Ne  pas  leur  parler  était 
la  plus  grande  pénitence  qu'on  pût  leur  infliger  :  «  Oh! 
«  Madame,  dites- moi  des  paroles  qui  grondent,  mais 
«  parlez-moi!  »  disait  une  des  plus  petites  qu'on  avait 
punie  de  cette  sorte.  Un  jour  M""®  Grosier  revenait  de  la 
messe  lorsque,  se  retournant,  elle  vit  derrière  elle  une 
enfant  de  dix  ans  qui  baisait  religieusement  le  bord  de 
sa  robe:  —  «  Mais  que  faites- vous  donc  là,  Caroline?  — 
<(  Madame,  répondit  l'enfant  surprise  et  confuse,  Ma- 
«  dame..,  vous  avez  communié  ce  matin-,  » 

Cette  enfant  d'une  si  grande  foi  était  M"''  Marie-Caro- 
line de  Beaufort,  que  nous  retrouverons  encore  dans 
cette  histoire;  et  qui,  devenue  plus  tard  comtesse  de 
la  Granville,  laissera  dans  le  Nord  le  souvenir  d'une 
chrétienne  d'un  esprit  élevé,  d'une  charité  inépuisable 
et  d'une  rare  sainteté  ^. 


i  Souxtenirs  de  Jl/"'  Herbert,  p.  17  el   IS. 

2  Notes  de  M""  Deshayes,  \>.  22. 

•<  l'arnii  les  iieiisionnaires  ilislinguées   <lo  rc  Icmp!»,  on   ivmar(|uait  • 


LE  PENSIONNAT  DE  L'ORATOIRE  99 

M'"^  Barat  était  l'àme  de  cette  éducation.  «  II  me 
semble,  écrit  l'une  de  ses  pensionnaires,  il  me  semble 
encore  voir  ses  yeux  éclairés  d'une  flamme  céleste ,  en- 
tendre ses  paroles  courtes  mais  si  pleines  d'onction, 
quand  elle  nous  entretenait  du  royaume  de  Dieu.  Elle 
aimait  à  nous  surprendre  pendant  nos  récréations.  Tout 
s'animait  alors  :  «  Mes  enfants,  chantez-moi  le  cantique 
a  que  j'aime  !  »  Nous  chantions  :  Qu'ils  sont  aimés,  grand 
Dieu,  tes  tabernacles.  Elle  nous  écoutait,  puis  elle  nous 
en  faisait  ressortir  les  plus  belles  pensées.  C'étaient  des 
moments  de  bonheur.  Quelle  sérénité  elle  portait  dans 
son  regard!  quelle  humilité  dans  son  maintien  et  ses 
discours!  quelle  indulgence  maternelle  dans  la  correc- 
tion de  nos  défauts  '  !  » 

Ces  jeunes  filles  appartenaient  à  des  familles  fort 
diverses  de  fortune  et  de  condition.  Mais  M^?  Barat 
savait  se  faire  toute  à  toutes.  Les  riches  la  recher- 
chaient pour  la  distinction  naturelle  qui  la  plaçait  au 
niveau  des  plus  hautes  classes,  et  qu'elle  n'avait  ap- 
prise qu'à  l'école  de  Dieu.  Les  petits  et  les  simples 
l'aimaient  polf^  sa  charité  et  sa  condescendance.  L'en- 
tendant leur  parler,  avec  la  même  compétence,  des 
choses  de  leurs  champs  et  des  choses  de  Dieu  :  «  Vrai- 

les  cousines  de  M™e  de  la  Granville  :  M'^"  de  Beaufort,  dont  l'une  fut 
M"'=  la  marquise  de  Pariz;  une  autre,  Léopoldine,  comtesse  de  Namur 
d'Elzée,  l'apôtre  de  sa  contrée;  Laure,  qui  se  consacra  aux  bonnes  œuvres  ; 
Eulalie,  qui  fut  religieuse  du  Sacré-Cœur  et  mourut  à  Orléans. 

Nommons  encore  :  Pauline  Errembault  du  Maisnil,  qui  fit  tant  de  bien 
à  Tournay;  Virginie  Guidée  (M'"»  Anlhime  Jérosme),  une  vraie  sœur  de 
Charité  dans  le  siècle. —  Henriette  de  Hame  (M™<=  de  Rochemore)  ;  M™»  Van 
der  Cruisse;  surtout  la  charitable  bienfaitrice  des  pauvres,  des  malades  et 
des  écoles,  Félicité  Vifquin.  La  ville  de  Tournay,  par  reconnaissance,  a 
donné  son  nom  au  quai  qu'elle  habitait. 

1  Lettre  autogr.  de  M'"'  la  baronne  d'Olîslagers. 


100  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

ment  cette  femme  sait  tout!  »  disaient  les  fermiers  de 
la  Picardie. 

Telle  fut  pendant  ces  premières  années  l'existence  du 
Sacré-Cœur,  perpétuellement  ballotté  entre  l'adversité 
et  la  prospérité,  entre  la  mort  et  la  vie.  Telle  fut  dans 
ces  commencements  l'âme  de  M'^^Barat,  à  la  fois  humble 
et  grande,  patiente  et  généreuse,  oublieuse  d'elle-même 
et  confiante  en  Dieu  seul.  Telle  elle  sera  toujours;  et 
dans  cette  humilité  et  cette  docilité  nous  pouvons  entre- 
voir un  des  premiers  traits  de  la  physionomie  qui  dis- 
tingue les  saints.  D'abord  ils  n'appellent  pas,  ne  pro- 
voquent pas  leur  mission  :  ils  la  redoutent.  Leur  premier 
sentiment  est  celui  de  l'épouvante,  écrasés  qu'ils  sont 
par  la  disproportion  de  l'œuvre  et  de  leurs  forces.  Dans 
cette  disposition,  on  ne  les  voit  pas  se  hausser  et 
s'exalter  eux-mêmes,  comme  les  faux  grands  hommes 
qui  cherchent  à  se  surfaire.  Leur  élévation  les  laisse 
à  leur  modestie,  à  leur  simplicité,  à  leur  ingénuité, 
à  toutes  ces  choses  aimables  qui  nous  attirent  à  eux , 
et  par  où  nous  pouvons  les  approcher  encore.  Ils 
sont  divinement  grands,  parce  que  la  vertu  du  Très- 
Haut  les  recouvre  ;  ils  restent  humainement  petits,  parce 
qu'ils  sentent  que  celte  force  est  en  eux,  mais  sans  eux. 
Ce  n'est  pas  de  leur  suffisance,  c'est  de  leur  confiance 
seule  que  leur  viennent  ces  dons;  et  «  s'ils  peuvent  tout 
en  Celui  qui  les  fortifie,  c'est  uniquement  par  sa  grâce 
qu'ils  sont  ce  qu'ils  sont  ».  Ainsi  se  fait  cette  harmonie 
de  toutes  les  élévations  avec  tous  les  abaissements 
dont  Marie  est  le  type,  dont  le  Mcujniflcat  est  l'hymne, 
et  dont  l'âme  des  saints  est  la  reproduction  immortelle. 

Nous  avons  vu  jusqu'ici  la  première  de  ces  choses  : 
dans  M""  Baral,  l'humililé  selon   Dieu.  Nous  verrons 


LA  VRAIE  GRANDEUR  DES   SAINTS  101 

maintenant  la  seconde,  qui  en  est  la  conséquence  :  la 
participation  à  la  toute-puissance  de  Dieu.  «  Le  Seigneur, 
regardant  la  bassesse  de  sa  servante,  va  faire  en  elle  de 
grandes  choses.  »  L'œuvre  va  se  dilater,  le  cénacle  va 
s'ouvrir,  pour  envoyer  déjà  ses  ferventes  colonies  sur 
divers  points  de  la  France.  La  nouvelle  période  dans 
laquelle  nous  entrons  est  celle  de  ces  premières  fonda- 
tions du  Sacré-Cœur. 


LIVRE  II 


LES   PREMIERES   FONDATIONS 


LIVRE   II 


CHAPITRE  PREMIER 

LA  FONDATION  DE  GRENOBLE 
MADAME  BARAT  ET  MADAME  DUCHESNE 

De  Novembre  1804  à  Novembre  1805. 

Le  P.  Varin  annonce  M'"'^  Duchesne,  son  admiration.  —  Longue  et  belle 
préparation  de  l'âme  de  M™^  Duchesne. —  Son  établissement  à  Sainte- 
Marie -d'en- Haut.  —  Visite  et  décision  du  P.  Varin.  —  Voyage  de 
M""  Barat  à  Grenoble;  encouragements  du  P.  Varin.  —  Le  monastère 
de  Sainte-Marie. —  La  réception  de  M™«  Barat.—  Fêtes  de  Noël  à  Sainte- 
Marie,  retraite,  prudentes  réformes,  noviciat.  —  Sainte  amitié  des  deux 
Mères.  —  Émulation  dans  l'amour  de  N.-S.  et  les  mortifications.  —  Les 
novices  :  M™'  Henriette  Girard  ;  la  jeune  sœur  Emilie  Giraud.  —  Pre- 
mières croix  et  confiance.  —  M™'  Barat  à  Lyon,  sa  correspondance  avec 
ses  filles.  —  Le  pape  Pie  VH  bénit  à  Lyon  la  supérieure  du  Sacré- 
Cœur.  —  Retour  à  Grenoble.  —  Lettres  du  P.  Varin;  la  croix,  chemin 
du  ciel.  —  Sainte  allégresse  des  sœurs.  —  Le  pensionnat;  les  élèves. 
—  Euphrosyne  Jouve.  —  Les  novices  font  leurs  vœux.  —  L'union  des 
deux  fondatrices  :  amitiés  des  saints. 

Depuis  quelque  temps  le  nombre  croissant  des  sœurs 
faisait  prévoir  au  Père  Varin  que  le  Berceau  d'Amiens  ne 
pourrait  plus  suffire  à  la  Société.  «  Il  faudra  bientôt,  de 
toute  nécessité,  former  une  seconde  maison,  écrivait -il 
dès  le  mois  d'octobre  1803,  car  il  y  a  d'autres  postu- 
lantes qui  sont  ou  semblent  faites  pour  vous,  et  où  les 
mettre*?  » 

t  Lyon,  23  octobre  1803. 


106  HISTOIRE  DE   MADAME  BARAT 

Dans  l'été  de  l'année  suivante,  une  de  ses  lettres 
annonçait  que  la  Providence  venait  de  lui  présenter 
une  affaire  pleine  d'avenir.  «  J'ai  fait  pour  vous,  dans 
mon  voyage,  écrivait-il  de  Lyon,  le  G  août  1804, 
une  belle  acquisition,  mais  qui  demanderait ,  ce  semble, 
votre  présence.  Que  ne  pouvez-vous  vous  mettre  en 
quatre^?  »  —  Six  jours  après,  l'affaire  marche,  et  déjà 
sa  reconnaissance  éclate  dans  ces  lignes  :  «  Remerciez 
le  bon  Dieu  de  ce  que  je  n'aurai  que  de  bonnes  nou- 
velles à  vous  donner.  Oh  !  bien  fou  est  celui  qui  ne 
sait,  pendant  l'orage,  croire  au  retour  du  beau  temps! 
Bien  plus  fou  est  celui  qui,  au  milieu  des  épreuves, 
ne  sait  pas  s'abandonner  à  Celui  qui  les  envoie  ^  »  Il 
disait  pour  conclure  :  «  Il  ne  s'agit  pas  encore,  ma  chère 
sœur,  de  vous  mettre  en  quatre,  mais  en  deux.  Je  vous 
entends  vous  récrier  :  Eh!  mon  Dieu,  comment  faire? 
On  a  déjà  tant  de  peine  à  faire  aller  un  pauvre  petit 
ménage.  Et  puis,  si  le  tout  vaut  si  peu,  que  sera-ce 
de  chaque  moitié?  —  Modicœ  fidei,  quare  dubitasti? 
0  âme  de  peu  de  foi,  pourquoi  doutez-vous?  Noire- 
Seigneur  se  chargera  de  donner  à  chaque  moitié  la  va- 
leur du  tout.  Seulement,  ayez  confiance!  » 

Il  mit  les  sœurs  en  prières  :  «  C'était,  comme  il  di- 
sait, le  seul  moyen  de  parer  aux  inconvénients,  en  ren- 
dant Dieu  lui-même  responsable  de  l'entreprise  ^.  » 
Puis  quand  il  se  fut  assuré  que  telle  était  bien,  en  effet, 
la  volonté  divine,  il  n'hésita  plus  et  il  écrivit  :  «  Sou- 
tenez-vous, ma  sanir,  par  une  vive  confiance,  et  jetez- 


»  Lyon,  6  août  180/|. 

2  Lyon,  12  aoiH  IhO'.. 

3  Lyon,  6  oclobre  1804. 


MADAME  PHILIPPINE  DUCHESNE  107 

VOUS  à  corps  perdu  dans  le  saint  abandon  entre  les 
mains  de  Notre -Seigneur  Jésus- Christs  » 

Ainsi  la  prière,  la  confiance,  l'humble  soumission  aux 
ordres  de  Dieu,  la  joie  de  le  servir  :  voilà  ce  que  nous 
trouvons  tout  d'abord  aux  fondements  de  la  maison  de 
Grenoble. 

Cette  confiance  d'ailleurs  était  justifiée.  L'âme  de 
l'entreprise  que  le  Père  Varin  préparait,  était  une  émi- 
nente  chrétienne  du  pays,  pour  laquelle  on  sentait  son 
admiration  croître  de  lettre  en  lettre  :  «  Je  ne  vous  cache 
pas  que  c'est  elle  que  j'ai  principalement  en  vue,  écri- 
vait-il, lorsque  je  balance  les  raisons  de  cet  établisse- 
ment. Oh  !  je  serai  bien  trompé  s'il  n'y  a  pas  en  elle  une 
âme  grande  et  généreuse.  Vous  direz  en  la  voyant  :  En 
voilà  une^î  »  Revenant  encore  sur  ce  sujet,  il  écrit  de 
Paris  :  «  Je  ne  vous  ai  pas  trompée  dans  le  bien  que  je 
vous  ai  dit  de  votre  future  compagne.  Je  vous  le  répète 
de  nouveau  :  c'est  une  âme  digne  de  servir  Notre-Sei- 
gneur.  Je  vois  à  Paris  bien  des  personnes  qui  l'ont 
connue  :  toutes  lui  rendent  justice  :  on  ne  parle  d'elle 
qu'avec  admiration  ^  » 

Une  dernière  lettre  du  Père  à  M""^  Barat  annon- 
çait que  lui-même  se  rendait  à  Amiens  pour  y  traiter 
de  la  fondation  de  Grenoble.  Il  y  vint,  en  effet,  et  il  fit 
connaître  à  la  communauté  celle  qui  allait  donner  au 
Sacré-Cœur  sa  personne,  sa  maison  et  sa  vie.  «  Vous  ne 
serez  donc  pas  seules  pour  cet  établissement,  dit-il  à 
ses  filles,  vous  trouverez  là  pour  vous  seconder  quel- 
ques personnes,  mais  une  surtout!...  Fût-elle  seule  et 

1  Lyon ,  6  octobre  1804. 

2  Ibid. 

3  Paris,  14  décembre  1804. 


108  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

au  bout  du  monde,  vous  devriez  aller  l'y  chercher/...  » 
Celle  qui  était  l'objet  d'un  éloge  si  complet,  bien 
qu'à  peine  égal  à  son  mérite,  était  M"*  Philippine  Du- 
chesne,  qui,  après  M™®  Baratet  un  peu  au-dessous  d'elle, 
va  jouer  le  plus  grand  rôle  dans  la  Société.  C'était  une 
âme  taillée  à  l'antique.  Esprit  ferme  et  élevé,  caractère 
énergique  et  entreprenant,  se  jetant  de  prime  abord 
dans  les  voies  de  l'héroïsme  où  elle  entraînait  après 
elle,  conscience  sévère  pour  elle-même  et  pour  les 
autres,  cœur  embrasé  d'un  zèle  impatient  de  conquêtes, 
et  auquel  bientôt  l'Europe  ne  pourra  plus  suffire, 
M""®  Duchesne  présentait  avec  sa  future  supérieure  de 
profondes  analogies  et  de  saisissants  contrastes.  C'était 
au  fond,  dans  l'une  et  dans  l'autre,  le  même  et  indis- 
pensable amour  de  Notre-Soigneur  Jésus-Christ,  de 
l'Église  et  des  âmes.  Mais  chez  l'une,  l'ardeur,  l'impa- 
tience, l'élan  et  l'initiative  tranchaient  avec  l'esprit  plus 
égal,  plus  pondéré,  plus  patient,  plus  profond,  qui  de 
jyjme  i3apr^j_  faisait  une  âme  maîtresse.  Il  y  avait  dans 
l'une  du  soldat  et  du  missionnaire;  il  y  avait  davantage 
dans  l'autre  de  la  douce  reine,  de  la  mère  et  du  pas- 
leur. 

Du  reste ,  une  éducation  pareillement  supérieure 
rapprochait  ces  deux  femmes.  Celle  de  M"''"  Duchesne 
avait  été  commencée  chez  les  Visitandines  de  sa  ville  de 
Grenoble,  en  leur  monastère  de  Sainte -Marie-d'en- 
Haut.  Elle  s'était  ensuite  continuée  dans  sa  famille, 
sous  la  même  direction  et  avec  les  mêmes  maîtres  que 
ses  cousins  gormains ,  Augustin  et  Casimir  Périer, 
dont  le  dernier  devait  s'illustrer  plus  lard  par  de 
grands  services  publics.  Longue  française  et  latine, 
littérature  étrangère,   beaux-oris,   dessin,   p«Mnlnre , 


MADAME  PHILIPPINE  DUCHESNE  109 

toutes  les  branches  de  l'instruction  furent  embrassées 
par  elle ,  avec  une  ardeur  qu'expliquait  son  secret  des- 
sein de  consacrer  tout  cela  à  Dieu  et  aux  âmes,  dans 
l'état  religieux. 

Or,  c'était  précisément  ce  que  redoutait  le  plus  M.  Du- 
chesne,  son  père,  avocat  honorable  au  parlement  de 
Grenoble.  Dans  cette  appréhension,  il  la  retira  de  bonne 
heure  de  Sainte-Marie-d'en-Haut.  Philippine  se  sou- 
mit :  elle  sortit,  vit  le  monde,  parut  s'y  plaire  un  instant, 
y  trouva  de  brillants  partis,  les  refusa;  puis,  un  jour, 
à  l'âge  de  dix -huit  ans,  à  l'insu  d&  sa  famille,  et 
conduite  seulement  par  sa  tante  Périer,  elle  revint 
comme  postulante  à  la  Visitation.  Elle  y  était  novice, 
et  n'attendait  que  l'âge  de  prononcer  ses  vœux,  quand 
la  Pvévolution  vint  briser  sa  clôture ,  mais  sans  ébranler 
son  dessein. 

Rentrée  dans  sa  famille.  Philippine  attendit  le  jour 
de  Dieu  dans  l'exercice  de  la  plus  infatigable  charité. 
Tantôt,  à  la  tête  de  quelques  compagnes  dignes  d'elle, 
elle  pénétrait  hardiment  dans  les  cachots  de  la  Terreur, 
soutenait  les  prisonniers,  visitait  les  pauvres,  soula- 
geait les  malades,  transportait  dans  sa  chambre  et 
mettait  dans  son  lit  de  pauvres  femmes  mourantes  aux- 
quelles elle  amenait  un  prêtre,  sans  souci  du  péril  au- 
quel elle  s'exposait:  «  Laissez -moi,  disait- elle,  c'est 
mon  bonheur  et  ma  gloire  de  servir  Jésus-Christ  dans 
la  personne  des  malheureux.  »  Tantôt,  un  peu  plus 
tard,  s'inspirant  de  la  charité  de  son  grand  protecteur, 
saint  François  Pvégis,  elle  rassemblait  chez  elle  pour 
les  catéchiser  une  vingtaine  de  petits  garçons  aban- 
donnés, intraitables,  vivant  comme  des  animaux,  et 
elle   leur    faisait    faire    leur    première    communion , 


HO  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

malgré  mille  difficultés  et  contradictions.  «  Ils  ne 
manquaient  pas  ensuite  de  me  saluer  dans  les  rues, 
raconte- 1- elle  gaiement,  de  sorte  que  j'avais  Fair  de 
connaître  tous  les  porteurs  de  fumier.  Ils  ont  été  une 
rude  expérience  à  ma  patience,  et  je  crois  leur  devoir 
la  maison  que  nous  possédons  ^  » 

«  Je  les  faisais  prier  pour  que  Dieu  m'éclairât  sur  ma 
vocation,  »  ajoute  cette  femme  de  foi.  Elle  était  solli- 
citée en  deux  sens  divers.  A  l'âge  de  huit  ans,  ayant 
entendu  les  récils  d'un  Père  jésuite  qui  revenait  de  la 
Louisiane,  elle  s'était  sentie  prise  d'ardeur  pour  les 
missions;  et  depuis  lors  «  le  seul  nom  de  sauvages, 
de  missionnaires,  de  propagande,  de  martyre,  faisait 
tressaillir  son  cœur  ^  »  D'autre  part,  elle  regrettait 
son  couvent  de  Sainte-Marie,  qui,  converti  en  prison 
pendant  les  jours  de  la  Terreur,  n'était  plus  mainte- 
nant qu'une  solitude  désolée.  Non  contente  d'y  porter 
les  lamentations  du  prophète  Jérémie,  elle  fut  trouver 
le  préfet,  M.  du  Bouchage,  et  obtint  de  le  louer.  Ici 
son  récit  est  vraiment  sublime  :  «  Au  sortir  de  la 
préfecture,  raconte  cette  grande  chrétienne,  mon  pre- 
mier soin  fut  d'aller  remercier  Dieu  de  ce  bienfait  chez 
un  pauvre  malade  que  j'allais  voir  tous  les  jours.  Il 
parut  oublier  ses  maux  pour  ne  penser  qu'à  la  nou- 
velle que  je  lui  annonçai  le  premier,  comme  à  Jésus- 
Christ,  mon  bon  Maître,  qu'il  me  représentait  par  ses 
soulîrances.  » 

Quatre  jours  après,  14  décembre  1801,  M"'  Du- 
chesne,  aidée  de  ses  pauvres  enfants,  prenait  posses- 

1  Histoire  de  la  fondation  de  Grenoble.  Aulogr.,  p.  /*. 

-  (;oni|)lc  rendu  de  sa  vocation  à  M""  Daral,  12  papes  in-'i"  .uiImum-. 


MADAME   PHILIPPINE   DUCHESNE  111 

sion  de  Sainte-Marie-d'en-Haut.  Quelqu'un  lui  conseil- 
lait d'attendre  jusqu'à  Pâques.  «  Je  répondis,  écrit-elle, 
que  je  ne  retarderais  pas  d'une  heure  mon  retour  dans 
le  saint  asile  après  lequel  j'avais  tant  soupiré;  qu'il 
était  temps  de  montrer  au  monde  qu'il  en  avait  menti, 
quand  il  avait  osé  dire  que  nous  étions  des  victimes  for- 
cées, et  que  nous  nous  plaisions  avec  lui^  » 

M"*^  Duchesne  s'empressa  d'ouvrir  le  monastère  à 
ses  anciennes  sœurs.  Fidèles,  mais  dispersées  dans 
toutes  les  contrées  de  l'Europe,  celles-ci  n'y  revin- 
rent qu'en  petit  nombre.  Celles  qui  y  restèrent  furent 
moins  nombreuses  encore.  Ainsi ,  après  plusieurs  an- 
nées d'attente  et  de  rudes  épreuves,  M""  Duchesne  se 
trouva  avec  huit  élèves  seulement ,  une  sœur  converse, 
une  jeune  postulante  et  deux  religieuses  de  chœur. 
Sûre  de  sa  vocation  et  de  sa  résolution ,  elle  com- 
mençait à  devenir  moins  certaine  des  voies  par  les- 
quelles Dieu  voulait  la  conduire.  C'est  alors  que  le 
frère  d'une  de  ses  compagnes,  M.  l'abbé  Piivet,  vicaire 
général  de  Grenoble,  lui  fit  connaître  le  Sacré-Cœur, 
et  la  mit  en  rapport  avec  les  Pères  de  la  foi  qui  prê- 
chaient à  Lyon.  A  partir  de  ce  moment,  elle  ne  cessa 
d'implorer  secrètement  la  grâce  de  s'agréger  à  la  So- 
ciété naissante.  Elle  se  crut  exaucée  quand  M.  l'abbé 
Pdvet  lui  amena  la  visite  du  Père  Varin  et  du  Père 
Roger,  ses  amis. 

Cette  visite  fut  mémorable.  C'était  le  31  juillet  1804, 
jour  où  l'Église  célèbre  la  fête  de  saint  Ignace.  On 
solennisa  cette  fête  avec  une  grande  ferveur  ;  mais  ni 
ce  jour  ni  le  lendemain,  même  à  l'heure  de  son  dé- 

1  Histoire  autographe  de  ta  fondation  de  Grenoble,  p.  9. 


112  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

part,  le  Père  Varin  ne  parla  de  quoi  que  ce  soit, 
sinon  de  la  lenteur  nécessaire  dans  l'accomplissement 
des  œuvres  de  Dieu.  Ce  n'était  pas  ainsi  que  l'entendait 
^jme  Duchesne.  «  Mais,  mon  Père,  observa-t-elle  avec 
une  vive  émotion,  l'Ecriture  ne  dit-elle  pas,  en  parlant 
de  Dieu,  qu'il  s'avance  à  pas  de  géant?  Et  si  saint 
François  Xavier  eût  marché  si  posément,  aurait -il 
poussé  si  loin  les  conquêtes  du  royaume  de  Jésus- 
Christ?  »  Le  Père  Varin  sourit.  La  veille  au  soir, 
quand  il  donnait  la  bénédiction  du  très-saint  Sacrement 
dans  la  chapelle  des  sœurs,  Notre-Seigneur  lui  avait 
fait  connaître  sa  volonté.  «  Vous  dites  vrai,  ma  fille, 
répondit-il  à  M™"  Duchesne.  Il  ne  faut  plus  tarder  ; 
et  M™®  Barat  va  vous  être  envoyée  pour  voir  ce  qu'on 
pourra  faire  de  cette  maison  ^  » 

Heureuses  de  cette  promesse,  les  religieuses  de  Gre- 
noble écrivirent  à  la  supérieure  d'Amiens  combien 
elles  seraient  heureuses  de  devenir  ses  filles.  Celle-ci 
les  exhorta  à  se  tourner  vers  Dieu  :  «  Le  Seigneur 
vous  bénira ,  leur  répondit  -  elle  ;  et  vous ,  par  vos 
prières ,  vous  m'obtiendrez  les  grâces  qui  me  sont  né- 
cessaires pour  accomplir  ses  desseins.  Qu'il  est  con- 
solant de  trouver  des  âmes  qui  veulent  aimer  et  faire 
aimer  le  bon  Dieu,  et  qui  sont  prêtes  à  tout  sacrifier 
pour  sa  gloire  !  Que  vous  êtes  heureuses  vous-mêmes 
d'avoir  été  appelées  à  cette  sublime  vocation,  et  plus 
heureuses  encore  d'être  résolues  à  ne  rien  épargner, 
afin  de  vous  en  rendre  dignes  *  !  » 

Il  l'ut  entendu  avec  le  Père  Varin  (jue  M""  Barat  se 

1  Histoire  aulogv.  de  Sainte -Marie- d'en  -  Ilaul ,  par  M""  Duchesne. 
page  27. 
-  A  M""  Duclicsiic.  Amiens,  2  novembre  18(i4.  Lellre  i". 


ELLE    SE   REND   A  GRENOBLE  113 

rendrait  à  Grenoble  à  rentrée  de  l'hiver.  Il  en  coûta 
beaucoup  à  la  Mère  supérieure  de  s'éloigner  de  ce 
berceau  d'Amiens ,  si  frêle  encore  :  «  Ah  !  disait  une 
de  ses  lettres,  si  sainte  Thérèse  éprouvait  une  si  grande 
peine  à  se  séparer  de  ses  filles,  lorsqu'elle  allait  fonder 
quelque  nouveau  monastère,  comprenez -vous  ce  que 
doit  ressentir  une  pauvre  créature  comme  moi?  Il  n'y 
a  que  le  bon  Dieu  qui  soit  capable  de  me  soutenir  dans 
ce  déchirement.  » 

Avant  de  partir,  la  supérieure  reçut,  le  21  no- 
vembre, les  vœux  de  trois  professes,  MM"®^  de  Ghar- 
bonnel,  du  Terrail  et  de  Brosse.  Gette  dernière,  née 
à  Ghalet,  au  diocèse  de  Verdun,  et  entrée,  au  mois 
de  mai  de  l'année  précédente,  dans  la  société  des 
Dames  du  Sacré-Cœur,  devait  accompagner  M'"''  Barat 
à  Grenoble.  La  sœur  Maillard  leur  fut  adjointe.  C'était 
l'ancienne  servante  de  M""  Deshayes ,  associée  à  toutes 
ses  œuvres ,  et  femme  d'un  mérite  supérieur  à  son 
état.  Le  gouvernement  de  la  maison  d'Amiens  fut 
laissé  aux  mains  de  M"'®  Baudemont ,  ancienne  reli- 
gieuse Clarisse,  faite  à  l'exercice  de  la  discipline  et 
du  commandement. 

C'était,  à  cette  époque,  une  entreprise  pénible,  longue 
et  hasardeuse,  surtout  pour  la  jeunesse  et  l'inexpé- 
rience de  quelques  femmes,  qu'un  voyage  de  près  de 
deux  cents  lieues  par  les  voitures  publiques  et  au  com- 
mencement de  la  mauvaise  saison.  M™®  Barat  entrait 
dans  cette  existence  de  courses  et  de  continuelles  sépa- 
rations qui,  pour  ce  cœur  avide  de  repos,  de  solitude 
et  d'affections  suivies,  inaugurait  un  martyre  qui  va  se 
prolonger  pendant  plus  de  cinquante  ans. 

Aux  principales  étapes   de  cette  longue  route ,  les 

L  —  8 


114  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

lettres  du  Père  Varin  venaient  lui  apporter  des  encou- 
ragements ,  et  comme  un  viatique  qui  la  réconfor- 
tait. 

Il  lui  demandait  d'abord  la  magnanimité.  La  Société 
grandissant,  il  estimait  que  l'âme  de  la  fondatrice 
devait  grandir  en  proportion  :  «  0  ma  sœur  en  Jésus- 
Christ  !  vous  m'avez  promis  qu'en  vous  Notre-Seigneur 
trouverait  une  âme  selon  son  cœur,  une  àme  grande 
et  généreuse ,  une  âme  toujours  prête  à  s'ouvrir  à  tous 
ses  desseins ,  sans  s'étonner  de  leur  grandeur  ni  de 
leur  difficulté.  Dites-lui  donc  souvent  :  Paratum  cor 
meum,  Deus,  paratum  cor  meum  \  » 

Dans  une  seconde  lettre,  faisant  le  même  appel  à  sa. 
grandeur  d'âme  ,  l'apôtre  poussait  ce  cri  :  «  Des  âmes  î 
des  âmes!...  Mais  pour  en  gagner  ou  pour  en  former, 
il  faut  en  avoir  une  non  petite ,  non  ordinaire ,  mais 
grande,  vaste,  plus  vaste  que  l'Océan.  Xavier  n'a 
entrepris  la  conversion  de  l'univers  que  parce  qu'il  avait 
une  âme  plus  vaste  que  l'univers  -.  » 

Il  lui  faisait  voir  encore  que  la  foi  est  la  première 
vertu  des  fondateurs:  «  Ayez  donc  une  foi  bien  vive, 
une  foi  qui  perce  le  ciel ,  une  foi  qui ,  vous  ouvrant  le 
cœur  de  Notre-Seigneur,  vous  y  découvre  l'abîme  de  ses 
bontés  et  de  ses  miséricordes.  Cette  vue  vous  ravira 
d'admiration,  de  courage  et  de  confiance.  Alors  vous 
serez  cette  âme  forte  si  difficile  à  trouver.  Mulierem 
forlem  quis  inveniet? procul...  Mais  ce  sera  pas  au  delà 
de  Grenoble  qu'il  faudra  la  chercher  ^  » 

1  Mon  c(cur  csl  prêt,  Seigneur,  mon  cœur  est  prêt  !  (l'sal.  i.vi,  ><.) 
Novembre  180/|  (sans  date  de  jour). 

'■i-  Amii-ns,  'i  décembre  180'i. 

3  (Jui  trouvera  la  femme   forte?  Il  fuutha   alb-r  loin,    il'rov.  .\m,  10. 
Paris,  8  (|.'c<-ml>re  180'i. 


LE  MONASTÈRE  DE   SAINTE-MARIE  115 

Partie  d'Amiens  le  22  novembre,  ce  fut  seulement 
le  13  décembre,  après  une  station  de  huit  jours  à  Joi- 
gny,  et  une  autre  de  trois  ou  quatre  jours  à  Lyon, 
que  M'"*"  Barat  arriva  enfin  au  monastère  de  Gre- 
noble. 

Elle  fut  saisie  du  grand  aspect  de  ces  lieux.  En 
effet,  on  trouverait  difficilement  un  site  plus  large- 
ment ouvert  que  celui  de  Sainte -Marie -d'en -Haut. 
Appuyé,  à  mi-côte  ,  sur  un  de  ces  premiers  contreforts 
des  Alpes  qui  enveloppent  Grenoble  d'une  ceinture  de 
montagnes,  le  couvent  voyait  s'étager  à  ses  pieds  la 
ville  entière.  Au  delà,  et  à  l'endroit  où  l'Isère  et  le 
Urac  commencent  à  mêler  leurs  eaux,  s'ouvrait  la  pro- 
fonde échancrure  par  où  la  vue  se  perd  sur  la  riche 
vallée  du  Grésivaudan.  Au-dessus  du  monastère,  s'é- 
lançait presque  à  pic  le  mont  Rabaut,  qui  reçut  plus 
tard  la  citadelle.  Un  large  amphithéâtre  de  sommets 
gradués  s'enfuyait  aux  dernières  limites  de  l'horizon; 
et  au-dessus  de  la  région  des  cultures,  puis  des  forêts, 
étincelait  la  ligne  des  neiges  éternelles. 

De  précieux  souvenirs  de  sainteté  s'encadraient  dans 
ce  cercle  d'une  magnifique  nature.  Le  monastère  de 
Sainte-Marie  avait  été  fondé  par  M""^  de  Chantai.  La 
sainte  l'avait  elle-même  habité  plusieurs  fois;  on  y 
gardait  sa  ceinture,  on  y  montrait  sa  pauvre  chaise 
ou  sellette  de  bois;  on  y  vénérait  la  place  où,  le 
28  décembre  1622,  à  genoux  près  de  là  grille,  elle 
avait  entendu  une  voix  mystérieuse  lui  dire  :  Il  n'est 
plus,  à  l'heure  même  où  François  de  Sales  expirait  à 
Lyon.  Le  saint évêque  de  Genève  y  avait,  lui  aussi,  sé- 
journé plus  d'une  fois;  et  la  chapelle  conservait  des 
ornements  épiscopaux  qui    avaient  été  à  son  usage. 


116  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

Cette  chapelle,  fondation  du  duc  de  Lesdiguières,  lais- 
sait voir  encore,  dans  sa  misère  actuelle,  quelques 
beaux  vestiges  de  sa  richesse  d'autrefois.  Le  chœur 
des  religieuses,  la  grille  en  bois  qui  le  fermait,  les 
autels  en  marbre,  les  peintures  murales,  les  dorures 
du  sanctuaire,  les  sculptures  des  stalles  étaient  encore 
subsistantes,  sinon  bien  conservées.  «  Notre  église, 
raconte  le  journal  de  M"''  Duchesne,  fut  la  première 
de  Grenoble  où  le  culte  catholique  reparut  dans  sa 
splendeur,  après  la  Révolution.  »  En  effet,  grâce  à  ses 
soins,  dès  l'année  1801,  le  petit  clocher  du  monastère 
avait  retrouvé  sa  voix ,  pour  annoncer  que  ce  lieu  était 
redevenu  une  maison  de  prière. 

Lorsque  M"""  Barat ,  qui  n'avait  jamais  vu  de  mo- 
nastère cloîtré ,  fut  introduite  dans  l'intérieur  de  celui- 
ci,  par  un  corridor  sombre,  surbaissé  et  étroit,  son 
cœur  se  serra ,  comme  elle  l'a  avoué  depuis.  La  pré- 
sence de  M""'  Duchesne  l'eut  bientôt  dilatée.  A  la  ma- 
nière antique ,  celle-ci  commença  par  se  jeter  à  terre 
pour  lui  baiser  les  pieds,  en  récitant  ces  paroles  du 
psaume  :  Qu'ils  sont  beaux,  sur  la  montagne,  les  pieds 
de  ceux  qui  apportent  la  paix,  qui  annoncent  les  vrais 
biens  *  / 

Le  jour  de  cette  réunion  fut,  de  part  et  d'autre, 
celui  d'un  grand  bonheur.  «  Quelle  fut  la  joie  de  cette 
journée  à  jamais  mémorable  ?  dit  M""'  Duchesne  ;  il 
est  inutile  cf'en  parler.  Elle  fut  toute  dans  le  Seigneur, 
qui  nous  en  procurait  l'inappréciable  sujet.  C'est  donc 
à  Lui  surtout  que  nous  en  parlerons  dans  le  sentiment 
d'une  huniMr   reconnaissance  *.  »   Et  (juclques  lignes 

'    M'"'  l)ucln!Siie,  Hisloirr  uttlu(jr.  de  Saittlr-Marie ,  \).   1. 
2  Ihid..  p.  /il. 


LE   MONASTÈRE   DE   SAINTE-MARIE  H? 

après  :  «  Maintenant  le  moment  est  venu  pour  moi  de 
me  taire.  Il  ne  me  reste  plus  qu'à  obéir,  et  à  dire  avec 
un  sentiment  profond  d'actions  de  grâces  :  Je  chanterai 
éternellement  les  miséricordes  du  Seigneur:  Domine, 
memorabor  justitiœ  iuœ  solius.  » 

En  prenant  possession  d'un  couvent  qui  avait  reçu 
des  religieuses  de  tout  ordre  et  qui   gardait  encore 
des  usages  de  tout  genre  ,   M-  Barat  craignait  de 
grandes  difficultés.  Le  Père  Varin  lui  traça  sa  ligne  de 
conduite:  «  11  faut,  lui  écrivait-il,  il  faut  dans  la  re- 
forme, plus  de  patience   que  d'ardeur,   plus  de  pru- 
dence que  de  zèle.  Il  faut  aller  doucement  et  gagner 
les  cœurs  :  le  reste  vient  ensuite  et  en  détail,  sans 
clameur  et  sans  bruit.  Défiez-vous  donc  du  désir  de 
voir  tout  aller  au  mieux ^  »  Dès  la  fin  de  décembre, 
il  lui  donnait  cette  maxime  qui  fut  constamment  celle 
du  gouvernement  de  M-  Barat:  «  Fermeté  dans  son 
temps,  dureté  jamais;  douceur  et  charité  partout  et 

toujours  ^  » 

•Fidèle  à  cet  esprit,  la  supérieure  estima  que  la  trans- 
formation de  Sainte-Marie-d'en-Haut  ne  devait  être  que 
le  fruit  de  l'amour  de  Jésus-Christ;  et  son  premier  soin 
fut  de  l'allumer  dans  les  âmes.  Comme  on  était  alors 
dans  l'Avent,  elle  en  profita  pour  entretenir  ses  filles 
du  mystère  et  du  bienfait  de  l'Incarnation.  En  même 
temps  on  priait  beaucoup  dans  la  Société.  A  Amiens, 
les  neuvaines  pour  la  maison  de  Grenoble  devaient  se 
succéder  jusqu'à  l'Epiphanie  :  «  Notre -Seigneur  est  si 
bon,  écrivait  le  Père  Varin,  que  vous  obtiendrez  tout 


1  Amiens,  18  janvier  1805. 

2  Paris,  23  décembre  180A. 


118  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

de  Lui.  Il  viendra  à  nous,  petiL  Enfant  d'un  jour  dans 
le  cours  de  notre  neuvaine ,  et  alors ,  ma  chère  sœur, 
que  pourra -t -il  nous  refuser'?  » 

Les  fêtes  de  Noël  arrivèrent.  Bethléhem  sembla  revivre 
au  sein  de  ces  montagnes,  et  dans  ce  monastère  dont  le 
délabrement  ne  rappelait  que  trop  la  nudité  de  l'étable. 
«  La  neige  y  entrait  en  plusieurs  endroits  ,  raconte 
M*"*  Duchesne.  Il  manquait  à  l'église  trois  fenêtres  et 
une  porte.  Le  froid  était  très-vif,  mais  nous  ne  le  sen- 
tions pas  ^  » 

Une  fois  le  règne  du  Sacré-Cœur  établi  dans  les  âmes, 
rien  ne  leur  coûta  plus.  On  commença  les  réformes.  Sur 
la  demande  de  la  supérieure,  on  supprima  les  grilles, 
on  renonça  à  certaines  exigences  claustrales,  on  con- 
sentit à  n'avoir  pour  toutes  les  religieuses  qu'un  même 
confesseur,  qui  fut  M.  Rivet.  L'image  de  Jésus  enfant, 
placée  au  milieu  des  sœurs  par  M"""  Barat,  recevait  leurs 
hommages,  et,  comme  dit  M'""  Duchesne,  «  leurs  nais- 
sants sacrifices.  »  —  «  Nous  les  déposions  devant  notre 
nouvelle  mère,  ajoute-t-elle,  afin  que  cet  épanchemenl 
de  nos  âmes  dans  la  sienne  nous  valût  les  regards  de 
Celui  qui  est  le  modèle  parfait  de  la  dépendance  et  du 
dépouillement  religieux.  » 

Les  exercices  de  la  retraite  donnée  par  le  Père  Roger, 
au  commencement  de  1805,  firent  de  ces  sacrifices  un 
holocauste  complet.  A  la  fin  ,  le  prédicateur  ayant 
demandé  à  M'"**  Duchesne  d'apporter  au  pied  de  la 
crèche  ce  (}ui  lui  tenait  le  plus  au  cœur:  «  Mais,  mon 
l*ère,   répondit  celle-ci,  il  ne   me  reste  plus  qu'à  y 


>  l'aris,  H  di-ceiiilirc  iS^I'i. 

2  M""  Uuchesiic,  Histoire  auloç/r.  de  Suinte  -  Marie ,  \>.  l't 


LE  NOVICIAT  DE  SAINTE-MARIE  1J9 

apporter  la  maison;  car,  hormis  sainte  Marie,  je  ne  voi? 
pas  que  je  tienne  à  quoi  que  ce  soit  en  ce  monde.  » 

jyjme  Barat  mettait  le  Père  Varin  au  courant  de  ces  opé- 
rations de  la  grâce  dans  les  âmes  :  «  Oh  !  lui  répondait 
son  guide,  combien  je  bénis  et  remercie  Notre -Sei- 
gneur de  vous  avoir  fait  faire  l'expérience  de  son  ai- 
mable et  douce  providence  !  Je  savais  déjà  qu'il  était 
bon;  mais  tous  les  jours  je  me  sens  de  plus  en  plus 
pressé  de  crier  à  qui  veut  l'entendre  :  Confitemini 
Domino,  quonia/m  bonus*/  »  Quelques  jours  après,  il  ré- 
sumait ainsi  les  souhaits  qu'il  faisait  pour  elle,  au  com- 
mencement de  cette  nouvelle  année  1805  :  «  Travailler 
et  souffrir  pour  Jésus-Christ,  ne  point  lui  dérober  un 
seul  instant  de  notre  vie,  mourir  dans  son  amour,  ré- 
gner éternellement  avec  lui  :  voilà,  ma  chère  sœur, 
quels  sont  mes  vœux  pour  vous  ^  » 

La  réunion  des  religieuses  de  Sainte-Marie  au  Sacré- 
Cœur  devait  être  préparée  par  un  noviciat.  C'était  pour 
le  diriger  que  M"""  Barat  était  venue  s'établir  à  Gre- 
noble parmi  ses  nouvelles  filles;  et  elle  leur  faisait 
chaque  jour  des  conférences  destinées  à  leur  apprendre 
l'esprit  de  leur  nouvel  état. 

L'autorité  de  son  exemple  parlait  plus  que  tout  le 
reste.  La  joie  de  M""^  Duchesne  était  de  contempler  la 
servante  de  Dieu  dans  le  chœur  de  la  chapelle,  age- 
nouillée au  lieu  où  l'on  disait  qu'autrefois  M""*"  de  Chantai 
avait  coutume  de  se  mettre.  Elle-même  se  plaçait  de 
l'autre  côté,  en  face,  pour  s'unir  à  sa  prière  :  «  Mais, 
disait-elle  humblement,  quand  notre  mère  est  là,  je 
sens  que  Notre- Seigneur  est  si  bien  avec  elle,  qu'il 

1  Paris,  14  décembre  1804.  > 

2  Pari-s  'A  janvier  1805. 


120  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

n'a  guère  envie  de  s'occuper  de  moi.  »  M""®  Ducheene, 
oubliant  ses  droits  dans  la  maison,  n'était  plus  en  pré- 
sence de  sa  jeune  supérieure  qu'une  docile  enfant.  Le 
plus  difficile  était  de  modérer  ses  excès  de  mortifica- 
tion. C'est  ainsi  qu'en  union  avec  Jésus-Christ  abreuvé 
de  fiel  et  de  vinaigre ,  elle  avait  l'habitude  de  jeter  dans 
ses  aliments  de  l'absinthe  hachée  ou  d'autres  plantes 
amères.  La  supérieure  s'était  réservé  de  l'en  empêcher 
quand  elle  le  remarquerait.  Mais,  bien  qu'assise  à  table 
auprès  de  son  amie,  elle  ne  remarquait  rien  :  elle 
était  absorbée  dans  un  recueillement  qui  lui  fermait 
les  yeux.  C'est  à  quoi  M"^  Duchesne  fit  allusion,  plus 
lard,  lorsque  sa  supérieure  étant  près  de  partir,  elle 
mit  à  la  place  qu'elle  occupait  ces  paroles  du  Cantique  : 
«  Ne  réveillez  pas  ma  bien-aimée,  jusqu'à  ce  qu'elle 
sorte  elle-même  de  son  sommeil ^  » 

Les  autres  novices  étaient  M"""  Marie  Pavet,  jusqu'alors 
supérieure  de  la  communauté,  Marie  Balastron,  Jeanne- 
Cécile  Second,  et  une  postulante,  la  plus  jeune  de  toutes, 
Jeanne-Emilie  Giraud. 

Cette  dernière  n'était  pas  une  nature  puissante  : 
mais  elle  était  excellente.  On  l'appela  toute  sa  vie  la 
bonne  mère  Emilie  ;  c'était  le  nom  vrai  de  son  àme. 
Tout  enfant  elle  avait  eu  beaucoup  à  souffrir  sous  le 
joug  d'une  belle-mère  qui  la  maltrailait.  Sa  grand'mère 
l'avait  ensuite  recueillie,  mais  non  élevée.  Peu  conduite 
aux  écoles,  à  peine  préparée  à  sa  première  communion, 
qu'elle  reçut  furtivement  des  mains  d'un  prêtre  proscrit . 
Emilie  ne  savait  pas  comment  clic  avait  appris  à  con- 
naître Jésus- Christ,  mais  elle  se  souvenait  de  l'avoir 

1   nccit  de  lu  mère  Tftèrhe. 


ÉPREUVES  DU  NOVICIAT  121 

toujours  aimé.  Dès  qu'elle  avait  su  lire,  le  récit  de 
la  Passion  la  touchait  tellement  qu'elle  ne  pouvait  l'a- 
chever sans  être  inondée  de  larmes.  Dès  qu'elle  avait 
connu  le  mystère  de  la  croix,  elle  s'était  flagellée  pour 
s'unir  aux  douleurs  de  la  flagellation  de  Jésus.  Un  de 
ses  premiers  souvenirs  était  qu'un  jour,  pendant  la  ré- 
volution, en  passant  auprès  d'un  couvent  qu'on  démohs- 
sait,  et  ayant  aperçu  un  crucifix  perdu  au  milieu  des 
décombres,  elle  était  allée  le  prendre;  et,  l'emportant 
entre  ses  bras,  elle  l'avait  placé  dans  son  petit  lit  d'en- 
fant. Un  pareil  cœur  devait  être  à  qui  saurait  s'en  em- 
parer. M""*"  Duchesne  l'avait  gagné  pour  le  donner  à 
Dieu  ;  M""^  Barat  le  conquit  pour  le  transformer ,  le 
tremper  d'énergie  et  l'agrandir. 

Quelques  orages  extérieurs  vinrent  conlrarier  ce  tra- 
vail de  la  formation  des  sœurs.  La  jalousie  sema  contre 
elles  des  propos  malveillants  :  Qu'étaient -ce  que  ces 
religieuses?  Que  savaient  ces  maîtresses?  Qu'avaient- 
elles  à  expier  par  une  vie  si  pénitente?  M"®  Duchesne, 
aguerrie  elle-même  contre  ces  coups,  ne  pouvait  s'em- 
pêcher d'admirer  dans  M"^  Barat  une  paix  supérieure  à 
la  sienne  :  «  Lorsque  je  voyais,  écrit-elle,  ma  mère  agir 
en  tout  par  l'impression  de  Dieu  et  que  je  mettais  en  ba- 
lance l'onction  de  ses  paroles  avec  l'aigreur  des  discours 
dirigés  contre  vous,  je  n'avais  pas  de  peine  à  démêler 
la  passion  de  la  vertu  qui  ne  cherche  que  Dieu  ;  et 
m'attachant  à  elle,  je  riais  des  agitations  qui  pouvaient 
arrêter  l'œuvre  divine  pour  un  temps ,  mais  ne  sau- 
raient la  détruire  ^  » 

1  Journal  de  la  maison  de  Grenoble,  de  180'i  à  1813,  p.  14.  —  Ce 
recueil  fait  suite  à  V Histoire  de  Sainte-Marie-d'en-Haut,  et  il  est  éga- 
lement de  la  belle  et  forte  écriture  de  M'""  Duchesne.* 


m  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

En  même  temps  on  apprit  que  le  Génie  militaire 
menaçait  de  s'emparer  de  la  maison  des  sœurs  pour 
en  faire  une  caserne.  M""*  Barat  n'en  conçut  ni  trouble 
ni  frayeur.  Elle  le  fit  savoir  au  Père  Varin,  qui  la  con- 
firma ainsi  dans  ce  mé])ris  chrétien  du  monde  et  des 
méchants.  «  L'incertitude  où  vous  êtes  de  conserver 
votre  maison  ne  m'inquiète  pas  plus  que  vous.  Et  certes 
ce  n'est  pas  que  je  sois  indifférent  sur  ce  qui  vous  re- 
garde, vous  et  voire  famille,  loin  de  là;  mais  je  crois 
que  cette  nouvelle  communauté  de  Grenoble  serait  in- 
digne de  votre  alliance,  si  elle  ne  s'établissait  sur  les 
mêmes  fondements  que  Notre-Seigneur  a  donnés  à  celle 
que  vous  avez  quittée.  Ainsi  en  tout  ce  qui  pourra 
arriver,  vous  et  vos  compagnes,  vous  n'aurez  à  la  bouche 
et  dans  le  cœur  que  ces  mois  :  SU  nomen  Domini  bene- 
dictum;  et  ces  autres  :  IHligentibus  Deum  omnia  coope- 
rantur  inbonum^.  » 

Ces  orages  duraient  encore ,  lorsque  M"®  Barab  dut 
se  rendre  à  Lyon,  où  des  négociations,  entamées  puis 
rompues,  pour  l'établissement  d'une  maison  à  Belley*. 
la  retinrent  loin  de  sa  famille  pendant  plusieurs  mois. 
Son  absence  n'interrompit  pas  la  direction  des  novices. 
Elle  leur  écrivait;  et  c'est  ici  que  s'ouvre  cette  corres- 
pondance, désormais  intarissable,  où  va  se  verser, 
pendant  plus  d'un  demi-siècle,  l'àme  si  sage  et  si  sainte 
de  la  mère  Barat. 

Quelque  chose  dislingue  les  lettres  de  cette  époque  : 

'  Que  le  nom  du  Seigm-ur  soit  béni  !  —  Toutes  choses  louriu-iil  à  bien 
pour  ceux  qui  aiment  Uieu.  (Hom.  viii,28.)  P.iris,  11  et  12  février  18(T;. 

2  Ce  projet  de  fondation  A  lîelley  eut  môme  un  commencement  d'exé- 
cution ,  et  M""  (Irosier  y  fut  envoyée  comme  supérieur-'  ;  nwiis  on  l'aban- 
donna au  bout  de  peu  de  temps. 


SES   LETTRES  AUX  NOVICES  i23 

elles  ont  plus  d'éclat  et  de  parfum  que  les  autres,  on  y 
sent  je  ne  sais  quel  souffle  de  jeunesse  et  de  printemps. 
Répondant  à  la  plainte  d'Emilie  Giraud,  qui ,  loin  d'elle, 
se  comparait  à  la  plante  qui  languit  loin  du  jardinier, 
elle  lui  disait  :  «  Ma  fille  ,  croyez  que  le  jardinier  re- 
paraîtra bientôt;  et  quelle  agréable  surprise  sera-ce 
pour  lui  de  trouver,  sur  l'arbuste  chéri,  des  feuilles  et 
peut-être  des  fruits!  car  vous  n'avez  pas  besoin  de  moi 
pour  croître,  mon  enfant.  Et,  en  effet,  qui  suis-je?  Rien, 
moins  que  rien.  Le  Maître  à  qui  je  vous  ai  donnée  est 
le  seul  véritable  jardinier  qui  fait  tout.  Ah!  celui-là, 
écoutez-le,  aimez-le,  brûlez  d'amour  pour  Lui.  Que  cet 
amour  vous  le  fasse  chercher  à  l'église,  au  chœur,  dans 
votre  lit,  partout,  et  vous  le  trouverez.  Je  sais  que  vous 
êtes  encore  la  petite  Emilie;  mais  croissez,  ma  fille, 
commencez  maintenante  » 

A  M""^  Duchesne ,  elle  ne  demandait  pas  seulement  le 
commencement  de  l'amour;  elle  en  demandait  la  con- 
sommation. «  Encore  quelque  temps  ,  et  je  volerai 
vers  vous.  En  attendant,  continuez,  croissez  à  chaque 
instant  dans  l'amour  de  Jésus-Christ.  Que  cet  amour 
consume  tout  ce  qui  n'est  pas  lui.  Votre  Époux  vous 
demande  votre  cœur  sans  réserve  ni  partage.  Enten- 
dez-le vous  dire  ces  paroles  du  Cantique  :  Tempus  puta- 
tionis  advenit,  flores  apparuerunt  in  terra  nostra;  vox 
turturis  audita  est,  etc.  :  pr opéra,  arnica  mea,  et  veni^. 
Et  où  doit -elle  aller  cette  épouse?  écoutez  :  in  foramii- 


1  Lyon,  29  mars  1805. 

2  Les  fleurs  paraissent  sur  notre  terre,  le  temps  de  tailler  la  vigne  est 
venu.  La  voix  de  la  tourterelle  s'est  fait  entendre  parmi  nous:  hâtez-vous, 
ma  bien-aimée,  et  venez  (Gant,  ii,  12.) 


lU  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

nibuspetrœ,  in  caverna  maceriœ\;  dans  la  solitude,  la 
solitude  odieuse  aux  sens,  à  la  nature.  Mort  à  tout,  dé- 
pouillement de  tout,  esprit  de  recueillement  :  voilà 
pour  vous  le  creux  de  la  pierre  où  Jésus  vous  ap- 
pelle "^  » 

Aux  approches  de  la  semaine  sainte ,  les  mêmes  le- 
çons furent  rappelées  ,  mais  cette  fois  sans  figure , 
sans  ornement,  sans  fleurs  :  c'était  la  croix  toute  nue. 
M"""  Duchesne  demandait  à  passer  devant  l'autel  la  nuit 
du  jeudi  saint.  En  le  lui  permettant,  M'"^  Barat  ajouta  : 
«  Moi  aussi,  je  comptais,  si  j'eusse  été  à  Grenoble, 
y  passer  deux  heures  avec  vous.  Cette  visite  commune 
ne  se  fût  pas  terminée  sans  que  je  vous  eusse  fait  re- 
nouveler, aux  pieds  de  Notre-Scigneur,  vos  promesses, 
et  surtout  celle  d'embrasser  sa  croix  ^  »  M""®  Duchesne 
l'entretenait  des  oppositions  qu'on  lui  suscitait  en- 
core :  «  Vive  Jésus  et  sa  croix  !  répondit  la  sainte 
Mère  ;  heureuse,  ma  chère  Philippine,  l'àme  qui  ne  vit 
que  de  croix.  Une  grande  portion  vous  en  est  réservée; 
mais  soyez  courageuse;  et,  sans  les  demander,  soyez 
prête  à  les  accepter  de  bon  cœur.  Ah  !  si  vous  obteniez 
seulement  une  étincelle  de  l'amour  de  Jésus ,  les  croix 
ne  vous  paraîtraient  pas  si  pesantes.  Au  contraire, 
comme  saint  François  Xavier,  vous  vous  écrieriez: 
«  Encore  plus,  Seigneur,  encore  plus!  » 

Pendant  son  séjour  à  Lyon,  M""®  Barat  put  voir  sou- 
vent le  Père  Varin,  qui  continuait  à  faire  des  missions 
dans  ces  contrées.  Les  leçons  sur  le  sacrifice  qu'elle 
adressait  à  ses  (illcs,  elle-même  les  recevait  de  son 

1  DariH  les  cavili's  du  roclier,  dans  la  caverne  eolilaire.  (Gant,  ii ,  l'i.) 

2  Lyon,  -27  mars  18(15. 

3  Lyon,  U  avril  IKC;. 


PIE   VII   LA   BÉNIT  A   LYON  123 

père  spirituel,  soiL  de  vive  voix,  soit  par  lettres,  comme 
celle-ci  du  24  avril  :  «  Ma  chère  sœur,  souvenons-nous 
de  ce  que  nous  nous  sommes  dit  quelquefois  :  Quand  Dieu 
veut  unir  des  âmes  à  Lui,  il  les  fait  passer  par  de  rudes 
épreuves.  Le  pauvre  cœur  doit  saigner  si  souvent  qu'il 
ne  lui  reste  plus,  à  la  fin,  une  goutte  de  sang;  et  c'est 
alors  qu'il  peut  dire  :  «  Ce  n'est  plus  moi  qui  vis ,  c'est 
«  Jésus- Christ  qui  vit  en  moi.  »  Oui,  oui,  la  croix!  la 
croix!  voilà  le  chemin  pour  vous,  pour  moi  et  pour 
d'autres.  Et  encore  ne  faut- il  pas  la  trouver  pesante  : 
c'est  en  la  trouvant  légère  que  nous  engagerons  celui 
qui  les  fabrique  à  ne  pas  nous  en  laisser  manquer.  Et 
tant  qu'elles  ne  nous  manqueront  pas ,  nous  n'aurons 
rien  à  craindre.  Nous  n'aurons  rien  non  plus  à  désirer, 
excepté  ce  que  désirait  le  saint  roi  :  Unam  petii  a  Do- 
mino, hanc  requiram,  ut  inhabitem  in  domo  Domini 
omnibus  diebus  vitœ  meœ  ' .  » 

C'est  pendant  ce  séjour  à  Lyon  que  M""®  Barat  reçut 
une  consolation  de  l'ordre  le  plus  élevé.  Le  souve- 
rain pontife  Pie  VII ,  revenant  de  donner  le  sacre  à 
Napoléon,  passa  par  cette  ville,  dans  ce  même  mois 
d'avril  I8O0.  Au  sein  de  l'enthousiasme  qui  accueiUitle 
Saint- Père,  M""®  Barat  ne  fut  pas  la  moins  empressée  à 
se  prosterner  à  ses  pieds.  Elle  assista  à  sa  messe,  y 
communia  de  sa  main,  obtint  même  une  audience;  et 
le  vicaire  de  Jésus-Christ  entendit  parler  de  l'institut 
du  Sacré-Cœur  pour  la  première  fois.  M""®  Barat  s'em- 
pressa de  faire  savoir  au  Père  Varin  les  paroles  que  le 
Pape  lui  avait  adressées,  et  les  bénédictions  qu'elle 

i  La  seule  chose  que  je  demande  à  Dieu  et  que  je  souhaite,  c'est  d'ha- 
biter dans  sa  maison  tous  les  jours  de  ma  vie.  (Psal,  xxvi,  ''i.)  —  Lyon, 
2/1  avril  1805. 


126  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

en  avait  reçues  pour  elle  et  ses  filles.  Nous  n'avons 
plus  cette  lettre  de  la  Supérieure.  Mais  du  moins  la 
réponse  qu'y  fit  le  Père  Varin  nous  fait  assez  connaître 
combien  cette  bénédiction  avait  été  spéciale,  et  quel  heu- 
reux présage  on  en  pouvait  tirer  pour  la  petite  Société. 
«  J'ai  bien  partagé,  disait-il,  la  consolation  que  vous 
avez  eue  près  du  Saint-Père.  Ces  bénédictions  réité- 
rées sont  d'un  heureux  augure  pour  les  futures  desti- 
nées de  celles  qui  en  sont  l'objet.  »  Puis  remontant  plus 
haut,  il  ajoutait  :  «  Je  vois  bien  qu'avant  de  vous  adresser 
au  Saint-Père ,  vous  avez  fait  la  cour  à  Celui  dont  il  n'est 
que  le  Vicaire,  et  que  le  Maître  a  parlé  au  cœur  de  son 
serviteur  ^  » 

La  main  bénissante  du  Chef  de  l'Église  venait  donc 
de  se  reposer  sur  la  Société  pour  la  première  fois.  Le 
Sacré-Cœur  de  son  côté  venait  de  prendre  ainsi  vis-à- 
vis  du  Saint-Siège  un  premier  engagement  :  il  y  sera 
fidèle ,  et  c'est  dans  une  soumission  filiale ,  inviolable , 
au  Souverain  Pontife,  que  nous  verrons  l'Institut  cher- 
cher toujours  sa  force,  sa  lumière,  sa  vie. 

Le  20  mai ,  M"'"  Barat  était  de  retour  à  Grenoble. 
«  Nous  la  revîmes,  dit  M"""  Duchesne,  avec  un  empres- 
sement où  il  n'entrait  toutefois  nul  triomphe  d'amour- 
propre  sur  ceux  qui  l'accusaient  d'avoir  abandonne 
lâchement  notre  maison.»  —  «  Les  mauvais  propos, 
ajoute -t-elle  plus  loin,  pouvaient  bien  avoir  pour  efTet 
d'empêcher  l'augmonlatiou  de  notre  pensionnai  ;  mais 
quand  on  ne  cherche  que  Dieu,  on  sait  le  bénir  encore 
de  nous  lier  les  mains,  cjuand  c'est  Lui  (pii  nous  arrête 
et  non  la  ccaintc  de  nous  fnliguci' jiour  Lui-.  » 

«  Lyon,  '24  avril  IHO,;. 
2  Journal  autuyr.,  \k    ITi. 


MADAME    HENRIETTE   GIRARD  127 

D'ailleurs,  le  séjour  de  la  Supérieure  à  Lyon  n'avait 
pas  été  inutile  au  noviciat  de  Grenoble.  Elle  y  avait 
conquis  une  nouvelle  postulante  dans  la  personne  de 
M""*"  Henriette  Girard.  «  La  mère  Girard,  raconte  le 
journal  de  M"'*'  Deshayes ,  était  alors  une  femme  d'en- 
viron quarante  ans.  Elle  n'était  bien  faite  ni  de  figure 
ni  de  taille;  mais  quelle  expression  cette  figure  prenait 
quand  elle  était  en  prière,  quand  elle  disait  l'office  !  Son 
ton  et  son  accent  faisaient  assez  voir  le  degré  d'éléva- 
tion de  son  âme  en  Dieu.  On  voyait  cette  âme  dans  ses 
traits,  et  son  attitude  seule  révélait  la  joie  dont  elle  était 
pénétrée.  Elle  avait  avec  cela  un  caractère  aimable  et 
de  l'agrément  dans  l'esprit.  Elle  faisait  des  vers  pleins 
de  grâce  et  d'enjouement  :  c'était  une  âme  pure  et  belle, 
et  d'une  simplicité  si  parfaite,  que  notre  mère  Barat 
avait  coutume  de  dire  :  «  Ah!  si  celle-là  passait  par  le 
«  purgatoire,  j'en  serais  bien  étonnée.  »  Henriette  ap- 
partenait à  une  famille  chrétienne  qui  avait  eu  l'hon- 
neur de  recueillir  M*^  d'Aviau  pendant  les  mauvais 
jours.  Elle  voulait  être  religieuse;  mais  un  de  ses 
frères,  chanoine  de  la  métropole,  l'avait  tenue  en  dé- 
fiance contre  le  Sacré-Cœur,  par  cette  raison  que  c'était 
une  société  nouvelle.  La  postulante  entra  donc  à  Sainte- 
Marie-d'en-Haut,  pleine  de  préventions,  et  en  se  pro- 
mettant de  tout  examiner  avant  dé  faire  un  pas. 

La  première  chose  qui  la  frappa,  fut  l'allégresse  des 
sœurs  :  c'était  ce  qui  l'étonnait  le  plus.  D'un  côté,  n'en- 
tendant parler  aux  conférences  que  de  pénitence  et  de 
croix;  de  l'autre,  au  contraire,  ne  voyant  autour  d'elle 
que  des  visages  heureux,  elle  n'y  comprenait  rien.  Il  lui 
vint  alors  le  soupçon  qu'il  y  avait  là-dessous  quelque 
mystère.  Un  jour,  s'adressant  à  une  ancienne  Mère, 


128  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

elle  lui  dit  en  confidence  :  «  Je  voudrais  bien  savoir 
quelle  est  cette  croix  dont  on  nous  parle  sans  cesse?» 
Il  lui  fut  répondu  :  «  Notre  croix,  rna  chère  sœur, 
c'est  de  ne  pas  aimer  le  bon  Dieu  autant  que  nous  le 
devrions  et  que  nous  le  voudrions,  de  savoir  qu'il  n'est 
point  aimé  autant  qu'il  est  aimable,  et  de  ne  pouvoir  le 
faire  aimer  par  toutes  les  créatures.  » 

La  religieuse  qui  faisait  cette  réponse  si  belle  était 
M™®  Deshayes.  Elle  avait  quitté  Amiens  depuis  quelque 
temps,  et  était  revenue  rejoindre  à  Sainte-Marie  sa 
chère  mère  Barat. 

Le  Père  Varin  encourageait  cette  sainte  allégresse 
des  filles  et  de  la  Mère.  Il  rassurait  celle-ci;  il  lui 
montrait  Jésus -Christ  ne  «  conduisant  au  Calvaire  ses 
fidèles  épouses  que  pour  les  mener  de  là  dans  le  sein 
de  son  Père  ».  Il  lui  suggérait  cet  acte  d'abandon  et 
de  foi  :  «  Oui,  mon  Dieu,  oui,  ma  confiance  et  mon 
espérance  sont  en  vous.  Je  vois  ma  place  dans  le  ciel, 
elle  est  tout  près  de  vous.  Vous  me  la  gardez,  et  qui 
pourra  me  l'enlever?  Vous  êtes  le  fort  armé,  vous  avez 
vaincu  le  monde;  vous  êtes  en  moi,  et  je  suis  en  vous. 
Dominus  protecior  vitœ  mece,  a  quo  trepidabo?  Finis- 
sons. Voulez-vous  que  Notre-Seigneur  soit  content  de 
vous,  prenne  en  vous  ses  délices?  Paix,  joie,  confiance, 
toujours  confiance  dans  la  joie  :  Gaudete  :  iterum  dico , 
gaudcieK  » 

Au  mois  d'août,  le  Père  Varin  vint  lui-même  à  Gre- 
noble, et  le  saint  épanouissement  i]o  la  jK'tile  famille  fut 
ce  qui  le  réjouit  le  plus.  «  Il  visita  la  maison,  rapporte 
M'""  Diichesne,  et  fut  témoin  i\o  l'aimable  Lraielé  de  nos 

I  Koaniif,  l"  juin  18<l5. 


SAINTE   JOIE   DE   LA  MONTAGNE  129 

conversations.  Il  parut  comme  un  père  au  milieu  de  ses 
enfants,  et  ne  put  que  nous  souhaiter  la  continuation  de 
notre  bonheur,  en  nous  exhortant  à  nous  en  rendre 
dignes^  »  —  «  Témoignez  à  votre  famille,  écrivait-il 
lui-même,  quelques  jours  après,  à  M"'**  Barat,  la 
joie  et  la  consolation  que  j'ai  ressenties  dans  les  courts 
instants  où.  j'ai  été  témoin  de  son  bonheur.  Il  ne  fera 
qu'augmenter  tant  qu'il  sera  basé  sur  les  mêmes  prin- 
cipes :  l'humilité,  la  simplicité  et  la  charité^.  » 

Ainsi  se  formait  l'esprit  de  la  Société.  La  corres- 
pondance suivie  du  Père  Varin  y  avait  une  grande  part, 
et  déjà  nous  en  pouvons  apprécier  le  caractère.  C'est 
une  correspondance  essentiellement  forte.  Rien  d'hu- 
main, rien  d'inférieur  ne  s'y  laisse  apercevoir.  Le  renon- 
cement en  fait  le  fond,  le  sacrifice  en  est  le  fruit,  la 
croix  en  est  le  signe,  le  ciel  en  est  le  terme.  L'austérité 
y  domine  ;  mais  c'est  une  austérité  tempérée  de  bonté , 
dilatée  par  l'amour,  animée  d'allégresse,  comme  il  sied 
à  ceux  qu'inspire  l'esprit  de  la  loi  de  grâce,  et  dont  «  la 
conversation  est  dans  les  cieux  ». 

L'esprit  des  pensionnaires  ne  différait  pas  de  celui 
des  maîtresses  :  «  La  paix ,  la  joie ,  régnaient  parmi 
nous,  a  rapporté  une  élève  de  ce  temps-là.  J'ai  par- 
tagé ce  bonheur,  et  je  puis  dire  que  Sainte-Marie  était 
devenu  une  sorte  de  paradis  terrestre.  »  Le  pensionnat 
était  encore  peu  nombreux,  il  est  vrai,  mais  plein  de 
cette  sève  chrétienne  qui  devait  porter  plus  tard  de  si 
beaux  fruits  dans  le  siècle ,  de  si  pures  fleurs  dans  le 
cloître. 


1  M™»  Duchesne.  —  Journal  autogr.,  p.  19. 

2  Aulogr.,  2  septembre  180o. 


I.  -  9 


130  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

Déjà  même  M""'  Barat  avait  noté  les  signes  d'une  grâce 
particulière  dans  une  jeune  nièce  de  M™*  Duchesne, 
nommée  Euphrosyne  Jouve.  C'était  alors  une  enfant  de 
dix  ans  environ,  que  sa  mine  fraîche,  son  front  épanoui, 
son  abondante  chevelure,  naturellement  bouclée,  et  ses 
grands  yeux  bleus,  faisaient  ressembler  aux  anges, 
comme  les  représentent  les  peintres.  Des  dons  d'esprit 
précoces  ,  une  vive  pénétration  ,  une  mémoire  heu- 
reuse, une  étonnante  facilité  à  toute  chose,  la  rendaient 
peut-être  trop  fière  de  sa  personne;  mais  elle  était  si 
franche  dans  sa  pétulance  d'enfant,  si  ardente,  si  géné- 
reuse, qu'on  pouvait  tout  attendre  de  cette  riche  nature. 
M""®  Barat  aimait  à  l'avoir  dans  sa  chambre;  elle  lui 
corrigeait  ses  thèmes ,  car  déjà  sa  tante  l'avait  mise  au 
latin.  Elle  corrigeait  surtout  les  défauts  de  son  âge;  et, 
étonnée  de  ses  progrès ,  elle  demandait  à  Dieu  pour 
elle  un  saint  avenir,  si  toutefois  l'avenir  était  accordé  à 
cette  noble  enfant. 

Cependant  le  noviciat  des  sœurs  de  Grenoble  se  termi- 
nait. Dans  les  premières  semaines  de  novembre,  le  Père 
Varin,  assisté  du  Père  Roger,  revint  à  Sainte-Marie  pour 
recevoir  leurs  vœux.  Elles  les  prononcèrent  le  21  de  ce 
mois,  en  la  fête  de  la  Présentation  de  la  sainte  Vierge. 
Le  Père  Varin  avait  pris  pour  texte  de  son  discours  ces 
paroles  de  Moïse  au  peuple  d'Israël  :  «  Ce  jour  demeu- 
rera célèbre  parmi  vous.  » 

Il  prophétisa.  Les  Mères  du  Sacré-Cœur  se  repor- 
tèrent souvent ,  avec  actions  de  grâces ,  vers  cette 
journée,  qui  fut  l'aube  de  si  grandes  choses.  «  Au  pur 
contentement  de  vivre  sous  la  dépendance  de  notre 
bonne  Mère,  rapporte  le  journal  de  M""  Duchesne,  nous 
joignîmes  le  bonheur  de  voir  se  former  rédifice  que 


UNION  DES  DEUX  FONDATRICES  131 

nous  n'avions  préparé  que  par  nos  désirs,  et  que  nous 
espérons  voir  subsister  pour  la  gloire  de  Dieu*.  »  Ce 
n'était  pas  assez  dire.  Sans  doute  personne  alors,  pas 
même  M™'  Duchesne,  ne  pouvait  voir  au  delà.  Mais, 
dans  la  réalité,  c'était  plus  qu'une  famille  que  Notre- 
Seigneur  venait  de  donner  à  la  Société ,  c'était  un  nou- 
veau monde  dont  la  clef  était  cachée  dans  ce  sanctuaire. 
«  En  même  temps,  écrit  une  des  contemporaines,  il 
se  forma  entre  les  cœurs  de  M"'^  Barat  et  de  M'"°  Du- 
chesne d'admirables  liens,  comme  votre  amour  seul 
sait  les  former,  ô  mon  Dieu  *  !  »  Ineffables  amitiés  des 
saints!  Nous  ne  serons  pas  étonnés  que  l'histoire  du 
Sacré-Cœur  en  offre  de  nombreux  exemples,  puisque 
le  Cœur  de  Jésus  est  la  terre  où  elles  naissent,  crois- 
sent et  s'éternisent.  Celle-ci  survivra  à  tout.  Les  mers 
et  les  îles  mises  entre  ces  deux  femmes  ne  les  désuni- 
ront pas.  C'est  une  de  ces  flammes  fortes  qui  n'ont 
rien  à  craindre  du  temps  et  de  l'espace ,  et  dont  l'Ecri- 
ture dit  que  «  les  flots  de  TOcéan  ne  sauraient  les 
éteindre.  »  Lampades  ejus,  lampades  ignis  atque  flam- 
marum ,  aquœ  inultœ  non  potuerunt  extinguere  chari- 
tatem  ^. 


1  Journal  de  1804  à  1813,  p.  1. 

2  Récit  de  la  mère  Thérèse,  p.  63, 

3  Cantic.  viii,  6,  7. 


CHAPITRE   II 


CONSEIL   d'aMIENS.    MADAME   BARAT    EST    ÉLUE    SUPÉRIEURE   GÉNÉRALE. 
PREMIÈRE   LUMIÈRE   SUR   LES   MISSIONS    ÉTRANGÈRES 

Décembre  1805  —  juin  1806. 


L'homme  apostolique  et  l'homme  intérieur  dans  le  P.  Varin.  —  Ses  mis- 
sions et  ses  fondations.  —  Premières  ébauches  de  l'Institut  du  Sacré- 
Cœur,  —  Sommaire  des  règles  adressé  à  l'évèque  de  Grenoble.  — 
M""'  Barat  à  Amiens.  —  Esprit  de  domination  de  M""=  Baudemont; 
esprit  d'humilité  de  M""  Barat.  —  M""=  Barat  est  élue  supérieure  géné- 
rale.—  Le  P.  Varin  l'en  console  par  la  confiance  en  Dieu.  —  M'"'  Du- 
chesne  lui  fait  savoir  sa  vocation  aux  missions.  —  Leur  allégresse 
commune.  —  La  nuit  du  jeudi  saint  et  ses  vues  prophétiques.  —  Séjour 
à  Amiens;  éducation;  le  prix  des  âmes.  —  Retour  de  la  supérieure  géné- 
rale à  Grenoble.  —  Proposition  d'une  fondation  à  Poitiers. —  Confiance 
nouvelle  en  Dieu. 


Peu  de  jours  après  avoir  reçu  les  vœux  de  ses  filles 
de  Grenoble ,  la  supérieure  les  quitta  pour  se  rendre  à 
Amiens,  où  l'appelaient  certaines  affaires  de  majeure 
importance.  Une  heure  était  venue  :  celle  de  poser  les 
bases  de  Torganisation  de  la  Société. 

Jusqu'ici,  le  Père  Varin  avait  été  presque  tout  dans 
la  direction  de  l'œuvre  comme  dans  sa  conception. 
Ajoutons  (jiie  sa  vie  en  avait  cU'  un  mas^nilique  «'Xt'in- 


L'AME  DU  PÈRE  VARIN  133 

plaire.  Quand  Dieu  prédestine  un  homme  à  faire  une 
de  ses  œuvres,  Il  n'en  met  pas  seulement  la  lumière 
dans  son  esprit,  Il  en  dépose  encore  les  vertus  dans  sa 
personne,  les  grâces  dans  son  âme.  L'homme  d'action  et 
d'oraison,  le  soldat  et  le  religieux,  la  vie  apostolique  et 
la  vie  intérieure,  qui  devaient  s'unir  et  se  fondre  dans 
le  Sacré-Cœur,  marchent  déjà  de  front  dans  le  Père 
Varin.  Et  comme,  dans  un  instant,  nous  allons  le  voir 
s'effacer  devant  l'action  personnelle  et  croissante  de 
^me  Barat,  il  faut  auparavant  nous  arrêter  un  peu  à 
contempler  en  lui  le  type  qu'il  avait  mission  d'imprimer 
dans  ses  filles. 

Ce  qu'on  remarquait  d'abord,  c'était  l'activité  de  sa 
vie  apostolique,  l'ardeur,  l'intrépidité  et  l'étendue  de 
son  zèle.  Ce  zèle  se  portait  d'un  bout  à  l'autre  de  la 
France.  C'est  de  Roanne,  de  Lyon,  de  Belley,  de  Pa- 
ris, d'Amiens,  que  sont  écrites  les  lettres  qu'on  vient  de 
lire.  Quelques-unes  sont  de  Vichy,  où  l'excès  de  ses 
fatigues  l'avait  forcé  d'aller  chercher  un  remède  à  ses 
souffrances;  car  le  feu  sacré  dont  il  était  dévoré  n'em- 
brasait ainsi  son  âme  qu'en  consumant  son  corps.  D'ail- 
leurs il  n'en  concevait  pour  lui-même  nul  souci;  car, 
comme  il  avait  l'intrépidité  du  soldat,  il  en  avait  la 
joyeuse  insouciance.  «  La  fièvre  me  réduit  à  un  si 
pauvre  état  que  cela  fait  pitié;  je  ne  peux  ni  parler  ni 
marcher,  »  écrivait -il  après  une  campagne  apostolique 
qui  l'avait  jeté  à  bas.  Mais  aussitôt  il  ajoutait  :  «  Le 
Seigneur  me  veut  enfant,  que  le  bon  Dieu  soit  béni  de 
tout^  » 

L'épuisement  de  ses  forces  le  condamnant  au  repos  : 

1  Roanne,  1"  juin  1803. 


13i  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

«  Tout  va  bien,  dit- il  gaiement,  tantôt  à  table,  tantôt 
gisant  sur  le  lit  :  vie  de  chanoine ,  comme  vous  voyez. 
Les  chanoines  portaient  la  croix  et  percevaient  de  bons 
revenus.  Puissé-je,  comme  eux,  porter  avec  joie  ma 
petite  croix,  et  tirer  pour  le  Ciel  bon  profit  de  ma  pré- 
bende ^  »  La  fièvre  cependant  s'acharnait  sur  lui,  et 
menaçait  de  lui  laisser  ce  que  M""*  Barat  nommait  «  un 
triste  manteau  d'hiver  ».  A  cela  il  répondait  :  «  Quand  le 
manteau  devient  trop  lourd,  je  fais  avec  lui  un  voyage 
de  dix  lieues  à  cheval,  et  le  laisse  sur  la  route.  C'est 
ce  qui  m'est  arrivé  encore  il  y  a  huit  jours-.  »  Si  enfin 
on  le  conjurait  de  ménager  ses  forces,  il  n'en  tenait  pas 
compte;  et  lui  qui  imposait  aux  autres  le  soin  de  leur 
santé,  déclarait  n'avoir  pas  le  temps  de  s'occuper  de  la 
sienne.  «  C'est  l'affaire  de  mon  bon  Maître,  répondait 
l'homme  de  foi,  et  il  en  sera  ce  qu'il  voudra.  Ne  dois-je 
pas  m'en  reposer  uniquement  sur  Dieu^?  » 

Un  port  de  tête  militaire,  que  plus  tard  la  violence 
qu'il  se  fit  à  lui-même  put  seul  lui  faire  perdre ,  ache- 
vait en  lui  le  portrait  du  chevalier  de  Jésus-Christ*. 
Comme  saint  Ignace,  son  maître,  il  avait  porté  d'abord 
cette  chevaleresque  ardeur  dans  la  milice  du  siècle; 
et  maintenant  qu'il  combattait  dans  le  camp  de  l'Evan- 
gile, il  la  mettait  sans  réserve  au  service  de  Dieu. 

En  lui ,  l'homme  intérieur  offrait  un  autre  genre  de 


>  2  septembre  1805. 

2  Iklley,  22  septembre  1805. 

3  Ibid. 

4  On  possède  deux  portraits  de  lui.  L'un ,  qui  est  le  plus  connu  .  le 
représente  tel  qu'il  était  dans  ses  dernières  années,  dans  l'affaissement  d<' 
l'âge  et  le  recueillement  de  la  prière.  L'autre  le  montre,  à  peu  près,  dans 
sa  cin(iuantiènio  onix'e.  Ces  deux  peintures  appartiennent  au  Sacro-r.crur 
de  Paris  et  de  Conllanîj. 


L'AME  DU  PÈRE  VARIN  133 

spectacle,  plus  ravissant  encore.  Ce  soldat  était  un  moine 
et  un  contemplatif.  Durant  la  saison  d'eaux  qui  le  con- 
damna à  la  tente ,  il  laissait  voir  quelque  chose  de  son 
recueillement  et  de  son  union  à  Dieu  dans  la  lettre  sui- 
vante :  «  Je  suis  ici  au  milieu  d'un  grand  monde ,  mais 
dans  une  solitude  si  entière  que  jamais  je  n'en  avais 
goûté  de  pareille.  Je  me  trouve  en  quelque  sorte  face 
à  face  avec  le  bon  Dieu,  sans  être  distrait  par  les  choses 
extérieures.  Je  ne  m'ennuie  pas  un  seul  instant;  mais  je 
sens  seulement  que  pour  continuer  une  telle  vie  il  fau- 
drait avoir  le  cœur  bien  pur,  et  capable  de  soutenir  le 
regard  continuel  du  divin  Maître  ^  »  —  «  Je  suis  moins 
fatigué,  écrivait  le  même  jour  l'humble  et  courageux 
prêtre.  Que  Notre-Seigneur  soit  donc  loué  et  béni  de 
tout!  »  Mais  aussitôt  se  souvenant  que  qui  dit  prêtre  dit 
victime,  il  se  reprend  et  ajoute  :  «  En  bénissant  Dieu 
de  diminuer  mon  mal,  je  le  bénis  également  de  ce 
qu'il  ne  m'ôtera  pas  tout ,  et  de  ce  qu'il  me  laissera  en- 
core assez  d'infirmités  pour  me  faire  souvenir  que  je 
suis  un  pauvre  pécheur  ^  » 

Un  homme  se  caractérise  par  son  mot  habituel  :  c'est 
l'écho  de  sa  pensée.  Le  mot  de  la  vie  extérieure,  et 
apostolique  chez  le  Père  Varin,  c'était  :  Courage  et  con- 
fiance/ Le  mot  de  sa  vie  intime,  et  le  cri  de  son  cœur, 
c'était  :  Que  Dieu  est  bon!  Ces  deux  paroles  reviennent 
sans  cesse  dans  ses  lettres,  comme  une  sorte  de  refrain 
à  la  gloire  de  Dieu.  La  première  parole  est  son  encou- 
ragement aux  heures  de  combat.  Il  écrit  à  sa  fille  :  «  Je 
mets  en  Dieu  ma  confiance,  mais  bien  entière.  Je  désire 
qu'en  fait  de  confiance  il  n'y  ait  pas  de  réserve.  La  con- 


1  Vichy,  29  mai  1806. 

2  Ibid. 


136  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

fiance,  depuis  la  venue  de  Notre-Seigneur,  doit  être  la 
vertu  propre  des  pauvres  pécheurs  :  elle  doit  donc  être 
la  mienne*.  »  La  seconde  parole  est  son  action  de  grâces 
au  lendemain  de  ses  conquêtes  :  «  Que  Dieu  est  bon,  que 
Dieu  est  bon  de  se  servir  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  petit  et 
de  plus  faible  pour  procurer  sa  gloire  et  convertir  les 
âmes  !  » 

La  conquête  des  âmes  se  poursuivait  en  effet  avec 
un  enthousiasme  dont  les  lettres  du  Père  Varin  à 
]yjme  Barat  offrent  partout  le  témoignage.  Parmi  les 
causes  et  les  signes  de  la  rénovation  religieuse  qui 
se  faisait  à  cette  époque ,  les  historiens  ne  manquent 
pas  de  signaler  certains  grands  événements  publics, 
comme  le  Concordat,  le  voyage  de  Pie  VII  à  Paris,  ou 
encore  de  beaux  écrits  et  d'éloquents  discours  d'apolo- 
gétique chrétienne.  On  ne  tient  pas  assez  de  compte 
du  travail  si  utile  de  ces  missionnaires  sans  gloire 
qui,  sous  le  nom  de  Pères  de  la  foi,  allaient  relèvera 
travers  les  villes  et  les  campagnes  les  ruines  amoncelées 
par  la  Révolution,  et  rapprendre  aux  âmes  la  grande 
nouveauté  de  rÉvangile.  Dans  le  Nord,  Amiens,  Beau- 
vais,  Abbcville,  Saint-Valéry-sur-Somme ,  toute  la  Pi- 
cardie; dans  le  Midi,  Lyon,  Grenoble,  Belley,  Pioanne; 
dans  l'Ouest,  Tours,  Poitiers,  Bordeaux,  se  pressaient 
au  pied  des  chaires  oîi  les  Pères  Varin,  Thomas ,  Lam- 
bert, Gloriot,  Barat,  Desmare  et  Enfantin  annonçaient 
simplement,  fortement  et  fructueusement,  l'approche  du 
royaume  de  Dieu.  Sans  doute  ces  prédicateurs  étaient 
plutôt  des  hommes  de  foi  que  de  génie  :  «  Mais,  dit  un 
grand  orateur,  la  foi  et  l'amour  n'ont  pas  besoin  de 
génie  :  ils  parlent,  et  toute  la  terre  lus  roconnaîl.  Heii- 

1  2  septembre  181).'). 


L'APOSTOLAT  DES    PÈRES    DE   LA.  FOI  137 

reux  l'homme  qui  a  entendu  la  voix  des  saints!  Heureux 
le  peuple  qui  a  entendu  l'éloquence  rachetée  par  le  sang 
de  Jésus-Christ  M  » 

En  même  temps  des  collèges  pour  l'éducation  de  la 
jeunesse  étaient  fondés  par  eux  à  Amiens,  à  Gand,  à 
l'Argentière  près  Lyon,  à  Montmorillon  près  Poitiers, 
à  Marvéjols,  à  Bazas,  à  Belley.  C'était  à  ce  grand  ou- 
vrage du  renouvellement  religieux  par  l'éducation  que 
se  rattachait  l'institution  des  filles  du  Sacré-Cœur. 
Aussi  était-ce  toujours  l'œuvre  principale  pour  le  Père 
Varin ,  ainsi  qu'il  le  disait  à  M'"®  Baral  :  «  Quand  on  se 
fait  vieux,  on  devient  paresseux.  Je  puis  dire  cependant 
que  le  zèle  qui  m'anime  pour  vous  et  votre  famille  me 
rend  toujours  de  nouvelles  forces,  et  ne  saurait  s'é- 
teindre qu'avec  mon  dernier  soupira  » 

Mais  ce  zèle  infatigable,  la  police  impériale  menaçait 
de  le  paralyser.  Dès  1804 ,  un  décret  préparé  par  le  mi- 
nistre Fouché  allait  disperser  les  Pères  de  la  foi,  quand 
un  mémoire  incisif ,,  rédigé  par  le  Père  Varin,  et  pré- 
senté à  l'Empereur  par  le  comte  Portalis  ,  suspendit  le 
coup  de  la  foudre  prêt  à  éclater.  Toutefois  la  menace  sub- 
sistait ;  et  dans  l'état  présent  des  affaires  du  Sacré-Cœur, 
si  le  fondateur  était  éloigné,  tout  manquerait  avec  lui.  Il 
était  donc  urgent  d'assurer  à  la  petite  association  son 
gouvernement  propre ,  avec  les  éléments  constitutifs  de 
sa  vie. 

Pour  des  raisons  différentes,  M'""'  Barat  souhaitait  que 
des  règles  écrites  reliassent  entre  elles  les  maisons  de  sa 
Société.  Elle  s'en  était  entretenue  avec  le  Père  Varin,  qui 
lui  répondait  ainsi  le  22  septembre  de  cette  année  1805  : 

1  Le  P.  Lacordaire,  Panégyrique  du  bienheureux  Fourier. 

2  Vichy,  9  juin  1806. 


138  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

«  Puisque  vous  me  parlez  confidemment  du  désir  que 
vous  avez  que  je  m'occupe  de  mettre  par  écrit  certaines 
réflexions  qui  vous  regardent,  vous  et  votre  famille; 
oui,  je  ferai  comme  vous  le  dites.  J'en  ai  eu  déjà  la 
pensée,  et  il  y  a  peu  de  jours  que  j'y  pensais  encore. 
Nous  en  reparlerons;  et  si  c'est  la  volonté  du  Seigneur, 
vous  prierez  pour  moi,  et  il  m'aidera.  » 

Quelques  semaines  après,  la  profession  religieuse  des 
novices  de  Sainte-Marie  amena  naturellement  l'évêque 
de  Grenoble  à  demander  le  texte  des  constitutions. 
Avant  d'admettre  les  sœurs  à  prononcer  leurs  vœux, 
M^  Simon  voulait  connaître  la  teneur  de  leurs  engage- 
ments. Mises  ainsi  en  demeure  de  produire  leurs  règles 
les  mères  Barat  et  Duchesne  lui  adressèrent  un  mé- 
moire qu'il  importe  de  citer,  car  l'institut  est  déjà  tout 
entier  dans  ce  germe. 

«  Monseigneur,  disait  cette  pièce,  nous  venons  mettre 
entre  vos  mains  nos  projets,  nos  désirs  et  notre  bonheur. 
Nous  venons  avec  confiance,  car  il  nous  semble  que  nous 
ne  voulons  que  la  gloire  de  Jésus-Christ,  et  notre  félicité 
en  lui  seul.  » 

Après  un  court  exposé  des  débuts  de  la  Société,  le 
Sacré-Cœur  s'excusait  de  n'avoir  pas  encore  de  Statuts 
écrits.  S'appuyant  sur  ce  principe  que,  dans  la  fon- 
dation de  toute  société,  si  on  la  veut  durable,  l'esprit 
doit  précéder  et  inspirer  la  lettre ,  l'expérience  les 
règles,  et  les  mœurs  les  lois,  la  supérieure  disait  :  <  La 
brièveté  du  temps  et  la  nécessité  de  nous  instruire  par 
notre  propre  expérience,  ne  nous  ont  pas  permis  jus- 
(lu'ici  de  rédiger  par  écrit  le  plan  et  les  règles  de  notre 
association.  Ayant  sans  cesse  devant  les  yeux  !«'  but 
vers  lequfîl  nous  tendons,  et  Tespril  (pii  doit  nous  ani- 


LES   PREMIÈRES   RÈGLES  139 

mer,  nous  étudions  tous  les  jours  les  moyens  qui  peu- 
vent plus  sûrement  nous  y  faire  parvenir.  Nous  croyons 
néanmoins  devoir  nous  occuper  bientôt  du  travail  de 
cette  rédaction ,  pour  vous  le  présenter  et  le  soumettre 
à  votre  sagesse. 

«  En  attendant,  nous  ne  pouvons  nous  passer  plus 
longtemps  de  la  consolation  de  vous  ouvrir  nos  cœurs, 
et  de  nous  montrer  à  vos  yeux  telles  que  nous  croyons 
nous  connaître  nous-mêmes.  C'est  ce  que  nous  faisons 
aujourd'hui,  en  vous  présentant  l'abrégé  suivant,  qui 
servira  de  base  au  travail  dont  nous  allons  nous  occuper 
incessamment.  » 

Cet  abrégé  disait  : 

«  La  fin  de  l'association  est  la  perfection  des  membres 
qui  la  composent  et  le  salut  du  prochain. 

«  L'esprit  de  l'association,  c'est  le  détachement  du 
monde  et  de  soi-même,  la  pureté  d'intention  pour  la 
gloire  de  Dieu,  le  zèle  et  la  douceur  à  l'égard  du  pro- 
chain, et  une  grande  obéissance  envers  les  supérieures. 

«  Les  moyens  de  sanctification  sont  :  pour  les  reli- 
gieuses, le  noviciat  et  les  exercices  du  chrétien  ;  pour 
les  personnes  du  dehors  :  l'éducation  des  pension- 
naires, l'instruction  gratuite'  des  classes  pauvres,  et 
les  retraites  pour  les  dames  du  monde.  » 

Quant  à  l'organisation  et  au  règlement  général,  il 
était  dit  : 

«  1°  Les  différentes  maisons  de  cette  association 
auront  une  supérieure  générale  ; 

«  2°  Tout  y  sera  en  commun  ;  la  manière  de  vivre  y 
sera  simple  et  n'aura  rien  d'extraordinaire.  Il  n'existera 
pas  d'austérités  de  règle,  ni  de  jeûnes  en  dehors  de  ceux 
qui  sont  prescrits  par  l'Eglise  ; 


140  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

«  S*'  Tous  les  jours  on  fera  une  heure  d'oraison  le 
matin ,  une  demi-heure  le  soir,  une  lecture  spirituelle , 
deux  examens  de  conscience,  et  on  récitera  le  petit 
office  de  la  sainte  Vierge.  » 

Là  se  bornait  Tindication  présentée  à  l'évêque,  qui  lui 
donna  verbalement  son  approbation.  Dans  la  réalité,  la 
Congrég'ation  n'avait  pas  d'autres  lois.  Elle  s'était  con- 
tentée d'adopter  le  sommaire  des  Constitutions  de  la 
Compagnie  de  Jésus.  Ce  sommaire,  joint  à  ce  qu'on 
nomme  «  règles  de  modestie  et  règles  communes  », 
était  le  code  qui  avait  régi  la  famille  du  Sacré-Cœur 
jusqu'en  1805. 

On  le  conçoit  cependant  :  l'institut  de  saint  Ignace, 
tout  en  restant  la  base  des  statuts  du  Sacré-Cœur,  ne 
pouvait  s'adapter  aussi  littéralement  à  une  société  de 
femmes  ayant  son  esprit  spécial  et  sa  mission  propre. 
Le  Père  Varin  le  reconnaissait ,  et  il  s'en  était  expliqué 
déjà  avec  M™°  Barat'.  Mais  quelle  sérail  la  règle  que 
l'on  adopterait?  et  préliminairement,  en  quelles  mains 
reposerait  l'autorité  centrale  de  la  Société?  Le  conseil 
général  d'Amiens  devait  statuer  sur  ces  choses. 

La  mère  Barat  arriva  dans  celle  ville  le  14  décembre 
1805.  La  famille  de  l'Oratoire  la  reçut  avec  honneur. 
Depuis  plus  d'un  an  qu'elle  l'avait  quittée,  elle  n'en 
avait  reçu  que  d'excellentes  nouvelles-.  En  effet  le  pre- 


1  II  lui  (îcrivait  nu  jour  :  «  Je  vous  renvoie  ce  (jue  vous  me  demandez, 
en  vous  observant  que  ni  les  règles  communes  ni  celles  de  la  modestie 
ne  peuvent  rester  telles  qu'elles  sont,  par  la  raison  que  j'ai  donnée  si  sou- 
vent, à  savoir  qu'elles  ne  sont  qu'une  traduction  des  règles  latines,  que 
vous  ne  devez  pas  vous  approprier  littéralement.  Ainsi  nous  les  chan- 
gerons. << 

2  Voyez  lelires  du  P.  ]'arin.  Amiens,  \  seplcmbre  If^'i.  —  Paris. 
13  mars  IHO"..  —  Hoanno,  1<"^  et  i:{  juin  1S<»;;. 


MADAME  ANNE   BAUDEMONT  Ul 

premier  aspect  de  cette  maison  ne  présentait  rien  qui 
ne  dût  charmer  les  regards  d'une  Mère. 

Une  partie  de  ce  bel  ordre,  —  du  moins  on  le  croyait, 
—  était  dû  aux  talents  administratifs  de  M™^  Baude- 
mont,  supérieure  à  l'Oratoire.  Ce  n'était  pas,  en  effet,  une 
personne  ordinaire  que  cette  ancienne  Clarisse  :  l'idée 
que  nous  en  donnent  ses  contemporaines  est  celle  d'une 
femme  de  caractère  et  de  vertu.  «  Elle  était  exemplaire, 
raconte  l'une  d'elles;  elle  nous  a  constamment  édi- 
fiées, et  jusqu'au  dernier  moment  sa  conduite  fut  celle 
d'une  parfaite  religieuse.  »  Une  autre  a  écrit  :  «  La 
trempe  de  son  esprit  la  rendait  plus  propre  à  créer  une 
œuvre  à  elle  qu'à  se  fondre  dans  un  institut  déjà  exis- 
tant. Douée  d'une  force  de  volonté  peu  commune  et 
d'une  énergie  persévérante,  sévère  pour  elle-même  et 
pour  les  autres,  elle  ne  manquait  pas  cependant  d'un 
certain  abandon  avec  les  personnes  dont  elle  voulait 
gagner  la  confiance,  et  elle  se  les  attachait  par  l'estime 
et  le  respect  plutôt  que  par  l'amour.  » 

Ce  mélange  de  souplesse  et  de  domination  avait  été 
remarqué,  et  non  sans  inquiétude,  par  le  Père  Varin. 
Longtemps  il  lui  avait  répugné  qu'elle  fût  mise  à  la 
tête  de  la  communauté.  La  chose  faite ,  il  vit  bientôt 
justifier  ses  craintes;  et  ce  passage  d'une  lettre  qu'il 
lui  adressait  le  7  mars  de  cette  année,  en  dira  plus  que 
tout  :  «  Il  est  nécessaire  maintenant  que  vous  exerciez 
le  commandement  par  la  douceur.  Tâchez  d'avoir,  par- 
ticulièrement pour  les  anciennes,  la  plus  grande  défé- 
rence, prenant  leurs  avis  quand  vous  le  croirez  néces- 
saire, et  entretenant  la  charité  que  nous  devons  pra- 
tiquer dans  la  perfection.  C'est  pourquoi  évitez  avec 
soin,  en  leur  parlant,  tout  ce  qui  pourrait  ressentir  le 


142  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

moins  du  monde  Tautorité,  même  dans  le  ton  de  la  voix, 
ce  qui  vous  échappe  assez  souvent,  lorsque  vous  n'y 
prenez  pas  garde  et  que  vous  êtes  préoccupée.  Comme 
vous  devez  maintenant  servir  d'exemple,  mettez  plus 
de  gravité  dans  votre  maintien  et  le  reste.  » 

Ce  qui  ressort  de  ces  lignes,  c'est  d'abord  qu'une 
véritable  supérieure  du  Sacré-Cœur  doit  se  former  sur 
le  type  de  Celui  qui  disait  :  «  Apprenez  de  moi  que  je 
suis  l'humble  et  le  doux  de  cœur;  »  mais  on  y  voit  aussi 
et  non  moins  clairement  que,  chez  M"'"  Bauderaont, 
c'était  précisément  ce  qui  manquait  le  plus. 

Cette  tendance  de  la  supérieure  s'était  encore  accrue 
par  l'appui  chaleureux  que  lui  prêtait,  au  dedans  et  au 
dehors  de  la  maison ,  le  Père  de  Sambucy,  plus  connu 
sous  le  nom  de  l'abbé  de  Saint-Estève'.  «  M.  de  Saint- 
Estève,  dit  la  mère  Deshayes  dans  son  style  pitto- 
resque, était  le  confesseur  des  élèves  et  de  la  commu- 
nauté. C'était  un  homme  de  lettres,  d'une  imagination 
brillante,  mais  toute  dans  la  grimpade;  génie  inquiet  et 
aimant  le  mouvement  "^  »  Grâce  au  concours  de  ce 
prêtre ,  dont  nul  d'ailleurs  ne  contestait  la  vertu  et  le 
zèle,  la  Supérieure  d'Amiens,  pendant  l'absence  de 
M""^  Barat,  avait  conquis  une  influence  souveraine 
dans  cette  maison,  et  s'était  préparé  dans  la  Société  une 
place  première. 

Ce  n'est  pas  la  mère  Barat  qui  la  lui  eût  disputée. 
«  Elle  nous  avait  quittées,  raconte  M"""  Deshayes,  et 
elle  s'était  rendue  à  Amiens,  avec  la  ferme  espérance 

1  C'est  le  nom  (|iie  nous  lui  dimnerons  désormais  pour  le  distinguer  de 
M.  l'ablié  Gaston  de  .Sambucy,  son  frîTo,  (jui  fut  un  des  plus  fidèles  amis 
(lu  Sacré-Cœur. 

2  M'""  Deshayes. —  Xotes  autographes,  p.  23-'2'«. 


ELLE   CHERCHE  L'OBSCURITÉ  143 

qu'elle  y  serait  déchargée  de  la  supériorité.  »  C'est  ce 
qu'elle  ne  cessait,  depuis  son  élection,  de  demander  au 
Père  Varin.  Aussi,  loin  de  se  produire  et  de  se  faire 
valoir,  ne  cherchait- elle  qu'à  s'ensevelir  dans  l'obscu- 
rité. Le  seul  côté  de  sa  personne  qu'elle  fît  volontiers 
ressortir  était  la  pauvreté  de  la  simple  fille  du  vigneron 
de  Joigny.  Elle  avait  fait  venir,  de  sa  ville  natale , 
Louis,  l'aîné  de  ses  neveux,  et  elle  l'avait  placé,  dès 
l'âge  de  huit  ans,  au  collège  des  Pères  de  la  foi 
d'Amiens.  Mais  en  faisant  donner  à  ceux  de  sa  famille 
l'éducation  élevée  qu'elle  leur  avait  promise  ,  elle 
tenait  à  ce  que  personne  n'ignorât  la  modestie  de  leur 
origine.  «  Quand  j'allais  voir  ma  tante,  ra^îonte  l'éco- 
lier d'alors,  les  religieuses  et  les  élèves  me  faisaient 
fête.  Malgré  ce  bon  accueil,  je  me  souviens  que  la  pre- 
mière fois  qu'elle  me  conduisit  à  sa  chapelle  de  l'Ora- 
toire, j'étais  si  confus  de  ma  tournure,  et  si  embarrassé 
dans  mon  petit  habit  dont  la  coupe  était  loin  d'être 
irréprochable,  que,  par  amour- propre,  je  me  cachai 
dans  un  coin.  Mais  ma  tante  venant  m'y  prendre  me 
mit  en  évidence ,  près  de  l'autel,  sous  les  yeux  des  élèves 
et  des  dames.  Certes ,  son  humilité  dut  être  satisfaite , 
car  ma  figure  et  ma  tenue  n'étaient  guère  de  nature  à 
lui  faire  honneur  ^  » 

D'après  ce  que  nous  venons  de  dire,  on  voit  qu'il  se- 
rait difficile  de  trouver  deux  esprits  plus  opposés  que 
ceux  de  M™®  Barat  et  de  M""®  Baudemont.  Lequel  allait 
l'emporter  :  de  l'esprit  d'humilité  ou  de  celui  d'auto- 
rité? de  l'esprit  de  dilection  ou  de  celui  de  domination? 
lequel  allait  recevoir  le  gouvernement  et  prévaloir  à 

1  Notes  de  J\I.  l'abbé  Dusaussoy.  —  i"  cahier,  feuille  7. 


144  HISTOIRE   DE   MADAME   BAKAT 

jamais  dans  la  Société?  Le  choix  d'une  supérieure  gé- 
nérale en  déciderait;  et  ce  fut  le  premier  objet  que  l'on 
soumit  au  conseil  des  Mères. 

Le  18  janvier  1806,  fête  de  la  Chaire  de  saint  Pierre, 
on  procéda  à  ce  grand  acte.  Toutes  les  professes  présentes 
déposèrent  leurs  votes;  les  professes  absentes  avaient 
envoyé  le  leur.  Le  dépouillement  donna  à  M"""  Barat  la 
majorité  d'une  î;oza;  seulement.  On  observa  que  cette  voix 
décisive  était  due  à  la  promotion  que  l'on  avait  faite  de  la 
sœur  Maillard  à  la  dignité  de  religieuse  de  chœur.  L'on 
se  plut  à  reconnaître  la  main  cachée  de  la  Providence 
dans  l'appoint  si  opportun  de  cet  humble  suffrage  *. 

La  nouvelle  supérieure,  en  se  voyant  élue,  fut  telle- 
ment saisie  qu'elle  s'affaissa  sous  le  coup.  Elle  était 
écrasée  sous  le  poids  de  la  charge  qu'il  lui  fallait  main- 
tenant porter,  sa  vie  entière  *. 

1  Noies  de  la  mère  Deshayes,  p.  31. 

2  Une  inscription  commémorative  a  été  placée  dans  le  lieu  où  s'est 
accompli  cet  événement.  Ce  lieu  est  devenu  la  chapelle  privée  des  dames 
du  Sacré-Cœur  d'Amiens.  L'inscription  est  ainsi  conçue  : 

SOCIETAS   VIRGIXLM    A    CORDE   DNI   JESU 

HISCE   IN   iEDlBUS 

QUAS    ANTEACTIS   .ETATIBUS 

SODALES   BERULLIANI    COLUEKU.NT 

INSTAURATIS   NOVOQUE   CULTU   AUCTIS 

SUA  iiABUiT  exordia; 

PRIMISQUE   COMITUS    RITE  OBITIS 

XV     KAL.     FEBR.     AN.\.     MDCCCVl 

ANTISriTAM  CUNCTIS  SUKFRAGIIS 

PRiCFEClT    SOCIIS    U.NIVERSIS 

MAGDALENAM    ALOÏSIAM    SOPMIAM    BARAT 

AUSTANTE   JOSEPHO    VARIN    B   SOCIETATE   JESU 

DE  CCETUS    I.NSTITUTIONE 

EGREGIE   MERITO. 

C'est  par  erreur  que  l'inscription  porte  que  M™'  Bnrnl  fut  élue  supéric»ir>- 
générale  il  l'uiianimilé,  cunclis  sulfriujiis. 


ELLE  EST  ÉLUE  SUPÉRIEURE  GÉNÉRALE      143 

Or  pourquoi  venait-on  de  la  lui  imposer?  Pourquoi 
le  Père  Varin  et  les  plus  sages  de  ses  filles  venaient- ils 
de  mettre  le  présent  et  l'avenir  de  leur  Société  dans  de 
si  jeunes  mains,  des  mains  de  vingt-six  ans?  Qu'avaient- 
ils  donc  vu  dans  cette  âme  si  humble?  Sans  doute, 
comme  tout  le  monde,  ils  avaient  vu  premièrement  cette 
humilité  même,  qui,  jointe  à  sa  sainteté,  devait  faire  de 
la  supérieure  un  instrument  si  souple,  si  impersonnel 
dans  la  main  de  Dieu.  Mais,  derrière  ce  voile  profond,  se 
laissait  apercevoir  chacun  des  éléments  de  ce  genre 
d'autorité  tempéré  de  bonté,  qui  est  propre  au  christia- 
nisme, et  plus  particulièrement  propre  au  Sacré-Cœur. 
C'était  d'abord,  dans  l'esprit,  un  élément  de  lumière  : 
une  riéhe  instruction,  une  vive  pénétration  des  affaires 
et  des  âmes,  et  le  tact  délicat  des  unes  et  des  autres,  la 
promptitude,  l'ordre,  l'élévation,  la  mesure;  mais,  plus 
que  tout,  ce  sens  droit  que  rien  ne  peut  remplacer,  pas 
même  le  génie,  pas  même  la  sainteté,  selon  que  le  dé- 
clare saint  Ignace  quand  il  dit  :  «  Une  grande  prudence 
avec  une  médiocre  sainteté  l'emporte  sur  une  grande 
sainteté  avec  une  prudence  médiocre.  »  C'était  ensuite, 
dans  le  cœur,  en  une  grande  proportion,  l'élément  de 
l'amour:  l'ardent  amour  de  Dieu,  le  zèle  de  sa  gloire, 
la  passion  de  sa  loi,  tout  ce  qui  fait  respecter  le  devoir 
comme  sacré;  puis  l'amour  du  prochain,  la  douceur, 
l'aménité,  tout  ce  qui  peut  rendre  le  devoir  aimable  et 
facile  aux  autres.  Enfin,  dans  le  caractère,  l'élément  de 
la  force,  non  pas  seulement  cette  force  qui  est  la  puis- 
sance d'agir,  mais  celle ,  plus  nécessaire  dans  une  su- 
périeure, qui  est  le  courage  de  souffrir  :  l'autorité  qui 
a  l'épine  pour  diadème  et  pour  sceptre  la  croix.  En 
somme,  une  riche  nature  sous   un   magnifique  épa- 

L  —  10 


HQ  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

nouissement  de  grâces,  une  juste  harmonie  des  facul- 
tés naturelles  et  des  vertus  surnaturelles  dans  une  âme 
complète,  équilibrée,  égale:  voilà  ce  qui  constituait 
dans  M""  Barat  cette  supériorité  que  Ton  venait  de  re- 
connaître par  un  acte  authentique. 

C'est  bien  ainsi,  du  reste,  que  M"'"  Deshayes  motivait 
son  suffrage  et  celui  de  ses  sœurs:  «  L'union  intime  de 
la  mère  Barat  avec  Dieu ,  sa  douceur,  sa  prudence ,  son 
dévouement  entier  à  la  Société,  la  sagesse  de  son  gou- 
vernement que  l'on  avait  déjà  éprouvée,  tous  les  talents 
réunis  dans  un  âge  où  tant  d'autres  ne  font  que  donner 
des  promesses,  firent  croire  que  Dieu  l'avait  suscitée, 
dans  son  amour,  pour  la  direction  de  notre  Société.  Elle 
seule  n'était  point  dans  cette  opinion,  et  son  humilité 
profonde  lui  faisait  croire  que  Notre-Seigneur  ne  la  con- 
firmait en  cette  place  que  pour  ses  péchés  ^  » 

Si  accablée  qu'elle  fût,  elle  ne  se  plaignit  pas;  elle 
ne  se  lamenta  pas  sur  sa  nouvelle  charge.  Au  lieu  de 
parler  humblement  d'elle-même,  elle  estima  plus  hum- 
ble et  meilleur  de  se  taire.  C'est  dans  ces  sentiments 
que  deux  jours  après  elle  écrivit  à  Grenoble.  Sa  lettre , 
adressée  à  M""  Duchesne,  plane  dans  les  régions  du 
monde  spirituel,  où  elle  goûtait  le  bonheur  d'oublier 
tout  le  reste.  Comme  son  amie  se  plaignait  d'être  privée, 
par  son  absence,  de  l'aliment  dont  son  âme  avait  été 
soutenue  pendant  le  noviciat  :  «  Je  ne  sais  pas,  lui  ré- 
pondit-elle agréablement,  comment  vous  osez  réclamer, 
en  faveur  de  ce  mauvais  lait  qu'on  vous  a  enlevé.  A  votre 
âge,  rechercher  encore  ces  fades  douceurs,  c'est  rester 
enfant  et  vouloir  l'être  toujours  !  »  Elle  lui  citait  saint 

»  i\oli'i>  de  M""  DcsUnijcs,  p.  H. 


ELLE  EST  ÉLUE  SUPÉRIEURE  GÉNÉRALE      147 

Paul  :  Lac  vobis  potum  dedi,  non  escam!  Elle  lui  pro- 
mettait à  son  retour  le  présent  auslère  «  du  faisceau 
de  myrrhe  ».  Elle  l'avertissait  qu'enfin,  après  les  lon- 
gues épreuves  d'une  vie  si  agitée,  le  temps  était  arrivé 
de  se  reposer  en  Dieu  seul;  et,  comme  l'épouse  du 
Cantique,  de  «  s'asseoir  à  l'ombre  du  Bien-Aimé  ».  — 
«  Puissiez-vous,  ma  chère  fille ,  pouvoir  dire  ce  mot  qui 
vous  fait  tressaillir  de  joie  :  Je  suis  assise,  Sedif  Mais,  ne 
l'oubliez  pas,  l'arbre  qui  couvre  le  doux  lit  du  repos  est 
planté  au  milieu  d'une  forêt  hérissée  d'épines.  Pour  s'y 
frayer  un  chemin ,  il  faut  arracher  les  ronces.  Il  est  be- 
soin pour  cela  de  courage  et  de  patience;  et  ce  n'est  pas 
le  lait  des  faibles  qui  vous  en  donnera  :  comprenez-le, 
de  grâce  !  »  —  Quant  à  la  promotion  qui  venait  d'être 
faite  d'elle  au  gouvernement  général  de  la  Société ,  à 
peine  la  supérieure  y  faisait-elle  allusion  dans  ces  lignes 
rejetées  à  la  fin  de  la  lettre  :  «  Ma  fille,  il  s'est  passé 
bien  des  choses  pour  votre  Mère  dans  ces  derniers  jours. 
J'en  suis  encore  à  me  résigner,  et  je  ne  puis  presque 
m'occuper  que  de  cela.  Priez  pour  moi ,  et  passez-moi 
de  n'en  rien  dire  \  » 

Le  second  objet  du  conseil  était  l'élaboration  des  sta- 
tuts. Mais  bientôt  on  y  renonça.  Là  encore  le  Père 
Varin  rencontrait  l'influence  et  la  contradiction  de  M.  de 
Saint-Estève.  Le  fondateur,  rassuré  par  le  choix  qu'on 
venait  de  faire,  ne  voulut  rien  presser:  l'esprit  de 
l'Institut  lui  était  assez  garanti  désormais  par  celui 
de  la  supérieure  générale.  Pour  le  moment  on  se  con- 
tenta de  présenter  à  l'évêque  d'Amiens  un  sommaire 
analogue  à  celui   dont   l'évêque   de   Grenoble  s'était 

1  Amiens,  20  janvier  18(i6. 


148  HISTOIRE   DE    MADAME   BARAT 

montré  satisfait,  et  M^  de  Demandolx  y  donna  volon- 
tiers son  approbation. 

Une  des  premières  choses  que  fit  le  Père  Varin  après 
cette  élection,  fut  de  se  démettre  de  son  titre  de  supé- 
rieur de  la  Société.  Puis  il  quitta  Amiens.  Inévitable- 
ment le  fondateur  gardait  sur  la  Congrégation  dont  il 
était  le  père  une  influence  considérable  :  rien  n'était 
plus  selon  Tordre.  Mais  il  voulait  que  désormais  la 
direction  fût  laissée  à  M""^  Barat. 

Il  ne  lui  en  dissimula  aucunement  les  labeurs;  c'était 
là  qu'il  l'attendait  comme  à  l'épreuve  de  sa  foi  et  de 
son  amour  de  Dieu.  Il  lui  fit  même  de  cette  Croix  un 
sujet  de  triomphe  ;  et  voici  quelles  étranges  félicitations 
il  lui  en  adressait,  à  quelque  temps  de  là  : 

«  Je  sais,  ma  chère  sœur,  que  vous  aurez  beaucoup 
à  souffrir,  avant  de  voir  votre  Société  solidement  éta- 
blie. Mais  rien  ne  m'effraye,  parce  que  je  sais  que 
Notre-Seigneur  vous  donnera  un  cœur  plus  grand  que 
toutes  les  souffrances;  et  un  tel  cœur  peut  tout  obtenir 
de  celui  de  Jésus-Christ.  Oh!  que  vous  êtes  heureuse 
d'être  entrée  dans  la  carrière  que  vous  parcourez,  et 
que  je  me  félicite  d'avoir  concouru  à  vous  y  faire  entrer! 
Dans  toute  autre,  vous  n'auriez  pas  eu  à  souffrir  la  mil- 
lième partie  des  peines  qu'elle  vous  offrira.  Seulement, 
souvenez-vous  que  le  courage  et  la  foi  qui  vous  animent 
doivent  être  trempés  dans  le  sentiment  d'une  tendre  et 
amoureuse  confiance  en  Noire-Seigneur'.  » 

C'était  bien  l'heure,  en  effet,  de  grandir  en  confiance, 
car  dans  ce  même  moment  où  la  Société  se  consliluait 
au  dedans,  une  première  lumière  montra  à  la  supé- 

I   HoaniKi,  rîiiiîii  1800. 


PREMIÈRES   LUMIÈRES   SUR   LES  MISSIONS  ii9 

rieure  l'étendue  future  de  sa  mission  au  dehors.  Du  faîte 
où  elle  venait  à  peine  d'être  portée,  la  mère  Barat  vit 
soudain  l'horizon  s'entrouvrir;  et  voici  quel  éclair  fit 
apparaître  à  ses  yeux  l'immensité  de  l'héritage  promis 
au  Sacré-Cœur. 

Il  n'y  avait  pas  huit  jours  qu'elle  était  élue  supé- 
rieure générale,  lorsqu'elle  reçut  une  lettre  de  M™®  Du- 
chesne  qui  lui  mandait  qu'en  la  fête  de  l'Epipha- 
nie, l'illustre  abbé  de  la  Trappe,  dom  Augustin  de 
Lestrange,  était  venu  visiter  Sainte-Marie-d'en-Haut. 
Il  revenait  d'Amérique,  où  il  avait  fondé  plusieurs  mo- 
nastères de  son  ordre.  S'inspirant  à  la  fois  de  ses  sou- 
venirs de  missionnaire  et  du  mystère  de  ce  jour,  il  parla 
si  fortement  du  malheur  des  nations  qui  ne  connaissent 
pas  Jésus- Christ,  que  M*"®  Duchesne  sentit  se  réveiller 
l'ardeur  qui  depuis  longtemps  la  poussait  vers  les 
missions.  «  Le  10  janvier,  écrivait- elle,  faisant  mon 
oraison  dans  le  dortoir  des  élèves,  sur  le  détachement 
des  Mages,  je  conçus  le  désir  de  les  imiter.  Je  sentais 
tomber  les  liens  qui  me  retenaient.  Les  peuples  infi- 
dèles, et  surtout  les  tribus  sauvages  de  l'Amérique,  ne 
quittaient  plus  mon  esprit.  Je  voulais  partir  aussitôt^  » 

C'était  pour  en  demander  l'autorisation  qu'elle  venait 
d'écrire  à  M™^  Barat. 

A  la  réception  de  cette  lettre,  la  supérieure  y  recon- 
nut l'écho  de  ses  propres  pensées.  Elle  ne  put  contenir 
sa  jubilation ,  et  elle  fit  cette  réponse  qui  est  plutôt  un 
chant  d'actions  de  grâces  :  «  Vive  Jésus,  ma  chère  fille! 
votre  lettre  a  frappé  la  partie  sensible  de  mon  cœur  :  je 


1  Grenoble,  23  janvier  1806,  et  relation  écrite  par  M™'  Duchesne  avant 
son  départ,,  1^18. 


150  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

me  suis  sentie  exaucée.  Oui,  voilà  ce  que  je  demandais 
pour  vous  depuis  que  le  Seigneur  vous  a  confiée  à  mes 
soins!  J'insistais  avec  ardeur  auprès  de  lui,  persuadée 
qu'il  voulait  de  vous  ce  dévouement  et  cet  entier  sacri- 
fice. » 

Alors,  laissant  déborder  dans  un  long  épanchement 
l'ambition  de  toute  sa  vie,  elle  lui  racontait  confi- 
dentiellement son  ancien  désir  d'aller  évangéliser  les 
nations  infidèles,  les  vœux  qu'elle  adressait  dans  cette 
intention  à  saint  François  Xavier,  ses  regrets  lorsque 
des  ordres  supérieurs  l'avaient  enchaînée  à  la  France, 
sa  prière  constante  pour  que  Dieu  suscitât  dans  la  So- 
ciété un  cœur  embrasé  du  même  zèle;  sa  joie  enfin  d'en 
voir  aujourd'hui  la  flamme  dans  M""*  Duchesne. 

«  Que  je  serais  heureuse,  disait-elle,  si  le  Seigneur, 
ayant  tant  de  raisons  de  dédaigner  mes  services,  voulait 
agréer  les  vôtres!  Ah!  à  mon  tour,  prosternée  à  vos 
pieds,  je  vous  supplierais  de  me  recevoir  pour  votre 
petite  servante...  Mais  maintenant  c'est  vous  qu'il  me 
semble  voir,  ma  chère  fllle,  aux  pieds  de  Jésus-Christ 
et  de  votre  indigne  Mère,  lui  demander  s'il  vous  appelle 
à  ce  bonheur?  Vous  attendez  le  oui  que  vous  avez  cher- 
ché et  qui  paraît  si  long  à  vos  désirs.  Ah  !  permettez  que 
je  ne  le  prononce  pas  encore;  mais  je  vous  dirai  :  Espé- 
rez, nourrissez  ce  désir,  travaillez  à  vous  rendre  digne 
de  cette  faveur;  de  plus  en  plus  fidèle  à  Jésus,  ne  met- 
tez plus  de  bornes  à  ses  miséricordes.  J'attends  le  mo- 
ment du  retour  pour  vous  entretenir  de  ce  grand  objet, 
le  plus  chéri  de  mon  ùmc'.  » 

M"'"  Duchesne  crut  toucher  à  cet  objet  de  ses  vœux  : 

1  Amiens,  3  février  If^Ofi. 


PREMIÈRES   LUMIÈRES    SUR  LES   MISSIONS  151 

«  Quoi!  répondit-elle,  dans  son  ardente  reconnaissance, 
quoi  !  il  m'est  donc  permis  de  me  livrer  à  la  plus  douce 
des  espérances!  Mes  vœux  s'accompliront  un  jour!  dès 
maintenant  je  puis  tendre  par  mes  désirs  et  mes  prières 
vers  des  contrées  où  je  pourrai  enfin  rendre  quelque 
service  à  Notre-Seigneur,  et  n'être  riche  que  de  Lui. 
Quel  aiguillon  puissant  pour  m'exciter  à  me  réformer 
que  la  crainte  de  me  rendre  indigne  de  ma  haute  desti- 
née !  Avec  quel  respect  mêlé  d'attendrissement  enten- 
drai-je  ces  paroles  de  la  bouche  de  ma  tendre  Mère  :  Je 
vous  envoie...  parmi  les  loups!  Oh!  si  vous  pouviez 
ajouter  :  comme  un  agneau/  Avec  quel  transport  pren- 
drais-je  sa  vénérable  main  et  la  porterais -je  sur  ma 
tête  pour  être  bénie  de  cette  sorte  :  Ab  illo  benedicaris 
in  cujus  honore  cremaberis!  Je  suis  souvent  en  esprit  au 
moment  de  la  décision,  et  plus  souvent  encore  dans  les 
lieux  où  elle  me  permettrait  d'aller...  Qu'il  me  tarde  de 
savoir  ce  que  vous  avez  à  me  dire!  Je  me  précipite  à 
genoux  en  esprit  pour  l'entendre*.  » 

La  mère  Barat  envoya  la  bénédiction  sous  la  formule 
demandée  :  Sois  bénie  par  Celui  en  l'honneur  duquel  tu 
vas  être  consumée.  C'est  la  formule  liturgique  employée 
pour  la  bénédiction  de  l'encens.  «  L'amour,  a  écrit 
Bossuet,  l'amour  est  un  pur  encens  qui  n'a  pas  plu- 
tôt touché  au  feu ,  qui  est  Dieu ,  qu'il  s'exhale  tout  en- 
tier vers  le  ciel  comme  une  pure  et  douce  vapeur-.  » 

La  même  lettre  exhortait  M™^  Duchesne  à  se  préparer 
à  sa  grande  mission  par  la  prière.  Celle-ci  prit  aussitôt 
acte  de  cette  invitation  pour  obtenir  de  passer  devant  le 


i  Grenoble,  1806.  —  Autographe  sans  date. 

2  Lettre  lxxv  à  la  sœur  Cornuau.  —  Meaux,  17  mai  169'*. 


152  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

saint  Sacrement  la  nuit  du  jeudi  saint.  «  J'espère  que 
vous  me  ferez  lever  cette  cruelle  défense  de  ne  jamais 
passer  de  nuit  entière  devant  Dieu.  De  grâce,  il  me 
faut  celle-là  pour  parler  à  loisir  à  notre  bon  Maître.  » 

Celte  nuit  mémorable  fit  époque  dans  la  vie  de 
M"*  Duchesne.  Voici  comment  elle-même  en  parle  dans 
une  lettre  écrite  le  lendemain  matin,  et  toute  brûlante 
encore  des  flammes  de  la  veille  sainte  :  «  0  la  bénite 
nuit!...  Je  l'ai  passée  tout  entière  dans  le  nouveau  con- 
tinent. J'ai  voyagé  d'ailleurs  en  bonne  compagnie. 
D'abord  j'avais  précieusement  recueilli  au  Jardin ,  au 
Prétoire,  au  Calvaire,  tout  le  sang  de  Jésus.  Je  m'étais 
emparée  de  Lui  au  saint  Sacrement,  je  le  serrais  étroi- 
tement, et  je  portais  en  tout  lieu  mon  trésor  pour  le 
répandre,  sans  crainte  de  l'épuiser.  Je  voyais  saint 
François  Xavier  se  tenant  devant  le  trône  de  Dieu,  lui 
demandant  de  faire  fructifier  cette  semence,  et  de  m'ou- 
vrir  de  nouvelles  terres  à  éclairer.  Saint  François  Régis 
était  le  pilote  des  voyageurs;  et  bien  d'autres  saints 
encore,  jaloux  de  la  gloire  de  Dieu.  Aucune  tristesse, 
même  sainte,  ne  pouvait,  en  celte  nuit  de  notre  ré- 
demption, s'insinuer  dans  mon  cœur,  parce  qu'il  me 
semblait  qu'il  allait  se  faire  une  nouvelle  application 
des  mérites  de  Jésus  ! 

«  Les  douze  heures  de  la  nuit,  bien  que  passées  à 
genoux,  ont  été  bien  vile  écoulées,  et  sans  fatigue  pour 
moi  qui,  la  veille  encore,  ne  croyais  pas  pouvoir  tenir 
une  heure.  J'avais  tant  à  faire  avec  tous  mes  sacrifices! 
J'avais  à  oflVir  une  mère...  et  (juelle  mère!...  des 
sœurs,  des  parents,  une  montagne.  Et  puis  je  me  trou- 
vais seule,  avec  des  enfants  tout  noirs,  tout  grossiers;  cl 
j'étais  plus  contente  au  milieu  de  ma  petite  cour  que 


PREMIÈRES   LUMIÈRE  SUR   LES  MISSIONS  153 

tous  les  potentats  du  monde.  Bonne  Mère,  quand  vous 
me  direz  :  Ecce  ego  mitto  te,  je  vous  répondrai  vite  :  Je 
pars!  —  Oh  !  si  c'était  seulement  avant  la  fin  de  l'année  : 
je  m'en  suis  presque  flattée. 

«  Je  vais  tâcher  de  rendre  triste  le  reste  du  vendredi 
saint;  mais  j'y  ai  peu  de  dispositions,  je  suis  montée  à 
l'espérance  *  !  » 

Avant  que  cette  espérance  pût  se  réaliser,  M""^  Du- 
chesne  devait  attendre  encore  douze  années.  Mais  ce 
n'était  pas  sans  dessein  que  ,  dans  cette  nuit  de  sa 
Passion  et  de  notre  Rédemption,  Jésus  l'avait  prépa- 
rée à  sa  mission  future  par  la  vue  des  sacrifices  que 
nous  venons  de  l'entendre  se  prophétiser  à  elle-même. 
Ce  n'était  pas  non  plus  sans  une  intention  de  miséri- 
corde sur  M""^  Barat,  qu'au  lendemain  de  son  élection, 
Celui  qui  cache  un  arbre  dans  un  grain  de  sénevé  et 
une  moisson  dans  un  épi,  lui  laissait  entrevoir  sur  cette 
tige  naissante  de  sa  Société  qui  n'avait  encore  que 
deux  branches  si  frêles,  Amiens  et  Grenoble,  les  deux 
puissants  rameaux  dont  les  rejetons  devaient  un  jour 
ombrager  les  deux  mondes. 

La  Mère  supérieure  passa  à  l'Oratoire  l'hiver  et  le 
printemps  de  cette  année  1806.  Elle  consacra  ce  temps 
à  donner  au  pensionnat  une  impulsion  décidée  dans  la 
vertu.  Elle  s'inquiétait  de  voir  déjà  l'ivraie  qui  germait 
au  milieu  du  bon  grain.  «Cequi  me  déchire  tous  les  jours, 
écrivait -elle  alors,  c'est  le  spectacle  de  tant  d'âmes,  de 
tant  de  jeunes  personnes  élevées  par  la  religion,  nour- 
ries dans  la  piété,  et  que  le  plaisir  entraîne.  Depuis  un 
an  seulement,  que  de  ravages  dans  ces  jeunes  cœurs! 

1  Vendredi  sainl,  le  matin,  1806.  — Aulogr. 


15t  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Hélas  !  ce  n'est  plus  l'amour  de  Dieu  qu'il  faut  leur 
inculquer,  cela  ne  les  touche  pas.  Faire  naître  des 
remords,  menacer  des  châtiments  éternels,  afin  que, 
dans  un  danger  pressant,  elles  puissent  s'en  souvenir: 
c'est  presque  le  seul  espoir.  » 

Puis,  comme  cette  confidence  était  adressée  à  M""'  Du- 
chesne,  missionnaire  future  des  peuples  infidèles ,  la 
Supérieure  faisait  cette  comparaison  :  «  Ah  !  qu'il  serait 
bien  plus  consolant,  comme  vous  le  dites  vous-même, 
d'annoncer  Jésus-Christ  à  des  cœurs  neufs  et  qui  n'au- 
raient pas  abusé  des  grâces  du  salut.  Toutefois,  fau- 
drait-il abandonner  celles-ci  parce  qu'elles  donnent  plus 
de  peine  et  moins  de  consolation?  Non,  ma  chère  fille. 
N'y  aurait- il  qu'une  seule  âme  sauvée  par  nos  soins, 
nous  devrions  nous  dévouer  jusqu'à  la  mort  pour  son 
salut.  Sublime  vocation  que  la  nôtre!  Puissions-nous  en 
sentir  tout  le  bonheur  !  Il  n'en  faudrait  pas  davantage 
pour  nous  élever  à  la  plus  haute  perfection  ^  » 

Cependant  toutes  les  lettres  de  la  Mère  générale  té- 
moignaient du  désir  qu'elle  avait  de  revoir  sa  famille  de 
Grenoble  :  «  Je  sens  le  besoin  de  verser  mon  cœur  dans 
celui  d'une  amie  à  qui  le  Seigneur  semble  donner  le 
même  désir  de  le  faire  connaître  et  aimer...  S'il  m'était 
permis  de  vouloir  quelque  chose,  je  hâterais  mon  dé- 
part, et  je  serais  bientôt  sur  vos  montagnes*.  » 

M"'"  Barat  put  enfin  réaliser  ce  vœu.  Elle  quitta  l'Ora- 
toire, et  le  20  mai  1806,  elle  était  de  retour  à  Sainte- 
Marie-d'en-IIaut. 

Elle  y  demeura  peu  de  temps.  Quelques  semaines  seu- 


1  Amiens,  ;i  février  isoi'.. 

2  Jbid. 


ELLE  EST  APPELÉE  A  POITIERS  135 

lement  après  son  arrivée,  eile  reçut  du  Père  Varin  l'an- 
nonce qu'une  fondation  était  demandée  à  Poitiers.  Le 
Père  Lambert,  qui  prêchait  une  mission  dans  cette  ville, 
venait  de  faire  savoir  à  son  Supérieur  que  de  pieuses 
personnes,  maîtresses  d'un  pensionnat  vaste  mais  peu 
prospère,  offraient  de  céder  leur  établissement  à  la  So- 
ciété et  de  se  mettre  elles-mêmes  sous  la  règle  du  Sacré- 
Cœur.  Le  Père  Varin  vit  dans  cette  offre  une  indication 
claire  de  la  volonté  de  Dieu.  Croyant  donc  l'heure  venue 
pour  la  petite  barque  de  reprendre  la  mer,  comme  il 
s'exprimait,  il  exhorta  la  Supérieure  à  se  confier  au  Ciel 
et  à  livrer  sa  voile  aux  vents. 

«  Voici  bien,  ma  chère  sœur,  lui  écrivait -il,  voici  le 
moment  où,  plus  que  jamais,  nous  avons  besoin  de  lu- 
mières et  de  grâces.  Prions  Notre -Seigneur  avec  une. 
vive  confiance,  et  II  nous  dirigera.  Oui,  Il  se  souviendra 
de  cette  petite  barque  toute  frêle  qu'on  n'a  lancée  à  la 
mer  que  sur  sa  parole.  Il  se  souviendra  du  pauvre  pilote 
et  des  pauvres  nautoniers  qui  ne  se  sont  hasardés  à  la 
conduite  de  cette  petite  barque  que  par  une  vive  con- 
fiance en  son  secours,  et  par  le  désir  de  lui  rendre 
quelque  service.  Il  ne  les  abandonnera  pas  à  leur  inex- 
périence et  à  leur  faiblesse.  » 

Aux  yeux  du  fondateur,  cette  faiblesse  de  l'instru- 
ment était  la  meilleure  raison  d'espérer  en  Celui  qui 
crée  tout  de  rien.  Une  sainte  véhémence,  une  douce 
ironie  animent  ce  paradoxe  qui ,  depuis  l'Évangile  , 
inspire  et  justifie  les  hardiesses  des  saints  :  «  Vous  dites 
que  vous  tremblez  par  la  crainte  d'être  un  obstacle  à 
l'accomplissement  des  desseins  de  Dieu?  Que  le  bon 
Dieu  vous  bénisse,  trembleuse  perpétuelle!  Je  ne  sais 
vraiment  pas  quel  plaisir  vous  prenez  à  trembler  tou- 


1S6  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

jours.  Pour  moi,  j'en  trouverais  bien  plus  à  espérer  et 
à  aimer  toujours.  Ce  plaisir  grandirait  à  la  pensée  que 
c'est  à  un  pauvre  pécheur  ignorant,  sans  force  et  sans 
lumière,  que  la  bonté  infinie  de  Notre-Seigneur  per- 
met d'espérer  avec  toute  confiance  et  de  l'aimer  avec 
tendresse. 

<i  Non ,  non,  je  ne  tremblerai  que  lorsque  j'aurai  re- 
noncé à  Notre-Seigneur  pour  me  donner  au  monde. 
Mais  tant  que  je  sentirai  en  moi  une  volonté  d'être  à 
Lui,  rien  ne  sera  capable  de  me  faire  trembler;  et  mes 
misères  et  mes  péchés,  loin  de  diminuer  ma  confiance, 
ne  feront  qiie  l'augmentera  » 

Le  Sacré-Cœur  de  Poitiers  naquit  de  cet  acte  de  foi. 

t  Vichy,  14  juin  1806. 


CHAPITRE    III 

FONDATION     ET     NU V ICI  AT     DE     POITIERS 
Juillet  1806  à  novembre  1807. 


M""  Barat  est  guérie  à  Lyon.  —  Voyage  de  Lyon  à  Poitiers.  —  L'abbaye 
des  Feuillants.  —  M''«  Chobelet,  M"«  Joséphine  Bigeu.  —  La  recrue 
du  noviciat  à  Bordeaux;  M"=  Elisabeth  Maillucheau.  —  La  colonie  se 
rend  à  Poitiers.  —  Ouverture  du  noviciat  par  le  P.  Gloriot.  —  Fête  de 
sainte  Thérèse.  —  Retraite  de  la  Toussaint.  —  La  direction  spiri- 
tuelle, ses  trois  mouvements.  —  L'abnégation.  —  Douceur  et  fermeté 
de  M™«  Barat.  —  L'union  à  Jésus -Christ.  —  Ferveur  de  M™"  Barat; 
ses  retraites  à  l'ermitage  de  Saint-Joseph.  —  La  douce  charité  au  novi- 
ciat. —  Le  zèle  ;  le  bonheur.  —  Vœux  des  sœurs  Thérèse  et  Bigeu.  — 
La  suppression  des  Pères  de  la  foi.  —  Générosité  des  novices  de 
Poitiers.  —  Le  Manrèse  de  la  mère  Barat.  —  Le  P.  Varin  confiné  à 
Besançon. 


Ce  fut  le  10  juillet  1806  que  M""*  Barat,  accompagnée 
de  la  mère  Henriette  Girard,  se  mit  en  route  pour  la 
fondation  de  Poitiers.  Elle  partait  fort  souffrante  du  mal 
ancien  et  renaissant  dont  elle  n'avait  été  qu'imparfaite- 
ment guérie,  dans  son  séjour  à  Paris  de  l'année  1803. 
Mais  à  peine  fut- elle  à  la  première  station  de  son 
voyage  qu'une  guérison  instantanée,  complèle,  lui  fut 
le  signe  que  Dieu  agréait  son  entreprise  et  bénissait  sa 
confiance.  Elle  le  racontait  ainsi  à  M™®  Duchesne  : 


1S8  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

«  Vous  savez  en  quel  état  je  vous  quittai.  En  arrivant 
à  Lyon,  l'éciiaufîement  de  la  route  avait  encore  aug- 
menté mon  mal,  et  j'étais  pire  que  l'année  dernière. 
Eloignée  de  vous  qui  êtes  ma  bonne  samaritaine,  je 
pensai  que  personne  autre  que  Jésus-Christ  ne  pouvait 
me  guérir.  Je  m'en  allai  donc  me  plaindre  doucement  à 
Notre-Seigneur  dans  la  communion.  Je  lui  représentai 
combien  ma  position  serait  pénible  et  diflicile  pendant 
un  si  long  voyage.  Puis  je  demeurai  tranquille.  Comment 
ne  Faurais-je  pas  été  après  tant  de  marques  que  Dieu 
m'a  données  de  son  amour?  Je  n'étais  pas  sortie  de 
Lyon  que  tout  avait  disparu,  sans  que  j'eusse  rien  fait 
pour  me  guérir.  Malgré  l'extrême  chaleur,  le  peu  de 
repos,  la  mauvaise  nourriture  et  le  reste,  tout  fut  fini  en 
une  nuit.  Je  suis  entièrement  guérie  î.  » 

Elle  l'était  si  complètement  que,  plusieurs  mois  après, 
elle  écrivait  :  «  Je  ne  me  suis  nullement  ressentie  de  ma 
maladie  depuis  mon  départ  de  Lyon.  » 

La  route  fut  difficile.  iM"^  Barat  elle-même  nous  en 
a  raconté  les  péripéties  dans  un  journal  où  les  événe- 
ments ont  leur  vive  peinture.  Traînée  dans  les  voitures 
publiques,  de  Lyon  à  Moulins,  de  Moulins  à  Limoges, 
par  Montluçon  et  Guérct  ;  mise  en  contact  avec  des  com- 
pagnons de  route  de  toute  foi  et  de  toute  classe,  l'épouse 
de  Jésus-Christ  ne  se  plaignait,  ne  s'étonnait  que  d'une 
chose  :  l'indifférence  de  tant  d'hommes  pour  ce  Sau- 
veur qui  les  a  si  prodigieusement  aimés!  Alors  elle  fai- 
sait un  retour  sur  la  prérogative  de  sa  vocation  :  «  Com- 
bien, dit-elle,  je  remerciais  la  bonté  de  Dieu  de  nous 
avoir  choisies  et  séparées  de  ce  monde  pervers  et  plongé 

•   l'oilicrs,  1-  noût  180C. 


VOYAGE  A  POITIERS  159 

dans  les  choses  terrestres,  qui  ne  le  connaît  point! 
Qu'avions-nous  fait  pour  mériter  une  telle  grâce,  et  par 
quelle  reconnaissance  ne  devrions-nous  pas  nous  dé- 
vouer à  ce  divin  Maître  et  nous  sacrifier  pour  lui  gagner 
des  âmes  !  Ces  sentiments  me  pénétrèrent  pendant  tout 
le  voyage,  et  ranimèrent  mon  zèle,  surtout  dans  les 
occasions  où  nous  arrêtant  chez  quelques  bons  paysans, 
interrogeant  les  enfants  sur  leur  catéchisme,  je  les  trou- 
vais dans  une  telle  ignorance  que  j'eusse  désiré  rester 
parmi  eux  pour  les  instruire  de  leur  religion  et  leur 
apprendre  à  aimer  Dieu'.  » 

Un  peu  plus  loin  elle  ajoute  :  «  Du  moins  je  tâchai  de 
leur  inspirer  le  désir  de  le  connaître  et  de  le  servir, 
leur  assurant  que  de  mon  côté  je  ferais  tout  ce  que  je 
pourrais  pour  leur  procurer  des  maîtresses  d'école. 
Ainsi  je  laissai  les  mères  et  les  enfants  satisfaits^.  » 

De  Limoges  à  Poitiers  les  voyageuses  durent  se  con- 
tenter d'une  voiture  de  roulage  chargée  de  marchan- 
dises. Sur  le  devant,  tout  au  faîte,  on  avait  ménagé  une 
sorte  de  niche  où  elles  purent,  non  sans  peine,  grimper 
et  se  blottir  sur  une  couche  de  foin.  «  Quand  j'eus  vu 
cette  voiture,  dit  M"'^  Barat,  je  compris  que  le  divin 
Jésus  de  Nazareth  l'avait  permis  ainsi  pour  me  faire 
pratiquer  l'humilité  et  la  pauvreté  dans  mon  arrivée  à 
Poitiers.  Je  me  réjouis  intérieurement  d'avoir  quelque 
ressemblance  avec  notre  bon  Sauveur,  et  j'augurai  bien 
de  la  fin  de  mon  voyage  ^  »  Une  autre  voiture  suivait 
avec  son  chargement,  conduite  par  un  domestique.  Le 
domestique  s'appelait  Jacques,  le  maître  s'appelait  Ca- 

1  Journal  du  voyage  à  Poitiers  et  du  noviciat,  p.  4. 

2  Ibid.,  p.  12. 

3  Jôid.,  p.  8. 


160  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

dence.  Cadence  et  Jacques  rivalisaient  si  bien  de  len- 
teur, que  le  premier  jour  on  ne  fit  que  trois  lieues.  On 
arriva  fort  tard,  à  dix  heures  du  soir;  on  soupa  à  Tau- 
berge  avec  les  voituriers;  le  repas  fut  fort  pauvre,  le 
logement  plus  pauvre  encore.  «  Notre  chambre,  dit  la 
voyageuse,  ressemblait  assez  à  celle  que  Gresset  dépeint 
dans  sa  Chartreuse;  Tuniversité  des  rats  y  vint  tenir 
assemblée  pendant  la  nuit.  Nous  aurions  eu  bien  peur 
dans  cette  maison  isolée,  si  nous  n'avions  eu  toute  notre 
confiance  en  Dieu.  Nous  reprîmes  notre  route,  et  che- 
minions lentement  vers  la  ville  de  Poitiers,  ne  faisant 
que  sept  lieues  par  jour,  ne  nous  fatiguant  point,  et 
ayant  toute  liberté  de  lire,  chanter,  prier,  méditer  sur 
notre  voiture.  » 

Les  bons  moments  étaient  ceux  oi!i  l'on  pouvait  entrer 
dans  l'église  de  quelque  village,  y  entendre  la  messe, 
s'y  confesser  et  communier.  C'est  ainsi  que  M"""  Barat 
célébra  la  fête  de  sainte  Madeleine,  sa  patronne  :  «;  Je 
ne  pouvais,  écrit -elle,  me  lasser  de  remercier  Dieu  de 
nous  avoir  ménagé  une  telle  faveur  à  pareil  jour.  J'avoue 
que  je  goiitai  plus  de  joie  à  célébrer  cette  fête  dans  celle 
retraite,  à  l'abri  des  compliments  et  des  bouquets,  que 
je  n'en  aurais  eu  dans  une  de  nos  maisons'.  » 

Ce  fut  seulement  le  23  juillet,  treize  jours  après  le  dé- 
part, que  la  P'ondatrice  fit  son  entrée  à  Poitiers  dans  un 
fort  pauvre  équipage,  et  sous  une  pluie  battante  qui 
dura  toute  la  journée.  «  Il  est  vrai,  dit-elle  gaiement,  que 
je  ne  craignais  pas  qu'on  eût  fait  quelques  frais  pour  me 
recevoir  et  (juc  la  fêle  en  fût  troublée.  »  Ainsi  trempées, 
ruisselantes,   sans   autre    introducteur  ({u'unc   pauvre 

1  Journal  du  voyage  à  Poitiers,  p.  12. 


L'ABBAYE  DES    FEUILLANTS  161 

femme  chargée  de  leurs  modestes  paquets,  les  deux  re- 
ligieuses frappèrent  timidement  à  la  porte  de  cette  mai- 
son des  Feuillants,  que  bientôt  le  Sacré-Cœur  allait  ouvrir 
aux  plus  grandes  familles  de  la  contrée. 

L'abbaye  des  Feuillants  avait  un  nom  célèbre  dans 
les  annales  du  Poitou.  C'était  un  monastère,  fondé 
en  1618  par  le  roi  Louis  XIII,  pour  les  religieux  de  la 
réforme  de  Cîteaux.  Comme  tant  d'autres,  la  commende 
l'avait  fait  dégénérer;  puis  la  révolution  y  avait  amon- 
celé de  lamentables  ruines.  L'église  n'existait  plus,  mais 
les  restes  du  couvent  étaient  considérables  encore.  Bâti 
entre  la  rue  actuelle  des  Feuillants  et  la  rivière  du  Clain, 
le  monastère  présentait  au  nord  un  vaste  cloître  dont 
les  arcades  cintrées  entouraient  le  préau  de  leur  sévère 
enceinte.  De  larges  corridors,  de  grandes  salles  voûtées 
s'ouvraient  sur  les  jardins,  qui,  disposés  en  terrasses, 
descendaient  vers  la  rivière.  De  ce  côté,  de  légères 
collines  relèvent  la  vue  vers  le  ciel  :  c'est  la  solitude  de 
la  campagne;  et  seul  le  bruit  des  moulins  y  fait  en- 
tendre sa  cadence  monotone,  dans  le  silence  d'une  belle 
nature. 

«  Quand  nous  eûmes  franchi  le  seuil,  raconte  M"®  Ba- 
rat,  une  vieille  servante  nous  introduisit  dans  une  grande 
salle  pour  y  attendre  les  maîtresses.  Elles  ne  vinrent 
pas  tout  de  suite,  et  j'eus  le  loisir  de  me  livrer  à  mes 
réflexions.  La  pensée  que  j'allais  prendre  le  gouverne- 
ment de  cette  maison  accabla  ma  faiblesse,  quoique  je 
m'appuyasse  uniquement  sur  le  secours  de  Dieu.  Enfin 
ces  demoiselles  parurent...  L'accueil  qu'elles  me  firent 
fut  honnête ,  et  tel  qu'il  convenait  envers  une  personne 
qu'elles  n'avaient  pas  eu  le  temps  de  désirer.  »  De  son 

côté  .M""'  Barat  ne  connaissait  guère  que  de  nom  les 

I.  —  M 


162  HISTOIRE  DE  MADAME   BARÂT 

pieuses  filles  qui  offraient  de  se  donner,  par  elle,  au 
sacré  Cœur  de  Jésus. 

La  première  était  M""  Lydie  Chobelet  du  Bois-Bou- 
cher. Aux  premières  menaces  de  la  révolution ,  les 
demoiselles  Chobelet,  —  elles  étaient  trois  alors,  — 
étaient  venues  de  leur  petite  ville  deSoullans  à  Poitiers, 
moins  pour  s'y  abriter  que  pour  s'y  dévouer  à  la  cause 
de  Dieu.  Là,  en  pleine  Terreur,  elles  avaient  osé  ouvrir 
une  école  où  le  nom  de  Jésus -Christ  était  publique- 
ment enseigné  et  adoré!  On  les  avait  dépouillées,  chas- 
sées, emprisonnées  :  elles  s'étaient  vues  à  deux  pas  de 
l'échafaud.  Mais  à  peine  avaient-elles  recouvré  leur 
liberté,  et  la  France  un  peu  de  calme,  qu'elles  avaient 
repris  leur  école  et  leurs  projets.  Le  couvent  des 
Feuillants  ayant  été  mis  en  vente,  elles  l'achetèrent, 
et  aussitôt  appelèrent  autour  d'elles  les  âmes  décidées 
à  servir  Dieu  dans  la  vie  religieuse  et  l'éducation  des 
enfants.  C'était  là  une  de  ces  ébauches  de  l'œuvre  du 
Sacré-Cœur,  comme  nous  en  rencontrerons  souvent 
dans  cette  histoire;  une  de  ces  aubes  matinales  qui 
n'attendent  que  le  lever  d'un  grand  corps  lumineux 
pour  confondre  leur  lueur  naissante  dans  sa  clarté. 

L'essai  de  W'^^  Chobelet  ne  réussit  pas,  et  à  l'époque 
où  nous  a  conduits  cette  histoire.  M"®  Lydie,  âgée  de 
quarante  ans,  était  la  seule  des  trois  so?urs  qui  restât 
dans  le  monastère.  De  la  petite  communauté  qu'elle  y 
avait  réunie,  elle  n'avait  conservé  qu'une  fidèle  com- 
pagne d'une  trentaine  d'années ,  appelée  Joséphine 
Bigeu. 

Joséphine  Bigeu,  dernière  fille  de  M.  Charles  Bigeu, 
avoué  près  la  cour  de  Poitiers,  et  d'une  femme  exem- 
plaire, Hadcgondo  Audidier,  semblait  par  son  attrait. 


MADAME  JOSÉPHINE  BIGEU  163 

ses  vertus  et  ses  talents,  prédestinée  au  Sacré-Cœur  : 
«  Elle  avait,  nous  apprend  une  de  ses  premières 
compagnes  dans  la  vie  religieuse ,  elle  avait  l'extérieur 
d'un  ange  plus  que  d'une  simple  mortelle  qui  a  péché 
en  Adam.  Tout  en  elle  était  l'expression  de  la  modestie 
la  plus  parfaite  et  de  la  plus  grande  dignité  ^  » 

Elle  était  très-instruite.  Par  dévouement  pour  son 
jeune  frère  elle  avait  appris  avec  lui  les  sciences  hu- 
maines, les  belles-lettres,  l'histoire,  le  latin  même,  se 
trouvant  ainsi  conduite  à  cette  science  virile  qui  fut  un 
des  caractères  comme  une  des  forces  des  premières 
mères  du  Sacré-Cœur.  Il  est  vrai  que,  par  ailleurs,  elle 
s'était  retrouvée  femme.  Elle  avait  dans  son  enfance  aimé 
sa  propre  personne,  qui  était  remarquable,  et  la  parure, 
et  jusqu'à  cette  malheureuse  chevelure  dont  elle  avait 
cherché  par  l'art  le  plus  obstine  à  corriger  la  rousseur. 
Mais  du  jour  où,  vers  l'âge  de  treize  à  quatorze  ans, 
la  beauté  de  Jésus -Christ  lui  était  apparue  dans  une 
cérémonie  religieuse,  chez  les  filles  de  Notre-Dame, 
c'est  Lui  seul  qu'elle  avait  aimé  par-dessus  toutes  choses. 

Alors  elle  se  retira  des  fêtes  du  monde,  puis  des 
fêtes  de  la  famille,  couchant  sur  la  dure,  se  levant  à 
cinq  heures,  vivant  en  recluse  dans  un  pauvre  cabinet 
froid  qu'elle  s'était  fait  attribuer  au  fond  de  la  mai- 
son. Là,  pendant  la  Terreur  révolutionnaire,  sa  mère 
stupéfaite  la  surprenait  à  genoux  devant  son  crucifix, 
priant,  fondant  en  larmes  pendant  des  heures  entières, 
dans  une  extatique  douleur.  «  Il  faut  bien,  répondait- 
elle,  que  je  me  confesse  à  Dieu,  puisque  je  ne  peux  plus 
me  confesser  aux  prêtres.  »  En  même  temps,  brûlant 

1  Récit  de  la  mère  Thérèse  Maillucheau ,  p.  75. 


iU  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

de  zèle,  elle  trouvait  moyen  de  rassembler  tantôt  de 
jeunes  filles  comme  elle  pour  méditer  et  prier,  tantôt  de 
petits  enfants  qu'elle  catéchisait  et  préparait  en  secret 
à  leur  première  communion. 

Joséphine  avait  été  une  des  premières  Poitevines  qui 
avaient  répondu  à  l'appel  de  M"^  Ghobelet.  Mais  main- 
tenant, se  voyant  seules,  et  d'ailleurs  altérées  d'une 
plus  haute  perfection ,  toutes  deux  avaient  résolu  de  se 
donner  au  Sacré-Cœur,  a  Cette  dame  et  sa  compagne 
avaient  soif  de  faire  à  Dieu  le  sacrifice  de  leur  liberté, 
dit  M""®  Barat.  Je  reconnus  des  âmes  généreuses,  déta- 
chées, prêtes  à  ce  que  Dieu  voulait  d'elles.  Avec  de 
telles  âmes,  déjà  formées  d'avance  aux  vertus  reli- 
gieuses, je  ne  devais  pas  avoir  beaucoup  de  peine, 
et  j'eus  dès  lors  la  confiance,  moyennant  la  grâce  de 
Dieu ,  de  réussir  promptement.  Mais  il  ne  fallait  pas  se 
borner  à  un  si  petit  nombre  pour  le  noviciat  que  je  de- 
vais inaugurera  » 

La  Providence  y  pourvut.  En  effet,  à  Bordeaux,  le 
Cœur  de  Jésus  avait  parlé  à  un  autre  groupe  de  femmes. 
Instruites  de  l'existence  de  la  Société,  initiées  à  son 
esprit,  plusieurs  n'attendaient  plus  que  la  permission  d'y 
entrer.  Elles  le  tirent  savoir  à  la  supérieure.  M'"*"  Barat 
partit.  Le  12  août  elle  était  rendue  dans  cette  ville. 

Elle  la  trouva  encore  sous  l'impression  de  la  parole 
d'un  des  Pères  de  la  foi ,  le  Père  Enfantin ,  prédi- 
cateur puissant,  qui  avait  ramené  un  grand  nombre 
d'âmes  dans  les  voies  de  la  vérité  et  de  la  pratique 
chrétiennes.  Il  en  avait  aussi  engagé  quelques  autres 
dans  les  sentiers  de  la  perfection  religieuse.  Six  jeunes 

1  Joiwnal  du  noviciat  de  Puilicrs ,  p.  20. 


LA  COLONIE   DE   BORDEAUX  «65 

filles,  entre  autres,  se  donnant  au  Seigneur  avec  un 
élan  tout  méridional,  s'étaient  déjà  constituées  en  com- 
munauté. Un  jour  même,  impatientes  de  vivre  dans  la 
retraite,  elles  avaient  tout  quitté  pour  aller  se  réfugier 
dans  la  vigne  de  Tune  d'elles  qui  s'appelait  Angèle. 
Là,  elles  s'étaient  logées  en  une  pauvre  maisonnette 
avec  la  confiance  d'une  foi  qui  ne  doute  de  rien;  et, 
pendant  trois  mois  entiers ,  elles  y  avaient  vécu  de 
la  vie  pénitente  des  vierges  du  désert. 

Maintenant  les  Bordelaises  étaient  réunies  sous  le 
toit  à  demi  monastique  de  M"®  Vincent.  «  C'était  une 
vertueuse  dame,  raconte  le  journal  de  M""®  Barat,  qui, 
avec  quelques  compagnes,  tenait  école  pour  les  pau- 
vres, faisant  le  bien,  mais  attendant  quelqu'un  qui 
lui  apprît  à  le  faire  mieux  encore  et  d'une  façon  plus 
solide.  »  Là,  les  six  solitaires  suivaient  une  règle  don- 
née par  le  Père  Enfantin ,  et  qui  était  à  peu  près  celle 
du  Sacré-Cœur.  Elles  lui  appartenaient  donc  avant  de 
le  connaître.  C'était  là  comme  un  de  ces  essaims  four- 
voyés qui,  poussés  par  le  vent  du  ciel,  vont  s'abattre 
d'abord  sur  quelque  branche  tremblante,  en  attendant 
qu'une  reine  vienne  se  mettre  à  leur  tète  et  leur  montre 
une  ruche. 

Les  premières  entrevues  de  M""®  Barat  avec  chacune 
de  ces  filles  lui  permirent  de  distinguer  celle  qui  avait 
été  la  principale  zélatrice  de  leur  pieux  dessein.  Elle 
s'appelait  Elisabeth  Maillucheau.  Ses  parents  demeu- 
raient tantôt  dans  leur  vignoble  de  Saint- André -de- 
Cubzac,  tantôt  à  Bordeaux,  où  ils  possédaient  une 
maison  et  des  celliers.  Elisabeth  était  l'aînée  de  la  fa- 
mille, et  son  père  l'aimait  beaucoup  à  cause  de  son  bon 
caractère  et  de  ses  talents  distingués.  Il  lui  avait  fait 


166  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

donner  une  belle  instruction  :  elle  savait  l'espagnol  et 
un  peu  le  latin  ;  elle  était  musicienne,  elle  touchait  de  la 
harpe.  Elle  avait  traversé  la  révolution  dans  l'exercice 
de  ce  dévouement  à  l'Église  que  nous  trouvons  à  la 
source  de  toutes  ces  premières  vocations.  Dès  qu'elle 
avait  parlé  de  se  faire  religieuse ,  ses  parents  alarmés 
l'avaient  confinée  avec  eux  dans  leur  campagne  de  Saint- 
André-de-Cubzac.  Mais  si  les  instructions  de  la  ville  lui 
manquaient,  il  lui  restait  encore  ses  livres  et  sa  harpe. 
Elle  reprit  en  espagnol  la  lecture  de  sainte  Thérèse  ;  elle 
composa  des  airs  pour  les  cantiques  de  la  sainte,  et 
s'anima  à  imiter  son  amour  de  Dieu  en  les  chantant. 
Cependant  la  mission  fut  donnée  à  Bordeaux  ;  on  lui 
permit  de  la  suivre.  Elisabeth  avait  alors  vingt-neuf 
ans.  C'était  le  moment  décisif  pour  sa  vocation.  Aucune 
épreuve  rigoureuse,  humiliante,  bizarre  même  ne  lui 
fut  épargnée  par  le  Père  Enfantin.  Elle  triompha  de 
tout.  Les  parents  résistaient  :  mais  il  fallut  bien  céder. 
Enfin  M""®  Barat  étant  allée  les  visiter  à  Saint -André- 
de-Cubzac ,  ceux-ci  furent  consolés  en  voyant  à  quelle 
mère  ils  allaient  donner  leur  fille. 

Dès  les  premiers  jours  de  son  entrée  en  religion,  Eli- 
sabeth prit  le  nom  de  Thérèse  ;  nous  ne  lui  en  donne- 
rons plus  d'autre  désormais  :  à  défaut  du  génie  de 
Thérèse  d'Avila,  elle  apportait  au  Sacré-Cœur  quel- 
que chose  de  l'amour  que  cette  sainte  éminente  avait 
apporté  au  Carmel. 

Pden  en  elle  cependant  qui  saisît  au  premier  abord, 
sinon  sa  simplicité.  (Jn  ne  lui  eût  trouvé  qu'une  apti- 
tude médiocre,  disons  le  mot,  qu'une  radicale  incapa- 
cité pour  les  choses  de  la  terre.  Le  lacl  du  monde  lui 


MADAME  THÉRÈSE   MAILLUCHEAU  167 

manquait,  et  toute  l'intensité  des  facultés  de  l'àme  se 
portait  en  haut  :  c'était  une  âme  du  ciel.  Aussi ,  dès 
que  l'entretien  touchait  aux  choses  de  Dieu,  elle  se 
transformait;  une  onction  pénétrante  dont  nous  ne  tar- 
derons pas  à  produire  des  preuves,  une  limpidité  pleine 
de  lumière,  une  animation  de  parole  à  laquelle  l'accent 
gascon  prêtait  une  vivacité  originale ,  révélaient  ses 
secrètes  ardeurs.  Ce  qui  la  soulevait  ainsi ,  ce  qui 
chez  elle  entraînait ,  absorbait  tout  le  reste ,  c'était 
une  indicible  passion  pour  Jésus -Christ.  Son  besoin 
le  plus  insatiable  était  de  le  visiter  dans  le  saint  Sacre- 
ment et  de  se  sentir  près  de  Lui.  «  Et  que  faites -vous 
là  pendant  ces  longues  heures?  »  lui  demandait-on  un 
jour.  —  «  Je  le  dévore,  et  il  me  dévore,  »  répondit- 
elle.  C'était  vrai  ;  il  semblait  que  l'élément  humain 
était  consumé  en  elle  par  la  flamme  divine.  Aussi  la 
contemplation  l'emportera  toujours  en  elle  sur  l'action. 
Dans  la  famille  religieuse  où  elle  vient  d'être  reçue,  elle 
ne  sera  pas  comme  M""^  Duchesne  l'infatigable  apôtre, 
ni  la  grande  institutrice  comme  la  mère  Bigeu;  ni  la 
femme  forte  et  la  puissance  initiatrice  comme  les  mères 
de  Charbonnel  et  Desmarquest;  c'est  l'émule  non  de 
Marthe,  mais  de  Marie  ;  c'est  la  fiancée  mystique  du  Roi 
des  rois. 

Chaque  jour  le  Père  Enfantin  adressait  aux  postu- 
lantes de  chaleureuses  instructions  dans  la  petite  cha- 
pelle de  M^'®  Vincent.  On  y  accourait  en  foule,  et  une 
sorte  de  sainte  -contagion  pour  la  vie  religieuse  avait 
gagné  les  jeunes  chrétiennes  de  la  ville.  «  Je  ne  pou- 
vais leur  promettre  de  les  emmener  toutes,  écrit  M""®  Ba- 
rat,  étant  plus  de  trente  qui  vinrent  me  solliciter.  Huit 
•    seulement  me  parurent  devoir  être  préférées,  y  compris 


168  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

les  six  qui  s'étaient  réunies  et  qui  pressaient  le  plus^  » 
Les  huit  postulantes  furent  dirigées  sur  Poitiers  par 
convois  successifs.  La  mère  Barat  les  conduisait  jus- 
qu'aux bords  de  la  Gironde ,  et  là  elle  les  bénissait  au 
milieu  des  sanglots  de  leurs  amies,  inconsolables  de  ne 
pouvoir  partager  leur  sort. 

L'aspect  de  ce  rivage  réveilla  dans  son  âme  de  vastes 
ambitions.  Elle  en  rendait  compte  ainsi  à  M^^^  Du- 
chesne  :  «  Il  y  a  quelques  jours,  étant  allée  conduire  mes 
compagnes  qui  partaient  pour  Poitiers ,  tandis  qu'elles 
prenaient  la  Garonne,  je  restai  sur  le  port  à  les  re- 
garder, ou  plutôt  à  examiner  les  vaisseaux,  en  assez 
grand  nombre,  qui  le  bordaient  de  toutes  parts.  Bientôt, 
perdant  de  vue  et  de  pensée  mes  sœurs  de  Bordeaux, 
il  me  semblait  que  nous  nous  trouvions  toutes  deux 
dans  cette  ville,  prêtes  à  nous  embarquer  sur  un  de 
ces  navires,  pour  aller  enfin  où  vos  désirs  vous  appel- 
lent. Que  j'aurais  voulu  que  vous  eussiez  partagé  la 
vue  de  ce  beau  port,  que  ces  pensées  rendaient  plus 
cher  à  votre  mère*!  »  Était-ce  un  pressentiment?  Était- 
ce  un  secret  avertissement  du  ciel,  et  comme  un  de  ces 
souffles  précurseurs  qui  apportent  aux  nautoniers  les 
parfums  d'une  terre  promise?  Toujours  est- il  que  ce 
fut  dans  ce  même  port  de  Bordeaux  que,  plus  tard. 
M'"''  Duchesne  s'embarqua  pour  la  Louisiane. 

^|me  Barat  partit  de  Bordeaux  la  dernière.  Le  véno- 
nérable  archevêque,  M^  d'Aviau,  vil  avec  un  extrême 
regret  la  mère  et  les  filles  s'éloigner  lie  sa  ville  et  de 
son  diocèse.  «  Je  ne  fais  que  vous  prêter  ces  brebis  de 


1  Journal  du  nnvtriat  de  l'oHicrs ,  [>.  J.i 

2  Hoidcaux,  ;W1  aoiU  INX'.. 


LE  NOVICIAT  DE  POITIERS  169 

mon  troupeau,  dit-il  à  la  supérieure.  Je  compte  bien 
qu'un  jour  vous  me  les  ramènerez,  pour  y  former  un 
bercail.  —  Monseigneur,  c'est  notre  espoir,  répondit 
la  supérieure;  et  en  attendant  l'honneur  de  vivre  sous 
la  conduite  d'un  Pasteur  tel  que  vous,  nous  allons  tra- 
vailler à  nous  en  rendre  dignes.  »  M^  d'Aviau  la  bénit 
ensuite ,  la  laissant  pénétrée  de  vénération  et  de  recon- 
naissance. Enfin  le  6  septembre,  après  une  absence  de 
deux  mois.  M""®  Barat  était  de  retour  à  Poitiers.' 

Cependant  aux  postulantes  venues  de  Bordeaux  s'était 
jointe  une  Poitevine,  M"^  du  Chastaignier,  nature  d'une 
activité  trop  vive,  trop  extérieure,  mais  généreuse  et 
charitable,  qui  avait  rendu  son  nom  populaire  à  Poi- 
tiers parmi  les  pauvres,  les  malades,  les  prisonniers  et 
les  enfants.  Elles  étaient  donc  onze  en  tout,  différentes 
d'âge,  de  rang,  d'aptitudes,  d'attraits,  mais  se  complé- 
tant mutuellement  par  ces  différences  mêmes.  Qui  les 
avait  ainsi  choisies  et  associées?  «  Le  Seigneur,  dit 
l'Écriture,  appelle  les  étoiles  des  profondeurs  du  fir- 
mament. Elles  lui  répondent:  «  Nous  voici,  »  et  elles 
répandent  pour  lui  leur  douce  clarté.  »  Ainsi  s'était 
formée  la  constellation  d'âmes  destinées  à  composer  le 
noviciat  de  Poitiers. 

Ce  noviciat  s'ouvrit  le  8  septembre  par  la  prise  d'ha- 
bit des  onze  postulantes.  Un  des  Pères  de  la  foi,  le 
Père  Gloriot,  leur  rappela  que  le  dessein  de  Dieu  était 
qu'elles  devinssent  des  saintes  et  de  grandes  saintes. 
Il  leur  parla  du  fruit  ou  de  vie  ou  de  mort  que  leur 
exemple  porterait  dans  les  générations  appelées  à  leur 
succéder.  Il  appela  en  témoignage  l'histoire  de  l'abbaye 
qui  les  abritait.  Sa  dernière  parole  fut:  «  Que  ces  consi- 
dérations agrandissent  vos  âmes;  et  méritez  l'honneur 


170  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

de  si  hautes  destinées,  en  sachant  vous  humilier,  en 
sachant  aimer,  en  sachant  souffrir'.  » 

Tel  était  aussi  le  sujet  des  entretiens  de  M"""  Barat. 
Le  jour  de  sainte  Thérèse,  parlant  à  ses  filles  de  la 
réformation  du  Carmcl,  elle  sembla  leur  dire  que  notre 
siècle  pourrait  voir  une  pareille  effusion  de  l'esprit  de 
sainteté,  et  que  leur  Société  ne  devait  pas  y  être  étran- 
gère. «  Oui,  nous  sommes  appelées  à  la  même  per- 
fection ,  dit-elle ,  nous  en  avons  les  mêmes  moyens.  Si 
nous  sommes  fidèles.  Notre -Seigneur  est  prêt  à  nous 
faire  les  mômes  grâces,  et  il  trouvera  ses  délices  avec 
nous  comme  avec  les  premières  compagnes  de  sainte 
Thérèse.  Comprenez  bien  cela  :  Dieu  a  de  grands  des- 
seins sur  nous;  car  pourquoi  aurait-il  fait  en  notre  fa- 
veur comme  des  miracles  pour  nous  réunir  dans  ce 
saint  asile,  s'il  n'avait  des  vues  particulières  sur  nous? 
Sacrifions-lui  donc  tout  ce  qu'il  demandera;  sacrifions- 
nous  nous-mêmes,  comme  Thérèse  de  Jésus,  et  soyons 
remplies  comme  elle  de  l'amour  de  Jésus-Christ  pour 
l'inspirer  aux  autres  ^  » 

Les  sœurs  purent  bientôt  comprendre  quels  étaient 
«  ces  miracles  »  que  la  Providence  avait  faits  pour  les 
réunir,  car  un  des  premiers  soins  de  la  Mère  générale 
fut  de  mettre  leurs  âmes  en  présence  les  unes  des 
autres  :  «  Dans  ces  commencements,  rapporte  la  sœur 
Thérèse,  notre  mère  avait  entrepris  de  nous  faire  ra- 
conter aux  récréations  les  traits  de  notre  vie  où  votre 
bonté  miséricordieuse  s'était  le  plus  montrée,  ô  mon 
divin  Maître!  Ces  traits  intéressaient  tout  le  mond<\ 


1  Journal  (lu  uoviciat  de  P ailiers,  y.  M. 
>  Ibid.,  p.  38. 


LE  NOVICIAT  DE  POITIERS  171 

Nous  nous  félicitions  d'avoir  quitté  ce  siècle  pervers,  et 
de  ne  plus  lui  appartenir  en  aucun  point.  »  —  «  On 
trouvait  toujours  trop  courtes  ces  récréations,  dit  la 
supérieure.  Quelquefois  on  me  demandait  en  grâce  de 
les  prolonger,  parce  que  le  narrateur  en  était  à  l'en- 
droit le  plus  intéressant  de  son  histoire.  J'avais  parfois 
égard  à  cette  demande ,  mais  le  plus  souvent  la  cloche 
coupait  la  parole*.  »  La  sœur  Thérèse  ajoute  que,  les 
récits  menaçant  de  devenir  interminables,  particuliè- 
rement aux  récréations  du  soir,  M""^  Barat  avait  fmi 
par  mesurer  à  chacune  le  temps  qu'elle  lui  accordait, 
au  moyen  d'une  épingle  piquée  à  la  chandelle  ^ 

Une  retraite  fut  prêchée  dans  les  derniers  jours  d'oc- 
tobre par  les  Pères  Lambert  et  Enfantin.  M™®  Barat  s'y 
livra  sans  réserve  au  Saint-Esprit  :  «  Ses  mouvements 
vers  Dieu ,  rapporte  la  sœur  Thérèse ,  s'annonçaient  soit 
à  table ,  soit  en  récréation ,  par  un  recueillement  et  une 
modestie  qui  se  répandaient  sur  ses  filles.  Dans  nos 
réunions  ses  paroles  étaient  de  feu.  Comme  nous  appro- 
chions de  la  fête  de  Tous  les  Saints  :  «  Calme  du  ciel!  » 
répétait- elle  du  ton  le  plus  pénétré,  «  calme  du  ciel!  » 
puis  elle  entrait  dans  un  silence  profond  qu'il  ne  venait 
à  la  pensée  de  personne  d'interrompre.  Elle  reprenait 
ensuite  :  «  J'aurais  bien  des  choses  à  vous  dire ,  mais 
«  vous  ne  pourriez  pas  les  porter.  Plus  tard  Dieu  vous 
«  instruira  !  »  Elle  disait  aussi  :  «  Jésus,  dans  sa  misé- 
«  ricorde,  réserve  de  grandes  choses  à  la  Société,  mais 
«  il  faut  beaucoup  prier,  car  il  faudra  beaucoup  souf- 
«  frir.  Ce  n'est  que  par  la  croix  que  la  famille  du  Sacré- 
ce  Cœur  pourra  subsister.  » 

1  Journal  du  noviciat  de  Poitiers,  p.  36  et  127. 

2  Récit  de  la  mère  Thérèse,  p.  95. 


172  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

La  sœur  Thérèse  ajoute:  «  Il  semblait  que  Jésus, 
pendant  ces  jours  de  grâces,  ne  se  cachait  à  nos  yeux 
que  sous  un  léger  nuage.  Nous  sentions  son  divin  Cœur 
se  dilater  dans  les  nôtres  avec  une  telle  profusion  qu'il 
les  faisait  s'écrier  :  «  C'est  trop ,  Seigneur,  c'est  trop  !  » 
Aussi  avions-nous  pris  en  dégoût  toute  autre  nourriture 
que  le  pain  de  la  parole.  C'était  presque  le  scandale  de 
la  bonne  vieille  Marie,  l'ancienne  et  fidèle  servante  de 
M"*  Chobelet,  qui,  voyant  tous  ses  plats  lui  revenir  à 
peu  près  intacts,  disait  avec  désespoir  :  «  Ah!  mon 
«  Dieu,  ces  bonnes  mères,  comme  elles  aiment  le  bon 
«  Dieu  !  mais  elles  ne  mangent  pas^  !  » 

Après  la  retraite  prèchée  par  les  Pères  de  la  foi , 
des  prêtres  du  plus  haut  mérite  en  entretinrent  les 
fruits  en  prêtant  leur  ministère  à  la  petite  famille. 
A  leur  tête  se  plaçaient  les  vicaires  généraux,  M.  l'abbé 
de  Pradel,  confesseur  de  la  communauté,  M.  l'abbé 
Soyer,  plus  tard  évêque  de  Luçon ,  confesseur  dos 
pensionnaires;  surtout  M.  de  Beauregard,  curé  de  la 
cathédrale ,  homme  de  grande  vertu  et  de  beaucoup 
d'esprit,  que  la  révolution  avait  déporté  à  Gayenne,  et 
que  nous  retrouverons  évêque  d'Orléans.  «  Le  dimanche, 
quand  il  avait  confessé,  prêché,  catéchisé,  il  venait, 
dit  M""*  Barat,  se  délasser  parmi  nous,  et  nous  don- 
ner ses  miettes,  comme  il  s'exprimait.  11  nous  parlait 
de  nos  devoirs,  mais  toujours  pour  nous  porter  à  prendre 
confiance  en  Dieu  et  à  goûter  le  bonheur  de  notre 
état.  » 

Dans  cette  œuvre  des  âmes,  la  grande  ouvrière  clnit 
M"'  Barat.  I]llo-niùmo  en  a  fait  l'histoire  dans  un  j^ré- 

<   Rèrit  de  la  mèrr  Tlicrèfc ,  (\f  Ml   ;"i  10.S. 


LE  NOVICIAT  DE  POITIERS  173 

cieux  journal  que  complètent  les  souvenirs  de  la  mère 
Thérèse  ;  et  malgré  l'humilité  dont  s'enveloppe  la  fon- 
datrice ,  on  y  suit  bien  le  travail  de  son  gouvernement 
et  de  son  enseignement. 

Deux  fois  par  semaine,  elle  faisait  à  ses  filles  des 
conférences  sur  les  mystères  de  la  vie  de  Jésus-Christ, 
les  exemples  des  saints,  les  règles  de  l'Institut.  Sa 
parole  était,  pour  ainsi  dire ,  pétrie  de  la  substance  des 
Écritures.  Elle  aimait  surtout  saint  Paul  qu'elle  citait 
beaucoup  et  d'une  façon  excellente.  «  Quoi,  mes  filles, 
disait-elle,  vous  ne  seriez  pas  touchées  en  l'entendant 
s'écrier  :  «  Qui  me  séparera  de  la  charité  de  Jésus- 
«  Christ?  —  Ma  vie  est  cachée  en  Jésus-Christ.  —  Je 
«  ne  vis  plus,  mais  Jésus  vit  en  moi.  —  Je  ne  suis 
«  rien,  mais  je  puis  tout  en  Celui  qui  me  fortifie!  »  La 
confiance  et  l'amour  de  ce  grand  saint  pour  son  Dieu 
avaient  passé  dans  son  âme  ;  elle  pensait,  elle  espérait 
en  échauffer  l'univers  entier.  »  Souvent  aussi  elle  pre- 
nait ses  novices  dans  sa  chambre,  tantôt  séparément, 
tantôt  par  petits  groupes,  et  là  elle  «  leur  parlait  de  la 
vie  intérieure  et  des  diverses  manières  dont  Dieu  se 
communique  aux  âmes  de  bonne  volonté  ».  —  «  Je  leur 
ouvris  l'accès  le  plus  facile  auprès  de  moi,  raconte  son 
journal.  Ces  soins  m'étaient  agréables.  La  consolation 
de  pouvoir  mettre  en  ces  cœurs  l'amour  de  Jésus-Christ, 
que  je  voyais  glorifié  et  servi  dans  la  maison,  était  déjà 
pour  moi  une  première  récompense.  » 

A  travers  la  variété  de  ces  instructions,  on  distingue 
aisément  les  lignes  principales  suivies  dans  cette  con- 
duite spirituelle  des  âmes.  Les  dépouiller  d'elles-mêmes 
par  l'abnégation,  soit  intérieure,  soit  extérieure,  afin 
de  les  agrandir  par  ce  dépouillement;  les  remplir  de 


174  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Jésus- Christ  par  l'union  de  cliarilé  el  de  conformité 
avec  Lui;  les  épancher  au  dehors  par  l'exercice  du 
zèle  et  le  service  du  prochain  :  tels  sont  les  trois 
mouvements  que  nous  constaterons  dans  la  direction 
de  M"""  Barat.  Volontiers  les  comparerai -je  à  ce  que 
Dieu  fit  pour  former  ces  beaux  lacs  que  le  voyageur 
rencontre  quelquefois  sur  le  sommet  des  montagnes, 
et  que  les  savants  regardent  comme  des  cratères 
éteints.  Il  a  fallu  d'abord  que  le  volcan  vomît  toutes 
ses  impuretés  de  scories  et  de  lave.  Puis  quand  il 
se  fut  ainsi  épuré,  creusé,  à  la  manière  d'une  grande 
coupe,  l'eau  du  ciel  y  descendît  et  la  remplit  jusqu'au 
bord.  C'est  alors  qu'elle  déborda,  et,  s'épanchant  au 
dehors,  alla  porter  dans  la  vallée  la  fertilité  el  la 
joie. 

'M""^  Barat  n'épargna  rien  pour  jeter  ses  novices  dans 
les  voies  du  renoncement  :  c'est  la  première  Loi.  «  Ma 
mère,  dit  la  sœur  Thérèse,  ma  mère,  dont  le  désir, 
je  devrais  dire  la  passion,  était  de  nous  conduire  à 
l'union  avec  Jésus -Christ,  ne  voyait  pas  de  meilleur 
moyen  d'y  parvenir  que  de  nous  inspirer  un  profond 
oubli  de  nous-mêmes.  Aussi  ne  souffrait -elle  pas 
sans  peine  ces  petites  misères  de  femme,  ces  petits 
retours  sur  soi  -  même ,  et  ces  soins  excessifs  d'une 
délicatesse  qui  se  croit  toujours  sans  force.  »  —  «  La 
vertu,  a  dit  sainte  Madeleine  de  Pazzi,  n'a  de  féminin 
que  le  nom  :  elle  est  virile  pour  tout  le  reste.  » 

Ainsi  dirigé ,  le  noviciat  devint  une  rude  vie  de 
travail.  Il  fallait  tout  réparer,  tout  meubler,  tout  chan- 
ger dans  celle  grande  abbaye  nue  et  délabrée.  Les 
novices  charriaient  les  lits,  les  meubles,  les  pierres 
même.  <-  Nntre  mèn*,  dit  la  so-ur  'riiérèsc ,  nous  ser- 


LE  NOVICIAT  DE   POITIERS  173 

vait  de  modèle,  étant  toujours  à  la  tête  de  ce  qu'elle 
nous  imposait,  aimant  à  prendre  pour  elle  le  travail 
le  plus  rude,  mais  avec  cela  ne  perdant  jamais  sa  di- 
gnité, jointe  à  une  grande  bonté.  Il  n'en  fallait  pas  tant 
pour  nous  exciter.  » 

Au  travail  se  joignaient  de  grandes  privations.  Sans 
fortune,  sans  dot,  sans  élèves  non  plus,  —  on  n'en  avait 
que  cinq  dans  ces  premiers  temps,  —  que  de  fois  la  com- 
munauté se  vit  réduite  aux  abois!  Alors  la  suprême  res- 
source était  dans  l'industrie  de  la  vieille  Marie.  Quand 
elle  voyait  la  détresse  de  la  mère  économe  :  «  Soyez 
tranquille,  disait-elle,  je  me  charge  du  dîner.  »  Elle  sor- 
tait; quelques  légumes  glanés  dans  le  jardin,  ou  la  vente 
de  vieux  chiffons  et  de  papiers  inutiles ,  lui  procuraient 
l'humble  repas  des  sœurs.  On  faisait  tout  par  soi-même  ; 
on  ne  portait  que  des  vêtements  usés  et  rapiécés.  C'était 
particulièrement  le  désespoir  de  la  vive  M"®  du  Ghas- 
taignier,  vouée  à  un  ravaudage  si  pitoyable  que  parfois 
elle  perdait  courage.  Alors  elle  se  disait  :  «  Pourquoi 
donc  ai-je  quitté  ma  vie  de  bonnes  œuvres,  où  du  moins 
je  jouissais  du  bien  que  je  faisais,  et  suis-je  venue  ici 
prendre  celte  ingrate  besogne?  »  L'amour  de  Dieu 
triomphait  bien  vite  de  la  tentation,  et  d'ailleurs  la  seule 
vue  de  M"""  Barat  faisait  retrouver  cœur  à  l'ouvrage. 

«  En  effet,  chargée  du  poids  des  affaires  temporelles, 
qui  étaient  en  mauvais  état,  ma  mère,  dit  sa  novice, 
portait  son  fardeau  avec  un  calme  et  une  douceur 
inaltérables.  Elle  semblait  ne  compter  que  sur  le  trësor 
du  ciel,  et  déjà  elle  le  possédait  dans  son  cœur.  Combien 
de  fois,  lorsqu'il  fallait  nous  nourrir,  et  qu'il  n'y  avait 
pas  une  obole  dans  la  maison,  Dieu   pourvut  à  tout! 


176  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

Ainsi  les  religieuses  étaient  tenues  dans  la  paix  :  nous 
n'avons  jamais  souffert'.  » 

Bientôt  ce  fut  le  tour  de  la  contradiction.  Le  zèle 
de  certaines  gens  s'alarmait  de  la  naissance  de  cet 
établissement ,  comme  menaçant  les  autres  institutions 
de  la  ville.  «  Qui  aurait  jamais  cru,  observe  la  su- 
périeure ,  que  quelques  filles  occupées  à  balayer ,  à 
coudre,  à  enseigner  les  éléments  de  la  grammaire  et  à 
balbutier  le  latin  de  leur  office,  pussent  porter  tant 
d'ombrage?»  Les  novices  s'en  effrayèrent:  M"""  Barat 
n'y  vit  qu'une  nouvelle  raison  de  s'humilier  en  se 
confiant  en  Dieu.  «  Si  tout  nous  réussissait  sans  peine, 
écrivait- elle,  peut-être  nous  imaginerions -nous  que 
Notre  -  Seigneur  est  bien  content  de  nos  services  , 
et  nous  nous  croirions  des  personnes  capables.  Mais, 
ù  mon  Dieu ,  vous  savez  ce  que  nous  sommes  par 
nous-mêmes.  Pauvres,  ignorantes,  faibles,  que  pour- 
rions-nous faire  si  vous  ne  nous  tendiez  la  main? 
Mais  ce  qui  nous  console ,  c'est  que  vous  n'avez  pas 
besoin  de  secours  humains  pour  exécuter  les  plus 
grandes  choses.  N'avez -vous  pas  choisi  douze  pauvres 
pêcheurs  pour  aller  prêcher  l'Evangile  par  toute  la 
terre?  Ainsi  notre  faiblesse  ne  nous  découragera  pas. 
Bien  loin  de  là,  car  je  sais  que  c'est  votre  divine  con- 
duite de  choisir  ce  qu'il  y  a  de  plus  faible  pour  con- 
fondre ce  qu'il  y  a  de  plus  fort-.  » 

Mais  cette  lutte  extérieure  contre  la  contradiction,  la 
misère,  la  fatigue,  n'était  pas  la  plus  pénible  violence 
que' M""'  Barat  imposât  à  la.nature.  Elle  faisait  au  sens 


1  liécit  de  la  vi^rr  Tliércsc ,  [>.  Kl  vl  11.;. 

2  Jou7-nal  du  noviciat  de  l'vilicrs,  p.  Gfî. 


LE  NOVICIAT  DE  POITIERS  177 

propre  une  guerre  acharnée  ;  et  tout  ce  noviciat  ne  fut 
qu'une  longue  campagne  dirigée  contre  lui.  «  Il  ne  se 
passait  pas  de  jour,  raconte  sa  fervente  fille ,  sans 
qu'elle  nous  exerçât  à  renoncer  à  notre  volonté,  nous 
assujettissant  aux  choses  qui  semblaient  viles  à  la  na- 
ture. L'une  était  envoyée  pour  aider  le  jardinier  ;  l'autre 
devait  aller  remplacer  Madeleine,  petite  fille  d'une 
douzaine  d'années,  qui  gardait  les  vaches  dans  l'enclos. 
Ma  mère  ordonnait  cela  du  ton  le  plus  naturel,  comme 
si  nous  n'avions  jamais  fait  autre  chose  de  notre  vie. 
Plusieurs  en  concluaient  que,  n'étant  pas  jugées  ca- 
pables d'autre  chose,  elles  étaient  reçues  comme  sœurs 
coadjutrices,  et  elles  ne  cherchaient  pas  à  savoir  la  vé- 
rité ^  » 

Cette  volonté  propre.  M""®  Barat  la  poursuivait  jusque 
dans  les  hauts  refuges  de  la  piété  elle-même.  «  Ainsi, 
dit  la  sœur  Thérèse,  celle  qui  avait  un  goût  dominant 
pour  l'oraison  était ,  contrairement  à  son  penchant , 
chargée  de  nettoyer,  cirer,  soigner  les  bêtes.  »  C'est 
d'elle-même  qu'elle  parle  ainsi;  et  voici,  en  effet,  com- 
ment la  supérieure  la  faisait  descendre  de  ses  douces 
communications  avec  Jésus- Christ  aux  plus  humbles 
offices  de  la  maison. 

«  Durant  les  longues  visites  de  la  sœur  Thérèse  au 
saint  Sacrement,  dit  M"®  Barat,  j'entrais  dans  la  cha- 
pelle. Sœur  Thérèse  ne  m'entendait  pas.  Je  l'appelais 
de  nouveau  :  «  Il  faut  aller  au  jardin,  »  lui  disais-je. 
La  novice,  comme  sortant  d'un  songe,  me  regardait: 
«  Oui,  répétais-je,  il  faut  aller  au  jardin  couper  de' 
«  l'herbe  pour  les  vaches.  »  Elle  partait*  promptemenl, 


1  Récit  de  la  mère  Thérèse,  p.  109  à  117. 

I.  -  lî 


178  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

travaillait  avec  ardeur,  puis  revenait  vers  moi  :  «  Ma 
«  mère,  j'en  ai  cueilli  une  bonne  provision;  puis-je 
«  retourner  à  la  chapelle  ?  —  Non ,  coupez-en  le  double. 
«  —  J'y  vais,  »  répondait-elle.  A  cette  occupation  en 
succédait  une  autre;  sœur  Thérèse  s'était  privée  de  sa 
chère  visite,  mais  elle  avait  offert  à  son  divin  Époux 
la  meilleure  de  toutes  les  prières,  qui  est  le  sacrifice.  » 
—  «  Soyez  Marie  de  désir  et  Marthe  par  obéissance ,  » 
a  écrit  Bossuet  :  c'était  aussi  la  maxime  de  la  mère 
Barat. 

Un  autre  jour,  l'adoratrice,  s'étant  oubliée  devant 
Notre-Seigneur,  était  arrivée  en  retard  à  un  exercice  de 
la  communauté.  «  Qui  vous  a  autorisée  à  manquer  à  la 
règle  pour  vous  livrer  à  vos  dévotions  particulières  ?  » 
Et  comme  celle-ci  se  tenait  silencieuse  et  humiliée  :  «  Je 
ne  suis  plus  votre  mère  ;  pendant  trois  jours,  vous  ne  me 
donnerez  plus  ce  nom.  »  La  sœur  Thérèse  nous  apprend 
qu'elle  pleura  beaucoup,  et  qu'on  ne  pouvait  lui  imposer 
une  pénitence  plus  pénible  que  celle-là. 

On  voit  par  ces  exemples  quel  était  le  caractère  de 
l'autorité  de  M"'^  Barat.  Elle  régnait  par  la  bonté;  mais 
«  au  sein  de  cette  bonté,  sa  force  ne  l'abandonnait  pas.  » 
Ses  réprimandes  étaient  fermes ,  ses  pénitences  sérieu- 
ses. Toutefois  on  la  trouvait  toujours  prête  à  pardonner, 
pourvu  qu'on  s'humiliât;  et  d'ailleurs  il  était  rare  que 
ces  pénitences  elles-mêmes  ne  portassent  pas  le  cachet 
d'un  grand  esprit  de  foi  et  de  charité  maternelle.  Un  jour 
une  novice  se  permit  une  plainte  ou  une  plaisanterie 
sur  sa  robe  rapiécée,  llirc  de  la  pauvreté,  c'était  aux 
yeux  de  M""  Barat  un  crime  de  lèse -majesté  contre  le 
Roi  de  retable:  «  Vous  n'appréciez  pas  votre  honneur, 
dit-elle  à  la  sœur  coupable,  voua  ne  le  méritez  pas;  allez 


LE  NOVICIAT  DE  POITIERS  179 

tout  de  suite  reprendre  votre  habit  séculier.  Nous  ver- 
rons quand  il  sera  temps  de  vous  rendre  les  livrées  de 
Jésus-Christs  »  Un  autre  jour,  deux  de  ses  filles  ayant 
enfreint  la  règle,  le  lendemain  matin,  après  la  médita- 
tion, la  mère  Barat  les  appelle,  les  accueille  gravement, 
les  fait  approcher  d'elle,  et  alors  avec  bonté  :  «  Mes 
filles,  leur  dit-elle,  vous  avez  manqué  hier  à  votre  de- 
voir, il  faut  une  pénitence,  je  la  ferai  pour  vous.  Asseyez- 
vous,  je  vais  me  mettre  à  vos  pieds  et  je  les  baiserai.  » 
Elle  fit  ainsi,  laissant  les  deux  sœurs  stupéfaites  et  con- 
fondues. 

Les  plus  rudes  pénitences  étaient  celles  que  ces 
femmes  fortes  s'imposaient  elles-mêmes.  «  Une  preuve 
certaine  qu'on  aime,  c'est  de  vouloir  souffrir,  »  a  dit 
saint  François  de  Sales.  Les  novices  recherchaient 
l'habillement  le  plus  pauvre ,  les  chaussures  déchi- 
rées, usées,  rapiécées,  la  coiffure  la  plus  humble,  et 
c'étaient  celles-là  mêmes  qui  avaient  pris  le  plus  de 
soin  de  leur  toilette  dans  le  monde.  La  supérieure 
ne  pouvait  suffire  à  entendre  celles  qui  venaient  lui 
accuser  leurs  moindres  manquements,  et  lui  deman- 
der de  prendre  leur  repas  de  pain  sec  à  genoux  au 
réfectoire.  Il  fallut  même  que  bientôt  elle  modérât  les 
mortifications  auxquelles  se  livraient  en  secret  ces  filles 
de  l'Homme  de  douleurs.  C'est  ainsi  qu'un  jour  une 
des  sœurs  s'étant  évanouie  en  tirant  de  l'eau  au  pulls, 
elle  dut  en  avouer  la  cause  :  elle  portait  une  ceinture 
hérissée  de  pointes  de  fer,  que  ce  rude  travail  avait.fait 
pénétrer  jusqu'aux  os. 

En  creusant  ainsi  ces  âmes  par  le  sacrifice.  M"'**  Barat 

1  Récit  de  la  mère  Thérèse,  p.  101). 


180  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

n'avait  qu'un  but  :  y  faire  entrer  la  vie  de  Jésus-Christ 
à  grands  flots,  comme  un  fleuve  qui  se  précipite  dans 
le  lit  profond  qu'on  vient  de  lui  ouvrir.  «  Parfois,  dit 
.  sœur  Thérèse,  cherchant  à  connaître  nos  dispositions, 
elle  nous  demandait  avec  une  expression  brûlante  : 
«  Aimez-vous  Jésus,  mes  filles?  »  Elle  se  plaisait  à 
nous  entendre  lui  répondre:  «  Oui,  nous  l'aimons!  » 
jugeant  par  là  que  notre  cœur  était  libre  et  détaché. 
Elle  nous  confiait  que,  pour  elle,  aucun  sacrifice  ne  lui 
coûterait  en  ce  monde  pour  acquérir  l'union  avec  Jé- 
sus-Christ. Nous  sortions  d'auprès  d'elle  avec  la  réso- 
lution de  ne  rien  épargner  pour  acquérir  ce  bien,  objet 
de  tous  nos  vœux.  )> 

Ici,  dans  cette  vie  d'union  avec  Jésus-Christ,  M""*  Ba- 
rat  n'était  plus  seulement  une  grande  maîtresse,  c'était 
l'école  vivante,  présentant  à  ses  disciples  un  perpétuel 
exemple  qui  les  emportait  comme  sur  un  char  de  feu. 
«  11  y  avait  dans  sa  personne  un  je  ne  sais  quoi  de  Jésus 
qui  nous  allait  à  l'âme,  rapporte  la  sœur  Thérèse  ;  nous 
sentions  que  nous  avions  une  sainte  parmi  nous.  » 

On  remarquait  d'abord  son  application  constante  à  la 
présence  de  Dieu.  «  Tout  favorisait  son  attrait  d'oraison. 
Le  silence,  le  cali:  e,  l'ordre,  les  lieux  écartés,  tout  la 
portait  à  Dieu.  Combien  de  fois  on  l'a  trouvée  cachée 
dans  le  fond  du  jardin,  ou  dans  un  sillon  de  blé,  inca- 
pable de  soutenir  les  regards  du  Seigneur  et  n'en  pou- 
vant plus!  » 

Les  grands  mystères  de  la  religion  l'absorbaient  tout 
entière.  La  seule  vue  de  la  croix  avait  le  même  efTet.  Un 
jour,  ayant  apeivu  une  croix  conmie  incrustée  dans  un 
des  pavés  de  la  coui",  elle  se  prosterna  sur  ce  signe  sacré 
de  l'amour  de  son  Dieu  en  répétant  :  Spes  unica/  iSpcs 


LE  NOVICIAT   DE   POITIERS  181 

unicaf  et  y  imprima  ses  lèvres.  D'autres  fois,  dit  la 
sœur  Thérèse,  laissant  voir  comment  son  cœur  conce- 
vait l'amour  de  Dieu,  pour  Lui  seul,  à  tout  prix,  elle 
nous  demandait  :  «  Mes  filles,  quelle  serait  la  personne 
la  plus  heureuse  du  monde?  »  Nous  répondions  en 
novices ,  à  notre  pauvre  manière.  «  Vous  n'y  entendez 
rien,  mes  enfants,  reprenait-elle,  et  j'estime  que  celle-là 
serait  la  plus  heureuse  qui,  jetée  dans  un  cloaque,  y 
serait  seul  avec  son  Jésus  seul^  !  » 

On  se  souvient  particulièrement  des  retraites  de 
M™®  Barat.  Il  y  avait  au  fond  du  jardin  des  Feuillants, 
et  l'on  visite  encore  avec  vénération,  un  petit  oratoire 
dédié  à  saint  Joseph.  C'est  un  pavillon  rustique  adossé 
au  mur  d'enceinte,  caché  par  de  grands  ombrages  à 
mi-côte  des  pentes,  qui,  à  partir  de  là,  descendent  plus 
rapides  vers  le  Clain.  M""^  Barat  avait  coutume  de  s'y 
renfermer  pour  y  faire  sa  retraite.  «  Là,  dit  la  sœur 
Thérèse,  pendant  quinze  jours  entiers,  tout  se  passait 
seul  à  seul  avec  Jésus  dans  une  union  parfaite,  et  ma 
mère  se  livrait  aux  tendres  effusions  de  son  cœur  pour 
son  Dieu.  Il  n'était  permis  de  la  déranger  sous  aucun 
prétexte,  et  elle  ne  voyait  personne,  hormis  la  sœur 
désignée  pour  lui  apporter  ses  repas,  mais  qui  avait 
défense  de  lui  parler,  »  Seulement,  celles  qui  rô- 
daient autour  de  sa  solitude  la  contemplaient  tantôt 
agenouillée  dans  une  profonde  oraison,  tantôt  appuyée 
sur  la  fenêtre  les  yeux  au  ciel.  Elle  rentrait  pour  la 
nuit.  «  Nous  n'apercevions  notre  mère  qu'à  l'église,  le 
soir,  à  l'heure  de  notre  office.  Nous  l'y  découvrions  ca- 
chée derrière  l'autel  oii  elle  venait  faire  son  offrande 

1  Récit  de  la  mère  Thérèse,  p.  140,  144. 


182  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

du  soir  à  son  divin  Sauveur.  Le  matin  de  bonne  heure, 
on  la  retrouvait  encore  plongée  dans  la  prière.  Que  se 
passait-il  la  nuit?  Nous  ne  le  savions  pas;  notre  mère 
nous  cachait  soigneusement  ses  pénitences,  mais  nos 
cellules  se  touchaient  de  trop  près  pour  que  le  bruit  ne 
la  trahît  pas;  et  notre  cœur  de  chair  souffrait  de  ce  qu'il 
entendait'.  » 

De  ces  âmes  vides  d'elles-mêmes  et  remplies  de  Jésus- 
Christ,  la  vie  de  Dieu  débordait  en  flots  de  douceur,  de 
zèle  et  de  charité.  Rien  pour  soi,  tout  pour  Dieu  et  pour 
les  âmes  en  Dieu  :  c'est  le  Sacré-Cœur  tout  entier. 

Il  régnait  entre  elles  une  parfaite  harmonie.  «  Rien 
ne  peut  égaler  l'union  et  la  paix  qui  existaient  entre 
nous  sous  la  conduite  de  ma  mère ,  rapporte  le  même 
récit.  Jamais  je  n'ai  vu  une  fusion  pareille,  mais  sans 
confusion,  sans  familiarité,  sans  abandonnement;  cha- 
cune, rivalisant  de  délicate  attention ,  mettait  sa  cha- 
rité à  s'oublier  pour  faire  de  sa  sœur  un  autre  soi-même 
en  toute  circonstance.  » 

Sur  ce  point  de  la  charité,  la  parole  de  M""  Baral 
était  d'une  insistance  absolue,  et  son  regard  d'une  clai- 
voyance  presque  prophétique.  Elle  en  faisait,  pour  le 
Sacré-Cœur,  la  condition  même  de  son  existence. 
«  Ah!  que  ne  puis-je,  disait -elle,  vous  faire  connaître 
les  lumières  que  je  reçois  de  Dieu  sur  ce  point  1  C'est  la 
charité  qui  seule  soutiendra  notre  Société,  si  faible  pai- 
elle-même;  c'est  par  elle  que  Jésus  la  reconnaîtra 
comme  sienne.  Donc,  mes  chères  sœurs,  l'union  et 
l'union  à  tout  prix!  Rror!amez-la,  propagcz-la,  cxercez- 

•  liccU  de  la  mhx  Thérèse,  p.  128. 


LE  NOVICIAT  DE  POITIERS  183 

la  ;  n'épargnez  pour  la  cimenter  aucun  sacrifice  ;  gardez 
la  charité,  et  elle  vous  garderai  » 

«  Je  me  rappelle,  dit  la  même  sœur,  qu'un  jour  de 
jeudi  saint,  ma  mère,  tout  émue  du  discours  de  la 
Cène  dans  lequel  Jésus  exprime  une  si  vive  tendresse 
pour  les  siens,  ne  cessa  de  répéter  :  Ut  sint  consum- 
mati  in  unum!  Ut  sint  consummali  in  unumf  Elle  dit 
à  une  novice  qu'elle  daignait  regarder  comme  une  de 
ses  compagnes  :  «  Vous  ne  répondez  pas  aux  paroles 
«  qui  me  ravissent,  vous  vous  contentez  d'aimer  Dieu 
«  pour  vous-même,  vous  n'avez  pas  de  zèle.  Si  tous  les 
«  membres  de  la  Société  ne  font  pas  un  même  corps 
«  avec  Jésus,  elle  ne  se  soutiendra  pas,  et  ce  seront 
«  mes  péchés  qui  en  seront  la  cause.  0  Père!  faites 
«  l'unité,  consommez  l'unité  :  Ut  sint  consummati  in 
«  unumf  » 

Le  zèle  de  M""'  Barat  «  aurait  voulu  couvrir  l'univers 
entier  de  maisons  du  Sacré-Cœur  ».  Toutefois  le  pen- 
sionnat ne  se  remplissait  que  lentement.  «  Ne  voyez-vous 
pas,  mes  filles,  disait  la  supérieure,  que  Notre-Seigneur 
attend  que  vous  soyez  plus  parfaites  pour  vous  confier 
un  plus  grand  nombre  d'enfants?  »  On  s'en  dédomma- 
gea en  ouvrant,  vers  la  fin  de  1807,  une  école  pour  les 
pauvres.  «  Il  y  avait  longtemps,  écrit  la  supérieure,  que 
nous  désirions  cet  établissement.  Il  nous  était  pénible 
de  ne  pouvoir  exercer  cette  bonne  œuvre,  qui  est  un 
des  buts  de  notre  Institut,  et  qui  répond  aux  vues  de 
Jésus -Christ  sur  nous.  » 

Grâce  à  cet  esprit  de  renoncement,  de  piété,  de  cha- 
rité, les  sœurs  étaient  heureuses.  «  Surtout  les  récréa- 

*  Récit  de  la  mère  Thérèse,  p.  136. 


18*  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

lions  qui  venaient  à  la  suite  des  sacriflces  du  jour  leur 
donnaient  une  joie  pure  et  au-dessus  de  tout  sentiment.  » 
Ces  récréations  de  Poitiers  sont  restées  célèbres.  Au 
fond  de  l'enclos,  on  montre  un  énorme  noyer  sous  lequel 
le  noviciat  avait  coutume  de  se  réunir.  L'enjouement 
tranquille  de  M"®  Barat  y  épanouissait  tous  les  cœurs. 
Quelquefois  aussi  l'on  y  chantait  des  cantiques  que  la 
sœur  Thérèse  accompagnait  sur  sa  harpe.  On  a  tou- 
jours chanté  beaucoup  au  Sacré-Cœur.  Les  chants  que 
l'on  faisait  entendre  aux  offices  de  la  chapelle  y  atti- 
raient une  grande  foule.  M.  l'abbé  de  Beauregard  les 
encourageait  :  «  Vous  ne  pouvez  pas  prêcher,  disait-il, 
chantez!  tel  qui  n'aura  pas  été  converti  par  çnon  ser- 
mon, le  sera  peut-être  par  votre  cantique.  » 

Ainsi  se  passèrent  l'automne  de  1806,  et  les  premiers 
mois  de  1807.  C'est  l'époque  des  batailles  d'Iéna  et 
d'Eylau.  Mais  en  lisant  ce  récit,  on  croit  se  tromper  de 
temps;  on  oublie  qu'on  est  aux  heures  les  plus  san- 
glantes de  l'empire;  et  il  semble  que,  dans  ces  jours 
de  guerres  effroyables  où  la  joie  était  bannie  du  foyer 
de  tant  de  familles.  Dieu  ait  caché  le  bonheur,  la  cha- 
rité et  la  paix,  dans  le  cœur  de  quelques  pieuses  filles, 
qui,  riches  de  Lui  seul,  s'étaient  réfugiées  parmi  les 
restes  d'un  cloître. 

Au  printemps  de  1807,  M"""  Barat  dut  s'éloigner  quel- 
(juc  temps  de  ses  filles.  Celles-ci  en  témoignèrent  une 
vraie  désolation  :  *  J'avais  beau  les  exhorter  au  déta- 
chement du  cœur,  raconte  l'aimable  mère ,  c'est  comme 
si  j'avais  prêché  dans  le  désert,  et  ces  sœurs,  très- 
avancées  dans  la  perfection  pour  tout  le  reste,  sont 
incorrigibles  sur  ce  point.  »  Elle  avoue  quo,  pour  elle- 
même,  elle  ne  «  ])arvinl  i)as  sans  une  violence  extrême 


LE   NOVICIAT  DE   POITIERS  185 

à  vaincre  la  nature,  et  que  si  Dieu  ne  Teût  aidée  elle 
n'en  fût  pas  venue  à  bout  ».  Le  21  avril,  elle  partit 
néanmoins  pour  Paris,  où  l'appelaient  les  affaires  de 
la  Société.  C'est  là  qu'elle  apprit  qu'un  décret  en  date 
du  10  mars  1807,  signé  au  camp  d'Osterode  par  Na- 
poléon P"",  approuvait  son  Institut  pour  tout  l'empire 
français. 

Elle  rentra  à  Poitiers  le  15  mai  au  soir.  Ce  fut  une 
ovation.  «  Dès  que  mes  sœurs  m'aperçurent,  elles  se 
jetèrent  à  l'envi  sur  moi  pour  m'embrasser.  Je  me  réfu- 
giai à  la  chapelle  pour  remercier  Notre -Seigneur  de 
mon  heureux  retour.  Mes  sœurs  m'y  suivirent,  et  à 
peine  fus -je  à  genoux  que  la  mère  Thérèse  entonna  le 
Te  Deum,  que  toutes  continuèrent  sans  que  je  fusse 
capable  de  les  arrêter.  En  sortant  de  là  nous  nous  éta- 
blîmes au  jardin,  où  nous  restâmes  assez  longtemps  à 
nous  réjouir  de  notre  réunion ,  et  à  dire  combien  le  Sei- 
gneur est  miséricordieux.  Mes  sœurs  avaient  fait  en 
mon  honneur  des  couplets  qu'elles  me  chantèrent  au 
clair  de  lune.  Comme  elles  y  avaient  fait  entrer  beau- 
coup de  leur  amour  pour  Jésus,  je  leur  pardonnai,  et 
même  je  pris  plaisir  à  les  entendre  ^  » 

Le  noviciat  se  terminait  :  «  Toutes  se  portent  avec 
ardeur  à  l'acquisition  des  vertus  religieuses,  témoignait 
leur  mère,  et  je  n'en  connais  pas  qui  soient  à  leur  degré 
dans  nos  autres  maisons.  »  Deux  surtout,  plus  unies  à 
Notre- Seigneur  Jésus-Christ,  avaient  mûri  plus  vite  à 
ce  Soleil  des  âmes.  L'une,  —  on  le  devine,  —  était  Thé- 
rèse Maillucheau.  «  Elle  aime  Jésus-Christ  avec  une  ar- 
deur extrême,  écrit  la  supérieure,  joignante  la  grandeur 

I  Journ-al  du  noviciat  de  Poitiers ,  p.  83. 


186  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

d'ârne  une  humilité,  une  droiture  et  une  simplicité  qui 
lui  gagnent  les  cœurs.  Elle  marche  sur  les  traces  de 
sainte  Thérèse ,  et  c'est  tout  dire.  »  L'autre  était  José- 
phine Bigeu,  dont  il  est  dit  de  même  :  «  Je  la  regarde 
comme  une  sainte,  et  j'ai  en  elle  la  plus  grande  con- 
fiance. Elle  joint  à  toutes  les  qualités  de  l'âme  celles  de 
l'esprit,  les  talents,  un  port  et  une  démarche  qui  inspi- 
rent le  respect  et  tels  qu'ils  conviennent  à  une  vierge. 
Elle  a  encore  le  don  si  rare  de  savoir  allier  ensemble 
la  douceur  et  la  fermeté,  ce  qui  lui  concilie  le  respect 
et  l'amour  des  élèves  dont  elle  est  la  maîtresse  ^  » 
Ces  deux  sœurs  furent  admises  les  premières  à  l'hon- 
neur de  prononcer  leurs  vœux,  ce  qui  se  fit  en  se- 
cret au  printemps  de  1807.  C'était  l'avant-garde  de  la 
troupe  virginale  que  Dieu  allait  engager  bientôt  à  son 
service. 

Dans  le  courant  de  juin,  la  fête  du  Sacré-Cœur  fut  pour 
toute  la  maison  une  grande  journée.  La  veille.  M""""  Barat 
fit  aux  novices  une  conférence  où  elle  leur  expliqua 
«  qu'elles  avaient  été  choisies  dans  ces  temps  malheu- 
reux pour  renouveler  la  dévotion  au  sacré  Cœur  de 
Jésus  ;  que  cette  dévotion  devait  être  la  ressource  des 
âmes  vraiment  pieuses  dans  un  temps  où  la  foi  s'alTai- 
blissait  de  plus  en  plus;  et  que  l'honneur,  comme  le 
devoir  de  la  Société,  était  de  vivre  dans  ce  Co}ur,  d'y 
soulTrir  et  d'y  mourir  ». 

Le  matin  de  la  fêle  ,  après  la  grand'messe ,  les 
quatre  professes  de  la  maison  se  réunirent  à  part  dans 
l'oratoire  do  Saint-Joseph,  orné  à  cet  effet.  C'élaionl , 
outre  les  deux  nouvelles  épouses  de  Jésus-Clinst,  la 

I  Journal  du  noviciat  df  Poitiers,  p.  13<l. 


LE  NOVICIAT  DE  POITIERS  i87 

mère  générale  et  la  mère  Henriette  Girard.  «  Ce  petit 
lieu  à  l'écart,  dit  M™®  Barat,  le  secret  intime  de  cette 
réunion,  cette  grande  solitude  en  présence  de  Dieu, 
seul  témoin  de  notre  joie,  redoublaient  notre  empresse- 
ment de  nous  donner  à  lui.  Je  dis  donc  à  mes  sœurs  : 
«  Ne  vous  semble -t-il  pas  que  ces  nouvelles  promesses 
«  que  vous  allez  faire  à  Jésus,  lui  seront  plus  agréables 
«  que  vos  premiers  serments?  Semblables  à  deux  époux 
«  qui,  heureux  d'être  l'un  à  l'autre,  se  rappellent  avec 
«  joie  le  jour  de  leur  union,  ainsi  venons -nous  dire 
«  à  l'Époux  des  Vierges  :  «  0  mon  bien -aimé  Sau- 
«  veur,  lorsque  je  m'engageai  -pour  la  première  fois, 
«  j'ignorais  le  bonheur  qu'il  y  a  d'être  à  vous;  mais 
«  aujourd'hui,  je  sais  tout  ce  que  vous  êtes  pour  moi. 
«  C'est  pourquoi,  expérience  faite,  je  veux  vous  pro- 
«  tester  qu'à  toutes  les  satisfactions  du  monde  je  préfère 
«  l'honneur  et  la  joie  de  votre  service.  »  Toutes  les 
quatre  renouvelèrent  leurs  vœux  l'une  après  l'autre. 
Mais  quand  vint  le  tour  de  la  sœur  Thérèse ,  une  si  vive 
émotion  s'empara  de  son  âme  qu'elle  fut  obligée  de 
s'interrompre  plusieurs  fois ,  avant  de  pouvoir  achever 
la  formule  de  son  serment. 

Au  mois  de  novembre  les  autres  novices,  en  tête  des- 
quelles était  M"®  Chobelet,  se  mirent  à  leur  tour  en  re- 
traite pour  leur  profession.  Le  Père  Lambert  la  prêcha. 
En  même  temps,  dans  la  ville  et  dans  les  environs,  le 
Père  Gloriot  et  le  Père  Enfantin  donnaient  une  mission 
avec  des  fruits  abondants.  «  Je  me  réjouissais,  dit 
]yjrae  Barat,  de  cette  ardeur  à  entendre  la  divine  parole 
dans  un  temps  où  la  foi  se  perd ,  et  j'en  rendais  grâces 
à  Dieu.  » 

C'est  au  sein  de  ces  joies  et  de  ces  préparations,  que 


188  HISTOIRE   DE   MADAME   BAHAT 

la  supérieure  recul  du  Père  Varin  une  lettre  terri- 
fiante :  la  Société  des  Pères  de  la  foi  n'existait  plus. 
Un  décret  de  l'empereur,  daté  du  l*^""  novembre,  intimait 
aux  missionnaires,  suspects  de  royalisme,  l'ordre  de  se 
disperser  dans  leurs  diocèses  respectifs.  «  S'ils  n'y  sont 
pas  dans  quinze  jours ,  avait  dit  Napoléon  au  cardinal 
Fesch,  je  les  enverrai  à  Cayenne.  » 

M"""  Barat  fut  atterrée.  Le  souvenir  des  liens  qui 
l'unissaient  à  ces  saints  prêtres,  l'inévitable  privation 
des  secours  spirituels  qui  allait  être  la  suite  de  leur  éloi- 
gnement,  enfin  l'appréhension  d'une  destinée  pareille 
pour  sa  Société,  ne  furent  pas  les  sentiments  qui  la  tou- 
chèrent le  plus.  «  J'avais  plusieurs  raisons  de  m'affliger, 
écrit-elle,  mais  la  pi'emière  était  la  perte  considérable 
que  la  religion  faisait,  soit  pour  l'éducation  chrétienne 
de  la  jeunesse,  soit  pour  les  missions  que  ces  Pères 
prêchaient  partout^avec  tant  de  succès,  pour  le  salut  des 
Ames.  Puis  je  ne  pouvais  voir  en  cela  qu'un  châtiment 
de  Dieu  sur  notre  patrie.  C'est  ce  qui  me  navrait.  » 

Les  prédicateurs  de  la  mission  de  Poitiers  apprirent 
par  elle  l'arrêt  qui  les  dispersait.  «  lis  furent  admirables 
de  force  et  de  résignation,  dit  la  supérieure,  leur  exemple 
m'encouragea  et  me  consola.  »  Mais  comment  ses  re- 
traitantes allaient-elles  recevoir  ce  coup  et  celte  me- 
nace? C'était  le  lendemain  même,  21  novembre,  que  six 
d'entre  elles  allaient  prononcer  leurs  vœux.  La  loyauté 
conmiandait  de  les  avertir  inunédialemcnt,  avant  de  les 
engager  dans  une  Société  qui  peut-être  (Uait  à  la  voill»' 
de  sa  ruine. 

Le  Père  Gloiiot,  les  ayant  réunies  seules  dans  la  cha- 
pelle, leur  lit  i);ut  dr  sa  (IdiiK'ur  sans  leur  cacjier  ses 
craintes.  «  Ne  vous  dissimulo/.  pas  que  la  mémo  ad- 


LE  NOVICIAT  DE   POITIERS  189 

versité  qui  nous  accable  maintenant  pourra  tomber  sur 
vos  tètes.  Mais  tenez -vous  à  la  croix  de  notre  divin 
Sauveur.  Plus  le  danger  est  prochain,  plus  vous  devez 
prendre,  dans  les  bras  de  cette  croix,  de  courage  et  de 
confiance  ^  » 

Il  n'était  pas  besoin  d'y  tant  exhorter  les  futures  pro- 
fesses. Elles  déclarèrent  toutes  ensemble  que  leur  seul 
regret  était  de  ne  pouvoir  prononcer  immédiatement 
leurs  vœux  perpétuels.  Les  autres  sœurs ,  moins  avan- 
cées dans  les  épreuves  religieuses,  conjuraient  la  supé- 
rieure d'en  abréger  le  temps.  C'était  une  si  belle  et  si 
rare  occasion  de  donner  à  Jésus -Christ  le  témoignage 
d'un  amour  qui  ne  s'effraye  de  rien  ! 

Aucune  ne  recula.  Le  lendemain,  qui  était  la  fête  de 
la  Présentation  de  la  sainte  Vierge,  les  novices  appe- 
lées s'avancèrent  ai>  pied  de  l'autel.  Le  Père  Lambert 
n'y  parla  que  du  bonheur  de  se  consacrer  à  Dieu,  en 
méprisant  le  monde.  «  Toutes  nous  étions  heureuses 
d'avoir  resserré  nos  liens  avec  le  Seigneur,  dit,  en  ter- 
minant, le  journal  de  M""^  Barat;  tout  mon  désir  est  que 
nous  lui  soyons  bien  fidèles,  et  que  par  sa  grâce  nous 
devenions  des  Épouses  selon  son  Cœur^  » 

Tel  fut  ce  célèbre  noviciat  de  Poitiers,  qui  marque, 
dans  l'histoire  de  M""^  Barat,  comme  l'heure  décisive 
de  son  épanouissement.  Heure  sacrée  et  lumineuse, 
dont  la  mère  Thérèse  a  écrit,  avec  l'autorité  des  souve- 
nirs que  nous  avons  invoqués  tant  de  fois  :  «  C'est  dans 
cette  maison  que  Dieu  a  donné  à  ma  mère  des  marques 
d'un  amour  qui  se  changeait  très-souvent  en  un  heu- 
reux martyre.  C'est  dans  ce  lieu  que  sa  Société,  si  pe- 

1  Journal  du  noviciat  de  Poiiiers ,  p.  \1\. 

2  Ibid.,  p.  122. 


190  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

tite  encore,  se  formait  dans  son  cœur.  Dieu,  qui  se 
complaisait  dans  celte  âme  innocente  et  droite,  lui  fit 
connaître  ses  vues  pour  l'avenir,  tout  en  lui  prépa- 
rant des  croix  qui  ont  été  grandes.  J'ose  dire  que  ce 
séjour  de  Poitiers  fut  son  Manrèze;  il  lui  a  laissé  des 
souvenirs  ineffaçables  ^  » 

Maintenant,  plus  que  jamais,  elle  devait  agir  seule  : 
le  Père  Varin  s'éloignait.  Après  avoir  annoncé  à  ses 
frères  la  nouvelle  de  leur  dissolution ,  il  leur  avait  dit  : 
«  Adieu  !  à  l'espoir  de  nous  revoir  et  de  nous  revoir 
tous.  Quand  nous  nous  retrouverons,  on  fera  l'appel 
nominal.  Heureux  alors  celui  qui  pourra  répondre  : 
Adsum.  »  Il  avait  espéré  se  fixer  à  Paris,  pour  de  là 
correspondre  plus  facilement  avec  ses  prêtres  disper- 
sés. Fouché  ne  le  permit  pas.  Ayant  vainement  tenté 
de  séduire  ce  généreux  cœur  par  l'appât  des  dignités 
ecclésiastiques,  le  ministre  lui  enjoignit  de  partir  pour 
Besançon  ;  et  le  préfet  de  la  ville  reçut  en  même  temps 
l'ordre  d'avoir  l'œil  sur  lui. 

Le  grand  missionnaire  alla  demander  un  asile  au 
château  de  sa  digne  sœur.  M"""  de  Chevroz.  Là,  seul, 
loin  des  honneurs  qu'il  refusa  constamment,  il  s'enfonça 
dans  une  vie  de  recueillement  et  de  prière,  (jui  ne  de- 
vait être  inutile  ni  à  lui  ni  aux  autres.  Ce  fut  aussi  son 
Manrèze,  retraite  sanctifiée,  solitude  féconde,  d'où  nous 
verrons  sortir  les  Constitutions  des  religieuses  du  Sa- 
cré-Cœur, et  que  peut-être  la  Providence  ne  lui  avait 
ménagée  que  i)Our  cela. 

I   liccit  delà  mère  Tlicrcse ,  p.  Vio. 


CHAPITRE  IV 

FONDATION     DE     NIORT 

Mai  1808  —  Fin  1810 


Fondation  à  Cuignières  et  à  Gand.  —  Fondation  à  Niort;  M'^e  Suzanne 
Geoffroy,  sa  vocation  extraordinaire.  —  La  mère  Barat  et  M™'  Geoffroy 
à  Niort;  la  maison  de  l'impasse  Saint -Jean.  —  L'installation.  — 
Mme  Emilie  Giraud  vient  de  Grenoble  à  Niort.  —  Les  premiers  sacri- 
fices de  la  mère  Emilie;  triomphe  de  l'amour  de  Dieu.  —  L'exemple 
de  M"«  Geoffroy;  l'adoration  nocturne.  —  M™»  Barat  dirige  l'âme  de 
M"»  Giraud;  elle  vient  pour  supprimerla  fondation  de  Niort.  —  Jésus- 
Christ  lui  inspire  de  la  conserver.  —  Sacrifice  d'Emilie  ;  générosité  de 
M""  Geoffroy.  —  L'accroissement  du  pensionnat;  Annette  Klosen.  — 
Mme  Barat  voudrait  embraser  le  monde  entier  de  l'amour  de  Jésus- 
Christ. 


L'arrêt  qui  venait  de  frapper  les  Pères  de  la  foi 
menaçant  le  Sacré-Cœur  d'un  contre -coup  imminent, 
M""^  Barat  s'inquiéta  de  trouver  quelque  part,  loin  des 
villes ,  un  abri  où  elle  pourrait  recueillir  et  cacher  ses 
filles,  le  jour  où  viendrait  à  éclater  la  tempête. 

Elle  était  dans  ces  pensées  quand  on  lui  fit  savoir 
que  la  proposition  d'un  établissement  venait  d'être  faite 
à  ses  sœurs  d'Amiens.  Au  centre,  à  peu  près,  du  diocèse 
de  Beauvais,  près  de  Saint- Just  et  à  trois  lieues  de  la 


192  HISTOIRE  DK  MADAME  BARAT 

ville  de  ClermonL-sur-Uise,  se  trouvait  un  petit  village 
parfaitement  ignoré  :  on  l'appelait  Cuignières.  A  son 
extrémité  s'élevait,  sur  un  léger  renflement  du  terrain, 
une  assez  grande  ferme,  et,  à  côté  de  la  ferme,  une 
maison  d'habitation,  où  les  filles  de  la  Charité  avaient 
eu  un  hospice  avant  93.  Aujourd'hui  ce  n'était  plus 
qu'une  masure  délabrée;  mais  sa  pauvreté  même  et 
son  isolement  pouvaient,  dans  une  heure  critique,  de- 
venir une  protection.  M.  le  baron  Bailly  d'Arquinvilliers 
ofl'rit  de  la  céder  aux  dames  du  Sacré-Cœur  pour  y 
établir  une  école  de  filles.  Son  offre  fut  acceptée,  et  en 
mars  1808,  la  mère  Desmarquest,  avec  deux  religieuses 
d'Amiens,  vint  prendre  possession  de  cette  résidence, 
qu'un  jour  la  mère  générale  devait  beaucoup  aimer, 
et  que  nous  visiterons  sur  ses  traces. 

Dans  le  même  temps,  l'évêque  de  Gand,  M^  Maurice 
de  Broglie,  cet  ancien  et  fidèle  ami  du  Père  Varin,  pro- 
posaitau  Sacré-Cœur  les  bâtiments  de  l'ancienne  abbaye 
de  Dooresele,  située  dans  l'enceinte  même  de  sa  ville 
épiscopale.  On  accepta  ses  offres,  et  l'on  mit  à  la  tète  de 
l'établissement  une  jeune  fille  belge,  M"'^  Antoinette  de 
Penaranda,  d'origine  espagnole,  et  d'une  race  illustrée 
par  saint  François  de  Borgia.  Il  y  avait  peu  de  temps 
qu'elle  avait  fait  ses  vœux,  et  elle  n'était  que  dans  sa 
vingt-neuvième  année;  mais  sa  maturité,  son  nom,  ses 
talents  solides,  son  habitude  de  la  langue  et  des  mœurs 
du  pays,  la  désignaient  pour  être  supérieure  en  Flandre. 
Ce  fut  au  mois  de  mai  1808  qu'elle  arriva  à  liand,  où 
nous  ramènera  également  l'histoire  de  M""'  Barat. 

Ces  deux  nouvelles  fondations  étaient  des  colonies 
envoyées  d'Amiens.  Poitiers  eut  aussi  sa  fille,  et  voici 
comment  Pieu  en  i)répara  le  berceau. 


MADAME  SUZANNE  GEOFFROY  193 

Depuis  longtemps  les  vicaires  généraux  de  Poitiers 
sollicitaient  le  Sacré-Cœur  de  s'établir  à  Niort,  qui  était 
de  leur  ressort  ecclésiastique.  Le  27  nriai  1808,  M"*®  Barat 
s'y  rendit,  emmenant  avec  elle  deux  de  ses  nouvelles 
compagnes  de  la  maison  des  Feuillants  :  M"""  Bernard, 
qui  était  elle-même  Niortaise,  et  une  autre  religieuse 
destinée  à  diriger  l'établissement  projeté. 

Cette  future  supérieure  s'appelait  Suzanne  Geoffroy. 
C'était,  à  cette  époque,  une  personne  de  quarante-sept 
ans,  en  qui  de  grandes  épreuves  n'avaient  pas  altéré 
l'aimable  candeur  des  enfants  de  l'Évangile.  Il  y  avait 
seulement  huit  mois  qu'elle  était  entrée  dans  la  Société, 
où  l'avait  précédée  la  renommée  de  ses  bonnes  œuvres. 
Aussi  quand  son  tour  vint,  aux  récréations,  de  raconter 
son  histoire,  l'attention  redoubla.  Elle  eut  bientôt  ravi 
l'admiration  de  ses  sœurs,  et  M""^  Barat  fut  la  première 
à  reconnaître  que  «  cette  histoire  annonçait  des  vues 
de  Dieu  toutes  particulières  sur  cette  âme  et  la  So- 
ciété ». 

Née  sous  le  règne  de  Louis  XV,  en  1761,  dans  le 

vieux  château  de  Tellié,  près  du  bourg  de  Lezay,  où 

son  père  était  notaire,  Suzanne  avait  été,  jeune  encore, 

emmenée  et  élevée  à  Poitiers,  chez  son  oncle  paternel, 

qui  y  remplissait  la  charge  de  procureur.    Là,   rien 

n'avait  été  négligé  pour  la  culture  de  son  cœur  et  de 

son  caractère;  mais  la  culture  de  l'intelligence  était 

restée  médiocre.  «  Il  n'en  a  coûté  à  mes  parents  que 

quinze  francs  pour  me  faire  apprendre  ce  que  je  sais, 

disait-elle  en  parlant  de  ses  premières  études;  aussi, 

mes  sœurs,  jugez- en!  »  Nous  sommes  forcés  d'avouer 

qu'elle  se  jugeait  bien,  du  moins  à  cet  égard,  et  qu'il 

est  difficile,  par  exemple,  de  mettre  un  style  plus  char- 

I.  -  13 


191  HISTOIRE    DE  MADAME   BARAT 

mant  sous  une  orthographe  plus  indisciplinée  que  celle 
de  M"""  Geoffroy.  Mais  comme  elle  était  douée  excep- 
tionnellement, elle  suppléait  à  ce  défaut  d'instruction 
première  par  un  tour  d'esprit  tout  particulier,  et  une 
conversation  d'une  vive  et  piquante  originalité.  Elle 
avait  en  outre  un  caractère  généreux,  entreprenant, 
intrépide.  Sa  pieuse  tante,  qui  l'aimait  beaucoup,  la 
croyait  faite  pour  plaire  extrêmement  au  monde.  De 
son  côté,  le  monde  était  loin  de  déplaire  à  Suzanne. 
Elle-même  raconte  comment  elle  mettait  son  orgueil  à 
voir,  dans  un  salon ,  des  auditeurs  charmés  faire  cercle 
autour  d'elle.  C'était  ce  qu'elle  appelait  sa  coquetterie 
d'esprit,  et  ce  fut  le  sujet  de  ses  larmes  pendant  sa  vie 
entière. 

Son  âme,  jusqu'à  vingt  ans,  s'était  nourrie  de  cet 
encens  mondain;  et  déjà,  ainsi  qu'elle  nous  l'avoue  en- 
core, elle  commençait  à  exercer  sur  les  cœurs  une  pure 
mais  forte  séduction,  quand,  vers  cet  âge,  tout  à  coup  sa 
vie  changea  de  face.  Un  jour,  sa  tante  la  vit  revenir  de 
son  église  paroissiale  de  Saint-Didier  absolument  trans- 
formée. Suzanne  lui  raconta  qu'à  la  vue  d'un  tableau 
représentant  sainte  Radégonde  aux  pieds  de  Jésus-Christ, 
elle  aussi  était  tombée  à  genoux  devant  l'autel,  convertie, 
éblouie  et  terrassée  d'amour.  «  Ce  fut  là,  écrit-elle,  que 
tout  à  coup  le  bon  Maître  me  parla  au  cœur  et  si  forte- 
ment, qu'en  un  instant  je  fus  changée  eu  une  nouvelle 
créature.  »  Elle  disait  encore  :  «  Dieu  me  connaissait 
bien,  il  me  prit  par  le  cœur  et  me  gagna.  » 

Une  fois  à  Dieu,  Suzanne  fut  à  lui  tout  entière.  Pen- 
dant sept  ans  entiers,  elle  vécut  avec  Jésus-Chrisl  dans 
une  habitude  si  iiilime  et  si  forte  que  rien  d'extérieur  ne 
l'en  pouvait  distraire.  «  Si  j'cu-^so  été  fidèle,  je  ne  sais 


MADAME  SUZANNE  GEOFFROY  195 

jusqu'où  la  grâce  m'aurait  conduite,  »  disait  la  fiancée 
du  Seigneur,  en  parlant  de  l'intensité  de  ce  premier 
amour. 

Cependant  elle  voulait  se  faire  religieuse.  Elle  s'était 
présentée  aux  Carmélites  de  Poitiers;  mais  avertie  par  la 
prieure,  M""®  d'Aviau  du  Bois-de-Sansais,  sœur  du  véné- 
rable archevêque  de  ce  nom,  que  là  n'était  pas  sa  place, 
Suzanne  pressa  alors  vivement  son  directeur  de  lui  faire 
connaître  la  volonté  de  Dieu.  Celui-ci  était  un  prêtre 
d'une  grande  sainteté,  nommé  M.  Drouault,  ancien  Père 
jésuite,  qui  maintenant  desservait  la  paroisse  de  Saint- 
Paul,  à  Poitiers,  sa  ville  natale.  Sa  réponse  fut  d'une 
netteté  qui  tenait  de  la  vision.  «  Patience,  dit-il,  pa- 
tience! Dieu  vous  destine  à  entrer  dans  une  Société  qui 
prendra  naissance  en  Allemagne.  —  Et  quand  sera-ce, 
mon  Père?  —  Je  ne  puis  vous  dire  autre  chose,  sinon 
que  celle  qui  doit  établir  cette  compagnie  en  France, 
est  encore  occupée  du  soin  de  ses  poupées.  »  Or,  cela  se 
passait  en  1787.  A  cette  époque,  M"'  Geoffroy  avait  en- 
viron vingt-six  ans  ;  la  petite  Sophie  Barat  n'en  comptait 
encore  que  huit. 

\^  Le  but  vers  lequel  Dieu  faisait  tendre  cette  âme  étant 
ainsi  connu ,  il  est  maintenant  permis  de  voir  la  recti- 
tude des  voies  providentielles  par  lesquelles  le  Cœur  de 
Jésus  l'amenait  mystérieusement  dans  sa  Société.  C'était 
l'admiration  de  M""^  Barat,  qui  en  parlait  ainsi  :  «  Tout  le 
détail  de  sa  vie  depuis  l'âge  de  vingt  et  un  ans  prouve 
les  voies  par  lesquelles  Dieu  la  conduisait  au  Sacré- 
Cœur.  » 

En  effet,  le  Sacré-Cœur,  c'est  d'abord  la  vie  d'amour, 
et  le  premier  attrait  de  Suzanne  Geoffroy  avait  été 
l'union  intime  avec  Jésus -Christ;  son  premier  rêve,  le 


196  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Carmel.  Le  Sacré-Cœur,  c'est,  en  second  lieu,  la  vie  de 
zèle,  d'action;  or  la  Révolution,  venant  à  éclater  sur  ces 
entrefaites,  en  fit  faire  à  cette  héroïque  prédestinée  l'ap- 
prentissage sublime.  «  Un  jour,  raconte-t-elle,  un  peu 
avant  qu'on  fermât  les  églises,  nous  nous  trouvions  sous 
le  péristyle  de  la  cathédrale,  trois  de  mes  amies  et  moi. 
—  Qu'en  pensez-vous?  leur  dis- je,  on  supprime  les 
communautés,  formons-en  une.  —  Nous  le  voulons 
bien,  dirent-elles,  mais  à  la  condition  que  vous  en  serez 
supérieure.  —  J'acceptai  sans  délibérer...  Nous  eûmes 
une  grande  maison  ;  un  prêtre  déguisé  venait  nous  dire 
la  messe;  on  y  affluait  de  toutes  paris;  nous  suivions 
une  règle  très-pénitente,  très  en  Dieu.  Ce  fut  le  com- 
mencement de  la  Société  de  Picpus.  » 

Les  prêtres  mis  en  sûreté,  les  anciennes  religieuses 
ralliées  et  soutenues,  les  enfants  catéchisés,  la  jeunesse 
préservée,  les  pauvres  nourris  et  vêtus,  les  mourants 
administrés,  Notre-Seigneur  adoré  dans  le  saint  Sacre- 
ment, et  le  jour  et  la  nuit,  au  plus  fort  de  la  Terreur  : 
telles  furent  quelques-unes  des  œuvres  qui  sortirent  de 
ce  cénacle,  sous  l'initiative  ardente,  audacieuse,  parfois 
saintement  téméraire  de  M'""  Geoffroy. 

Mais  ces  bonheurs  eux-mêmes  n'allaient-ils  pas  Téga- 
rer,  en  lui  faisant  prendre  pour  le  terme  de  sa  vocation 
ce  qui  n'en  devait  être  que  l'acheminement?  Un  jour, 
Jésus-Christ  lui-même  lui  avait  révélé  qu'il  y  saurait 
pourvoir,  en  semant  sur  cette  route  des  épines  après 
les  ileurs.  Deux  œuvres  importantes,  celles  de  la  Pro- 
vidence et  de  la  Grand' Maison,  avaient  été  fondées, 
au  sortir  des  mauvais  jours,  par  M"'"  Geoffroy.  Elle 
s'en  vit  éconduite  par  ceux-là  mêmes  qui  vuulaionl 
faire   le  bien   ainsi    qu'olI»,' ,   mais   le   faire  aulrenienl 


MADAME  SUZANNE   GEOFFROY  197 

qu'elle:  «  Ah!  mes  filles,  disait -elle  en  rappelant  ces 
jours  amers,  la  persécution  qui  nous  vient  des  saints  est 
la  plus  cruelle  de  toutes.  On  ne  peut  bien  le  savoir  que 
quand  on  y  a  passé  !  »  Méconnue,  torturée  au  dedans  et 
au  dehors,  uniquement  soutenue  par  M.  Soyer  et  M.  de 
Beauregard,  qui  l'avaient  mieux  comprise,  Suzanne,  de 
guerre  lasse,  était  allée  demander  le  voile  aux  religieuses 
de  Chavagnes,  en  Vendée.  Mais  ce  ne  devait  être  là 
qu'une  de  ces  étapes  successives  que  M.  l'abbé  Drouault 
lui  avait  annoncées  quand  il  lui  avait  dit  :  «  Ma  fille, 
vous  sortirez  de  deux  ou  trois  maisons  avant  d'entrer 
dans  la  Société  du  Cœur  de  Jésus.  Cette  Société  n'existe 
pas  encore,  mais  dès  qu'elle  paraîtra,  allez  vous  joindre 
à  elle  :  c'est  là  que  Dieu  vous  veut.  » 

A  ces  voix  du  dehors,  ce  Cœur  divin  joignait  intérieu- 
rement la  sienne  :  la  grande  voix  de  l'amour.  La  prin- 
cipale dévotion  de  M"""  Geoffroy  était  celle  du  sacré 
Cœur.  Son  premier  acte,  au  début  de  la  persécution 
révolutionnaire,  avait  été  d'organiser  une  neuvaine  au 
sacré  Cœur  pour  placer  la  ville  de  Poitiers  sous  sa  pro- 
tection. «  Je  mis,  dit-elle,  tout  en  train,  le  troupeau  et 
les  pasteurs.  »  Le  patronage  sous  lequel  elle  avait  placé 
sa  petite  communauté,  c'était  celui  du  sacré  Cœur.  Les 
images  qu'elle  distribuait,  comme  adieu  et  comme  sau- 
vegarde aux  émigrants  français  qui  passaient  en  Es- 
pagne, c'étaient  des  représentations  du  divin  Cœur  de 
Jésus.  «  L'idée  du  sacré  Cœur  m'occupait  continuelle- 
ment, »  racontait-elle  elle-même. 

Aussi  à  peine  eut-elle  connu  le  nom  et  l'esprit  de 
l'Institut  nouveau  qui  lui  était  consacré,  que,  sur  la 
recommandation  de  M.  l'abbé  Soyer,  elle  demanda  une 
place  à  la  mère  Barat.  Après  une  prudente  attente,  la 


198  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Supérieure  l'admit.  «  C'est  la  fin  de  mon  histoire,  disait- 
M""®  Geoffroy  aux  novices  ses  sœurs;  j'obéis,  je  partis, 
on  me  reçut,  et  me  voici!...  »  Son  entrée  au  noviciat  eut 
lieu  le  Ib  octobre  1807,  fête  de  sainte  Thérèse.  L'an- 
cienne fondatrice  et  supérieure  de  trois  maisons  fut  em- 
ployée à  faire  la  petite  classe  des  pauvres  :  elle  s'y 
plongea  avec  joie  dans  l'humilité,  le  travail,  l'obéis- 
sance, et  quelque  temps  après,  24  juin  1808,  elle  pro- 
nonça ses  vœux,  en  la  fête  du  Sacré-Cœur  qu'elle  avait 
tant  servi  *. 

Ce  ne  fut  pas  sans  peine  que  M""®  Barat,  assistée  d'un 
vicaire  général  de  Poitiers,  M.  l'abbé  de  Moussac,  par- 
vint à  trouver  dans  Niort  une  maison  convenable  à  l'éta- 
blissement qu'elle  voulait  confier  à  cette  digne  mère.  Au 
détour  d'une  rue,  et  au  fond  d'une  impasse,  appelée 
l'impasse  Saint-Jean,  trois  anciennes  carmélites  avaient 
reçu  asile  sous  le  toit  hospitalier  de  ]\I""  de  Liniers. 
L'isolement  et  le  silence  de  cet  endroit  détourné,  la 
lourde  construction  et  la  vétusté  des  appartements 
éclairés  d'un  faible  jour,  l'étroite  dimension  du  jardin 
encaissé  entre  de  hautes  murailles  vieilles  et  noires,  qui 
ne  laissaient  voir  que  le  ciel,  tout  se  réunissait  pour 
donner  à  cette  demeure  l'aspect  de  sévérité  et  d'humilité 
claustrale  qu'elle  conserve  encore.  Les  carmélites  ayant 
volontairement  cédé  la  place  au  Sacré-Cœur,  on  s'oc- 
cupa aussitôt  de  disposer  les  lieux. 

Durant  ces  préparatifs,  arrivèrent  deux  postulantes; 
l'une ,  nommée  Marie ,  était  l'ancienne  servante  de 
M""'  Geoffroy  :  elle  venait  lui  demander  de  la  servir 
encore;  l'autre,  appelée  Monifjue  Lion,  était  une  orphe- 

1    Vie  de  M""  G<-offr<>if,  in-1'2.  Poitiors,  18o4. 


FONDATION  DE  NIORT  199 

iine  d'une  quinzaine  d'années  que  M""®  Geoffroy  avait 
adoptée  dès  l'enfance  :  elle  venait  la  prier  d'être  tou- 
jours sa  mère.  La  colonie,  ainsi  complétée,  s'installa 
dans  l'impasse  Saint- Jean,  le  29  juin  1808,  en  la  fête 
des  apôtres  saint  Pierre  et  saint  Paul.  Dès  le  matin, 
une  petite  cloche  suspendue  à  la  muraille  donna  le 
signal  des  exercices  :  M""^  Barat  déclara  que  la  fon- 
dation était  commencée.  M.  l'abbé  de  Moussac  dit  la 
messe  dans  une  chambre  convertie  en  chapelle.  Il  y 
laissa  Notre- Seigneur  en  un  pauvre  tabernacle  revêtu 
de  papier,  et  placé  sur  une  simple  table,  entre  deux 
chandeliers  en  bois  et  quelques  fleurs.  C'est  de  ce 
pauvre  trône  que  le  Roi  des  rois  allait  exercer,  sur 
cette  nouvelle  famille,  un  empire  sans  bornes  :  «  Le 
passereau,  dit  le  Psalmiste,  a  trouvé  une  maison,  et  la 
tourterelle  un  nid  pour  y  mettre  ses  petits  :  nous  avons 
vos  autels,  ô  mon  Dieu,  ô  mon  Maître,  ô  Pioi  des  ver- 
tus! » 

Les  souvenirs  du  temps  rapportent  que  ce  matin-là, 
M"*®  Geoffroy,  à  son  lever,  vit  une  colombe  blanche 
s'abattre  dans  le  jardin.  Elle  y  resta  toute  la  journée,  se 
laissant  prendre  par  les  sœurs,  et  répondant  à  leurs  ca- 
resses par  ses  roucoulements;  le  soir  elle  s'en  alla,  et 
on  ne  la  revit  plus^ 

Deux  jours  après.  M""®  Barat  dit  adieu  à  ses  filles.  Ce 
fut  un  grand  déchirement  ;  on  ne  pouvait  se  séparer,  on 
pleurait  en  silence.  «  Allons  à  la  chapelle,  »  dit  la  mère 
générale.  Elle  se  leva  la  première,  on  la  suivit,  les 
cœurs  se  raff'ermirent  un  peu  aux  pieds  de  Jésus-Christ, 
et  l'on  put  se  quitter. 

1  Journal  de  la  fondation  de  Niort.  —  //.,  M»"  Duçhesne  dans  le  jour- 
nal de  Grenoble. 


200  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

La  petite  communauté  avait  commencé  son  œuvre  par 
l'ouverture  d'une  école  gratuite  pour  les  pauvres.  Mais 
il  devenait  nécessaire  d'élever  un  pensionnat.  Dans  ce 
but,  M™®  Barat  songea  à  appeler  de  Grenoble  M"*^  Emi- 
lie Giraud,  sa  novice  d'autrefois.  L'enlever  à  Sainte- 
Marie,  la  patrie  de  son  âme,  surtout  la  séparer  de 
M""®  Duchesne,  c'était  arracher  l'enfant  au  sein  de  sa 
mère.  M"*®  Barat  comprit  que  le  seul  moyen  de  la 
sevrer  de  cette  douceur  était  de  lui  présenter  l'appât  de 
l'amour  de  Dieu.  Voici  donc  en  quels  termes  elle  lui 
écrivit  :  «  Oui ,  ma  chère  Emilie ,  les  liens  formés  dans 
le  Seigneur  sont  bien  au-dessus  des  liens  de  la  nature. 
C'est  une  grande  grâce,  ma  fille,  que  Dieu  vous  fait 
aujourd'hui,  de  vous  séparer  de  vos  sœurs  pour  n'être 
plus  qu'à  Lui.  Dieu  seul!  Dieu  seul!  Ah!  que  nous 
connaissons  peu  l'étendue  de  ce  mot.  Vous  allez  le 
méditer  pendant  votre  route...  Adieu!  « 

En  arrivant  à  Niort,  la  jeune  sœur  se  fit  conduire  à 
M""*  Geoffroy.  Elle  la  trouva  dans  le  bûcher  de  sa 
petite  maison,  humblement  occupée  à  remplir  une 
paillasse.  Toutes  deux  s'assirent  dessus;  et  la  conver- 
sation s'engageant  bien  vite  sur  les  choses  de  Dieu . 
leurs  âmes  se  connurent  et  s'aimèrent  en  Lui. 

M"""  Giraud  vit  bientôt  l'étendue  du  sacrifice  qui  lui 
était  demandé.  Elle  sortait  d'une  maison  sévère,  il  est 
vr;ii,  mais  spacieuse,  et  embrassant  ces  vastes  horizons 
qui  dilatent  et  transfigurent  les  plus  austères  demeures. 
Ici,  rien  de  semblable  :  plus  de  grands  sites,  plus  de 
lumière;  mais  une  sorte  de  prison  si  enfoncée,  si  basse, 
que  chaque  averse  venait  inonder  le  foyer.  Point  d'es- 
pace non  phis,  mais  la  même  et  uniqi'.c  pièce,  servant  do 
classe  le  jour,  de  salle  âc  conmiunaulo  le  soir,  el  de 


FORMATION   DE   MADAME  GIRAUD  201 

chambre  à  coucher  la  nuit  :  telle  était  la  maison.  11  y 
régnait  le  plus  effroyable  dénûment.  Un  pauvre  pain, 
pétri  de  farine  et  de  pommes  de  terre,  car  il  y  avait 
une  grande  disette  cette  année -là;  des  légumes  uni- 
quement assaisonnés  de  sel  ;  un  seul  fagot  par  jour  pour 
chauffer  la  maison  ;  une  seule  chandelle  pour  l'éclairer  ; 
point  de  lampe  devant  l'autel,  et,  faute  d'encensoir,  un 
réchaud  dans  lequel  on  brûlait,  au  salut,  quelques 
grains  d'encens  :  quel  spectacle  et  quelle  vie  pour  la 
jeune  religieuse!  Se  rappelant  alors  Sainte-Marie,  son 
église,  son  cloître,  ses  grandes  salles,  ses  montagnes, 
M""*  Giraud  fut  tentée  de  se  désespérer.  Mais  arriva 
une  lettre  de  la  mère  Barat  :  «  Comment  va  ma  chère 
Emilie,  dans  sa  petite  maison  du  sacré  Cœur  de  Jé- 
sus? lui  demandait-elle.  Je  vous  félicite,  ma  fille,  d'ha- 
biter une  maison  pauvre  et  qui  manque  des  choses 
nécessaires  à  la  vie.  » 

Cette  lettre  fut  la  première  que  M™^  Barat  lui  adressa 
à  Niort.  D'autres  lui  succédèrent,  et  ainsi  se  continua  la 
direction  spirituelle  de  cette  jeune  religieuse.  Un  prêtre 
illustre  a  dit  :  «  Je  ne  connais  rien  de  plus  beau  en  ce 
monde  qu'un  grand  cœur  dans  une  petite  maison.  » 
C'est  à  faire  un  pareil  cœur  à  sa  fille  de  Niort,  que  tra- 
vaillèrent les  lettres  de  la  supérieure. 

Elle  commença  d'abord  par  rompre  certaines  attaches 
humaines  trop  sensibles.  M""®  Giraud  était  de  ces  âmes 
délicates  qui  feraient  bon  marché  de  toutes  les  priva- 
tions de  la  vie  matérielle ,  pourvu  que  le  cœur  trouvât 
autour  de  lui  son  aliment  et  son  expansion.  Or  cela  lui 
manquait  à  Niort.  Elle  disait  plus  tard  :  «  Reconnais- 
sante des  bontés  de  la  mère  Geoffroy,  je  la  vénérais 
comme  une  sainte,  mais  je  n'en  sentais  pas  moins  la 


202  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

différence  de  nos  âges.  J'avais  alors  vingl-cinq  ans, 
elle  en  avait  près  de  cinquante;  la  mère  Bernard  en 
approchait.  Aussi,  je  me  surprenais  souvent  à  dire  tout 
bas  à  Jésus-Christ  :  «  Pourquoi,  mon  bon  Maître,  ne 
«  m'avez-vous  pas  donné  une  compagne  de  mon  âge?  » 
Tout  en  admirant  cette  bonne  mère,  malgré  moi,  je 
portais  mon  regard  intérieur  vers  la  maison  de  Gre- 
noble, qui  me  restait  si  chère.  Je  ne  recevais  jamais 
une  lettre  de  la  Montagne  sans  que  mes  larmes  cou- 
lassent en  secret.  Mais  je  me  gardais  bien  de  faire 
paraître  mon  ennui,  dans  la  crainte  d'affliger  le  cœur 
d'une  mère  si  bonne,  et  d'être  ingrate  envers  elle*.  » 

Le  sacrifice  intime  que  nous  révèlent  ces  lignes  est 
peut-être  le  plus  grand,  comme  il  est  le  plus  néces- 
saire de  la  vie  religieuse.  M"'*  Barat,  qui  le  savait, 
ne  laissa  pas  de  relâche  à  cette  âme  d'enfant  qu'elle 
ne  l'eût  élevée  au-dessus  de  la  terre  et  d'elle-même. 
Tantôt  elle  la  gourmandait  :  «  Vous  êtes  donc  tou- 
jours petite?  il  faut  grandir  par  degrés.  Oh  !  ma  chère 
fille,  que  votre  lettre  m'a  donné  une  triste  idée  de  votre 
vertu.  Je  n'ose  pas  le  dire  à  vos  aînées  d'ici,  qui  sont 
bien  plus  courageuses  et  plus  détachées  que  vous.  » 
Tantôt  elle  lui  montrait  Celui  qui  seul  est  tout  :  «  Quoi  ! 
le  Cœur  de  Jésus  ne  vous  suffit  pas?  Que  vous  faut- il 
donc? 

Trop  avare  est  un  cœur  ;i  qui  Dieu  ne  suffit , 

disait  un  grand  saint.  Que  je  remercie  le  Seigneur  de 
vous  avoir  ainsi  séparée  de  vos  amies!  Jamais  vous 
n'eussiez,  de   vous-même,  épuré  une  affection    Iroji 

1  Journal  de  la  fondalion  ilc  .Niort. 


FORMATION   DE   MADAME  GIRAUD  203 

sensible  et  trop  naturelle ,  si  ce  qui  en  est  l'objet  fût 
resté  près  de  vous.  Quoi!  ma  chère  Emilie,  votre  Époux 
vous  aime  d'un  amour  de  jalousie,  et  vous  l'aimez  si  peu  ! 
Vous  êtes  une  ingrate...  Allons,  je  ne  veux  plus  vous 
gronder.  Peut-être  déjà  vous  vous  êtes  fait  ces  repro- 
ches à  vous-même  :  je  n'y  ajouterai  rien  K  » 

C'était  vrai.  A  ces  reproches,  à  ces  excitations,  la 
sœur  Emilie  répondait  par  des  assauts  secrets  contre 
son  propre  cœur,  qui  se  terminaient  toujours  par  le 
triomphe  du  devoir.  «  Quand  il  m'arrivait  encore  quel- 
ques moments  d'ennui,  raconte-t-elle,  je  les  dissipais  en 
chantant  ce  cantique  : 

Je  veux  ce  que  Dieu  veut  ! 
Que  ce  mot ,  Dieu  le  veut  !  me  paraît  admirable  ! 
C'est  lui,  lui  seul ,  qui  peut  me  rendre  tout  aimable  ! 

Je  le  chantais  encore  plus  du  cœur  que  des  lèvres.  Le 
soir  surtout,  dans  mon  lit,  avant  de  m'endormir,  mon 
âme  en  savourait  les  déhces  :  «  Dieu  le  veut,  me  disais- 
«  je,  que  tout  orage,  que  tout  nuage,  toute  peine,  dis- 
«  paraisse  devant  sa  volonté!  »  Là-dessus,  je  m'endor- 
mais tranquille  sur  le  sein  de  Dieu,  dans  l'ineffable 
jouissance  de  l'abandon  parfait.  » 

Il  faut  dire  qu'aux  leçons  de  M"^  Barat  se  joignait 
l'exemple  de  M°^  Geoffroy.  Elle  était,  elle  aussi,  une 
grande  maîtresse  de  l'amour  de  Jésus-Christ;  et,  con- 
solée de  tout  parle  tabernacle,  elle  faisait  trouver  à  sa 
jeune  compagne,  dans  le  même  trésor,  le  secret  de  se 
plaire  partout. 

a  Le  soir,  après  souper,  raconte  la  sœur  Emilie,  elle 
me  donnait  le  bras  dans  l'obscurité  pour  aller  au  lieu 

1   Grenoble,  30  septembre 


204  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

de  la  récréation.  En  passant  devant  la  chapelle,  cette 
digne  mère  s'agenouillait  devant  la  porte  pour  adorer 
Notre-Seigneur;  et  là,  dans  les  ténèbres,  elle  pronon- 
çait tout  haut  avec  une  indicible  expression  de  ferveur 
les  actes  de  foi,  d'espérance  et  de  charité. 

«  Un  jour,  qui  était  le  premier  vendredi  de  novembre 
1808,  elle  me  proposa  de  faire  avec  elle  V heure  sainte 
devant  le  saint  Sacrement.  Bien  que  je  ne  fusse  guère 
capable  de  résister  au  sommeil,  et  que  l'obscurité  me 
fît  grand'peur,  j'acceptai  de  bonne  grâce.  A  onze  heures, 
nous  nous  rendîmes  à  la  chapelle,  que  la  lune  éclairait 
faiblement  par  la  fenêtre.  La  mère  Geoffroy  me  fit  pla- 
cer devant  elle,  et,  s'agenouillant  à  une  certaine  dis- 
tance, elle  répandit  son  àme  devant  le  Seigneur,  pen- 
dant que  la  mienne,  toute  préoccupée  de  faits  extraor- 
dinaires, s'attendait  à  voir  quelque  apparition,  comme 
celle  dont  Notre-Seigneur  favorisa  la  vénérable  Mar- 
guerite-Marie. A  minuit,  j'entendis  derrière  moi  un 
petit  bruit,  je  me  retournai  en  tressaillant;  je  ne  vis 
pas  Notre-Seigneur,  mais  je  vis  la  mère  Geoffroy,  pros- 
ternée contre  terre,  et  les  bras  en  croix.  Elle  consacrait 
à  Dieu  son  être  tout  entier  par  cet  anéantissement,  qui 
se  retraçait  d'ailleurs  dans  toute  sa  conduite.  » 

Après  l'amour  pour  Jésus -Christ,  le  zèle  pour  les 
enfants  fut  un  autre  lien  par  lequel  M"""  Barat  ratta- 
cha l'épouse  au  foyer  de  l'Époux.  Les  pensionnaires, 
il  est  vrai,  n'étaient  alors  que  deux.  Encore  n'étaient-ce 
que  des  enfants  de  sept  à  huit  ans.  «  Je  leur  faisais 
observer  de  mon  mieux  \o  règlement,  raconte  leur  maî- 
tresse, faisant  garder  le  silence  et  marcher  (feux  à 
deux.  »  Mais,  outre  le  pensionnai,  M"**  Giraud  parla- 
grail  avec  la  mère  Bi-rnard  \r  soin  (h-  récole  des  pau- 


FORMATION   DE  MADAME  GIRAUD  205 

vres.  Ce  fut  le  sujet  des  félicitations  de  M""^  Barat. 
«  J'espère,  lui  écrivait-elle  dès  sa  première  lettre,  que 
vous  apprécierez  le  précieux  avantage  d'élever  chré- 
tiennement ces  enfants  pauvres  qui  vous  sont  confiées 
en  si  grand  nombre^  »  —  Et  quelques  mois  après, 
aux  approches  de  Noël  :  «  Tâchez,  chère  Emilie,  de 
gagner  les  âmes  qui  vous  sont  confiées.  Que  votre 
séjour  à  Niort  attire  quelques  cœurs  à  l'aimable  Jésus  ! 
Ah!  si  on  le  connaissait,  qui  donc  ne  l'aimerait?  Mais 
on  ne  le  connaît  pas.  Qu'il  est  grand  le  Seigneur,  qu'il 
mérite  d'être  loué!  Qu'il  se  fait  petit  le  Seigneur,  qu'il 
mérite  d'être  aimé  !  Faites-le  donc  connaître,  ma  chère 
Emilie,  et  bientôt  on  l'aimerai  » 

«  0  ma  chère  Emilie,  lui  disait-elle  ailleurs,  l'amour 
se  reconnaît  aux  œuvres.  Vous  savez  qu'à  votre  Époux 
il  ne  suffit  pas  d'un  faible  :  Je  vous  aime.  Travaillez 
donc  sérieusement  pour  un  Dieu  qui  a  tant  fait  pour 
vous.  Je  crois  que  vous  ne  sentez  pas  assez  la  sublimité 
de  votre  vocation;  car  il  n'est  point  de  travaux,  quelque 
pénibles  qu'ils  soient,  que  vous  ne  deviez  être  prête  à 
supporter  pour  sauver  les  âmes^.  » 

Mais  le  principal  travail  auquel  l'appliquait  cette 
mère,  c'était  la  réforme  d'elle-même,  la  correction  de 
ses  défauts,  de  son  amour-propre  surtout,  qu'elle  lui 
dénonçait  comme  le  grand  ennemi  de  sa  perfection. 
Et  avec  quelle  franchise,  quelle  charitable  vigueur, 
quelle  onction  de  langage,  elle  lui  écrivait!  Ces  dé- 
fauts sont  «  les  renards  qu'il  faut  chasser  de  la  vigne», 
comme   s'exprime   le   Livre   saint,  «  sinon  ils   man- 

1  Poitiers,  5  août  1807. 

2  Amiens,  21  décembre  1808. 

3  Poitiers,  12  juillet  1809, 


206  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

geront  le  fruit  et  ravageront  la  récolte  du  père  de 
famille.  »  Cet  orgueil  qui  se  dissimule,  ce  sont  «  les 
eaux  malsaines  qui  séjournent  sous  terre,  et  finis- 
sent par  miner  le  sol,  si  l'on  n'en  tarit  la  source.  » 
Une  autre  fois,  M""^  Barat  donne  à  une  rude  leçon  ce 
cadre  gracieux  :  «  J'ai  pensé  beaucoup  à  vous  ces  jours 
derniers.  Toutes  les  anciennes  étaient  assises  sur  le 
pré,  dans  le  jardin  des  F'euillants  :  votre  mère  expli- 
quait, ou  plutôt  balbutiait  quelques  mots  du  saint  Livre 
que  vous  connaissez.  Nous  en  sommes  restées  à  ces 
paroles  :  «  La  voix  de  la  tourterelle  s'est  fait  entendre 
«  sur  notre  terre,  le  temps  de  tailler  la  vigne  est  venu.  » 
Ah  !  s'il  était  venu  pour  vous ,  le  temps  de  faire  cette 
taille  si  nécessaire  à  nos  âmes*!  »  Enfin,  revenant 
encore  à  ce  Cantique  des  cantiques  qui,  depuis  saint 
Bernard  jusqu'à  sainte  Thérèse  et  saint  François  de 
Sales,  a  prêté  son  langage  à  l'union  mystique  des  âmes 
avec  Dieu  :  «  Quand  est-ce  donc  que  Jésus-Christ  pourra 
dire  de  nous  :  «  Vous  êtes  toute  belle  !»  0  ma  chère 
Emilie,  nous  sommes  noires,  et  point  encore  belles.  Du 
moins,  cherchons  l'Epoux...  «  Suivons,  comme  il  nous 
dit,  les  vestiges  des  pasteurs,  »  c'est-à-dire  les  exemples 
des  saints,  «  et  nous  et  nos  troupeaux,  nous  le  trouve- 
«  rons  à  midi ,  dans  le  lieu  de  son  repos.  »  Ce  midi  tout 
brûlant,  le  connaissez-vous,  ma  fille?  Est-ce  à  votre 
pauvre  mère  à  vous  découvrir  ce  trésor?  Peut-elle  par- 
ler des  ardeurs  de  l'amour  de  Jésus?...  Adieu,  je  n'»Mi 
embrasse  pas  moins  vos  petits  agneaux*.  » 

La  mère  l']milio,  vigoureusement  corrigée  et  douce- 


»  Poitiers,  22  juillet  1809. 
a  Amiens,  l'i  mni  IfcUfJ. 


FORMATION  DE  MADAME   GIRAUD  207 

ment  soulevée  par  cette  main  maternelle,  se  portait  à 
Dieu  avec  un  élan  qui  n'avait  qu'un  péril  :  celui  de  s'é- 
garer parfois  dans  les  hauteurs  d'une  exaltation  trop 
mystique.  C'est  alors  que  le  bon  sens  de  la  mère  Geof- 
froy la  ramenait  doucement  sur  le  terrain  de  la  pra- 
tique. «  Allons,  ma  fille,  allons,  lui  disait  en  souriant  la 
spirituelle  mère ,  ne  filez  pas  trop  fin  ;  votre  fil  casse- 
rait, et  vous  feriez  de  mauvaise  toile.  Il  vaut  mieux  tra- 
vailler dans  le  solide,  et  nous  faire  une  bonne  toile  de 
ménage.  » 

Cependant,  faute  de  pensionnaires,  la  maison  de  Niort 
était  menacée  de  périr;  d'autre  part,  celle  de  Grenoble 
réclamait  son  Emilie.  Les  administrateurs  du  diocèse 
de  Poitiers,  qui  avaient,  les  premiers,  demandé  cette 
fondation,  conseillaient  aujourd'hui  de  la  supprimer. 
Avant  d'en  venir  là,  la  supérieure  générale  voulut  re- 
voir ses  filles,  et  elle  leur  annonça  sa  visite  prochaine 
dans  ces  hgnes  charmantes  :  «  Ma  chère  Emilie,  le 
temps  approche  où  nous  nous  reverrons.  Il  faut  laisser 
fleurir  les  acacias,  et  venir  le  printemps;  alors  nous 
nous  retirerons  «  dans  le  trou  de  la  pierre  »,  dans  ce 
petit  tombeau  de  Niort.  Là,  en  parlant  de  Jésus,  nous 
l'inviterons  à  venir  se  placer  près  de  nous,  et  à  nous 
parler  lui-même  ^  » 

Elle  arriva  à  Niort  le  10  septembre  1809  :  elle  an- 
nonça qu'elle  venait  supprimer  la  maison.  Cette  annonce 
plongea  la  petite  communauté  dans  une  inconsolable 
consternation  :  la  consternation  du  soldat  que  la  famine 
va  forcer  de  rendre  la  place.  On  n'osait  rien  se  dire. 
M""®  Geoffroy,  la  première,  rompit  le  silence  :  «  Hélas  1 

1  Amiens,  14  mai  1809. 


208  HISTOIRE  DE   MADAME  BARAT 

soupira-t-elle,  je  le  vois  bien  :  je  suis  plus  propre  à 
fondre  qu'à  fonder  un  établissement  1  »  Et  joignant  ses 
mains  devant  sa  supérieure  :  «  Ma  mère,  lui  dit-elle,  je 
ne  vous  demande  qu'une  chose,  c'est  que  vous  alliez 
passer  une  demi-heure  devant  le  saint  Sacrement,  afin 
que  Dieu  vous  fasse  connaître  ce  qui  sera  pour  sa  plus 
grande  gloire.  »  M"^  Barat  y  consentit  :  elle  entra  dans  la 
chapelle,  où  elle  pria  beaucoup.  Quand  elle  sortit  de  là, 
elle  avait  changé  d'avis  :  Dieu  lui  avait  fait  connaître  que 
la  fondation  de  Niort  devait. être  maintenue.  «  Pourrez- 
vous  vivre  sans  pensionnaires?  »  demanda-t-elle  à  ses 
religieuses.  Celles-ci  se  déclarèrent  prêles  à  tous  les 
sacrifices,  pourvu  qu'on  ne  les  séparât  pas  les  unes  des 
autres.  M""^  Barat  leur  permit  de  tenter  un  nouvel  essai, 
et,  pour  les  aider,  elle  leur  laissa,  en  partant,  un  géné- 
reux subside. 

L'essai  ne  fut  pas  prospère  :  la  disette  s'accrut,  les 
élèves  ne  vinrent  pas;  tout  espoir  de  pensionnat  nom- 
breux s'évanouissait.  Les  lettres  de  M""  Barat  à  sa  fille 
spirituelle  recommençaient  à  parler  de  détachement  et 
de  sacrifice.  Elle  lui  prescrivait  de  «  s'affermir  dans  la 
résolution  de  ne  rien  demander,  mais  aussi  de  ne  rien 
refuser  de  ce  que  Dieu  lui  ordonnerait  ».  Elle  lui  disait  : 
«  Ce  bon  Dieu  nous  rend  si  largemeut  ce  qu'on  lui  a 
donné  qu'on  regrette  de  n'avoir  qu'un  cœur;  au  moins 
est-on  bien  aise  d'avoir  plusieurs  mères  à  lui  ofl"rir.  » 
Gomme  conclusion,  le  9  avril  1810,  elle  lui  écrivit  d'avoir 
à  se  rendre  à  Grenoble  :  «  Laissez  en  route,  UiU  fille,  le 
reste  de  vos  défauts,  et  venez  réparer  les  fautes  que 
vous  avez  commises  dans  votre  berceau.  »  Enfin,  pour 
comble  de  douleur,  elle  lui  annonçait  qu'au  moment  où 
elle  allait  rcnlicr  à  Sainte-Marie,  M""  Duchcsnc  en  se- 


LA  FONDATION  DE  NIORT  209 

rait  ôtée  pour  être  mise  ailleurs.  «  Vous  n'y  trouverez 
donc  pas  tout  ce  que  vous  aimez,  mais  Jésus  y  sera,  c'est 
le  tout  de  votre  cœur;  on  supporte  facilement  l'absence 
du  restée  » 

Telles  n'étaient  pas  encore  les  dispositions  de  M""®  Gi- 
raud.  Revenir  à  Grenoble  pour  n'y  plus  retrouver  sa 
sainte  mère  Duchesne  lui  parut  au-dessus  de  ses  forces. 
Elle  en  laissa  éclater  sa  désolation  devant  la  mère  Geof- 
froy. Celle-ci  faillit  presque  s'en  scandaliser  :  «  Ma 
fille,  lui  répondit- elle  avec  étonnement,  est-ce  que  la 
mère  Duchesne  a  emporté  avec  elle  la  clef  du  taber- 
nacle ?  » 

La  religieuse  magnanime  qui  prononçait  cette  parole 
fut  la  première  à  donner  l'exemple  du  courage.  Le 
10  mai  1810,  elle-même  conduisit  sa  compagne  à  la 
voiture  qui  devait  l'emporter.  Elle  avait  le  cœur  brisé , 
mais  l'amour  de  Dieu  triomphait  dans  ce  brisement. 
Rentrée  chez  elle,  et  passant  devant  la  chambre  vide  de 
M™^  Giraud,  elle  leva  les  yeux  au  ciel,  et  s'écria  :  «  Mon 
Dieu,  que  n'ai-je  tous  les  jours  une  Emilie  à  vous  sacri- 
fier! » 

Toutefois  ce  sacrifice  fait  si  généreusement  ne  fut  pas 
consommé.  A  peine  M""^  Giraud  fut-elle  à  Poitiers  que, 
par  suite  d'une  nouvelle  organisation,  elle  reçut  l'ordre 
de  revenir  dans  l'humble  Nazareth  qu'elle  venait  de 
quitter.  Ce  fut  une  joie  pour  tout  le  monde  :  «  Ma  chère 
fille,  lui  manda  la  supérieure  générale,  je  suis  sûre  que 
la  mère  Geoffroy  aura  été  bien  contente  de  garder  encore 
son  Emilie,  quoiqu'elle  mérite  si  peu  qu'on  ait  de  l'atta- 
chement pour  elle.  Puisque  Notre-Seigneur  veut  que  vous 


1  Grenoble,  29  avril  1810. 

I.  — 14 


210  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

restiez  à  Niort,  profitez-en,  ma  fille,  pour  achever  ce 
qui  manque  à  votre  perfection. "Par-dessus  tout,  prenez 
riiabilude  du  recueillement.  Je  vous  recommande  aussi 
de  redoubler  de  zèle,  s'il  est  possible,  pour  soigner  les 
plantes  qui  vous  sont  confiées  :  veillez  à  tout!...  Quand 
pourrons-nous  nous  revoir,  ma  fille?  Dieu  le  sait;  pour 
moi,  je  ne  puis  pas  le  prévoir  :  Fiat!  Dieu  seul  surpasse 
tout!  Adieu,  ma  fille,  nous  nous  dirons  bientôt  un  bon- 
jour éternel.  En  attendant,  soufîrons,  et,  puisqu'il  nous 
faut  vivre,  vivons  de  sacrifices^  » 

La  fondation  de  Niort  n'ayant  cherché  que  le  règne 
de  Dieu  et  sa  justice,  le  reste  lui  fut  donné  par  sur- 
croît. Le  pensionnat  ne  tarda  pas  à  se  constituer.  Il  se 
rempfit  de  jeunes  filles  vertueuses  et  studieuses,  qui 
devaient  plus  tard  fonder  dans  le  pays  Niortais  tant  de 
foyers  chrétiens  qui  l'honorent  encore. 

Quelques-unes  se  consacrèrent  au  service  de  Dieu. 
Un  jour,  le  maire  de  la  ville  amena  à  la  mère  Geof- 
froy une  enfant  d'environ  treize  à  quatorze  aus,  qu'il 
la  priait  d'accueillir  par  charité.  C'était  la  fille  d'un 
soldat  allemand,  blessé  et  prisonnier  à  la  bataille 
d'Iéna.  Elle  s'appelait  Annette  Klosen  ;  un  mifitaire 
français  l'avait  amenée  à  Niort.  Son  âge,  sa  beauté,  son 
ingénuité  l'exposaient  au  péril  :  M""'  Geollroy  la  reçut. 
La  jeune  étrangère  ne  savait  pas  le  français;  elle  était 
triste ,  ennuyée  :  elle  voulait  s'enfuir.  On  l'entoura 
d'égards,  on  la  guérit  d'une  maladie  mortelle,  on  l'aima 
de  prédilection  :  ce  fut  ainsi  qu'on  la  retint.  A  vingt  ans, 
pressée  d'accepter  dans  le  monde  un  honorable  parti, 
Annette  Klosen  déclara  qu'elle  appartenait  désormais  au 

»  Grenoble  ,  IJ  iikiI  Islu. 


LA  FONDATION   DE  NIORT  2U 

Sacré-Cœur,  et  qu'elle  avait  résolu  de  lui  consacrer  sa 
vie.  Elle  fut,  avec  Monique  Lion,  la  première  postu- 
lante de  la  maison  de  Niort.  L'une  mourut  en  Amé- 
rique, l'autre  au  Sacré-Cœur  de  Kientzheim  dans  le 
Haut- Rhin,  et  toutes  deux  en  bénissant  cette  petite 
maison  de  Niort  qui  avait  été  le  berceau  de  leur  voca- 
tion. 

Ainsi  mettre  Jésus -Christ  d'abord  sur  un  autel,  si 
pauvre  qu'il  puisse  être,  puis  dans  l'âme  des  maî- 
tresses, puis  dans  celle  des  enfants,  voilà  ce  qui  cons- 
titue l'œuvre  d'une  fondation,  selon  le  Sacré-Cœur. 

Cela  fait,  il  n'y  avait  plus  qu'à  remercier  Dieu,  et 
à  l'aimer  toujours.  Ce  fut  le  dernier  mot  de  la  mère 
fondatrice  à  M"*^  Giraud  :  «  Vous  êtes  doublement 
obligée  d'être  bonne.  Votre  petit  troupeau  augmente  : 
il  faut  à  la  bergère  de  plus  grands  pâturages.  Où  les 
trouverez- vous?  dans  le  Cœur  de  Jésus*.  »  Ailleurs, 
M""*  Barat  déclare  que,  pour  elle-même,  elle  n'a  plus 
d'autre  désir  que  la  gloire  de  Dieu,  d'autre  vie  que 
son  amour;  et,  laissant  déborder  l'ardeur  qui  la  con- 
sume, elle  s'écrie  dans  un  transport  digne  de  sainte 
Thérèse  :  «  Si  j'avais  cent  langues,  et  que  je  pusse 
me  faire  entendre  de  tous  les  hommes  qui  habitent  ce 
vaste  monde,  je  leur  dirais  :  «  Aimez  votre  Dieu,  ne 
«  vivez  que  pour  lui  plaire,  et  vous  nagerez  dans  un 
«  océan  de  bonheur*.  » 

La  maison  de  Niort  était  fondée  :  c'était  la  sixième  de 
l'Ordre.  Avant  d'en  établir  d'autres,  la  Société  devait 
attendre  maintenant  plus  de  six  années  :  années  cri- 


1  Grenoble,  12  septembre  1810. 

2  Grenoble,  20  août  1810. 


212  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

tiques  durant  lesquelles  les  menaces  du  dehors  et  les 
troubles  du  dedans  commandèrent  au  Sacré-Cœur  de 
se  cacher  dans  l'ombre,  et  arrêtèrent  l'essor  de  son 
développement.  Jusqu'à  la  fin  de  l'Empire,  on  n'en  peut 
dire  qu'une  chose  :  il  vécut.  La  bonté  de  Dieu  lui 
ménageait  cette  crise,  comme,  après  une  première 
moisson,  il  envoie  à  "la  terre  un  hiver  rigoureux,  afin 
qu'elle  sorte  de  là  avec  une  nouvelle  vie.  Ce  temps 
ne  fut  perdu  ni  pour  l'avancement  de  l'âme  ni  pour 
l'avancement  de  l'œuvre  de  M"®  Barat;  et  le  dernier 
fruit  de  cette  épreuve  fut  le  progrès  de  la  sainteté 
comme  de  l'autorité  de  la  mère  générale,  le  triomphe 
du  Sacré-Cœur,  et  enfin,  l'enfantement  de  ses  Consti- 
tutions. 


LIVRE  III 

L'EPREUVE  -  L'ENFANTEMENT  DES  CONSTITUTIONS 


LIVRE  III 


CHAPITRE     PREMIER 


VISITE  DES  MAISONS  DE  LA  SOCIETE 
ÉPREUVES    ET    PROGRÈS   SPIRITUEL   DE    M^"®   RABAT 

De  Juillet  1808  à  Mai  1811. 


M""  Barat  consulte  M.  l'abbé  Montaigne,  de  Saint-Sulpice  :  belle  ré- 
ponse de  celui-ci.  —  La  mère  générale  à  Amiens.  —  Prépondérance  de 
M.  de  Saint-Estève  et  de  M™»  Baudemont.  —  M™»  Barat  à  Grenoble.— 

—  Formation  de  M™"  Duchesne  et  sage  temporisation  de  M""  Barat. — 
La  mère  Barat  laisse  la  mère  Thérèse  à  Grenoble.  —  M™"  Barat  à 
Amiens;  proscription  de  la  mère  Julie  Billiart;  affiliation  provisoire 
des  filles  de  Notre-Dame  au  Sacré-Cœur.  —  M°>°  Marie  Prévost.  — 
SoufTrances  silencieuses  de  M"«  Barat.  —  M™"  Barat  à  l'abbaye  de 
Dooroselle.  — Elle  assiste  son  père  mourant  à  Joigny. — Sa  piété  filiale. 
— Visite  à  Poitiers  et  à  Niort.  —  Elle  se  rend  à  Grenoble.  —  Réception 
de  la  mère  générale  à  Sainte- Marie;  la  communauté,  les  écoles,  le 
pensionnat,  les  élèves  bénies  par  le  pape  Pie  VII.  — M""  Barat  et 
les  enfants;  le  P.  Barat  à  Grenoble.  —  Retour  de  M"°  Barat  à  Paris. 

—  Visite  à  Cuignières.  —  M.  l'abbé  de  Lamarche.  —  M""  Barat 
tombe  très-malade  à  Gand.  —  Amour  de  la  croix  et  désirs  du  ciel. — 
Dépouillement  absolu  de  M™«  Barat. 


Aux  premiers  jours  de  juillet  de  l'année  1808, 
^jme  Barat;  prenant  avec  elle  la  mère  Thérèse,  se  mit 
en  roule  pour  Amiens. 


216  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Elle  s'arrêta  quelque  temps  à  Paris,  afin  d'y  con- 
sulter un  vénérable  prêtre  de  la  Compagnie  de  Saint- 
Sulpice.  Le  Père  Varin,  forcé  de  vivre  loin  de  la 
Société  qu'il  avait  instituée,  avait,  en  partant,  adressé 
la  supérieure  à  un  de  ses  anciens  maîtres,  M.  l'abbé 
Montaigne,  comme  au  conseiller  à  la  fois  le  p'us  sage  et 
le  plus  saint  qu'il  connût.  C'était  un  homme  d'une  foi 
qui  avait  fait  ses  preuves  dans  la  Révolution,  d'une 
science  consommée  et  d'une  bonté  profonde.  Mais  l'é- 
corce  était  rude  ;  et  sa  parole  rare,  brève  et  sentencieuse, 
donnait  à  chacune  de  ses  décisions  la  solennité  d'un 
oracle.  A  peine  M""®  Barat  l'eut-elle  abordé,  que,  sans 
attendre  qu'elle  lui  eût  adressé  ses  questions  :  «  Il  est 
bien  heureux,  Madame,  lui  dit-il  brusquement,  il  est 
bien  heureux  qu'il  y  ait  un  Saint-Esprit,  afin  que  nous 
puissions  le  consulter,  et  être  conduits  par  ses  lu- 
mières. »  Il  l'entretint  ensuite  de  sa  Société,  sur  la- 
quelle il  lui  dit  des  paroles  étonnantes ,  entre  autres 
celles-ci  qu'il  lui  répéta  plusieurs  fois  :  «  Il  y  a  au  mi- 
lieu de  vous  un  germe  de  destruction  ;  mais  une  âme  qui 
est  très -puissante  auprès  de  Dieu,  prie  pour  vous  et 
pour  votre  Ordre.  » 

M.  Montaigne  ne  s'expliqua  pas  davantage,  raconte 
la  mère  Thérèse,  témoin  de  renlrevuc.  Il  prit  la  supé- 
rieure en  particulier,  la  consola,  la  fortifia,  lui  prédit  de 
grandes  souffrances,  et  conclut  par  ces  mots  d'une  si  vi- 
goureuse originalité  :  «  Eh  bien,  ma  fille,  laissez-vous 
dévorer  pour  Jésus-Christ'.  » 

Cet  entretien  mystérieux  laissa  chez  M""  Barat  une 
profonde  estime  pour  le  prêtre  vénérable  dont,  à  partir 

«   Récit  de  In  mrrr  Thnrsr ,  p.  lai^l  1<V<î. 


SA  MISSION   DE  VICTIME  217 

de  ce  moment,  elle  fît  son  directeur.  C'est  sous  sa  con- 
duite qu'elle  entra  courageusement  dans  la  voie  dou- 
loureuse dont  nous  Talions  voir  parcourir  les  stations. 

Qu'était-il  donc  survenu?  Ce  qui  survient  toujours,  et 
ce  que  Dieu  impose  miséricordieusement  à  toute  So- 
ciété, comme  à  tout  individu  parvenu  à  l'âge  adulte  : 
la  nécessité  de  l'épreuve.  C'est  te  sort  inévitable  de 
toute  institution  de  ne  pouvoir  s'étendre  sans  que ,  en 
vertu  même  de  cette  expansion ,  l'unité  se  relâche ,  ou 
la  pureté  de  l'esprit  primitif  s'altère.  Or  l'un  et  l'autre 
de  ces  maux  menaçaient  le  Sacré-Cœur;  et  si  lointain 
que  fût  encore  le  danger,  il  fallait  le  prévenir,  sous 
peine  du  renversement  de  la  Société.  Voilà  pourquoi 
l'homme  de  Dieu  demandait  une  victime,  et  offrait  ce 
grand  rôle  à  la  mère  supérieure. 

Celle-ci  l'accepta.  S'il  est,  dans  la  partie  de  l'histoire 
qu'on  va  lire,  un  fait  qui  domine  et  rattache  entre  eux 
les  faits  séparés  par  la  distance  et  le  temps,  c'est  mani- 
festement, de  la  part  de  Notre- Seigneur,  le  dessein  de 
dépouiller  peu  à  peu  son  épouse  de  tout  ce  qui  est  de 
ce  monde;  et,  de  sa  part  à  elle,  le  désir  de  mourir  à 
tout,  pour  «  absorber  sa  mort  dans  la  vie  de  Jésus- 
Christ  »,  comme  s'exprime  l'Apôtre. 

De  Paris,  M'"°  Barat  se  rendit  à  Amiens.  Dès  son  arri- 
vée ,  des  changements  la  surprirent.  Le  costume  n'était 
plus  le  même,  la  règle  avait  subi  des  modifications  qu'on 
ne  s'était  pas  donné  la  peine  de  lui  faire  connaître  ;  l'édu- 
cation tendait  à  sortir  de  l'esprit  de  vérité,  de  solidité  et 
de  simplicité  qu'elle  lui  avait  inspiré.  L'auteur  de  ces 
innovations  était  l'abbé  de  Saint-Estève,  qui,  de  plus 
en  plus,  exerçait  sur  les  religieuses  et  les  enfants  un 
empire  souverain.  M""®  Baudemont  particulièrement  ne 


218  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

jurait  que  par  lui.  Quant  à  la  mère  Barat,  elle  avait 
quitté  trop  tôt  la  fondation  d'Amiens,  et  elle  en  avait  été 
absente  trop  longtemps  pour  n'être  pas  aujourd'hui 
oubliée  de  plusieurs,  et  inconnue  à  beaucoup  d'autres. 
Elle  finit  par  comprendre  que  la  supériorité  avait  entiè- 
rement passé  à  M"*^  Baudemont,  qui  ne  lui  en  laissait 
plus  que  les  honneurs  et  le  titre. 

Dans  cette  situation,  deux  lignes  de  conduite  se  pré- 
sentaient à  la  supérieure  générale.  «  Ses  amis  lui  con- 
seillaient d'agir  avec  fermeté,  »  raconte  la  mère  Thé- 
rèse :  c'était  le  premier  parti.  Mais  il  ne  lui  parut  ni 
nécessaire  ni  sage.  Le  Sacré-Cœur  voyait  ses  Pères 
dans  l'exil;  lui-même,  déjà  en  butte  à  des  menaces 
sourdes,  ne  vivait  qu'à  la  faveur  de  son  obscurité. 
Etait-ce  le  moment  de  l'agiter,  et  peut-être  de  le  di- 
viser irrémédiablement,  en  faisant  un  coup  d'éclat? 
Il  y  avait  un  autre  parti,  consistant  à  attendre,  à  prier, 
à  souffrir,  à  ne  vouloir  triompher  que  par  la  grâce  et 
l'amour.  C'était  celui  qu'avait  conseillé  M.  Montaigne 
par  la  lumineuse  parole  que  nous  avons  rapportée. 
C'était  également  le  parti  le  plus  conforme  à  la  nature 
d'esprit  de  M""®  Barat,  à  sa  profession  de  mère  du  Sa- 
cré-Cœur, et  à  l'inspiration  du  Saint-Esprit  en  elle. 
«  Elle  ne  pouvait  que  suivre  la  voix  intérieure  de  Dieu, 
rapporte  sa  compagne.  Dissimulant  donc  sa  peine,  ma 
mère  accepta  une  partie  des  changements,  ne  voulant 
rien  briser  avec  de  pareilles  têtes.  Puis  elle  jeta  ses 
affaires  entre  les  mains  de  Dieu.  » 

Il  importait  cependant  que  l'unité  d'esprit  comme  de 
cœur  fût  maintenue  entre  toutes  les  maisons  de  la  So- 
ciété. C'est  dans  ce  but  que,  pendant  trois  ;(ns,  nous 
allons  voir  la  mère  générale  se  porter  do  l'un  à  raulro 


SA  VISITE  A  GRENOBLE        -  219 

de  ses  établissements.  Après  quelques  semaines  de  sé- 
jour à  Amiens,  elle  partit,  et,  toujours  accompagnée  de 
la  mère  Thérèse,  elle  se  rendit  à  Grenoble  :  le  27  sep- 
tembre 1808,  elle  était  à  la  Montagne. 

Elle  y  trouva  M"*®  Duchesne  plongée  dans  un  zèle 
dont  les  œuvres  pouvaient  à  peine  suffire  à  son  infati- 
gable activité.  «  Votre  bonne  mère  Duchesne,  écrivait 
la  supérieure  à  la  sœur  Emilie,  fait  ses  classes  le  jour, 
veille  la  nuit  les  enfants  malades  à  l'infirmerie ,  gou- 
verne l'extérieur  de  sa  maison,  et  cela  sans  gêne,  et 
presque  sans  surcharge  :  quelle  femme  forte  !  » 

Ce  n'était  là  toutefois  qu'une  diversion  nécessaire  à 
la  sainte  ambition  qui,  depuis  deux  ans  surtout,  l'ab- 
sorbait en  entier  :  les  missions  étrangères.  Elle  en 
avait  communiqué  avec  le  Père  Varin.  Celui-ci  n'a- 
vait pas  hésité  à  l'approuver;  et,  de  ce  ton  décidé 
que  lui  donnait  la  certitude  de  la  volonté  de  Dieu, 
il  lui  avait  répondu  :  «  S'il  m'est  permis  de  pénétrer 
dans  le  Cœur  de  Jésus-Christ,  j'y  vois  en  gros  carac- 
tères que  vous  êtes  destinée  à  le  faire  honorer  dans  des 
contrées  éloignées  des  nôtres.  »  A  quelque  temps  de  là, 
elle  reçut  à  Sainte-Marie  la  visite  de  l'homme  de  Dieu, 
et,  le  pressant  de  plus  en  plus  :  «  Promettez-moi,  lui 
dit-elle,  que  je  serai,  dans  la  Société,  la  première  qui 
partirai  pour  les  contrées  lointaines  !  —  Je  vous  le 
promets,  dit  le  Père.  —  Eh  bien,  bénissez -moi  spé- 
cialement pour  cette  œuvre.  »  Alors,  raconte-t-elle , 
le  Père  Varin ,  étendant  le  bras  plus  que  de  cou- 
tume, lui  donna  une  énergique  et  résolue  bénédic- 
tion *. 

1  Mémoire  de  M-"<=  Duchesne  à  ilf'"<-  Baral,  1818. 


2i0  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Le  Ciel  aussi  se  prononçait  ;  M""'  Duchesne  raconte 
que  plusieurs  fois  «  elle  avait  entendu  en  elle  ou  à  côté 
d'elle,  pendant  ses  communions,  une  voix  qui  par- 
lait bas  et  lui  disait  :  «  Gela  sera!  »  Ce  désir,  cet 
espoir,  elle  le  portait  maintenant  dans  tout  ce  qu'elle 
disait,  dans  tout  ce  qu'elle  faisait;  il  n'y  avait  pas 
jusqu'aux  murailles  de  son  cloître  qu'elle  ne  couvrît 
des  témoignages  de  sa  sainte  ambition.  C'étaient,  par 
exemple,  des  représentations  de  la  vie  ou  de  la  mort  des 
hommes  apostoliques,  que  son  pinceau  y  jetait  avec  une 
vigueur  où  l'art  avait  moins  de  part  que  l'inspiration. 
Afin  de  se  préparer  à  ses  sacrifices  futurs ,  et  pour  se 
consoler  de  ne  pouvoir  encore  les  faire,  elle  se  précipi- 
tait dans  des  austérités  qui  trompaient,  sans  l'apaiser, 
sa  soif  d'immolation.  «  C'était  bien  le  moins,  disait-elle, 
que,  ne  pouvant  travailler  pour  ses  chers  sauvages,  elle 
souffrît  un  peu  pour  eux.  »  Autour  d'elle,  elle  soufflait 
les  mêmes  ardeurs  dans  les  âmes.  Aux  heures  de  récréa- 
tion, rassemblant  les  enfants,  elle  leur  parlait  du  bon- 
heur d'aller  prêcher  Jésus-Christ  aux  peuples  infidèles, 
et  de  mourir  pour  Lui!  —  «  Qui  veut  venir  avec  moi? 
demandait- elle  avec  une  grande  animation.  »  —  Dans 
ces  moments,  raconte  une  de  ses  élèves,  si  le  vaisseau 
eût  été  là,  nous  serions  parties  avec  elle  jusqu'au  bout 
du  monde.  » 

Nous  avons  dit  avec  quel  empressement  M""*  Barat 
avait  accueilli  cette  vocation  de  sa  lille.  Depuis  lors, 
elle  n'avait  cessé  de  l'entretenir  dans  ses  lettres.  Tan- 
tôt elle  lui  envoyait  les  récits  des  mis^sionnaires  où 
étaient  racontés  les  jirogrès  de  l'Evangile  dans  les 
contrées  infidèles;  tantôt  elle  se  réjouissait  dr  hii 
apprendre  rjuc  1»;  dcciol  npprobalif  de  la  Socjélé  pour 


ELLE  FORME  MADAME  DUCHESNE  221 

tout  l'empire  français,  l'approuvait  également  pour 
les  colonies.  Nous  l'avons  vue  à  Bordeaux  écrire  à 
son  amie  ses  pensées  et  ses  vœux,  à  la  vue  des  na- 
vires en  partance  dans  ce  port.  Ce  n'était  pas  assez 
pour  M"*  Duchesne,  dont  l'impatience  demandait  à 
s'embarquer  immédiatement.  Mais  l'heure  n'était  pas 
venue,  l'âme  n'était  pas  mûre,  le  signal  n'était  pas 
donné,  et  pendant  de  longues  années,  le  difficile  travail 
de  M""®  Barat  sera  de  préparer,  de  discipliner  cette 
âme,  en  modérant,  en  contenant,  sans  toutefois  l'étouf- 
fer, une  flamme  destinée  à  éclairer  un  monde. 

Tel  était,  depuis  deux  ans,  l'objet  d'une  correspon- 
dance qui,  certainement,  fournira  les  plus  belles  pages 
à  l'histoire  de  M""^  Duchesne,  si  on  l'écrit' jamais.  Mul- 
tipliant dans  ses  lettres  les  plus  fortes  raisons  de  pa- 
tienter et  d'attendre,  la  supérieure  lui  demandait  de 
se  sanctifier,  la  reprenait,  la  corrigeait,  lui  prêchait 
l'obéissance,  l'humilité,  la  douceur;  assouplissant  au 
joug  cette  puissante  mais  impétueuse  et  rigide  na- 
ture. Un  moment  même,  elle  fut  sur  le  point  de  la 
faire  venir  à  Poitiers,  auprès  d'elle,  afin  de  la  pré- 
parer de  plus  près  aux  destinées  qui  lui  étaient  pro- 
mises. Elle  renonça  à  ce  dessein.  «  Vous  y  auriez 
été  trop  heureuse,  lui  écrivit  cette  forte  maîtresse  des 
âmes.  La  vie  ne  doit  pas  être  pour  vous  un  temps 
de  jouissance.  »  A  quoi  elle  ajouta  cette  parole  d'une 
singulière  et  prophétique  énergie  :  «  Notre -Seigneur 
veut  que  vous  soyez  une  épouse  de  sang*  !  > 

Dans  ces  dispositions,  on  devine  ce  que  dut  être 


1  Poitiers,  6  avril  1808.  —  Sponsus  mnguinum  tu  rnihi  es.  (Exod., 
IV,  26.) 


222  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

Tentretien  des  deux  mères  enfin  réunies  sur  la  sainte 
Montagne.  «  Notre  joie  fut  grande  en  revoyant  notre 
mère,  rapporte  le  journal  de  M"""  Duchesne.  Elle  ne 
nous  parlait  que  de  Celui  qu'elle  aime  uniquement,  et 
de  ce  qui  concerne  sa  gloire!  » 

Après  un  mois  seulement  de  séjour  à  Sainte-Marie, 
]^mo  garât  quitta  Grenoble.  «  Il  n'y  a,  disait-elle  à 
M'"^  Duchesne,  il  n'y  a  que  dans  le  ciel  que  nous  ne 
craindrons  pas  de  nous  perdre,  réunies  que  nous  serons 
à  notre  Bien- Aimé  ^  » 

Ces  voyages  de  la  supérieure  ne  devaient  être 
qu'une  suite  de  démarches  progressives  dans  les  sen- 
tiers ardus  du  dépouillement.  Il  y  eut  peu  de  stations 
où  son  cœur  ne  laissât  quelque  chose  de  lui-même; 
on  l'y  suivrait,  pour  ainsi  dire,  à  la  trace  de  son  sang. 

Ainsi  fit- elle  à  Grenoble.  Elle  avait  eu  le  dessein  de 
se  faire  assister  pendant  tout  le  cours  de  ses  visites  par 
la  mère  Thérèse,  comme  étant  la  plus  capable  de  l'éle- 
ver au-dessus  des  tristesses  humaines.  Mais,  émue  des 
besoins  de  la  maison  de  Sainte-Marie,  elle  en  fit  le  sacri- 
fice :  elle  y  laissa  son  amie  comme  maîtresse  des  novices 
et  du  pensionnat.  «  J'ai  quitté  ma  chère  compagne,  écri- 
vait-elle alors  à  une  de  ses  filles.  Je  ne  vois  point  de 
terme  à  noire  séparation  ;  mais  je  la  laisse,  comme  tout 
le  reste,  dans  le  sein  de  la  volonté  de  Dieu.  C'est  en 
cette  perte  (jue  j'ai  bien  expérimenté  que  nos  cœurs 
n'étaient  unis  qu'en  Dieu  et  pour  L>ieu.  Ainsi,  c'est 
peine  perdue  de  s'attacher  à  moi.  Aimez  donc  Dieu,  ma 
fille,  ne  vous  attachez  qu'à  Lui,  et  mourez  de  douleur  si 
vous  ne  vivez  d'amour-.  » 

1  l'oiljors,  31  iniii  1K(I7 

2  Amicna,  12  décembre  1808. 


MADAME  MARIE  PREVOST  223 

Ce  n'était  que  le  prélude  à  de  plus  grands  renon- 
cements. Etant  revenue  à  Amiens  à  la  fin  d'octobre, 
^me  garât  eut  la  tristesse  d'y  voir  son  ancienne  amie,  la 
mère  Julie  Billiart,  supérieure  des  sœurs  de  Notre- 
Dame,  méconnue,  desservie  auprès  de  son  évêque,  et 
sur  le  point  d'être  chassée,  elle  et  sa  congrégation,  d'une 
ville  et  d'un  diocèse  remplis  de  leurs  bonnes  œuvres. 
Cette  tempête  éclata  :  les  sœurs  de  Notre-Dame  durent 
quitter  Amiens.  Le  15  janvier  1809,  elles  partirent 
«  bien  froidement,  mais  bien  courageusement,  en 
grande  paix  et  amour  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ», 
comme  s'exprime  une  lettre  de  leur  fondatrice.  Celui 
qui,  abusant  de  sa  domination  sur  l'esprit  de  son 
évêque,  avait  fait  ainsi  proscrire  ces  braves  filles,  était 
M.  de  Saint-Estève.  Le  motif  de  cette  mesure  était  leur 
refus  de  modifier  leur  institut  à  sa  fantaisie ,  et  de  re- 
cevoir de  nouvelles  Constitutions  de  sa  main. 

Quelques-unes  des  sœurs  de  la  mère  Julie  avaient 
cependant  accepté  de  rester  à  Amiens.  L'évêque  pressa 
le  Sacré-Cœur  de  recueillir  ces  débris,  en  prenant  la 
direction  de  la  communauté  et  de  l'orphelinat.  On  ne 
trouva  personne  de  plus  apte  à  cette  œuvre  qu'une  jeune 
novice  d'un  grand  mérite,  dont  la  carrière  religieuse 
méritait  de  débuter  sous  de  meilleures  auspices. 

Marie-Élisabeth  Prévost,  —  c'était  son  nom,  —  avait 
passé  sa  première  enfance  à  l'île  de  Saint-Domingue, 
où,  témoin  de  la  sanglante  insurrection  des  noirs,  elle- 
même  n'avait  échappé  à  la  mort  que  par  une  sorte  de 
miracle.  La  France,  où  elle  revint  en  1792,  nageait 
pareillement  dans  le  sang  :  la  première  chose  que  l'en- 
fant vit  en  entrant  à  Paris,  fut  la  tête  de  l'infortunée 
princesse  de  Lamballe  portée  au  bout  d'une  pique.  Son 


224  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

père  courait  les  mers.  Une  sœur  nommée  Madeleine , 
ancienne  religieuse  ursuline,  la  recueillit  près  d'elle  à 
Glermont- sur- Oise,  et  lui  donna  l'exemple  des  plus 
saintes  vertus  durant  la  persécution.  Une  amie  du  Sa- 
cré-Cœur que  nous  connaissons  déjà,  M°^  de  Rumigny, 
la  prépara  solidement  à  sa  première  communion,  qu'elle 
fit,  dans  une  pauvre  chambre,  le  jour  de  la  Toussaint 
1795  :  «  Je  me  croyais  au  paradis,  »  disait-elle  ensuite. 
Une  autre  grande  chrétienne,  M"^  de  Sainte-Berthe,  la 
forma  à  la  douceur  et  à  la  charité,  si  jamais  il  fut  be- 
soin d'apprendre  la  charité  à  la  mère  Prévost.  Plus  tard, 
M.  de  Lamarche  posa  en  elle  les  bases  de  la  vie  reli- 
gieuse par  l'amour  et  l'exercice  de  l'abnégation.  Cepen- 
dant la  jeune  fille  ne  songeait  qu'à  se  bien  établir  dans 
le  monde;  sa  sœur  Madeleine,  de  son  côté,  s'apprêtait 
à  entrer  au  Sacré-Cœur  d'Amiens.  Sur  ces  entrefaites 
cette  sœur  mourut  saintement.  La  nuit  qui  suivit  sa 
précieuse  mort,  elle  se  montra  à  Marie  si  belle,  si 
rayonnante,  que  celle-ci,  enflammée  de  l'amour  de  Jé- 
sus-Christ et  du  désir  du  ciel,  n'eut  plus  de  pensée  que 
pour  le  Sacré-Cœur.  Elle  y  demanda  une  place.  En 
mettant  le  pied  sur  le  seuil  de  la  maison  de  l'Oratoire, 
sa  parole  fut  celle-ci  :  «  Volonté  propre,  reste  dehors  !  » 
C'était  le  dernier  jour  de  mai  1808.  M"'"  Prévost  avait 
une  âme  grande,  forte,  surtout  très -large  et  toute  dé- 
bordante de  charité  envers  les  pauvres  et  les  petits. 
C'était  encore  là  une  de  ces  «  pierres  carrées  »,  comme 
s'exprime  l'Écriture,  qui  posées  dans  les  assises  de  la 
Société,  devaient  pendant  un  demi-siècle  aider  M'""  lia- 
rat  à  en  porter  le  poids'. 

>  Notice  nécrologique  sur  la  mère  Prévost,  circulairo  do  iXTO 


SA  VISITE  A  DOORESELE  225 

Elle  fut  installée  supérieure  de  l'orphelinat  de  sœurs 
de  Notre-Dame,  le  3  mars  1809.  Trois  autres  religieuses 
lui  furent  prêtées  ensuite ,  et  un  acte  authentique 
d'affiliation  unit  les  deux  Sociétés.  On  y  mit  cette 
condition,  qu'une  fois  l'établissement  de  Notre-Dame 
pourvu  de  maîtresses,  M""^  Prévost  et  ses  sœurs  ren- 
treraient au  Sacré-Cœur.  Ce  fut  M""®  Baudemont  qui 
signa  le  traité,  avec  le  titre  de  supérieure  des  Dames 
de  l'instruction  chrétienne.  Une  lettre  jointe  à  cet  acte 
donnait  à  M.  l'abbé  de  Saint-Estève  la  qualification  de 
fondateur.  Quant  à  M"^"  Barat,  son  nom  ne  figure  nulle 
part  dans  les  pièces  de  cette  affaire.  On  ne  pouvait 
montrer  d'une  manière  plus  éclatante  qu'elle  ne  comp- 
tait plus  pour  rien. 

C'était  un  nouveau  pas  que  Dieu  lui  demandait  de 
faire  dans  l'oubli  d'elle-même.  Elle  préludait  à  la  croix, 
par  le  manteau  dérisoire  et  le  sceptre  de  roseau. 

Ces  douloureuses  affaires  étaient  à  peine  terminées , 
lorsque  M™"  Barat  se  mit  en  route  pour  Gand,  oi^i 
elle  arriva  vers  le  milieu  de  mars.  C'était  sa  première 
visite  à  cette  fondation.  L'abbaye  de  Dooresele,  son 
église,  son  cloître  carré,  ses  cours,  ses  deux  jardins 
baignés  par  le  canal,  tout  cet  ensemble  grandiose  ré- 
jouit bien  moins  sa  vue  que  la  pauvreté  religieuse  qui 
régnait  au  dedans.  «  Je  pense  à  vous  dans  ce  pays, 
écrivait-elle  le  26  mars  à  la  mère  Duchesne;  vous  y 
seriez  bien  dans  la  pauvreté.  Je  ne  puis  vous  dire  à 
quel  point  je  me  trouve  bien  ici,  dans  une  grande 
chambre,  mais  avec  une  table  de  bois  nu,  etc.,  et  tout  le 
reste  assorti;  point  de  linge,  point  de  meubles.  L'église 
est  superbe,  mais  tous  les  objets  du  culte  sont  emprun- 
tés. Que  le  Seigneur  soit  béni  !  » 

I.  —  15 


226  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

jyjme  Barat  ne  fit  guère  que  traverser  Dooresele.  Elle 
le  quitta  aussitôt  qu'elle  s'aperçut  que  ses  filles  s'atta- 
chaient trop  à  elle.  «  L'absence  de  votre  mère  vous  est 
donc  un  sacrifice?  écrivait- elle  après  à  la  maîtresse  gé- 
nérale. Le  Seigneur  est  bien  bon  de  n'avoir  pas  permis 
qu'elle  vous  restât  plus  longtemps.  Son  départ  était 
nécessaire;  vous  commenciez  à  vous  en  faire  un  appui; 
et  alors  notre  maxime  chérie.  Dieu  seul,  que  serait- elle 
devenue^?  » 

Quant  à  elle,  Dieu  se  chargeait  de  dénouer,  l'un 
après  l'autre,  les  liens  les  plus  sacrés  qui  la  ratta- 
chaient à  ce  monde  :  elle  venait  à  peine  de  quitter 
Dooresele,  qu'elle  apprit  que  son  père  était  près  de 
mourir. 

M'"'"  Barat  aimait  profondément  les  siens.  Elle  ne 
cessait,  depuis  son  éloignement  de  Joigny,  d'entretenir 
avec  eux  une  fidèle  correspondance.  «  Croyez-vous  donc 
que  je  ne  m'intéresse  plus  à  ce  qui  vous  touche?  écri- 
vait-elle à  sa  sœur,  en  se  plaignant  de  son  silence.  Ohl 
non,  ma  chère  sœur,  il  n'en  peut  être  ainsi,  liien  n'al- 
térera l'amitié  que  j'ai  toujours  pour  vous;  et  si  elle  ne 
s'exprime  pas  par  des  sensibilités  et  par  des  larmes, 
elle  n'existe  pas  moins  dans  mon  cœur,  mais  plus  ('pu- 
rée et  plus  solide-.  » 

Surtout  M""'  Barat  avait  un  vrai  culte  pour  son  père 
et  sa  mère,  et  elle  leur  rapportait  l'honneur  et  le  mérite 
de  ce  qui  lui  arrivait  d'heureux  dans  la  vie.  C'est  ainsi 
que  clia(iuc  année  elle  ne  manquait  guère  de  leur  en- 
voyer le  bouquet  que  lui  oiïraient  ses  filles  le  jour  de  sa 


1  A  M"'  Adricnuc  Michel,  Poilicrs,  1C  juin  1809. 

2  Amiens,  oclobre  18<I2. 


ELLE  ASSISTE   SON  PÈRE  MOURANT  227 

fête,  et  elle  leur  demandait  d'en  orner  la  chambre  de 
leur  humble  demeure,  comme  une  consolation  aux  re- 
grets de  son  absence.  Elle  se  rendait  rarement  de  Paris 
à  Grenoble  sans  trouver  le  moyen  de  passer  par  Joigny. 
Souvent  elle  y  menait  quelqu'une  de  ses  compagnes,  des 
plus  nobles,  des  plus  riches  ;  et  quand,  en  arrivant  dans 
la  rue  du  Puits- Chardon,  elle  surprenait  son  père,  en 
habit  de  travail ,  dans  son  atelier,  ou  revenant  des 
champs,  la  hotte  sur  le  dos,  c'était  à  la  fois  le  triomphe 
de  son  humilité  et  celui  de  sa  tendresse,  de  se  jeter  dans 
ses  bras  en  le  présentant  à  ses  filles.  Les  lettres  qu'elle 
adressait  à  sa  sœur,  M'"^  Dusaussoy,  ne  manquaient 
guère  de  lui  recommander  ce  vénérable  père.  Elle  pen- 
sait à  son  corps,  qui  se  courbait  sous  l'excès  du  travail  ; 
à  son  âme  surtout,  qu'elle  voulait  relever  de  plus  en 
plus  vers  le  Ciel.  «  Continue,  ma  chère  sœur,  continue 
tes  soins  et  tes  complaisances  pour  nos  parents  :  qu'ils 
retrouvent  en  vous,  qui  restez  à  Joigny,  ce  qu'ils  se  fi- 
gurent avoir  perdu  en  nous.  Ce  bon  père  qui  nous  aime 
avec  trop  de  tendresse ,  tâchez  de  modérer  son  travail 
en  lui  faisant  entendre  que  vous  aimez  mieux  avoir 
quelque  chose  de  moins,  et  le  posséder  lui-même  quel- 
ques années  de  plus.  Dites-lui  qu'il  donne  davantage 
aux  pratiques  de  la  religion,  et  entretenez-le  souvent  de 
ce  grand  objets  » 

En  vain  M™^  Barat  voulait  prolonger  des  jours  qui  lui 
étaient  si  chers  :  son  père  lui  fut  enlevé.  Au  mois  de 
juin,  ayant  été  appelée  auprès  de  lui,  elle  le  trouva  fort 
malade.  Elle  n'eut  pas  toutefois  la  consolation  de  lui 
fermer  les  yeux  :  on  la  réclamait  ailleurs.  Mais  à  peine 

1  Amiens,  octobre  1802. 


228  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

se  fut -elle  éloignée  de  Joigny,  qu'elle  apprit  que  le 
vieillard  venait  de  mourir  en  fidèle  chrétien  comme 
ses  pères,  le  2o  juin  1809,  fortifié  et  consolé  par  .son 
dernier  adieu. 

Ainsi  frappée  de  tous  côtés,  dans  sa  famille  spirituelle 
et  sa  famille  naturelle,  M"^  Barat  sentait  se  faire  en  elle 
ce  désert  dont  Bossuet  a  écrit  :  «  C'est  dans  une  solitude 
affreuse,  désolée,  qu'il  faut  porter  le  poids  écrasant  de 
l'amour  de  Jésus-Christ.  Il  brise  jusqu'aux  os,  afin  que 
l'Époux  règne  seul.  » 

La  supérieure,  poursuivant  le  cours  de  ses  visites, 
passa  le  reste  de  l'été  dans  ses  deux  maisons  de  Poi- 
tiers et  de  Niort,  qui  lui  donnèrent  une  grande  édifica- 
tion. «  Ces  bonnes  filles,  écrivait- elle,  ont  beaucoup 
avancé  dans  toutes  les  vertus,  et  particulièrement  dans 
le  saint  détachement  et  l'oubli  de  soi-même*.  » 

Cependant  Grenoble  ne  cessait  de  la  rappeler.  Les 
trois  mères  Duchesne,  Deshayes  et  Maillucheau,  avaient 
fait  de  la  Montagne  de  Sainte -Marie  un  Thabor.  «  Vos 
sœurs  de  Grenoble  sont  dans  la  ferveur  de  leur  second 
noviciat  sous  leur  bonne  mère  Thérèse,  écrivait  la  su- 
périeure à  M'"''  Emilie  Giraud.  Toutes,  et  spécialement 
votre  chère  maîtresse  Duchesne,  apprécient  le  don 
qu'on  leur  a  fait  :  tout  ira  de  mieux  en  mieux-.  »  A 
ces  grâces  venait  de  s'en  joindre  une  autre  d'un  ordre 
supérieur.  Le  20  juillet,  le  pape  Pie  VII,  traîné  en 
captivité,  avait  béni,  pendant  son  passage  à  Grenoble, 
la  supéiicure,  les  maîtresses,  les  enfants  de  Sainte-Ma- 
rie, et  donné  au  Sacré-Cœur  dos  marques  particulières 


1  A  la  lutTc  Ailriennc  Miclicl,  l'oilicis,  lo  juin  18<X>. 

2  Amiens,  21  novembre  1808. 


SON  SÉJOUR  A  GRENOBLE  229 

de  sa  prédilection.  Un  renouvellement  de  ferveur  dans 
le  pensionnat  et  dans  le  noviciat  avait  été  la  suite  de 
cette  faveur  du  Ciel.  Heureuse  de  ces  fruits,  M""®  Barat 
avait  hâte  d'aller  en  jouir  auprès  de  la  mère  Thérèse  et 
de  M™®  Duchesne,  à  qui  elle  écrivait  :  «  Avec  quel 
plaisir  je  serrerai  sur  mon  cœur  et  le  vôtre  et  le  sien, 
qui  désormais  n'en  feront  qu'un  seul  consacré  à  Jésus- 
Christ,  et  brûlé  de  son  amour'.  » 

C'était  une  joie  trop  complète  pour  que  Jésus  n'en  eût 
pas  le  sacrifice.  M""®  Barat  arriva,  en  effet,  à  la  Montagne 
le  9  décembre  1809;  mais  à  cette  date  la  mère  Thérèse 
n'y  était  plus:  la  supérieure  générale  venait  de  l'envoyer 
à  Poitiers,  puis  à  Gand,  où  nous  la  retrouverons.  A  peine 
la  mère  et  la  fille  avaient-elles  eu  le  temps  de  se  revoir 
à  Paris  dans  une  rencontre  rapide.  «  Ma  chère  fille,  écri- 
vait alors  M""^  Barat  à  l'une  de  ses  religieuses,  si  vous 
avez  de  l'ambition  pour  votre  mère,  et  si  vous  désirez 
pour  elle  une  place  près  du  trône  de  l'Agneau ,  deman- 
dez sans  miséricorde  que  Dieu  lui  donne  des  souffrances, 
des  humiliations,  le  détachement  de  toute  chose,  la  pri- 
vation enfin  de  toute  satisfaction,  afin  qu'une  bonne  fois 
je  prenne  le  chemin  par  où  les  saints  ont  marché"-.  » 

L'arrivée  de  M""®  Barat  à  Sainte-Marie-d'en-Haut  fut 
un  véritable  triomphe.  On  la  reçut  à  la  chapelle  au 
chant  d'un  Magnificat  «  enlevé  et  enlevant  »,  raconte 
une  des  pensionnaires.  Là,  tout  était  contentement  pour 
la  mère  générale.  Les  écoles  gratuites,  particulière- 
ment chères  à  M°"  Duchesne,  regorgeaient  d'enfants. 
Chaque  matin,  en  toute  saison,  vers  sept  heures  et 


1  Poitiers,  6  août  1809. 

2  A  M'""  du  Chastaignier,  Grenoble,  20  janvier  1810. 


230  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

quart,  M"""  Barat  pouvait  voir,  du  haut  de  la  colline,  cent 
trente  à  cent  cinquante  écolières,  partagées  en  petites 
bandes,  et,  le  panier  au  bras,  se  rendant  par  des  che- 
mins montants  et  malaisés  à  l'église  du  couvent,  pour 
y  entendre  la  messe.  Aux  heures  de  récréation  et  d'ou- 
vrage manuel,  toutes  les  mains  travaillaient  pour  les 
fabriques  de  gants;  le  soir,  on  ne  rentrait  à  la  maison 
paternelle  qu'après  avoir  rempli  son  devoir  d'écolière, 
d'ouvrière  et  de  chrétienne. 

D'un  autre  côté,  le  pensionnat  élevait  dans  la  crainte 
de  Dieu  une  jeunesse  choisie.  Plusieurs  de  ces  pen- 
sionnaires portaient  secrètement  en  elles  une  grâce  de 
vocation  à  la  vie  religieuse.  Lorsque  l'auguste  Pie  VII, 
courbé  et  chancelant,  gardant  sur  son  visage  la  trace  des 
tortures  morales  qu'il  subissait  chaque  jour,  avait  béni 
chacune  des  élèves  de  Sainte- Marie,  on  avait  remarqué 
que  sa  main  tremblante  s'était  appuyée  avec  une  sorte 
d'insistance  sur  la  têle  de  quelques-unes  de  ces  jeunes 
enfants.  Toutes  celles-là,  au  nombre  de  onze,  se  firent 
religieuses  :  neuf  entrèrent  au  Sacré-Cœur*  ;  deux,  à  la 
Visitation  ;  une  autre ,  Olympe  de  IMontfort ,  fut  appelée 
à  Dieu  à  l'âge  de  quatorze  ans,  quand  déjà  elle  aspirait 
au  même  bonheur  que  ses  compagnes. 

Mais  nulle,  entre  ces  bénies,  ne  portait  plus  visible- 
ment le  signe  de  la  prédestination  que  la  jeune  Euphro- 
syne  Jouve.  Elle  venaitde  faire  sa  première  communion; 
sa  dévotion  spéciale  à  saint  Louis  de  Gonzague  éclatait 
dans  une  parfaite  ressemblance  avec  lui  ;  et,  comme  son 


i  Euphrosync  Jouve,  Amélie  Jouve,  Olynipio  Rombau ,  Louise  de 
Vidaud,  Joséphiae  de  C.Driidi.s,  Julie  iMisoussoy,  Olympe  de  Cauî-aiis, 
Caroline  Lcbrumciil,  Louise  de  Hamberl. 


SON  SÉJOUR  A  GRENOBLE  231 

modèle,  elle  marchait  d'un  pas  accéléré  à  runion  avec 
Jésus -Christ  sur  la  terre,  se  préparant  ainsi,  sans 
qu'elle  le  sût  encore,  à  la  prochaine  possession  de  Jé- 
sus-Christ dans  le  ciel. 

jyjme  garât,  heureuse  de  tout  ce  qu'elle  voyait  dans  la 
maison  de  Grenoble,  y  demeura  près  d'un  an.  Elle 
commença  par  y  garder  un  silence  que  lui  comman- 
dait l'épuisement  de  sa  santé.  «  J'aimerais  à  parler 
de  Jésus,  écrivait-elle;  Il  veut  que  je  garde  le  silence  : 
c'est  bien  ce  qui  me  convient  le  mieux.  »  Elle  appa- 
raissait cependant  au  milieu  des  enfants,  soit  aux  ré- 
créations, soit  dans  les  classes  :  -c'était  son  repos  de 
corps  et  d'âme.  Elle  aimait  surtout  à  s'entourer  des  plus 
petites.  Les  faisant  se  grouper  autour  d'elle,  elle  entrait 
par  son  regard,  encore  plus  que  par  ses  questions,  dans 
le  fond  de  leur  âme,  comme  pour  en  respirer  la  fraî- 
cheur baptismale;  puis,  finement  et  gaiement,  elle  les 
élevait  à  l'amour  de  Dieu,  par  de  si  douces  leçons  et  de 
si  agréables  histoires,  qu'elle  les  laissait  sous  le  charme, 
nous  raconte  l'une  d'elles'. 

Elle  reçut,  dans  ce  temps-là ,  plusieurs  visites  de  son 
frère,  qui  résidait  à  Belley,  le  seul  collège  qu'eussent 
conservé  les  Pères  de  la  foi.  Le  Père  Barat  était  le  pré- 
dicateur ordinaire  des  retraites  de  Sainte -Marie,  et  il  y 
produisait  de  grands  fruits.  11  en  était  aussi  le  poëte  des 
grands  jours  :  il  écrivait  des  cantiques  qu'on  chantait 
à  la  chapelle  ;  et  même  sa  gravité  se  prêtait  à  composer, 
pour  la  fête  de  M"**'  Duchesne,  des  couplets  dans  lesquels 
il  était  dit,  par  exemple  : 

i  Souvenirs  de  M™*  Louise  de  Vidaud. 


232  HISTOIRR  DE  MADAMK   BARAT 

L'amour  des  croix  peut  seul  vers  les  sauvages 

Porter  tes  vœux  et  tes  pas  empressés  ; 
Pourquoi  chercher  des  croix  sur  ces  rivages  ? 

Hélas  !  pourtant ,  nous  t'en  donnons  assez  i  !  » 

Il  y  avait  dans  tout  cela,  en  général,  plus  de  bonne 
intention  que  de  poésie  et  de  goût  :  mais  on  s'en  con- 
tentait sur  la  montagne. 

M°'®  Barat,  qui  souriait  à  ces  délassements  de  son 
frère,  prêchait  à  M"^  Duchesne,  mais  sur  un  autre  ton, 
une  doctrine  pareille  :  la  patience,  la  sagesse,  l'abdica- 
tion d'elle-même  entre  les  mains  de  Dieu.  «  Vous  ver- 
rez dans  les  couplets  que  l'on  a  faits  pour  vous,  que 
l'onction  de  la  croix  est  dans  l'obéissance.  —  Ah!  que 
j'aurais  de  joie  à  vous  voir  enfin  plus  docile  et  plus 
douce  !  Pourquoi  ne  comprenez-vous  pas  qu'en  quelque 
coin  que  vous  soyez,  vous  ne  pouvez  rien  faire,  si  vous 
n'avez  les  vertus  que  vous  devez  apprendre  aux  au- 
tres?» —  Et  comme  M"'"  Duchesne,  toujours  impatiente 
des  missions  étrangères,  pressait  l'heure  de  son  départ  : 
«  Il  ne  s'agit  pas  seulement  de  partir,  lui  répondait-elle, 
il  faut  d'abord  savoir,  ma  fille,  où  l'on  ira  et  ce  qu'on 
pourra  faire  -.  »  Alors  elle  en  revenait  à  la  nécessité  de 
la  réforme  d'elle-même;  puis  tout  se  terminail,  comme 
à  l'ordinaire,  par  une  perspective  ouverte  sur  rélernilé. 
«  Mettez  votre  àme  dans  le  calme,  et  dans  un  abandon 
entier  aux  volontés  du  Seigneur.  Nous  approchons  du 
terme  de  notre  carrière;  encore  un  nKmieiU  de  souf- 
france, et  le  repos  nous  attend.  Ah  !  ma  chère,  ne  jetez 
plus  les  yeux  en  arrière,  avancez  vers  le  terme  où  vous 

<  Los  poésies  (lu  P.  lînr.nl  sont  conservées  nux  nrcliivcs  do  la  mnison 
inèrf»,  en  3  volnnies  manusrrils  ol  enluminés. 
2  I.pttrps  Hn  17  noùl  IftX),  ol  <lii  M  jnillel  ISIO. 


MONSIEUR  L'ABBÉ  MONTAIGNE  233 

tendez,  et  dont  vous  devez  approcher  chaque  jour*.  » 
Lorsque  M™®  Duchesne  vit  la  mère  Barat  sur  le  point 
de  quitter  Grenoble,  elle  lui  renouvela  ses  supplica- 
tions. Elle  reçut  une  réponse,  que  sa  mère  lui  rappelait 
dans  la  lettre  suivante  :  «  Je  vous  l'ai  dit,  ma  fille,  et 
je  vous  le  répète  encore,  votre  croix  n'aura  qu'un  temps  ; 
laissez  l'heure  venir,  sans  inquiétude,  sans  crainte.  Est- 
ce  à  vous  de  scruter  les  voies  du  Seigneur?  Seulement, 
croyez  en  votre  mère  ;  si  vous  n'avez  point  encore  vu 
l'effet  de  ses  promesses ,  c'est  que  vous  êtes  trop  pres- 
sée. L'œuvre  de  Dieu  se  fait  dans  l'ombre  et  lentement. 
Mille  ans,  devant  lui,  sont  comme  un  jour  ;  Courage 
donc,  ma  fille  :  Tempus  veniet  et  non  tardahW^.  » 

W^  Barat  partit  le  10  novembre  1810.  Elle  passa 
d'abord  presque  un  mois  à  Paris.  Elle  y  venait,  comme 
elle  disait,  «  consulter  le  grand  père  de  la  Société.  » 
C'était  le  nom  de  guerre  qu'on  était  convenu  de  donner 
à  M.  Montaigne  dans  les  lettres  des  soeurs  :  les  om- 
brages de  la  police  contraignaient  de  recourir  à  ces 
déguisements  ^  Ce  nom  était  d'ailleurs  justifié  par  la 
bonté  vraiment  paternelle  de  cet  homme  vénérable.  Tou- 
tefois, c'était  en  secret,  rarement  et  discrètement,  que 
l'austère  sulpicien  consentait  à  s'occuper  des  intérêts 
spirituels  des  servantes  de  Jésus- Christ.  Mais,  si  som- 
maire que  pût  être  sa  direction ,  il  avait  une  sûreté  de 
vues,  une  solidité  de  principes,  une  netteté  de  décision, 
une  franchise  de  parole,  qui  inspiraient  une  confiance 
absolue,  invincible.  «  Il  me  parle  avec  un  ton  qui  me 


1  Poitiers,  6  août  1809. 

2  Lyon,  22  novembre  1810. 

^  Ou  lui  donnait  aussi  le  nom  de  grand'mainan  pour  les  mêmes  rai- 
sons. 


23t  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

fait  croire  tout  ce  qu'il  dit  comme  article  de  foi  \  »  f.'cri- 
vait  la  mère  Barat  à  M"*  Duchesne.  Un  autre  jour,  elle 
disait  à  cette  même  amie  qu'elle  ne  désespérait  de  la 
conversion  de  personne,  pas  môme  de  la  sienne,  quand 
M.  Montaigne  promettait  de  prier  à  cette  fin. 

Ce  fut  sous  sa  conduite  qu'elle  fit  cette  fois  encore  sa 
retraite  spirituelle.  Une  lettre  qu'elle  écrivit  de  là  à 
M™®  Duchesne  fait  voir  avec  quelle  générosité  elle  y  cher- 
cha Dieu  seul  :  «  Ma  résolution  est  prise,  et  j'espère  que, 
pendant  la  retraite  que  je  vais  faire,  elle  se  gravera 
plus  profondément  dans  mon  cœur  :  c'est  la  docilité  aux 
ordres  de  mon  bon  Maître.  Bon  plaisir  de  mon  Dieu , 
que  vous  devez  être  cher  au  cœur  qui  aime  !  N'éprou- 
vez-vous pas,  ma  chère,  combien  cette  conformité  avec 
votre  Créateur  inonde  l'âme  de  la  plus  douce  paix?  Je 
ne  veux  plus  rien  refuser  à  mon  Dieu.  C'est  trop  peu 
encore  :  je  désire  aller  au-devant  de  sa  volonté,  et 
l'embrasser  avec  joie,  quelle  qu'elle  soit.  Mon  Dieu, 
soutenez  ma  faiblesse!  Et  vous,  ma  chère  Philippine, 
priez  pour  votre  mère-.  » 

On  voit  le  but  divin  que  poursuit  M'"''  Barat  par  cette 
voie  d'épreuves  et  de  renoncements.  «  L'àme  qui  tend 
vers  Dieu,  a  dit  saint  Augustin,  s'élève  d'abord  d'un  vol 
libre  et  admirable  au-dessus  de  toute  souffrance,  par 
l'immolation,  et  c'est  alors  que  déployant  largement  ses 
belles  ailes,  l'amour  pur  arrive  à  l'embrassement  de 
Dieu\  »  —  «  0  aimer,  ù  aller  à  Dieu,  s'écriait  le  même 

1  Paris,  fi  janvier  1811. 

2  l'aris,  IC)  décembre  1810. 

3  "  Cum  se  anima  rapit  ail  Doum,  super  omnem  carnificinam  libéra  el 
admiranda  volidabil  pcmiis  pulclierrimis  el  iiitegerrimis,  (jiiil)iis  ad  l)ei 
complexum  amor  castus  innililiir.  »  f  Craint  Aiigu&lin.  De  monhus  Ecclc- 
sio'.]  Il  0  perirc  sibi  !  0  amarc  !  0  ire  ad  Dcum.  »  (Idem.) 


SA  VISITE  \  CUIGNIÈRES  235 

saint;  ô  mourir  à  soi-même  pour  parvenir  jusqu'à  Dieu  ! 
Là  est  le  bonheur  !  » 

Le  7  janvier  1811,  la  supérieure  se  mit  en  route  pour 
visiter  Cuignières,  la  seule  de  ses  maisons  qu'elle  ne 
connût  pas  encore.  Une  neige  épaisse  couvrait  alors 
tous  les  chemins,  et  ce  ne  fut  pas  sans  difficulté  que 
T^jme  Barat,  parvint  à  la  pauvre  habitation  de  ses  maî- 
tresses d'école.  Six  religieuses  y  vivaient  dans  une  indi- 
gence qui  n'était  égalée  que  par  leur  patience  joyeuse. 
On  leur  avait  enjoint  de  ne  pas  trahir  le  secret  de  la 
retraite  que  la  Société  se  ménageait  en  ce  lieu,  en  cas 
de  proscription.  Dociles  à  leur  consigne,  elles  s'étaient 
ensevelies  dans  cette  solitude,  résignées  à  l'oubli,  à  la 
iaim,  à  tous  les  maux.  Elles  avaient  beaucoup  souffert; 
et  ce  fut  seulement  alors  que  M""®  Barat  put  complète- 
ment connaître  l'héroïque  misère  des  commencements. 

On  lui  dépeignit  d'abord  l'état  de  cette  maison  dé- 
nudée, et  abandonnée  depuis  93.  Point  de  vitres  aux 
fenêtres,  point  de  verrous  aux  portes;  pour  toute  fer- 
meture ,  des  troncs  d'arbres  que  l'on  poussait  le  soir 
contre  le  seuil;  pour  lit,  un  peu  de  paille;  une  seule 
robe  à  chacune  pour  toutes  les  saisons,  une  seule  pièce 
habitable  pour  toute  demeure;  et  le  reste  à  l'avenant. 
Cette  pauvreté  n'était  rien  auprès  de  la  privation  des 
secours  religieux.  L'église  du  village  s'élevait  auprès 
d'elles;  mais  pendant  quelque  temps  point  de  prêtre, 
point  de  messe,  point  de  communion.  Enfin  l'indiffé- 
rence, et  bientôt  l'hostiliLé  d'un  village  ignorant  et  pré- 
venu. En  conséquence,  d'abord  des  menaces  d'expul- 
sion, puis  partout  un  refus  unanime  et  persistant  de 
leur  fournir  des  vivres;  de  longs  jeûnes  forcés,  des 
journées  presque  entières  sans  une  livre  de  pain  à  se 


236  HISTOIRE  DE  MADAME  BÂRAT 

partager  :  tel  est  le  tableau  qu'on  fit  à  M""  Barat  des 
premières  souffrances  de  celte  fondation. 

Mais  on  était  heureux  d'avoir  à  signaler,  à  côté  de  ces 
angoisses,  de  secourables  interventions  de  la  Provi- 
dence. Un  jour  que  la  mère  Desmarquest  était  malade 
et  transie  de  froid,  un  paysan  du  voisinage,  ému  jus- 
qu'aux larmes  en  la  voyant  si  pauvre ,  lui  avait  apporté 
du  bouillon  pour  la  réchauffer  et  une  camisole  pour  la 
couvrir.  On  se  réjouissait  aussi  de  l'heureuse  décou- 
verte d'une  vieille  poutre  et  de  fagots  qui,  ménagés 
avec  soin,  avaient,  on  ne  sait  trop  comment,  suffi  à  ali- 
menter le  feu  de  la  communauté  pendant  toute  la  rude 
saison.  On  faisait  des  miracles  d'économie,  et  tel  fro- 
mage qui  avait  paru  régulièrement  à  toutes  les  collations 
de  carême,  reparaissait  encore  presque  intact  le  jour  de 
Pâques.  Tous  ces  petits  événements  étaient  autant  de 
sujets  d'actions  de  grâces;  et  on  n'était  pas  loin  d'y  re- 
connaître la  main  miséricordieuse  qui  avait  autrefois 
multiplié  les  pains  au  désert'. 

Mais  la  faveur  à  laquelle  nulle  autre  n'était  compa- 
rable, était  la  possession  de  Notre-Seigneur  au  taber- 
nacle; car,  si  pauvre  que  fût  la  maison,  on  y  avait 
trouvé  place  pour  une  chapelle.  Le  vénérable  M.  de 
Lamarche,  alors  directeur  du  collège  de  Montdidier,  y 
venait  tous  les  quinze  jours  confesser  et  célébrer.  A  la 
fin,  il  fixa  sa  demeure  à  Cuignières,  et  les  sœurs 
purent  alors  apprécier  quel  directeur  le  Ciel  leur  avait 
donné. 

M.  l'abbé  de   Lamarche  était  un  type  survivant  du 


V.    IVotes  <{i^  la   ni.Vc    Ti'OUVcIdI ,  et  S(ii/»<r>iiis  d'\inr  flrve  de   Cux- 


SA  VISITE  A  CUIGNIÈRES  237 

vieux  clergé  français,  aussi  grand  par  la  science  que 
par  le  caractère  et  la  sainteté.  Il  avait,  lui  aussi,  passé 
par  le  creuset  de  la  persécution.  Il  était  aumônier  des 
Carmélites,  à  Gompiègne,  quand,  la  Terreur  surve- 
nant, il  avait  vu  ces  dignes  filles  de  sainte  Thérèse 
monter  à  Téchafaud,  au  pied  duquel  lui-même  se 
tenait  pour  les  bénir.  Poursuivi  à  son  tour,  le  confes- 
seur de  la  foi  ne  pouvait  s'expliquer  comment  il  avait 
échappé  aux  bourreaux  ;  mais ,  à  partir  de  ce  moment , 
sa  reconnaissance  l'avait  porté  à  consacrer  cette  vie  que 
Dieu  lui  avait  laissée  aux  plus  humbles  et  aux  plus  la- 
borieux ministères.  Il  avait  d'abord  acheté  et  régi  lui- 
même  le  collège  de  Montdidier.  Ensuite,  s'établissant 
à  Clermont-sur-Oise,  l'apôtre  du  Beauvoisis,  ainsi  qu'on 
le  nommait,  s'était  donné  la  mission  de  porter  les  secours 
religieux  aux  paroisses  rurales  les  plus  pauvres  et  les 
plus  délaissées.  Cuignières  était  de  ce  nombre;  M.  de 
Lamarche  se  sentait  attiré  dans  ce  lieu  par  le  sacré 
Cœur,  car  c'était  un  grand  zélateur  de  l'amour  de 
Notre-Seigneur  Jésus-Christ.  On  lui  attribuait  des  lu- 
mières surnaturelles  pour  la  conduite  des  âmes;  et 
tout,  en  sa  personne,  respirait  tellement  la  sainteté 
de  l'Évangile,  qu'on  le  vénérait  comme  un  ange  de 
Dieu. 

Les  religieuses  racontèrent  à  leur  supérieure  com- 
ment ce  saint  prêtre  avait  été  pour  elles  la  source  de 
toutes  sortes  de  bénédictions.  Elles  étaient  restées 
pauvres;  mais  elles  avaient  été  visitées,  comprises,  et 
peu  à  peu  secourues  :  des  familles  du  voisinage  leur 
étaient  venues  en  aide.  On  parlait  surtout  avec  recon- 
naissance d'une  fille  de  la  Charité,  dirigée,  elle  aussi, 
par  M.  de  Lamarche,  la  sœur  Véronique,  du  bourg  de 


238  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Ravenel,  femme  d'un  zèle  ardent  et  désintéressé,  tout 
à  la  fois  médecin,  institutrice,  catéchiste,  qui  ne  cessa 
de  fournir  gratuitement  aux  pauvres  religieuses  de 
Cuignières  les  remèdes  nécessaires  aux  malades  du 
pays. 

Celles-ci  s'étaient  donc  mises  à  visiter  les  malades. 
La  sœur  Barthélémy  Roux ,  en  particulier,  excellait 
dans  ce  dévouement  :  c'est  par  là  qu'on  triompha  de 
toutes  les  malveillances.  La  petite  école  se  remplit  des 
enfants  du  village.  On  n'eût,  il  est  vrai,  qu'une  seule 
pensionnaire  pendant  la  première  année  ;  mais  on  en  put 
compter  plus  tard  jusqu'à  vingt-six  !  La  plupart  étaient 
des  filles  de  gros  fermiers.  La  pension  était  minime ,  on 
la  payait  en  denrées;  élèves  et  maîtresses  partageaient 
la  même  vie  domestique  et  rustique ,  cuisant  le  pain , 
faisant  la  lessive,  se  mettant  à  tout  ouvrage,  et  le  di- 
vinisant par  l'esprit  de  la  sainte  Famille.  C'était,  du 
reste,  sans  aucun  préjudice  des  études,  dont  la  force 
étonnait  les  visiteurs  distingués  qu'attirait  à  Cuignières 
l'amitié  de  M.  de  Lamarche.  Dieu  présidait  à  tout, 
tt  Cette  pensée  seule,  Dieu  nous  voit,  raconte  une  des 
élèves,  suffisait  à  nous  maintenir  dans  l'ordre  et  le  si- 
lence, en  l'absence  de  nos  maîtresses.  Si  même  quel- 
qu'une de  nos  mères,  excédée  de  fatigue,  nous  sem- 
blait près  de  tomber  de  sommeil  pendant  l'étude,  nous 
l'exhortions  à  dormir  en  toute  sécurité,  avec  la  promesse, 
lidèlement  gardée,  de  respecter  son  repos'.  » 

La  patience,  la  charité,  l'admirable  ferveur  de  cette 
communauté  ravirent  M""  liarat.  Elle  écrivit  de  là  à 
M""  Duchesne  :  «  Nos  sœurs  de  Cuignières  seront  les 

1  Souveni'-s  (Cioit  étci'e  df  Cuignicres. 


SA  VISITE  A  CUIGNIÈRES  239 

saintes  de  la  famille,  si  elles  persévèrent  ainsi.  »  Leur 
nombre  s'augmentait.  Une  postulante,  Florentine  Gar- 
don, venait  d'être  admise  parmi  elles.  On  y  avait  aussi 
envoyé  d'Amiens,  en  cette  année  1811,  une  jeune 
novice  d'une  angélique  candeur,  nommée  Euphrosyne 
Beaumont.  Préposée  à  l'entretien  de  la  petite  chapelle, 
elle  avait  obtenu  la  faveur  de  travailler  tout  le  jour  dans 
le  réduit  qui  servait  de  sacristie.  Elle  y  portait  son 
ouvrage,  et  elle  vivait  là  avec  Notre -Seigneur  dans  la 
familiarité  de  l'enfant  le  plus  ingénu  avec  le  meilleur 
des  pères.  C'est  ainsi  qu'un  jour  la  pieuse  sacristine 
ayant  trouvé  dans  le  corporal  une  hostie  consacrée,  ne 
s'en  troubla  nullement.  Elle  commença  par  l'adorer  en 
se  mettant  à  genoux  ;  puis ,  allumant  les  cierges ,  elle 
prit  elle-même ,  dans  ses  mains  virginales ,  le  corps  de 
Jésus-Christ,  et  le  porta  dévotement  dans  le  tabernacle; 
après  quoi,  tout  heureuse,  elle  revint  vers  ses  sœurs 
rendre  compte  simplement  de  la  fonction  sacerdotale 
qu'elle  venait  d'usurper  avec  tant  de  candeur. 

Mais,  entre  toutes  ces  âmes  d'une  beauté  si  diverse, 
la  plus  consommée  dans  l'amour  du  Crucifix  était  la 
mère  Desmarquest.  Le  souvenir  de  cette  vie  lui  faisait 
dire  à  elle-même,  bien  des  années  après  :  «  Je  n'ai  ja- 
mais été  plus  heureuse  que  dans  ce  temps-là  ;  jamais  je 
n'ai  reçu  plus  de  grâces;  jamais  je  ne  me  suis  tenue 
plus  facilement  en  la  présence  de  Dieu.  »  Cette  pré- 
sence de  Dieu  semblait  rejaiUir  de  toute  sa  personne. 
Les  gens  du  village  la  considéraient  comme  une  sainte, 
et  une  grande  clarté  ayant  paru  un  soir  au-dessus  de  la 
maison,  tout  le  monde  y  vit  un  signe  de  la  bénédiction 
de  Dieu  sur  la  mère  et  les  filles.  M"*®  Desmarquest  en 
renvoyait  l'honneur  à  M.  de  Lamarche  :  «  Ne  compre- 


2i0  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

nez -VOUS  pas,  disait- elle,  que  c'est  cet  homme  de 
Dieu,  dont  le  Ciel  veut  manifester  ainsi  réclatanle  sain- 
teté '  ?  » 

Ce  que  M'"°  Barat  voyait  à  Cuignières  lui  inspira  le 
désir  d'y  prolonger  son  séjour.  «  Je  suis  au  berceau  de 
Bethléhem,  écrivait-elle  à  M""^  Duchesne,  je  m'y  plai- 
rais si  le  bon  Dieu  ne  m'appelait  ailleurs.  Vous  l'aime- 
riez vous-même  si  vous  le  voyiez.  »  Il  y  avait  longtemps 
que  son  âme  aspirait  à  la  béatitude  d'une  retraite 
obscure.  Récemment  encore,  dans  un  de  ses  voyages 
de  Poitiers  à  Bordeaux,  elle  en  avait  senti  un  plus 
pressant  désir.  «  Je  rêvais  à  l'heureuse  Solitaire  des 
Pyrénées,  raconte  son  journal:  descendre  au  premier 
relais,  m'enfoncer  dans  ces  sites  arides,  me  dérober  à 
tous  les  regards  me  paraissaient  le  comble  de  la  félicité. 
Je  m'y  voyais  déjà,  et  j'en  jouissais  d'avance.  »  Or  Cui- 
gnières lui  offrait  cette  solitude  sacrée,  et  c'était  le  pre- 
mier attrait  que  cette  humble  retraite  exerçait  sur  son 
âme.  La  pauvreté  de  ce  «  Bethléhem  »,  comme  elle  l'ap- 
pelait, était  un  second  titre  à  sa  prédilection.  «  Nous 
n'avions  là  qu'un  feu  et  une  chandelle  pour  tout  le 
monde,  disait-elle  plus  tard,  mais  c'était  le  bon  temps!  » 
Elle  promit  d'y  revenir;  mais  avant  de  le  quitter,  elle 
commença  par  se  dépouiller  de  tout  ce  qu'elle  avait 
apporté,  pour  le  donner  à  ses  filles  et  leur  ressemblei' 
davantage  par  ce  dépouillement. 

Au  sortir  de  Cuignières,  la  mère  Barat  ne  fit  que 
traverser  Amiens,  et  le  12  février,  elle  était  rendue  à 
Gand ,  où  elle  n'avait  fait  qu'apparaître  une  première 
fois.  C'était  par  là  qu'elle  devait  terminer  ses  visites; 

1  V.  Notice  sur  la  mère  Desmarquest. 


SA  MALADIE  A  GAND  241 

mais  de  grandes  souffrances  de  poitrine,  aggravées 
bientôt  par  des  crachements  de  sang ,  la  forcèrent  à 
un  séjour  prolongé ,  qui  faillit  être  le  dernier  de  cette 
sainte  mère  ici-bas. 

Enfin,  n'était-ce  pas  là  le  terme  et  le  prix  de  tant 
d'immolations?  Ne  s'était-elle  pas  assez  «  laissé  dévo- 
rer pour  Jésus  -  Christ  »  ?  N'avait -elle  pas  atteint  ce 
sommet  du  sacrifice,  au-dessus  duquel  il  n'y  a  plus  rien 
que  le  repos  dans  le  Ciel?  Dieu  allait- il  apparaître? 
]^|me  Barat  \q  crut,  et  elle  en  tressaillit  d'espérance. 

Nous  avons  déjà  vu  les  dégoûts  que  la  terre  lui  in- 
spirait. Ils  redoublèrent  alors.  Un  des  jours  de  cette 
maladie ,  on  l'invitait  à  prendre  quelque  nourriture  : 
«  J'y  ai  une  grande  répugnance ,  répondit  la  sainte 
mère,  j'aimerais  mieux  faire  mon  oraison.  »  Puis,  avec 
un  élan  difficile  à  peindre,  elle  récita  cette  strophe  du 
cantique  de  sainte  Thérèse  : 

La  vie  est  à  mon  goût  d'une  amertume  extrême  : 
Est-ce  vivre ,  Seigneur,  que  de  vivre  sans  vous  ? 

Si  l'amour  que  je  sens  est  doux , 
Le  terme  de  l'attente ,  hélas  !  n'est  pas  de  même. 
Le  corps  qui  me  retient  m'empêche  de  courir, 

Et,  toujours  loin  de  ce  que  j'aime, 
Je  me  meurs  de  regret  de  ne  pouvoir  mourir  ! 

Elle  commença  l'autre  strophe  : 

La  vie  habite  au  ciel  ;  heureux  qui  peut  l'y  suivre! 

«  Quelle  est  cette  vie?  poursuivit -elle,  c'est  Jésus.  Il 
habite  au  ciel,  il  est  aussi  sur  la  terre;  mais  que  l'exil 
est  long  !  Il  n'y  a  qu'une  seule  chose  qui  puisse  en 
adoucir  la  peine,  c'est  de  souffrir  M  » 

1  Beladon  de  la  m<^re  A.  Michel. 

I.  —  16 


242  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

Un  autre  jour  qu'elle  était  plus  malade,  raconte  la 
même  religieuse,  plusieurs  d'entre  nous  se  réunirent 
auprès  d'elle,  et  exprimèrent  la  crainte  qu'elle  ne  voulût 
aller  au  ciel  avant  nous  :  «  Oh!  non,  répondit-elle  vive- 
ment, j'ai  encore  besoin  de  la  croix ,  et  vous  aussi.  Je  ne 
m'en  irai  pas  que  la  croix  ne  soit  bien  gravée  dans  nos 
cœurs.  » 

]yjme  Barat  avait  eu  la  consolation  de  retrouver  à  Gand 
sa  chère  mère  Thérèse,  qu'elle  y  avait  envoyée  comme 
maîtresse  des  novices.  Ses  soins  la  guérirent;  mais  son 
affection  aurait  bien  voulu  l'enchaîner  à  ce  lieu,  comme 
la  malade  l'écrivait  à  M"""  Duchesne  :  «  Nous  voilà  en- 
core une  fois  clouées  sur  les  bords  de  l'Escaut;  notre 
Thérèse  ne  veut  pas  que  je  la  quitte  si  promptement,  et 
le  Seigneur  l'exauce.  Je  souffre;  mais,  vous  le  savez, 
nous  devons  souffrir  sans  mourir.  Que  je  serais  heu- 
reuse s'il  en  était  ainsi  ^  1  » 

C'était  le  cri  de  l'amour  pur.  Môme  au  ciel,  M'"'=  Ba- 
rat  ne  voyait  rien  que  l'amour  :  «  A  une  de  nos  récréa- 
lions,  est-il  raconté  encore,  elle  expliquait  aux  sœurs 
cette  parole  de  saint  Augustin  sur  le  bonheur  du  ciel  : 
Vidcbimus,  nous  verrons  Dieu;  laudabimus ,  nous  le 
louerons;  mnabimus,  nous  l'aimerons!  Quand  elle  fut 
arrivé  à  ce  mot  amabimiLS,  elle  s'arrêta,  disant  qu'elle 
craignait  d'en  affaiblir  le  sens  en  (iiercliant  à  le  déve- 
lopper. «  Oh  !  s'écria-t-elle,  celui-là  seul  qui  a  aimé  peut 
«  parler  de  l'amour!  » 

Dans  ces  états  sublimes,  il  n'y  avait  guère  que  la 
langue  des  vers  et  le  chant  des  cantiques  qui  pussent 
répondre  à  ses  transports.  «  Il  était  certaines  strophes 

>  Gaïui,  2n  avril  1^11. 


SA  MALADIE  A  GAND  243- 

qu'elle  nous  faisait  dire  de  préférence,  rapporte  le 
même  témoignage  ;  telle  était  celle-ci  : 

Tu  vas  remplir  le  vœu  de  ma  tendresse  ; 

ou  encore  cette  autre  : 

0  toi  qui  me  donnas  la  vie 
Pour  te  connaître  et  pour  t'aimer! 

Quand  nous  avions  chanté ,  elle  reprenait  chaque 
strophe  pour  la  commenter,  et  alors  des  torrents  d'a- 
mour et  d'espérance  débordaient  de  son  cœur  et  inon- 
daient les  nôtres.  » 

Toutes  sortes  de  chants  n'avaient  pas  le  don  de  lui 
plaire;  elle  n'était  sensible  qu'à  ceux  qui  la  portaient  à 
Dieu.  Sitôt  qu'elle  fut  rétablie,  les  élèves  voulurent  célé- 
brer sa  guérison  par  un  concert  composé  de  morceaux 
de  musique  sur  différents  motifs.  On  vit  qu'elle  n'y  prê- 
tait qu'une  oreille  distraite;  elle  dit  ensuite  aux  maî- 
tresses :  «  Ne  me  donnez  plus  de  musique  profane,  mais 
un  concert  spirituel;  j'aime  tout  ce  qui  est  simple,  et  je 
dirais  volontiers  avec  saint  François  de  Sales  :  «  Si  je 
«  devais  renaître,  je  demanderais  à  revenir  au  monde 
«  sans  esprit.  » 

]y|me  Bai^at  goûta  de  grandes  consolations  dans  la  mai- 
son de  Dooresele.  «  Cette  famille  est  si  aimable ,  écri- 
vait-elle, qu'on  ne  peut  se  résoudre  à  la  séparation. 
Si  vous  la  connaissiez,  vous  la  chéririez  comme  nous.  » 
Il  fallut  bien  pourtant  qu'au  mois  de  mai  1811  elle 
fît  ses  adieux  à  cette  communauté  et  à  la  sœur  Thérèse, 
qui  fut,  cette  fois  encore,  d'une  généreuse  magnani- 
mité :  «  Thérèse  a  encore  déployé  son  courage,  disait 


244  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

la  même  lettre;  car  à  l'heure  des  adieux,  c'est  elle 
qui  a  consolé  et  ranimé  ses  compagnes,  comme  si  elle 
n'eût  eu  rien  à  souffrir  elle-même.  Ma  santé  l'occupe 
trop.  Sans  doute,  elle  est  mauvaise;  mais  enfin  il  n'arri- 
vera que  ce  qui  plaira  au  Seigneur,  voilà  de  quoi  se 
tranquilliser.  Puisque  tout  passe  en  ce  monde,  les  jouis- 
sances comme  les  peines,  gardons- nous  donc  de  nous 
attacher  aux  premières,  et  aimons  les  secondes,  qui 
doivent  nous  valoir  un  grand  poids  de  gloire  dans  le 
ciel*.  » 

Voilà  le  dernier  mot  de  M™^  Barat.  Nous  venons  de 
la  voir  entrer  dans  son  rôle  de  victime  par  le  renonce- 
ment et  le  don  d'elle-même  à  Jésus-Christ,  sans  mesure, 
sans  partage.  Pendant  ces  trois  années  que  n'a-t-elle 
pas  vu  tomber  autour  d'elle?  Autorité,  amitié,  parenté, 
repos,  santé,  félicité,  il  a  fallu  tout  jeter  dans  le  bra- 
sier divin.  Toutefois  ce  n'était  là  qu'une  préparation.  Le 
dépouillement  n'est  que  le  prélude  du  crucifiement,  sui- 
vant cette  belle  doctrine  de  saint  François  de  Sales  :  «  Il 
a  fallu,  cher  Théotime,  que  Jésus-Christ  fust  dévestu  de 
tous  ses  habits,  l'un  après  l'autre,  avant  d'être  mis  à 
mort;  de  mesme  il  faut  que  nous  nous  dévestions  de 
toutes  nos  affections  terrestres,  afin  de  mourir  en  croix, 
dépouillés  comme  Luy,  pour  après  ressusciter  en  un 
nouvel  homme  comme  Luy.  L'amour  est  fort  comme  la 
mort  pour  nous  faire  tout  quitter;  il  est  magnifique 
comme  la  résurrection  pour  nous  parer  de  gloire  et 
d'honneur*.  » 

De  Gand,   la  mère  Barat  se  roiidit  à  Aiuicii:;.   FJIc 


i  Amiens,  7  juin  1>1 1. 

'-   Traite  'le  raiiiouv  ilc  Ditti .  liv.  IX  ,  cli.ip.  .\\i. 


SA  MALADIE  A  GAND  245 

allait  y  aborder  les  questions  épineuses.  Mais  c'était 
sur  ces  épines  arrosées,  pour  ainsi  dire,  de  ses  lar- 
mes et  de  son  sang,  que  devaient  fleurir  bientôt  les 
Constitutions. 


GHAPiniE   11 


1 EaVEUR    U  AMIENS  ; 
LA    ClUSE  ;    LE   TRAVAIL    DES   CONSTITUTIONS 

De  Mai  1811  à  Décembre  1815. 


Ferveur  de  la  maison  d'Amiens.  —  Le  noviciat;  M"":  Euphrosyne  Beau- 
mont.  —  M"'"  Hcrminie  de  Rougé.  —  M'"«"  Antoinette  et  Eugénie  de 
Gramont.  —  La  paix  au  sein  de  l'orage.  —  RédactioH  malheureuse 
des  Constitutions  par  M.  de  Saint-Estève.  —  Réprobation  du  P.  Varin. 

—  M™'  Barat  va  soutenir  l'amour  du  Sacré-Cœur  à  Poitiers,  Niort 
et  Grenoble.  —  Conférences  de  M""=  Barat  avec  le  P.  Varin  au  châ- 
teau de  Chevroz  sur  les  Constitutions.  —  Son  retour  à  Amiens.  — 
M"«  Prévost;  M™«  la  comtesse  de  Gramont  d'Aster.  —  M.  de  ëaint- 
Estève  à  Rome.  —  Ses  manœuvres  pour  faire  prévaloir  ses  Constitu- 
tions. —  M""»  Barat  sur  la  croix.  —  Séparation  de  Gand.  —  Douleur 
et  maladie  de  M'"<>  Barat.  —  Le  dissentiment  éclate  dans  la  commu- 
nauté. —  Paix  de  M'"°  Barat.  —  Son  repos  à  Cuignières.  —  Encoura- 
gements de  M.  de  Lamarche.  —  Lettre  fausse  de  M.  de  Saint-Estève. 

—  Soumission  et  confiance  de  M""  Barat.  —  M.  de  Saint-Estève  est  dé- 
masqué. —  Le  triomphe  par  la  croix. 


La  supérieure  générale  arriva  à  l'Oratoire  dans  le 
courant  de  mai  1811.  Ilàtons-nous  de  le  dire:  c'était 
toujours,  dans  bien  des  sens,  la  première  maison  de  la 
Société.  Grùcc  à  la  cirronspoclion  de  M'""  Haral,  la  fer- 
vente communauté  était  tenue  dans  Tignorance  de  la 
situation  pénible  de  cette  sainte  mère.  Là  aussi,  là  sur- 


FERVEUR  D'AMIENS  247 

tout,  Notre-Seigneur  régnait;  et  il  faut  s'arrêter  devant 
le  spectacle  d'édification  que  cette  maison  présente  du- 
rant toute  cette  crise. 

D'abord  le  noviciat  avait  rarement  donné  de  plus 
riches  promesses.  Il  est  vrai  que  déjà  le  Ciel  s'était  hâté 
de  prendre  les  prémices  de  cette  virginale  moisson. 
Une  de  celles  que  M""®  Barat  eut  le  regret  de  ne  plus 
retrouver  en  ce  monde  fut  Euphrosyne  Beaumont,  que 
nous  avons  vue  à  Cuignières  vivre  avec  Jésus- Christ 
dans  une  si  ravissante  familiarité.  Revenue  à  Amiens, 
elle  s'y  était  doucement  endormie  en  Dieu ,  le  9  no- 
vembre 1809.  Le  matin  de  ce  jour,  sentant  venir  l'ago- 
nie, Euphrosyne  avait  demandé  à  sa  supérieure  la  per- 
mission de  mourir,  comme  s'il  se  fût  agi  d'une  action 
ordinaire.  Ce  qu'ayant  obtenu,  elle  dit  :  Jésus,  Marie,  et 
elle  expira.  Sa  mère,  entrant  alors,  fit  éclater  sa  dou- 
leur :  «  Que  n'ai-je  pu,  disait-elle,  avoir  du  moins  le 
dernier  regard  de  mon  enfant  !  »  Alors  la  supérieure 
s'adressantà  la  morte  :  «  Ma  fille,  lui  dit-elle,  regardez 
votre  mère!  »  Euphrosyne  obéit  comme  elle  avait  tou- 
jours obéi  pendant  sa  vie  ;  ses  yeux  s'ouvrirent  aussitôt 
et  se  fixèrent  sur  sa  mère.  Ils  restèrent  ainsi  ouverts, 
à  la  stupéfaction  des  sœurs  et  des  élèves,  qui  vinrent 
baiser  son  front  rayonnant  et  plus  beau  que  jamais  le 
monde  ne  l'avait  admiré.  M^"  l'évêque  d'Amiens,  appre- 
nant ces  merveilles,  déclara  aux  religieuses  qu'elles 
venaient  de  perdre  une  sainte  sur  la  terre  et  de  ga- 
gner une  protectrice  dans  le  ciel*. 

Une  autre  fille,  non  moins  chère  à  M"'^  Barat,  ne  sem- 

1  Voir  sa  Nolice  nécrologique,  l"'  vol.  des  Circulaires,  p.  2.  —  Ce 
fait  a  élc  très-souvenl  raconté,  avec  tous  ses  détails,  par  M""  de  Char- 
bonnel,  témoin  oculaire. 


248  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

blait  plus  tenir  que  par  un  fil  à  ce  monde  qu'elle  n'avait 
jamais  aimé.  C'était  Ilerminie  de  Rougé,  créature  plu- 
tôt angélique  qu'humaine,  qui,  après  avoir  parcouru 
les  chemins  de  l'exil,  en  Suisse,  en  Allemagne,  en  Po- 
lop^ne,  en  Russie,  était  venue  finalement  consacrer  au 
sacré  Cœur  une  vie  qu'elle  avait  vouée  dès  l'âge  de 
huit  ans  à  la  virginité.  «  L'époux  que  j'ai  choisi,  écri- 
vait-elle à  sa  famille,  sera  seul  capable  de  faire  mon 
bonheur,  car  je  suis  sûre  qu'il  est  infiniment  parfait  et 
qu'il  m'aimera  toujours.  »  Elle  ne  fut  pas  trompée. 
«  C'est  ici  le  paradis,  écrivait- elle  d'Amiens,  et  je 
pense  qu'au  ciel  même  je  ne  trouverai  rien  de  plus, 
car  j'ai  Jésus-Christ  et  j'entends  chanter  les  Anges.  » 
Mais  bientôt  une  longue  maladie  de  langueur  acheva  en 
elle  cette  conformité  avec  Notre- Seigneur,  de  laquelle 
elle  disait:  «  Celui  qui  aime  se  transforme  dans  l'objet 
aimé  :  quel  bon  Tout  que  Jésus!  Priez  pour  que  mon 
amour  soit  ma  mort  corporelle  et  ma  vie  spirituelle.  » 
Quand  M""'  Barat  la  revit  à  Amiens,  son  grand  corps 
amaigri  semblait  ne  plus  tenir  à  la  terre,  qu'elle  quitta 
en  effet,  environ  un  ans  après,  le  1"  août  1812.  La 
veille,  ayant  reçu  le  viatique,  elle  dit  :  «  C'est  de- 
main la  fête  de  saint  Pierre  es  Liens  :  saint  Pierre  me 
délivrera!  »  En  effet,  ce  jour-là,  llerniinie  de  Rougé , 
àgoG  de  vingt-huit  ans,  cxiiala  son  àme  sur  les  pieds  du 
crucifix  qu'elle  n'avait  pas  (juitté*. 

Ces  modèles,  ces  souvenirs,  excitaient  de  plus  en  plus 
la  ferveur  des  novices.  «  Enfermées  alors  dans  notre 
noviciat,  raconte  la  mère  do  la  Croix,  nous  avions  sous 

1  CeUc  ndmirabli'  vie,  du  plus  prand  intérêt,  a  été  trAs-bien  racontée 
dans  un  volume  manuscrit  de  3If.  p.  in— 'j»,  qui  se  trouve  dans  la  bi- 
hliothèque  du  cliâlenu  du  Trembiny. 


FERVEUR   D'AMIENS  2t9 

les  yeux  les  exemples  des  jeunes  professes  qui  passaient 
encore  deux  années  avec  nous.  Chacune  se  distinguait 
par  quelque  vertu  spéciale,  poussée  jusqu'à  l'héroïsme. 
Dans  la  sœur  Louise  Véron ,  c'était  l'amour  de  Jésus- 
Christ  et  le  bonheur  de  souffrir  pour  Lui.  Un  jour 
qu'elle  travaillait  avec  une  hachette .  ayant  l'esprit  tout 
en  Dieu,  elle  se  coupa  la  première  phalange  du  doigt. 
Sans  en  paraître  émue,  elle  s'arme  de  ses  ciseaux, 
détache  du  doigt  la  chair  qui  y  tenait  encore ,  la  jette 
sur  le  fumier,  comme  si  c'eût  été  une  mèche  de  che- 
veux, enveloppe  de  son  mouchoir  sa  main  ensanglan- 
tée, puis  poursuit  son  travail  sans  proférer  d'autre 
parole  que  son  cri  habituel  :  «  Mon  Dieu,  que  je  vous 
«  aime  !  » 

Une  autre,  M"^  Antoinette  de  Gramont,  se  distinguait 
par  la  fidélité  de  son  obéissance.  «  Le  premier  coup  de 
la  cloche  nous  faisait  interrompre  toute  occupation,  ra- 
conte toujours  la  même  sœur,  et  je  me  souviens  qu'un 
jour,  M'^®  Antoinette,  encore  postulante,  ayant  été  sur- 
prise par  la  clochette  de  l'oraison  avant  sa  toilette  faite, 
resta  ainsi  à  genoux,  durant  une  heure  entière,  avec  ses 
longs  cheveux  épars  sur  ses  épaules,  y 

Antoinette  de  Gramont  n'était  pas  la  première  per- 
sonne de  sa  famille  que  reçût  le  Sacré-Cœur.  Elle  re- 
trouvait à  l'Oratoire  Eugénie,  sa  sœur  aînée,  femme  du 
premier  ordre,  qui  portait,  dans  un  corps  petit  et  dis- 
gracié, une  dignité  rare,  une  intelligence  d'élite,  un  ca- 
ractère élevé,  un  cœur  ardent  quoique  contenu.  Très- 
appréciée  par  ses  supérieures  d'Amiens,  peut-être  ne 
lui  manqua- 1- il  que  d'avoir  passé  par  l'école  douce  et 
forte  de  M""*  Barat  pour  que,  plus  tard,  bien  des  re- 
grets lui  fussent  épargnés. 


230  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

A  côté  du  noviciat,  et  en  communauté  presque  com- 
plète avec  lui,  florissait  le  pensionnat,  qui  puisait,  dans 
le  contact  journalier  des  postulantes,  un  surcroît  de  fer- 
veur. Et  ici  encore,  que  de  noms  nous  aurions  à  citer! 
Combien  nous  pourrions  enregistrer  de  promesses  que 
l'avenir  devait  tenir  si  magnifiquement  !  Telle  était  alors 
la  maison  d'Amiens  :  c'était  l'arbre  aimé  de  Dieu  dont 
parle  TEcriture,  que  sa  main  a  planté  sur  le  bord  des 
eaux,  pour  porter  ses  fruits  dans  la  saison  favorable. 

Cependant  l'orage  se  formait  au-dessus  de  sa  tête. 
S'il  n'atteignait  pas  ses  branches  chargées  de  si  belles 
fleurs,  déjà  il  commençait  à  agiter  sa  cime,  et  d'un 
instant  à  l'autre  il  pouvait  tout  dévaster. 

L'action  de  M"*^  Barat,  ainsi  que  nous  l'avons  vu, 
avait  été  tristement  diminuée  à  Amiens.  Or,  l'effet  iné- 
vitable du  mépris  de  l'autorité  dans  une  maison  re- 
ligieuse, c'est  que  l'intégrité  de  son  esprit  s'en  ressent, 
comme  un  courant  se  ressent  de  l'appauvrissement  de 
sa  source.  Dans  cet  état  de  choses,  l'esprit  dont  la  sainte 
mère  et  le  Père  Varin  étaient  dépositaires,  l'esprit  du 
sacré  Cœur,  allait-il  demeurer  dans  ceux  qui  se  substi- 
tuaient à  ces  deux  fondateurs?  Une  oeuvre  de  grave 
importance  allait  le  révéler. 

Depuis  quelques  années,  le  Père  Varin,  de  concert 
avec  la  mère  fondatrice,  s'occupait  de  donner  à  la  So- 
ciété ses  Constitutions.  Dans  ce  dessein,  il  s'était  associé 
quelques-uns  de  ses  plus  sages  amis,  tels  que  le  Père 
Barat,  et  plus  tard,  le  Père  Druilhet.  Il  paraît  (ju'on 
avait  également  accepté  la  cullaboration  de  M.  Tabbé 
de  Saint- Eslève.  Mais  un  esprit  comme  le  sien  ne  pou- 
vait s'accommoder  d'un  rôle  partagé.  Dircclour  de  la 
maison  mère  d'une  Société  dont  il  se  laissait  unicielle- 


ÉLABORATION  DES   CONSTITUTIONS  231 

ment  appeler  le  fondateur,  il  crut  que  la  mission  d'en 
être  le  législateur  lui  revenait  de  droit.  Il  en  fit  son 
affaire,  et  il  se  mit  à  l'ouvrage  avec  un  zèle  dévoué, 
mais  trop  inconscient  de  ce  qu'était  le  Sacré-Cœur,  son 
but,  son  esprit. 

L'esprit  du  Sacré-Cœur  devait  être  éminemment  l'es- 
prit apostolique  et  conquérant  de  saint  Ignace,  fondu 
avec  l'esprit  suave  et  enflammé  de  sainte  Thérèse.  Son 
origine  même  le  disait  assez;  puisqu'on  se  suscitant 
cette  nouvelle  famille ,  Dieu  lui  avait  donné  pour  père 
le  précurseur  des  Jésuites  en  France,  et  pour  mère 
une  jeune  aspirante  au  Carmel.  Cette  indication  lu- 
mineuse échappa  à  M.  l'abbé  de  Saint -Estève,  qui 
d'ailleurs  faisait  peu  de  cas  et  du  Père  Varin  et  de 
M°'®  Barat.  Quant  au  but  divin  et  humain  de  l'Institut; 
*  quant  à  la  rénovation  et  à  la  propagation  du  culte 
du  sacré  Cœur  au  sein  du  refroidissement  rehgieux  de 
ce  siècle,  quant  à  cette  dilatation  du  règne  de  l'amour 
de  Jésus- Christ  par  l'adoration  et  par  l'éducation,  ce 
furent  choses  accessoires  pour  le  législateur.  Même 
dans  son  projet,  le  nom  de  Sacré-Cœur  n'était  plus 
conservé  à  la  Société;  celui  d'Aposiolines,  imaginé 
par  lui ,  avait  prévalu  dans  les  conseils  de  l'Ora- 
toire. 

Dès  lors  la  rédaction  de  M.  de  Saint- Estève  ne  fut 
plus  qu'un  ouvrage  de  compilation.  Il  lui  donna  pour 
base  la  règle  de  Saint-Basile;  terrain  vague,  sur  lequel 
chacun,  depuis  quinze  siècles,  peut  bâtir  selon  le  plan 
particulier  qu'il  préfère.  S'il  fallait  un  modèle,  l'Institut 
de  saint  Ignace  ne  se  présentait-il  pas  naturellement 
comme  type?  N'était-ce  pas  une  mine  d'or  que  ses 
Constitutions?  M.  de  Saint-Estève  n'y  puisa  presque 


252  ;..•:■     HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

rien.  Mais  M'""  de  Sambucy,  sa  sœur,  maintenant  pro- 
fesse à  la  maison  de  l'Oratoire,  avait  été  ursuline:  il  fit 
aux  souvenirs  de  cette  sœur  des  emprunts  tellement 
considérables,  que  plusieurs  purent  croire  qu'il  voulait 
simplement  faire  passer  la  Société  dans  l'ordre  de 
Sainte-Angèle.  Enfin  M"*^  Baudemont  avait  été  Cla- 
risse :  on  en  fit  également  mémoire  en  quelques  points. 
D'aulrcs  associations  furent  mises  de  même  à  contri- 
bution; et  de  tous  ces  éléments  sortit  une  constitution 
religieuse  quelconque,  remplie  de  choses  louables,  mais 
sans  physionomie  ni  caractère  propre. 

^jme  Barat  étant  donc  venue  à  Amiens,  en  mai  1811, 
y  prit  une  première  connaissance  de  l'ouvrage.  Elle  en 
fut  peu  satisfaite ,  et  elle  en  référa  tout  de  suite  à  son 
frère  et  au  Père  Varin.  Tous  deux  le  désapprouvè- 
rent, comme  l'atteste  la  lettre  adressée  peu  après  à  • 
IM'""  Duchesne  :  «  Veuillez  dire  à  votre  mère  Deshayes 
qu'elle  ne  laisse  pas  percer,  surtout  à  Amiens,  l'impro- 
bation  complète  que  le  Révérend  Père  Varin  a  donnée , 
sur  le  rapport  de  mon  frère,  ù  la  dernière  rédaction  des 
règles  faite  chez  M""®  Baudemont.  La  plus  grande  ré- 
serve est  absolument  nécessaire,  sinon  je  me  trouverai 
dans  un  extrême  embarras'.  » 

Avant  de  se  prononcer ,  la  supérieure  attendait  le 
signal  indispensable  de  l'Esprit  de  lumières,  duquel 
elle  écrivait  :  «  Les  fruits  de  la  fidélité  à  l'Esprit  du 
Seigneur  sont  inénarrables.  Tout  mon  chagrin  en  ce 
monde  est  d'en  avoir  manqué.  Ah  !  s'il  m'était  donné 
de  vivre  une  seconde  vie,  ce  serait  pour  ne  plus  obéir 
qu'à  l'Esprit-Saint,  et  n'agir  que  par  lui  *. 

i  fuiliers,  11  octobre  1811. 

2  A  la  mère  Giraud,  i  juin  1^11. 


ÉLABORATION  DES   CONSTITUTIONS  2b3 

Mais  si  la  prudence  de  la  mère  générale  lui  suggérait 
de  se  taire,  son  zèle  lui  commandait  de  servir,  de  dé- 
fendre la  cause  du  Sacré-Cœur.  Le  Sacré-Cœur  n'était 
pas  seulement  sa  vie  à  elle,  c'était  encore  le  tout  de 
sa  Société.  Elle  ne  resta  pas  à  Amiens  pour  y  discuter, 
inutilement  d'ailleurs ,  cet  indiscutable  objet  de  ses 
alarmes.  Mais  elle  se  mit  en  campagne  pour  s'en  faire 
l'Apôtre.  En  propager  l'esprit,  aller  de  foyer  en  foyer  en 
raviver  l'amour,  lui  parut  être  la  meilleure  et  unique 
manière  d'en  faire  prévaloir  le  nom.  C'est  dans  ce 
dessein  que  pendant  quatre  ans  nous  allons  la  voir 
errer  de  ville  en  ville,  prier,  lutter,  souffrir.  On  dirait 
Marie  Madeleine  qui,  étant  venue  au  sépulcre  pour  y 
adorer,  n'a  trouvé  qu'un  tombeau  vide,  et  qui  s'en 
va  consternée,  demandant  son  bon  Maître  à  toute  créa- 
ture :  «  Ils  ont  enlevé  mon  Seigneur,  et  je  ne  sais  où  ils 
l'ont  mis.  » 

M™®  Barat  partit  donc  au  commencement  de  juillet, 
épuisée  de  santé,  chancelante  à  chaque  pas,  mais  forte 
et  vaillante  d'âme.  «  Ceux  qui  se  donnent  à  Dieu  doivent 
avoir  un  cœur  de  lion,  »  disait  Jean  d'Avila.  C'est  ainsi 
que  M""^  Barat  protestait  d'avance  qu'elle  ne  défaillirait 
point,  et  que  la  grâce  serait  plus  grande  que  sa  croix. 
«  Ne  croyez  pas,  écrivait- elle,  ne  croyez  pas  que  ce 
soient  mes  -sollicitudes  qui  me  causent  cette  faiblesse. 
Ma  confiance  en  Dieu  augmente  avec  les  difficultés. 
Prions,  soyons  fidèles,  et  notre  Dieu  ne  nous  abandon- 
nera pas  :  Qui  habitat  in  adjutorio  AUissimi,  in  proiec- 
tione  Dei  cœli  commorabitur .  » 

Elle  visita  d'abord  Poitiers,  où  elle  trouva  les  mères 
Grosier  et  de  Charbonnel;  puis  Niort,  où  l'attendaient 
M"""^'  Geoffroy  et  Giraud.  C'étaient  autant  d'âmes  fidèle- 


25i  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

ment  dévouées  au  sacré  Cœur  de  Jésus.  «  Chaque  soir, 
rapporte  le  journal  de  cette  dernière  maison,  notre  mère 
nous  faisait  la  lecture  du  règlement,  qu'elle  accompa- 
gnait de  belles  réflexions  sur  la  grandeur  de  notre  état, 
dont  le  but  est  de  faire  connaître  et  aimer  le  sacré  Cœur 
de  notre  divin  Maître.  »  D'ailleurs  elle  gardait  le  si- 
lence sur  le  projet  de  Constitutions,  et  la  mère  du  Chas- 
taignier,  qui  en  flairait  quelque  chose,  lui  ayant  curieu- 
sement demandé  un  jour  :  «  Eh  !  ma  mère,  voudrait-on 
faire  de  vous  une  abbesse  et  de  nous  des  chanoinesses?  » 
elle  se  contenta  de  sourire,  et  lui  dit  de  se  tenir  en 
tranquillité  là-dessus. 

Même  conduite  à  Grenoble,  où  elle  fut  retenue  par  la 
maladie  durant  l'automne  et  l'hiver  de  1812.  Nous 
l'avons  vu,  Grenoble  était  le  Bélhanie  de  M"*"'  Barat. 
C'était  là  qu'elle  trouvait,  dans  les  intervalles  de  sa 
longue  passion,  l'amitié,  le  repos,  le  recueillement  de 
l'âme.  Le  20  septembre,  se  rappelant  que  ce  monas- 
tère de  Sainte- Marie  avait  été  le  témoin  de  ses  pre- 
mières joies  de  mère  spirituelle,  elle  écrivait  :  «  Depuis 
ce  temps  je  n'ai  guère  eu  de  jouissances.  Vous  le  com- 
prenez, alors  nous  étions  des  enfants,  et  Notre-Seigneur 
nous  traitait  en  conséquence;  maintenant  nous  sommes 
ses  épouses,  et  comme  telles  il  nous  faut  la  croix,  tou- 
jours la  croix.  » 

En  même  temps  elle  priait  :  c'était  son  autre  grande 
ressource.  La  bonne  mère  Duchesne  l'avait  mise  d'au- 
torité dans  une  petite  chambre  qu'elle  avait  agrandie  et 
chauffée  exprès,  mais  dont  l'avantage  le  plus  apprécié 
par  M*""  Barat  élait  la  solitude  et  le  voisinage  de  Jésus- 
Christ.  «  Je  suis  tout  à  fait  seule  dans  ce  quartier,  écri- 
vait-elle,  j'ai  tonu  à  iTaviiir  prrsonno.  Loi-s(jue  les  rais 


ÉLABORATION   DES   CONSTITUTIONS  235 

font  le  sabbat  au-dessus  de  ma  tête ,  ce  qui  arrive  assez 
souvent,  j'en  suis  quitte  pour  veiller  le  temps  que  du- 
rent leurs  jeux^  »  Veilles  pieuses,  nuits  solitaires  de 
Sainte-Marie-d'en-Haut,  que  vous  ressembliez  à  celles 
que  Jésus -Christ  «  faisait  sur  la  montagne,  dans  l'orai- 
son de  Dieu  »,  et  d'où  il  descendait  à  l'aurore,  pour  re- 
prendre le  travail  et  le  combat  ! 

Le  21  novembre  fournit  à  M"""  Barat  une  nouvelle 
occasion  d'enflammer  l'âme  de  ses  filles  pour  le  divin 
Cœur,  qu'elle  ne  perdait  pas  de  vue.  Ce  jour,  anniver- 
saire de  la  fondation  de  la  Société,  était  également  celui 
dans  lequel,  huit  ans  plus  tôt,  elle  avait  reçu  les  vœux 
de  ses  sœurs  de  Grenoble.  Elle  rappelait  que  «  là, 
la  veille  de  la  fête,  elle  les  avait  réunies  toutes  dans  la 
chambre  peinte,  autour  de  la  grande  cheminée,  le  Père 
Barat  au  milieu  d'elles!  Là  encore,  le  lendemain,  au 
pied  des  autels,  elle  était  devenue  leur  mère,  et  par- 
dessus tout,  Jésus,  leur  aimable  Maître,  était  devenu 
leur  époux  ^!  » 

Sûre  de  leur  fidélité,  et  d'ailleurs  désireuse  de  s'é- 
clairer elle-même,  M""^  Barat  crut  devoir  communiquer 
à  ses  sœurs,  du  moins  à  quelques-unes,  les  nouvelles 
Constitutions,  qu'elle  leur  commenta  avec  une  loyauté 
qui  ne  laissait  rien  percer  de  son  jugement  propre. 
Mais  dans  toutes  les  maisons,  la  réponse  était  la  même. 
«  Nous  sentions,  témoigne  une  des  mères  d'alors,  que 
le  sacré  Cœur  ne  vivait  pas  dans  ces  Constitutions,  et 
nous  y  cherchions  vainement  cet  esprit  suave  et  fort 
qui  avait  été  le  principal  attrait  de  notre  vocation.  » 

C'était  cependant  l'époque  où  l'auteur  se  trouvait  en- 

t  A  M"''  Giraud,  20  novembre  1812. 


256  HISTOIKE  DE  MADAME   BARAT 

touré  d'un  prestige  qui  devait  naturellement  rejaillir 
sur  son  ouvrage.  Depuis  le  mois  de  juin  1812,  M.  de 
Saint-Eslôve,  enlevé  soudainement  d'Amiens  par  la 
police  impériale ,  et  interné  à  Paris ,  avait  révolu 
presque  Tauréole  du  martyre  aux  yeux  de  ses  fidèles. 
Les  statuts,  qu'il  acheva  pendant  sa  réclusion,  fu- 
rent adressés  d'Amiens  à  toutes  les  maisons  de  la  So- 
ciété. Cette  voix  de  prison ,  —  on  le  pensait  du  moins, 
—  devait  y  être  accueillie  comme  la  voix  de  Dieu 
même. 

On  espérait  surtout  ce  favorable  accueil  de  la  mai- 
son de  Gand,  qui  était  une  colonie  d'Amiens.  Ce  fut 
donc  en  toute  confiance  que  l'Oratoire  envoya  l'aimable 
mère  Ducis  présenter  les  nouveaux  statuts  à  la  fonda- 
tion belge.  Sa  mission  ne  fut  pas  heureuse.  La  supé- 
rieure de  Dooresele,  M"""  de  Penaranda,  déclara  que, 
pour  elle,  elle  avait  souhaité  de  vivre  sous  la  règle  de 
Saint  -  Ignace ,  et  qu'elle  se  retirerait  de  la  Société 
plutôt  que  de  se  conformer  à  une  Constitution  où  elle 
ne  retrouvait  rien  de  ce  qui  l'avait  allirée.  Ce  premier 
jugement,  plus  tard  poussé  trop  loin,  fut  pour  elle  le 
principe  de  funestes  écarts. 

Cependant  tout  languissait  par  suite  de  cet  état  de 
choses.  De  nouvelles  fondations  étaient  demandées  en 
France  et  à  l'étranger;  il  fallait  refuser,  il  fallait  ajour- 
ner, toujours  pour  les  mômes  causes  :  la  suspicion 
du  gouvernement  au  dehors ,  et  un  commencement 
de  désunion  au  dedans.  M"'*=  Barat  s'aflligeait  de  cet 
amoindrissement  de  la  gloire  de  Dieu  ;  elle  disait  en 
parlant  de  cette  douloureuse  captivité  de  sou  zèle  : 
«  C'est  le  plus  pénible  de  tout!  se  résoudre  à  voir  la 
foi  périr  de  tous  côtés,  cl  ne  i  ien  faire  ou  j>rosque  rien 


CONFÉRENCES   DE  CHEVROZ  237 

pour  arrêter  les  progrès  de  cette  perte  !  Ah  !  ma  fille , 
pourquoi  aussi  sommes-nous  si  mauvaises  et  si  peu  fer- 
ventes? Tout  dort.  Nous  sommes  des  disciples  absorbés 
dans  le  sommeil  au  jardin  des  Olives,  tandis  que  notre 
Maître  souffre.  Du  moins,  écoutons  ses  avis  et  la  plainte 
de  sa  tendresse  :  veillons  et  prions  sans  cesse  ;  deman- 
dons-lui la  grâce  de  le  suivre  jusqu'à  la  croix,  et  d'être 
du  petit  nombre  de  ceux  qui  savent  gravir  cette  mon- 
tagne rude  et  chère.  » 

D'autres  fois,  elle  s'humiliait  et  s'accusait  elle-même 
comme  la  première  coupable  de  ce  ralentissement  dans 
les  conquêtes  de  Dieu.  «  C'est  une  désolation,  disait-elle 
à  Emilie ,  de  voir  que  l'œuvre  de  Dieu  soit  arrêtée  par 
notre  faute.  Ah!  que  dis-je,  mon  enfant?  c'est  bien  la 
mienne  toute  seule.  Heureuse  au  moins  si  la  grande 
peine  que  j'en  ressens  pouvait  compter  pour  une  partie 
quelconque  de  ma  pénitence  ^  » 

Désormais  assurée  de  la  réprobation  à  peu  près  una- 
nime des  règlements  d'Amiens,  M""®  Barat  pensa  que  le 
temps  était  venu  de  leur  opposer  les  vraies  règles  du 
Sacré-Cœur,  en  s'inspirant  des  conseils  du  premier  fon- 
dateur, et  en  les  délibérant  mûrement  avec  lui  sous  le 
regard  de  Dieu. 

Dans  ce  dessein,  prenant  avec  elle  la  mère  Deshayes, 
la  supérieure  partit  de  Grenoble  le  25  septembre  1813, 
et  elle  se  mit  en  route  vers  le  lieu  d'exil  du  Père  Varin. 

On  était  à  une  des  plus  lugubres  époques  du  règne 
impérial.  Les  derniers  et  rares  débris  de  la  campagne 
de  Russie  rentraient  en  France.  M""^  Barat  ne  rencon- 
trait sur  les  routes,  dans  les  champs,  que  des  bandes 


1  Niort,  décembre  1811,  et  Grenoble,  28  janvier  1813. 

I.  —  17 


258  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

d'infortunés  soldats,  exténués,  à  demi  gelés,  plus  sem- 
blables à  des  fantômes  qu'à  des  êtres  vivants.  La  ville 
de  Besançon  en  était  encombrée,  et  ce  fut  les  larmes 
aux  yeux  que  la  servante  de  Dieu  la  traversa  pour  se 
rendre  au  château  de  Chevroz. 

Le  château  de  Chevroz  est  une  construction  massive 
et  sévère  du  xv°  ou  xvi°  siècle,  avec  une  vieille  tour, 
quatre  tourelles  aux  angles,  des  fossés  à  demi  comblés, 
un  unique  et  bas  étage  caché  sous  de  grands  arbres , 
au  fond  de  la  vallée  de  l'Ognon,  qui  borde  le  parc 
et  parfois  en  inonde  les  murs.  Tout  à  côté  se  trouve 
l'église  du  village.  C'est  là,  dans  l'intérieur  d'une  fa- 
mille profondément  chrétienne  et  réglée  comme  une 
communauté,  que  le  Père  Varin  vivait  exilé  depuis 
cinq  ans.  M"'°  Barat  y  venait  asseoir  avec  lui  les  bases 
des  statuts  que  le  fondateur  n'avait  cessé  de  méditer 
dans  sa  retraite. 

Ce  travail  fut  avant  tout  une  œuvre  de  prière. 
Voici,  en  abrégé,  le  tableau  qu'un  témoin  oculaire 
nous  fait  des  réunions  de  Chevroz:  «  Chaque  malin, 
je  servais  la  messe  au  Père  Varin,  et  M'"®  Barat  y 
communiait.  Pendant  le  jour,  cette  sainte  femme  fai- 
sait de  longues  séances  à  l'église.  Le  soir,  vers  les 
huit  heures,  qui  était  l'heure  du  souper,  la  famille 
réunie  Tatlendait  vainement  pour  se  mettre  à  table  : 
elle  était  encore  à  l'église.  On  m'envoyait  la  cher- 
cher avec  une  lanterne,  et  ce  n'était  pas  sans  peine 
que  je  la  découvrais  dans  l'ombre  ,  blottie  derrière 
un  grand  banc,  anéantie  'en  la  sainte  présence  de 
Dieu.  Il  me  fallait  l'appeler  plusieurs  fois...  «  Je  vous 
c(  suis,  mon  enfant,  »  me  répondait-elle  à  la  Un;  elle  se 
levait,  sortait;  jo  marchais  devant  elle  en  tenant  n.a 


CONFÉRENCES   DE  CHEVROZ  239 

lanterne,  et  c'était  ainsi  qu'elle  rentrait  au  château.  » 

Le  même  témoin  ajoute  :  «  Chaque  jour,  peu  après 
la  messe,  j'apercevais  le  Père  Varin  se  promenant, 
avec  la  mère  fondatrice,  d'un  air  très -recueilli,  dans 
les  allées  de  tilleuls  et  de  châtaigniers  qui  environnent 
le  château  de  Chevroz.  Je  remarquais  le  Père  qui, 
tenant  à  la  main  un  carnet  et  un  crayon,  marchait 
lentement,  faisant  de  longues  pauses  au  même  en- 
droit, écrivant,  effaçante. .  »  Il  était  facile  de  voir  qu'ils 
élaboraient  une  œuvre  de  grande  conséquence;  et  Ton 
se  demandait  ce  que  serait  une  règle  mûrie  dans  de  tels 
conseils,  inspirée  par  de  si  longues  et  si  profondes  orai- 
sons, écrites  dans  l'action  de  grâces  de  la  communion, 
et  comme  sous  la  dictée  du  Cœur  même  de  Dieu. 

jyjme  gapat  quitta  Besançon  au  commencement  de  no- 
vembre. Le  16,  elle  écrivit  à  ses  filles  de  Grenoble: 
«  Dans  le  courant  de  l'année,  je  vous  porterai  le  ré- 
sultat du  travail  que  nous  avons  fait,  et  qui,  j'espère, 
sera  pour  votre  plus  grand  bien.  Je  remets  à  cette 
époque  le  projet  que  nous  avions  formé  précédemment 
de  revoir  ensemble  nos  saintes  règles  ^  » 

De  Besançon,  la  mère  générale  se  dirigea  vers 
Paris,  où,  après  avoir  fait  sa  retraite,  elle  arriva  à 
Amiens  le  14  janvier  1814. 

Elle  trouva  la  maison  dans  la  même  ferveur.  Depuis 
l'année  précédente,  janvier  1813,  M"®  Prévost  y  était 
rentrée  avec  sa  petite  colonie  du  faubourg  Noyon. 
Maîtresse  d'instruction  dans  le  pensionnat,  elle  voyait 
affluer  autour  d'elle  une  jeunesse  destinée  à  faire  un 


1  V.  Lettre  du  P.  Jeanlier,  S.  J.  —  Vannes,  2  juillet  1865. 
^  Joigny,  IC  novembre  1813. 


260  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

jour  rédificalion  du  monde  et  son  charme  le  plus  pur. 
Elle  comptait,  en  même  temps,  plus  de  cent  cinquante 
filles  de  pauvres  et  d'ouvriers  à  ses  classes  gratuites. 
La  mère  Barat  conquit  son  cœur.  Au  souvenir  de  ce 
temps  M™®  Prévost  disait  :  «  Je  fus  comme  investie  d'un 
sentiment  de  vénération  qui,  joint  à  celui  de  la  recon- 
naissance, me  fit  lui  ouvrir  mon  âme  tout  entière.  Sa 
vue  seule,  son  silence  même  me  pénétrait.  Il  me  sem- 
blait que  dans  cette  mère  se  réalisait  cette  parole  du 
Psalmiste  :  «  Toute  la  beauté  de  la  fille  du  Pioi  est  dans 
«  son  intérieur.  »  Je  sentais  près  d'elle  ce  que  je  ne 
voyais  pas,  et  si  je  n'avais  été  si  dépourvue  de  vertu  , 
j'aurais  couru  à  l'odeur  de  ses  parfums.  » 

L'Oratoire  venait  de  faire  une  grande  conquête.  La 
mère  de  M'"*^^  Eugénie  et  Antoinette  de  Gramont  avait 
suivi  ses  filles  au  Sacré-Cœur  d'Amiens.  M"^  la  comtesse 
de  Gramont  d'Aster,  née  Marie -Charlotte -Eugénie  de 
Boisgeiin ,  était  une  des  plus  nobles  épaves  de  la  Révo- 
lution. Autrefois,  dame  d'honneur  de  Marie-Antoinette , 
elle  avait  orné  toutes  les  fêtes  du  petit  Trianon  et  de 
Versailles;  puis,  les  mauvais  jours  venus,  elle  avait  dû 
s'enfuir.  De  la  rive  du  Rhin ,  oia  elle  s'était  réfugiée , 
elle  avait  offert  à  Marie -Antoinette  de  revenir  la  ser- 
vir, au  péril  de  ses  jours.  «  Je  ne  veux  pas  qu'elle 
revienne,  lui  fit  répondre  la  reine,  elle  est  mieux  là 
qu'ici;  »  puis,  portant  la  main  à  sa  tète  :  «  Vous  lui 
direz  que  mes  cheveux  sont  devenus  tout  blancs.  » 
Poussée  successivement  par  l'émigration,  à  Mayence,  à 
Lausanne,  à  Milan,  puis  finalement  à  Richmond  en 
Angleterre;  là,  bientôt  devenue  veuve,  avec  deux  filles 
et  un  fils,  sans  ressources,  sans  fortune,  elle  avait  été 
réduite  avec  la  marquise  de  Chabannes,  sa  sœur,  à 


MADAME  DE  GRAMONT  D'ASTER  261 

ouvrir  un  pensionnat  qui  lui  permît  de  vivre  et  de  faire 
vivre  les  autres.  A  son  retour  en  France,  elle  s'était 
d'abord  retirée  à  Amiens,  près  de  l'Oratoire,  où  avait 
été  élevée  sa  seconde  fille.  Ensuite  elle  avait  vécu 
tantôt  à  Tours,  dans  le  palais  de  son  oncle,  le  vieux 
cardinal  de  Boisgelin,  tantôt  à  Paris,  rue  de  Sèvres, 
dans  la  maison  des  filles  de  Saint -Thomas -de -Ville- 
neuve, ne  s'occupant  plus  que  de  Dieu,  de  ses  enfants 
et  des  pauvres.  C'est  là  qu'elle  avait  reçu  souvent 
M"®  Barat,  durant  le  temps  de  ses  retraites,  et  qu'une 
union  toute  sainte  s'était  formée  entre  elles. 

Quelle  joie  n'était-ce  donc  pas  pour  la  supérieure  de 
retrouver  à  Amiens,  au  rang  des  postulantes,  sa  noble 
hôtesse  de  Paris!  Quel  soutien  qu'une  telle  amie  dans 
la  crise  présente  !  Elle  la  voyait  obéir  à  sa  fille  Eugénie, 
sa  maîtresse  des  novices,  avec  une  simplicité  qui  ne 
considérait  que  Dieu.  «  Toute  notre  maison,  écrivait- 
elle,  est  dans  l'attendrissement  d^un  si  touchant  spec- 
tacle ^  »  Elle  la  voyait  renouveler  sa  jeunesse  comme 
celle  de  l'aigle  dans  le  foyer  de  ce  Cœur,  avec  lequel 
cette  sainte  femme  était  dans  une  union  dont  elle-même 
disait  :  «  Dieu  m'a  mise  dans  une  oraison  passive  et  de 
simple  regard,  où  Dieu  seul  fait  tout  et  où  l'âme  reçoit 
tout  de  Dieu.  lime  donne  une  tendance  continuelle  à  être 
toute  à  Lui,  et  à  lui  tout  immolera  »  Elle  reçut  bientôt 
l'habit  ;  les  circonstances  pressaient,  le  roi  rentrait  en 
France,  la  cour  pouvait  la  reprendre.  M"""  Barat  lui 
donna  le  voile  le  17  avril  1814:  elle  avait  quarante-huit 
ans  !  Dix  jours  après,  Louis  XVIII,  passant  par  la  ville 


1  \  Mme  Duchesne,  Paris,  28  avril  1814. 

2  LeUre  à  son  confesseur.  —  V.  Notice  sur  sa  vie.  Paris,  1836. 


262  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

-d'Amiens,  la  pressa  de  venir  reprendre  aux  Tuileries, 
auprès  de  M"'-  la  Dauphine,  ses  anciennes  fonctions. 
Mais  sa  vie  ne  lui  appartenait  plus,  elle  venait  de  s'en- 
gager à  la  cour  du  Roi  des  rois. 

Rentrant  dans  un  tel  milieu,  après  trois  ans  d'ab- 
sence, la  supérieure  générale  avait  le  droit  de  dire  : 
«  Je  suis  parfaitement  contente  de  la  famille  où  je  vais 
passer  l'hiver  '  ;  »  et  quelques  mois  après  :  «  Tout  va 
ici  parfaitement;  l'obéissance,  la  régularité,  le  bonheur 
régnent  dans  cette  famille;  aussi  le  bon  Dieu  la  bénit-il 
sensiblement"-.»  Il  n'y  avait  pas  eu  d'interrègne  pour 
Jésus-Christ,  même  au  foyer  de  cette  crise. 

D'autre  part,  les  lumières  que  la  supérieure  rap- 
portait de  Chcvroz,  les  concessions  que  sa  charité  avait 
faites  à  M.  l'abbé  de  Saint-Estève,  celles  qu'elle  at- 
tendait de  lui,  lui  donnaient  l'espoir  d'une  prochaine 
conciliation.  «  Je  suis,  ma  chère  Emilie,  dans  mon  an- 
cienne famille,  écrivait -elle  dès  la  première  semaine 
de  son  séjour  à  Amiens;  je  n'y  suis  point  dans  le  repos; 
mais  un  grand  bien  est  déjà  résulté,  —  non  de  mon 
travail,  ma  fille,  car  je  ne  suis,  comme  vous  savez,  ca- 
pable de  rien  de  bien,  —  mais  plutôt  des  leçons  et  des 
conseils  que  j'ai  reçus  des  amis  du  Seigneur  ^  » 

Cette  confiance  fut  trompée.  La  bonne  volonté  de 
M""  Barat  allait  échouer  contre  des  événements  im- 
prévus qui  forment  la  seconde  phase  de  cette  crise 
d'Amiens. 

L'empire  venait  de  tomber;  sa  chute,  en  mettant  fin  à 

1  A  Ém.  Girau(i,  Paris,  14  décembre  1813. 
■-  A  M""  Duclicsnc,  Amiens,  20  février  ISl'i. 
3  Amiens,  19  janvier  181 'i. 


PÉRIL  DU  SACRÉ-COEUR  263 

la  proscription  des  Pères  de  la  foi,  ouvrait  aussi  la 
prison  de  M.  de  Saint-Estève.  Déchu  de  la  confiance  de 
i'évêque  d'Amiens,  mais  grandi  dans  l'opinion  par  sa 
captivité,  il  obtint  du  nouveau  gouvernement  l'emploi 
de  secrétaire  de  M^  de  Pressigny,  ambassadeur  du  roi 
de  France  près  du  Saint-Siège,  et  il  partit  pour  Rome  le 
7  juillet  1814. 

Un  mois  après,  7  août,  le  Pape  publia  sa  bulle  du 
rétablissement  de  la  Compagnie  de  Jésus.  Le  Père 
Varin  entra  immédiatement  dans  cette  Société  avec  le 
plus  grand  nombre  des  Pères  de  la  foi.  Il  commença 
aussitôt  son  noviciat  à  Paris;  et,  tout  entier  à  ce  grand 
travail  de  son  âme,  il  attendit,  pour  reprendre  celui 
des  Constitutions,  que  ses  supérieurs  lui  en  fissent  un 
devoir. 

M.  de  Saint-Estève  avait  donc  désormais  le  champ 
libre  devant  lui.  A  peine  arrivé  à  Rome,  il  annonça, 
en  effet,  son  dessein  de  faire  prévaloir  et  approu- 
ver par  le  Pape  ses  Constitutions.  «  Les  Constitu- 
tions de  la  Société  de  ces  Dames,  mandait-il  de  là, 
vont  être  soumises  maintenant  à  l'examen  de  qui  de 
droit.  Le  nom  de  Dames  du  Sacré-Cœur  ne  sera  point 
goûté,  sinon  comme  secondaire.  On  préfère  le  nom 
d'Apostolines  comme  premier  nom  et  nom  ostensible. 
Le  vœu  du  Saint  Père  à  ce  sujet  doit  nous  servir  de 
règle  et  faire  loi,  surtout  si  on  veut  s'étendre  et  avoir 
son  agrément.  »  Il  ajoutait  encore  :  «  Dites  à  ces  dames 
que  j'espère  leur  obtenir  une  maison  à  Rome.  J'ai  déjà 
négocié  cette  affaire ,  et  je  ne  désespère  pas  d'y  réus- 
sir..., etc.  »  Celui  qui  avait  déjà  fait  tant  de  choses  à 
Rome,  n'y  était  arrivé  que  depuis  trois  semaines  ! 

La  supérieure  s'étonna,   puis  s'effraya  de   tant  de 


284  HISTOIRE   DK  MADAME   BARAT 

précipitation.  L'humilité,  la  sagesse,  la  modération  lui 
dictèrent  cette  réponse  :  «  Nous  pouvons  donc  espérer, 
mon  Père,  que,  par  votre  moyen,  le  Souverain  Pontife 
connaîtra  les  petites  servantes  du  Seigneur  et  qu'il 
approuvera  un  jour  leur  Institut.  Quand  ce  bonlieur 
nous  sera  donné,  je  dirai  de  bon  cœur  mon  Nunc  dimit- 
iis,  et  le  jour  oi^i  nous  recevrons  notre  bulle  d'appro- 
bation sera,  sans  contredit,  le  plus  beau  de  notre  vie 
religieuse.  » 

Mais  ici  M"'^  Barat  proposait  respectueusement  quel- 
ques observations  :  «  Avant  de  présenter  les  règles  à 
l'approbation,  ne  serait-il  pas  sage  d'attendre  que  la 
dernière  révision  ait  eu  lieu  et  qu'elle  ait  été  acceptée 
par  le  conseil  réuni  de  la  Société?  »  Puis  «  toutes  les 
maisons,  excepté  celle  d'Amiens,  ayant  voulu  se  con- 
former à  l'Institut  de  la  Compagnie  de  Jésus,  adapté  à 
des  femmes,  autant  qu'il  pourra  l'èlre,  ne  devait- on 
pas,  d'après  cette  intention  bien  connue,  se  rappro- 
cher davantage  de  l'ordre  que  saint  Ignace  avait  suivi 
dans  ses  admirables  Constitutions?  »  —  Enfin,  «  le  nom 
du  Sacré-Cœur  ayant  été  agréé  de  toute  la  Société,  avec 
une  sorte  d'enthousiasme,  ne  serait- il  pas  difficile  d'en 
faire  recevoir  un  autre?  Et  d'ailleurs,  de  même  que 
c'est  à  la  Société  de  présenter  au  Saint-Père  ses  Consti- 
tutions, de  même,  n'est-ce  pas  à  elle  à  se  choisir  un 
nom  qu'elle  soumettra  ensuite  au  Souverain  Pontife?» 

Cette  sage  et  simple  lettre  se  terminait  par  ce  vohi  : 
«  Que  je  serais  heureuse  si,  à  votre  retour,  la  famille 
étant  réunie  dans  un  même  esprit,  nous  pouvions,  aidés 
par  vous,  notre  ancien  et  fidèle  ami,  travaillera  la 
l)Orfeclionner  cl  à  l'étendre  pour  la  gloire  de  Dieu  I  » 

M""  iJarat  se  lronii)ait  de  temps.  Des  hauteurs  du 


PÉRIL  DU  SACRÉ-COEUR  265 

Vatican  où  il  se  voyait  porté,  le  secrétaire  d'ambassade 
ne  proposait  plus  sa  manière  de  voir,  il  l'imposait.  «  Il 
attendait,  écrivait-il,  une  réponse  des  Tuileries  qui  lui 
dicterait  la  marche  vis-à-vis  du  Saint-Père;  il  avait  vu 
le  Pape,  les  cardinaux,  les  princes;  son  travail  avait  été 
trouvé  suffisant,  bon,  excellent;  on  lui  avait  déjà  offert 
plusieurs  maisons  à  Rome  et  en  Italie,  ainsi  que  des 
sujets  français  et  italiens.  Aussi  les  contradictions  ne 
faisaient  qu'accroître  son  zèle;  absent  comme  présent, 
il  voulait  toujours  être  utile  à  la  Société.  Après  qua- 
torze ans  d'attente,  il  était  temps  de  lui  donner  une 
direction  sûre,  et  de  faire  enfin  cesser  cette  instabilité 
désolante  qui  faisait  dire  que  ces  dames  avaient  une 
bien  mauvaise  supérieure  ou  un  mauvais  conseil  ^  » 
Ces  lettres  et  d'autres  semblables  faisaient  souffrir 
M""  Barat  dans  son  autorité,  mais  elles  faisaient  la  joie 
secrète  de  son  humilité.  «  Du  moins,  en  voilà  un  qui 
me  traite  comme  je  mérite  !  »  écrivait-elle  à  ce  sujet 
à  M""^  Duchesne. 

En  même  temps,  désireux  de  se  faire  accréditer  par 
les  protecteurs  les  plus  influents  de  la  Société ,  M.  de 
Saint-Estève  écrivit,  le  7  novembre  1814,  au  Père  de 
Clorivière ,  vieillard  octogénaire,  que  l'on  venait  de 
nommer  supérieur  des  Jésuites  de  France.  Accusant  ou- 
vertement le  Père  Varin  d'inertie^  M"'®  Barat  d'impéritie, 
il  se  disait  chargé  d'organiser  lui  seul  la  congrégation, 
de  la  faire  approuver,  et  de  lui  procurer  à  Rome,  en 
Italie,  en  Pologne,  en  Russie  même,  plusieurs  établisse- 
ments, ft  C'est  pourquoi,  concluait-il,  il  faut  absolument 
que  M.  Varin  ne  s'en  mêle  pas.  M.  Varin  n'a  qu'à  dire  à 

1  Amiens,  H  septembre  1814. 


266  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

ces  dames  de  remettre  tout  pouvoir  entre  mes  mains; 
autrement  il  y  aura  schisme.  Le  Saint-Père  et  nos  amis 
ne  reconnaîtront  que  les  religieuses  d'ici.  Or  ils  savent 
qu'un  seul  mot  de  M.  Varin,  nettement  prononcé,  suffit 
pour  déterminer  celles  de  France.  Qu'il  se  garde  donc 
bien  de  se  mettre  en  compromis  avec  le  Saint- Père,  les 
cardinaux,  la  cour  de  France,  Son  Excellence  le  mi- 
nistre plénipotentiaire ,  persuadés,  comme  ils  le  sont, 
que  lui  seul  sera  la  cause  du  schisme,  s'il  y  en  a.  » 

Le  Père  de  Clorivière  était  un  ancien  officier  de  la 
marine  de  Louis  XV.  Il  venait  de  subir,  pour  la  cause 
de  l'Église,  une  captivité  de  cinq  ans  dans  la  prison  du 
Temple  :  il  ne  connaissait  ni  faiblesse  ni  peur.  Démê- 
lant la  vérité,  pour  toute  réponse,  il  se  contenta  d'or- 
donner au  Père  Varin  de  reprendre  activement  le 
travail  des  Constitutions,  avec  l'aide  du  Père  Druilhet, 
l'esprit  le  plus  capable  de  bien  faire  cet  ouvrage,  et  le 
caractère  le  plus  propre  à  le  faire  agréer.  Il  donna  en 
même  temps  à  l'ancien  supérieur  des  Pères  de  la  foi 
l'ordre  de  reprendre  la  direction  de  sa  fille  spirituelle; 
puis,  de  sa  main  tremblante,  il  traça  lui-même  à  la  ser- 
vante de  Dieu  toute  sa  ligne  de  conduite  dans  ces  quatre 
paroles  :  Priez,  souffrez,  patientez,  espérez! 

Tel  fut  aussi  le  texte  des  instructions  que  désormais 
le  Père  Varin  adressa  à  cette  forte  chrétienne. 

Son  ardeur  d'autrefois  se  retrouve  déjà  dans  celle 
première  lettre  :  «  Pax  Ckristi!  Voilà,  ma  fille,  l'explo- 
sion de  l'orage  que  je  voyais  depuis  longtemps  se  for- 
mer sur  voire  tôle,  et  aussi  sur  la  mienne.  Courage  donc 
et  confiance!  Quicontjue  demande  la  croix,  quiconque 
pense  comme  vous  ne  pouvcjir  vivre  sans  rlle,  doit 
savoir  qu'elle  s'étend  vers  les  quatre  parties  du  monde. 


SÉPARATION  DE  GAND  267 

Plaçons-nous-y  de  bonne  grâce ,  étendons  les  bras  pour 
en  mesurer,  et  pour  en  aimer  toutes  les  dimensions. 
Disons,  écrions -nous  :  Vivent  Jésus  et  sa  croix!  Je  la 
reçois  comme  vous,  je  la  porte  avec  vous.  Que  notre 
bon  Maître  en  soit  éternellement  béni  '  ! 

Si  prête  que  fût  M™''  Barat  pour  la  crucifixion  qui  lui 
était  dénoncée,  elle  ne  prévoyait  pas  la  croix  plus  lourde 
que  les  autres,  qui  allait  l'écraser,  ébranler  la  So- 
ciété, et  provoquer  l'explosion  publique  de  toute  cette 
crise. 

Depuis  le  malheureux  concile  de  Paris,  en  1811, 
depuis  surtout  les  violences  exercées  contre  l'évêque 
et  l'Église  de  Gand,  par  Napoléon,  la  France  était 
odieuse  aux  catholiques  belges,  et  son  clergé  suspect 
de  gallicanisme.  La  supérieure  de  Dooresele,  M™®  de 
Penaranda,  originaire  du  pays,  et  fortement  excitée  par 
ses  compatriotes,  n'était  pas  éloignée  de  partager  ces 
préventions.  Nous  avons  vu,  en  outre,  quel  accueil 
avaient  reçu  chez  elle  les  statuts  de  M.  de  Saint- 
Estève,  apportés  à  Gand  par  la  mère  Ducis.  Ce  fut  une 
seconde  cause  de  dissentiment.  Cette  étrange  Consti- 
tution, d'où  on  avait  exclu  l'esprit  de  saint  Ignace  et 
celui  du  sacré  Cœur,  c'était,  —  on  le  disait  du  moins, 
—  du  gallicanisme  encore. 

En  vain  le  Père  Varin,  rendu  à  la  liberté,  était  allé 
à  Gand  pour  essayer  de  dissiper  ces  ombrages.  L'an- 
nonce que  la  Société  allait  prendre  hautement  le  nom 
de  Sacré-Cœur,  y  avait  été  reçue  avec  enthousiasme  : 
mais  là  s'était  borné  le  succès  de  sa  visite.  Les  lettres 
de  M"*^  Barat  à  celte  communauté  ne  portèrent  pas  plus 

1  23  novembre  1814. 


268  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

de  fruits., A  la  fin,  la  mère  générale  se  sentit  impuis- 
sante :  «  Je  respecte  vos  motifs,  écrivit-elle  à  la  mère 
de  Pcnaranda,  mais  souvenez-vous  bien  que  la  branche 
séparée  du  tronc  ne  peut  prendre  racine  et  ne  tardera 
pas  à  se  dessécher.  »  La  rupture  se  consomma.  Par 
décision  épiscopale ,  Dooresele  se  sépara  de  la  Société 
établie  en  France.  M*"®  de  Pefiaranda  y  fut  maintenue 
comme  supérieure  des  religieuses  belges.  Quant  aux 
religieuses  françaises,  partagées  un  moment  entre  les 
instances  de  M™"  Barat  qui  les  rappelait,  et  leur  affec- 
tion pour  la  supérieure  de  Gand ,  elles  eurent  enfin  le 
courage  de  se  séparer  de  celle-ci,  et  elles  revinrent 
à  Amiens. 

Ce  fut  au  cœur  de  l'hiver,  le  21  décembre  181'j,  que 
deux  voitures,  portant  six  religieuses  et  une  enfant,  la 
jeune  Sophie  Dusaussoy,  déposèrent  les  voyageuses  à 
la  maison  de  l'Oratoire.  Il  était  alors  minuit;  M"**  Barat 
les  attendait;  elle  reçut  dans  ses  bras  la  mère  Victoire 
Paranque,  assistante  de  Gand,  la  mère  Adrienne  Mi- 
chel, maîtresse  des  études,  sa  propre  nièce  Sophie, 
toutes  les  autres  sœurs;  puis  s'asseyant,  elle  pleura, 
sans  pouvoir  parler.  Elle  les  fit  ensuite  se  chauffer  et 
souper  un  peu,  les  bénit,  et  se  retira,  toujours  sans 
rien  dire. 

Le  lendemain  matin,  la  première  cliose  qu'on  apprit, 
fut  que  la  mère  générale  était  malade.  La  lutte  de  la 
nuit  avait  laissé  en  elle  la  volonté  maîtresse,  mais  elle 
avait  brisé  le  corps.  Une  fièvre  muqueuse  se  déclara. 
Pendant  vingt  et  un  jours  le  péril  fui  mortel.  On  en  avait 
fait  prévenir  le  Père  Barat,  alors  résidant  à  Bordeaux. 
Avec  ce  bizarre  mélange  d'austérité  et  de  tendresse  que 
nous  lui  connaissons,  il  répondit  «  qu'au  cas  où  sa  sœur 


SA  MALADIE  A  AMIENS  269 

succomberait,  on  se  contentât  de  lui  adresser  une  feuille 
blanche  avec  un  cachet  noir  :  il  ne  se  sentait  pas  la  force 
d'en  lire  davantage.  » 

La  nouvelle  de  cette  épreuve  remplit  de  tristesse 
l'âme  du  Père  Varin;  mais  elle  ne  lui  ôta  rien  de  son 
invincible  confiance.  Loin  de  là  :  il  en  tira  un  nouveau 
sujet  d'espoir;  et  il  n'écrivit  à  M""®  Barat  que  pour  la 
féliciter  d'être  ainsi  crucifiée  sur  un  lit  de  douleur.  Le 
13  janvier  1815,  il  lui  disait  :  «  Maladies,  souffrances, 
contradictions,  abandon  et  trahison  de  la  part  des  créa- 
tures, et  de  celles  qui  étaient  les  plus  chères,  délaisse- 
ments du  côté  de  Dieu,  obstacles  de  tous  les  côtés  et 
privation  de  tout  secours  sensible,  tout  cela  convient  et 
appartient  à  quiconque  se  dévoue  et  se  consacre  au 
sacré  Cœur  de  Jésus  pour  établir  son  règne  sur  la  terre. 
Le  disciple  n'est  pas  au-dessus  du  maître.  Jésus-Christ 
a  passé  par  toutes  ces  épreuves,  et,  près  du  terme,  il 
n'en  disait  pas  moins  à  ses  disciples  :  Ego  vici  mundum/ 
Mettons  donc  notre  confiance  et  notre  espérance  en  Lui  : 
l'œuvre  de  Jésus-Christ  ne  saurait  périr.  » 

M'"*'  Barat  ne  devait  se  remettre  que  lentement. 
Cependant  à  peine  eut -elle  retrouvé  quelques  forces 
qu'elle  voulut  revoir  la  communauté.  Hélas  !  l'état  des 
esprits  n'y  était  plus  le  même.  On  y  avait  reçu  et  di- 
vulgué de  nouvelles  lettres  de  M.  de  Saint -Estève. 
«  Il  venait  d'ouvrir  à  Rome  un  établissement ,  sous  le 
nom  de  couvent  de  Saint -Denis,  pour  être  la  maison 
mère  de  la  Société.  Un  journal  romain,  le  Diario,  en 
racontait  pompeusement  l'installation.  Le  fondateur 
triomphait  :  sa  maison  était  la  seule  reconnue  par  le 
Pape;  ses  règles  étaient  les  seules  qu'on  voulût  ap- 
prouver, lui-même  était  le  seul  homme  reconnu  comme 


<ilO  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

directeur  et  organisateur  de  l'Ordre  tout  entier.  Le 
Père  Varin  ne  comptait  plus,  et,  pour  M""'  Barat,  on 
avait  déjà  pourvu  à  sa  déposition  pour  l'année  pro- 
chaine, en  limitant  à  dix  ans  l'exercice  des  fonctions  de 
la  supérieure  générale. 

Quelle  confusion  ces  lettres  jetèrent  au  sein  de  cette 
famille  :  on  le  devine  assez.  Le  trouble  s'accrut  en- 
core par  tout  ce  que  les  sœurs,  nouvellement  revenues 
de  Gand,  révélèrent  sur  ce  fantôme  du  gallicanisme, 
dont  les  Belges  les  avaient  effrayées  tant  de  fois.  «  Le 
gallicanisme  était  du  grec  pour  nous,  »  écrit  ingénu- 
ment une  des  novices  de  cette  époque.  Mais  leur  foi  y 
voyait  une  atteinte  portée  à  celte  union  parfaite  avec  le 
Saint-Siège  dont,  en  tout  temps,  le  Sacré-Cœur  s'est 
montré  si  jaloux.  Un  jour,  une  de  leurs  maîtresses  leur 
avait  jeté,  en  passant,  cette  phrase  terrifiante:  «Ah! 
mes  chères  enfants,  n'oubliez  jamais  que  quiconque 
n'est  pas  dans  la  barque  de  Pierre  est  dans  l'eau  !  » 

Dans  cette  appréhension  générale  du  naufrage ,  c'en 
fut  fait  de  la  paix  extérieure  et  intérieure.  «  Les  doux 
moments  de  réunion ,  rapporte  une  contemporaine ,  où 
l'on  avait  coutume  de  s'entretenir  de  la  vertu  et  des 
moyens  de  l'acquérir,  avaient  fui  de  nos  murs,  avec 
l'aimable  simplicité  et  l'heureux  abandon  qui  avaient 
fait  jusqu'alors  le  charme  de  notre  existence.  Nos  yeux 
mêmes  évitaient  de  se  rencontrer,  de  peur  de  provoquer 
une  explication*.  »  Délicates  alarmes,  qu'il  faut  plaindre 
mais  respecter,  car  elles  procèdent  de  la  pudeur  la  plus 
noble  de  toutes  :  celle  de  la  pureté  immaculée  de  la  fui 
et  de  la  fidélité  à  TEglise  notre  mère  ! 

I   y.  \nks  munusr.  de  .U"'«  Murir  <le  hi  Croix. 


CRISE  DU   SACRÉ-COEUR  271 

Des  partis  se  formaient,  des  cœurs  se  détachaient  de 
la  Société.  M""*^  de  Sambucy  et  M""'  Copina  se  disposè- 
rent à  partir  pour  la  maison  de  Rome,  où  elles  se  ren- 
dirent, en  effet,  vers  la  fin  de  l'été.  M"'"  Baudemont , 
qu'on  avait  envoyée  prudemment  à  Poitiers,  ne  tarda 
pas  à  aller  les  rejoindre.  Une  autre  religieuse  d'un 
plus  grand  mérite,  M""^  Eugénie  de  Gramont,  était 
près  de  faire  de  même.  Elle  en  fut  empêchée  par  la 
sage  énergie  de  M™«  de  Gramont  d'Aster,  qui,  reprenant 
sur  elle  ses  droits  de  mère,  lui  dit  :  «  Allez-y  si  vous 
voulez;  mais  vous  n'irez  pas  seule,  j'y  serai  auprès  de 
vous  pour  vous  ouvrir  les  yeux.  » 

Au  sein  d'une  dislocation  dont  elle  ressentait  tous  les 
déchirements,  l'âpae  la  plus  sereine  et  la  seule  confiante 
était  M""^  Barat.  Voici  ce  qu'au  plus  fort  de  ces  agita- 
tions, le  16  avril,  elle  écrivait  à  M""®  Giraud  :  «  Qu'ad- 
viendra-1- il?  je  ne  sais,  ma  chère  Emilie,  mais  j'ai 
maintenant  de  la  peine  à  m'inquiéter.  On  peut  s'affliger 
des  maux  qui  nous  arrivent,  mais  s'en  troubler,  non. 
Notre  bon  Maître  n'ordonnera  rien  que  pour  notre  bien. 
Abandonnons-nous  donc  à  Lui  sans  réserve,  et  conser- 
vons notre  paix  pour  l'aimer  plus  parfaitement.  » 

Cette  paix  dans  la  souffrance,  elle  la  puisait  en  Dieu. 
On  montre  encore  à  Amiens,  et  nous  avons  visité  avec 
vénération ,  une  petite  tribune ,  voisine  de  sa  chambre , 
donnant  sur  le  sanctuaire,  et  décorée  d'une  peinture 
murale  représentant  Jésus-Christ  que  ses  bourreaux 
attachent  à  la  croix.  Là,  la  mère  fondatrice,  pen- 
dant des  heures  entières,  méditait  cette  scène  de  la 
crucifixion ,  dont  elle  imprimait  chacun  des  stigmates 
dans  son  cœur.  Longtemps  après  encore,  elle  ne  re- 
voyait jamais  cettViP^bune  sans  émotion  :  «  J'y  ai  beau- 


272  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

coup  souffert,  mais  j'y ^i  beaucoup  aimé,  »  disait-elle. 

Cependant  la  maladie  l'avait  laissée  sans  forces. 
Quand  le  temps  était  beau,  on  lui  faisait  respirer  le 
grand  air  dans  le  jardin,  assise  dans  une  chaise  rou- 
lante, que  tramait  la  sœur  Madeleine,  boulangère  de  la 
maison.  Sœur  Madeleine  Raison  était  une  de  ces  âmes 
simples  qui  aiment  Dieu  du  plus  naïf,  mais  du  plus  cou- 
rageux amour.  Ancienne' bénédictine  chassée  de  son 
couvent  par  la  révolution ,  elle  n'en  était  sortie  qu'avec 
son  abbesse.  M"®  de  Thémines,  qu'elle  avait  servie,  con- 
solée dans  sa  vieillesse ,  assistée  à  sa  dernière  heure. 
Ensuite  s'associant  avec  quelques  chrétiennes  aussi  dé- 
cidées qu'elle,  elle  s'était  dévouée  à  cacher  et  servir 
les  prêtres  persécutés,  exposant  sa  tête  héroïquement 
et  simplement,  comme  elle  faisait  toute  chose.  Elle  avait 
ainsi  sauvé  le  Père  Loriquet,  qui  l'avait  ensuite  donnée 
au  Sacré-Cœur.  M"'"  Barat  aimait  l'entretien  de  cette 
humble  fille  :  et,  pendant  ses  promenades,  la  vue  de 
cette  âme  si  grande  dans  son  humilité  lui  faisait  plus  de 
bien  que  la  chaleur  du  printemps'. 

Toutefois  ce  n'était  guère  dans  ce  milieu  d'Amiens , 
toujours  agité,  qu'elle  pouvait  guérir.  Le  médecin  dé- 
clara que  le  séjour  à  la  campagne  était  indispensable  à 
la  convalescente.  Elle  choisit  Cuignières,  et  elle  partit 
pour  s'y  rendre,  le  21  juillet,  veille  de  sainte  Made- 
leine. 

Là,  sous  la  conduite  des  mères  Desraarquest  et  Des- 
hayes,  toutes  les  âmes  étaient  unies,  tous  les  cœurs  lui 
étaient  dévoués.  On  se  porta  à  sa  rencontre,  on  vou- 
lut la  fêler  le  jour  de  sainte  Sophie;  un  trône  de  feuil- 

1  M"'«  Hcrbel;  lettre  du  18  iiovonibre  ii<ijS,  cl  loUreilu  P.  Loriquet  à 
la  mère  d'Avenas. 


SON   REPOS   A  CUIGNIÈBES  273 

lage,  des  bouquets  de  bluets,  de  bonnes  et  franches 
paroles  en  firent  tous  les  frais.  On  se  livrait  de  temps  à 
autre  à  des  excursions  champêtres.  La  supérieure  mon- 
tait à  âne;  maîtresses  et  élèves  Tentouraient  et  chan- 
taient près  d'elle  en  marchant.  On  se  reposait  et  on 
faisait  un  goûter  dans  les  bois;  la  mère  générale  tenait 
la  conversation  gaiement  et  pieusement.  On  s'arrêtait 
à  causer  avec  les  villageois:  «  Eh  bien,  père  Jumel, 
demandait  à  l'un  d'eux  la  mère  Desmarquest,  la  grêle 
a  donc  perdu  vos  récoltes,  l'autre  jour?  —  Madame,  le 
bon  Dieu  l'a  voulu,  et  je  n'ai  qu'à  me  soumettre  à  sa 
sainte  volonté  !  »  C'est  ainsi  que  les  choses  simples,  les 
bonnes  âmes,  les  cœurs  vrais,  toutes  les  belles  œuvres 
de  la  nature  et  de  la  grâce  eurent  toujours  le  don  de 
verser  à  M°"^  Barat  l'oubli  de  ses  souffrances  ^ 

Mais  le  plus  grand  bienfait  du  séjour  de  Guignières, 
ce  furent  les  encouragements  de  M.  l'abbé  de  Lamarche. 
Cet  homme  était  vraiment  extraordinaire.  Il  portait 
dans  les  choses  de  Dieu  cette  intuition  qui  est  le  génie 
de  la  sainteté  ;  et,  des  hauteurs  où  le  plaçait  cette  sain- 
teté éminente ,  les  horizons  les  plus  profonds  et  les  plus 
lumineux  se  découvraient  à  ses  regards.  Pour  lui,  le 
tout  de  la  question  débattue  aujourd'hui,  c'était  d'être 
ou  de  n'être  pa&  l'ordre  du  Sacré-Cœur.  Il  faisait  res- 
sortir l'économie  divine  de  son  institution,  sa  place 
prédestinée  et  providentielle  à  notre  époque ,  ses  fonc- 
tions dans  l'Église,  sa  mission,  son  avenir;  et  voici  de 
quel  ton  de  prophète  il  en  écrivait,  quelque  temps 
après,  à  M""^  Barat:  «  Ma  chère  et  digne  mère,  c'est  au 
moment  où  l'édifice  ébranlé  est  près  d'être  renversé 


1  Noies  de  la  mère  de  la  Croix. 

I.  -  \8 


iU  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

de  fond  en  comble,  c'est  à  cette  heure  que  je  me  dis  : 
«  Voilà  l'instant  où  Dieu  va  faire  éclater  sa  sagesse  et  sa 
«  bonté,  car  il  faut  que  rien  ne  paraisse  humain  dans  cet 
«  ouvrage.  »  Alors  chacun  sera  bien  forcé  de  s'écrier  : 
«  Le  doigt  de  Dieu  est  là!  »  —  Puis,  donnant  la  raison 
de  cette  confiance,  il  disait  :  «  Depuis  trente  ans,  j'ai  été 
intimement  persuadé  que  ce  serait  au  sacré  Co3ur  de 
Jésus  que  l'on  serait  redevable  du  retour  de  la  reli- 
gion en  France,  comme  je  l'ai  prêché  publiquement. 
J'ai  toujours  cru  qu'il  fallait  une  Société  proprement 
dite  du  Sacré-Cœur  pour  accomplir  ce  miracle,  le  plus 
grand  miracle  que  le  Seigneur  ait  opéré  en  France.  » 

Enfin,  aux  prétentions  de  M.  de  Saint-Estève,  M.  de 
Lamarche  faisait  cette  objection ,  qui  était  péremptoire 
à  ses  yeux  :  «  Sa  fondation  de  Rome  n'étant  pas  pla- 
cée sous  le  vocable  du  Sacré-Cœur,  ne  peut  pas  être 
celle  à  qui  Dieu  réserve  l'honneur  de  rendre  de  grands 
services  dans  notre  patrie  ^  » 

Affermie  par  ces  grandes  vues,  M'"''  Barat  attendait 
une  réponse  qu'elle  avait  sollicitée  de  Rome.  Plus  de 
huit  mois  auparavant,  elle  s'était  adressée  au  Père  Pa- 
nizzoni ,  alors  provincial  des  Jésuites  d'Italie ,  pour  lui 
faire  connaître  sa  conduite  dans  le  passé,  et  lui  de- 
mander celle  qu'elle  devait  suivre  à  l'avenir.  Dans  les 
derniers  jours  d'août  la  réponse  arriva  :  le  Père  Paniz- 
zoni  s'étant  démis  de  sa  charge,  un  secrétaire  inconnu 
prenait  la  plume  en  son  nom,  et  voici,  en  résumé,  ce 
que  ce  secrétaire  mandait  à  M'"°  Barat  : 

«  Un  Institut  était  constitué  maintenant,  reconnu  et 
approuvé  par  le  Souverain  Pontife;  et  cet  Institut  était 

1  Cuignières,  17  février  IHIG,  n"  lil  du  dossier  d'Amieiia. 


ALARME  DU  SACRÉ-COEUR  275 

celui  de  M.  de  Saint- Estève.  Ce  prêtre  qui,  depuis  dix 
ans,  dirigeait  la  Société,  dont  il  était  regardé  comme  le 
seul  fondateur,  en  devenait  également  le  supérieur 
unique.  Ni  M™®  Barat  ni  ses  complices  (c'était  le  terme 
de  cette  lettre)  ne  pouvaient  se  soustraire  à  cette  juri- 
diction, sans  encourir  l'excommunication  fulminée  ex- 
pressément par  le  concile  de  Trente.  La  seule  maison 
autorisée  était  celle  de  Rome,  de  laquelle  relevaient 
désormais  celles  de  France.  D'ailleurs,  au  cas  qu'une 
d'elles  refusât  de  se  soumettre,  le  Pape  avait  déclaré 
qu'il  la  supprimerait,  pour  éviter  le  scandale  de  la 
division.  Il  n'y  avait  donc  plus  qu'à  donner  son  adhé- 
sion. Pour  plus  de  facilité  on  pouvait  adresser  l'acte  de 
cette  adhésion  à  l'auteur  de  la  lettre,  qui  se  faisait  fort 
d'obtenir  une  réponse  favorable  de  M""^  la  supérieure 
de  la  maison  de  Rome.  L'honneur  de  Dieu,  le  bien  de 
la  paix,  la  gloire  de  l'Église,  même  la  foi  et  le  salut 
n'étaient  possibles  qu'à  ce  prix^  » 

Cette  pièce  était  un  véritable  arrêt  de  mort.  Ainsi 
c'en  était  fait  du  Sacré-Cœur  et  de  l'œuvre  de  Tour- 
nély!  Une  autre  fondation,  un  autre  fondateur,  d'autres 
règles,  un  nouveau  nom,  un  esprit  différent,  un  autre 
supérieur,  en  un  mot,  une  autre  Société  se  substi- 
tuait frauduleusement,  mais  officiellement ,  à  celle  que 
Dieu  semblait  avoir  enfantée  par  tant  de  labeurs,  sou- 
tenue par  tant  de  grâces,  éclairée  par  tant  de  lumières, 
consacrée  par  tant  de  merveilles  1 

En  présence  d'un  pareil  acte,  les  amis  de  la  Société  se 
consultèrent  entre  eux,  et  leur  avis  unanime  fut  qu'il 
fallait  se  soumettre.  «  Nous  nous  sommes  entretenus 

1  Rome,  5  août  1815.  .  ' 


276  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

avec  M.  Montaigne,  de  vous,  de  votre  famille,  de  votre 
triste  position,  écrivit  le  Père  Varin,  le  15  septembre 
1815,  à  M""'  Barat.  Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  parler  de 
rintérêt  que,  lui  et  moi,  nous  vous  portons.  Je  ne  crois 
pas  qu'après  Notre-Seigneur,  —  le  premier  de  tous  vos 
amis,  —  vous  en  puissiez  trouver  deux  plus  dévoués, 
plus  disposés  à  ressentir  vos  peines  et  à  les  adoucir 
autant  qu'il  est  en  eux.  L'avis  de  M.  Montaigne  est  que 
vous  devez  retourner  à  Amiens  et  déclarer  à  vos  filles 
que  vous  ne  mettez  pas  d'opposition  à  leur  adhésion  à 
l'Institut  de  M.  de  Saint-Estève.  »  Il  en  donnait  les  rai- 
sons, toutes  de  piété  et  de  charité  :  Éviter  un  éclat 
qui  ne  serait  pas  sans  scandale,  chercher  uniquement 
Dieu  et  son  bon  plaisir,  ne  suivre  que  son  esprit.  — 
«  Vous  comprenez,  ma  chère  sœur,  combien  il  m'en 
coûte  d'enfoncer  moi-même  les  clous  qui  vous  attachent 
à  la  croix.  Mais  courage!  quand  on  agit  selon  le  cœur  de 
Notre-Seigneur,  on  se  console  de  tout*.  » 

M™^  Barat  fut  alors  ce  que  nous  la  verrons  toute  sa 
vie  :  une  grande  chrétienne.  Elle  se  soumit  d'abord.  Si 
Rome  avait  parlé,  la  cause  était  jugée;  et  cet  ordre  du 
Sacré-Cœur,  ce  fils  de  tant  de  promesses,  devait  être 
immolé  sur  un  signe  d'en  haut. 

Mais  Dieu  voulait- il  détruire  définitivement  l'œuvre 
de  sa  droite?  elle  ne  pouvait  le  croire;  et  seule,  espé- 
rant contre  toute  espérance,  elle  écrivit  ainsi  à  M'""  ui- 
raud  :  «  Que  le  démon  se  déchaîne  contre  nous,  cela 
doit  être,  mais  je  garde  la  confiance  que  la  Société  du 
Sacré-Cœur  se  relèvera  de  ses  cendres,  parce  que  toute 

I  Li'ttrf  aulngr.  Paris,  16  seplembro  if^l").  Dossier,  n.  2;î. 


SON  ESPOIR  EN  DIEU  277 

œuvre  doit,  comme  le  grain  de  sénevé,  pourrir  en  terre 
avant  de  produire  son  fruité  » 

Toujours  dans  le  même  espoir,  elle  écrivit  peu  après 
au  Père  Fontana,  supérieur  des  Barnabites.  Non-seu- 
lement elle  revendiquait  pour  sa  Société  ce  titre  du 
Sacré-Cœur  qu'on  allait  lui  ravir;  mais  s'élevant  plus 
haut  que  jamais,  elle  faisait  entrevoir,  dans  le  culte 
de  ce  Cœur  adorable,  le  salut  de  la  France  :  «  Notre 
désir  le  plus  cher  est  que  notre  petite  Société  soit  dévouée 
et  consacrée  au  sacré  Cœur  de  Jésus.  Nous  voyons  de 
plus  en  plus  combien  cette  dévotion  a  d'attraits  pour  les 
fidèles.  Nous  savons  combien  elle  est  favorisée  par  le 
Saint-Siège  et  par  les  évoques  d'un  très-grand  nombre 
de  diocèses.  Enfin  il  y  a  lieu  d'espérer  que  Sa  Majesté 
Louis  XVIII  cédera  au  désir  de  ses  plus  fidèles  sujets, 
et  qu'accomplissant  le  vœu  de^  Louis  XVI,  il  mettra  son 
royaume  sous  la  protection  spéciale  du  sacré  Cœur^  » 

Louis  XVIII  ne  le  fit  pas  :  d'autres  le  feront-ils?  Et  ce 
dernier  souhait  de  la  servante  de  Dieu,  qui,  à  l'heure 
présente ,  est  encore  celui  de  tous  les  vrais  catholiques , 
n'est-il  pas  un  appel  auquel  il  faut  répondre? 

Nous  avons  raconté  quelle  fut  la  force  d'âme  de 
jyjme  garât  dans  la  lutte,  sa  générosité  dans  la  soumission. 
Il  est  moins  de  noire  sujet  et  surtout  de  notre  goût  de 
triompher  de  son  adversaire,  en  racontant  comment  ses 
menées  furent  découvertes  et  amenèrent  sa  ruine.  Disons 
seulement  qu'on  reconnut,  que  cette  lettre  qui  avait  pro- 
voqué tant  d'orages  et  fait  de  si  profondes  blessures, 
cette  lettre  signée    d'un  nom  italien  inconnu ,  pleine 


1  Paris,  26  septembre  1815. 

2  Au  père  Fontana,  octobre  181b.  Dossier,  n.  30, 


278  HISTOIRE  DE  MADAME    BARAT 

d'allégations  aussi  fausses  que  ce  nom,  cette  lettre  était 
de  lui  ! 

Elle  tomba  d'elle-même.  M"""  Barat  prit  cependant  la 
peine  de  le  réfuter,  sans  se  donner  le  plaisir  trop  hu- 
main de  le  confondre  :  elle  s'était  fait  du  respect  et  de 
la  charité  une  loi  si  inviolable  que,  pendant  plus  de  huit 
ans  que  dura  ce  conflit,  il  n'est  pas  tombé  de  sa  plume 
un  seul  mot  d'accusation  ou  de  plainte  contre  cet 
homme,  dont  elle  s'est  même  abstenue  de  prononcer 
le  nom.  Mais  ni  M.  l'abbé  Perreau,  secrétaire  de  la 
grande  aumônerie ,  qui  l'avait  démasqué,  ni  M^  de  De- 
mandolx,  évêque  d'Amiens,  qui  l'avait  vu  de  près,  ni 
M"""  de  Gramont  d'Aster,  qui  connaissait  personnelle- 
ment notre  ambassadeur  à  Rome,  ne  se  crurent  obligés 
aux  mêmes  ménagements.  M^  de  Pressigny  rassura  la 
Société  sur  le  fait  de  l'approbation  des  Constitutions  de 
la  maison  de  Saint-Denis  :  «  A  Rome,  écrivit-il,  on  ne 
procède  pas  si  vite,  et  avant  d'approuver  les  congréga- 
tions on  les  éprouve'.  »  Quant  à  M.  de  Saint-Estève,  ses 
patrons  le  désavouèrent;  son  frère  même,  M.  de  Sam- 
bucy,  le  blâma.  Il  dut  bientôt  quitter  Rome,  abandon- 
nant sa  fondation  à  ses  destinées  précaires,  et  il  rentra 
en  France ,  avec  le  même  zèle ,  mais  non  avec  la  même 
considération.  Ce  malheureux  esprit  s'était  perdu  par 
ses  excès. 

Il  semble  d'ailleurs  que  Dieu  n'ait  permis  cette  crise 
que  pour  mettre  dans  un  contraste  éclatant  et  instructif 
l'esprit  de  l'homme  et  le  sien  :  d'un  côté  l'infatuation 
présomptueuse  de  soi-même,  de  l'autre  l'humble  dé- 
pendance des  ordres  de  la  Providence,  à  laciuolle  finalo- 

•  I.fllro  aux  vicaires  généraux  de  Poiliers. 


SA  FORCE  EN  DIEU  279 

ment  le  triomphe  est  assuré ,  selon  ce  mot  de  Bossuet  : 
«  Croyez  que  les  personnes  mal  intentionnées  ne  font 
pas  tout  le  mal  qu'elles  veulent.  Dieu  se  montre  le  mo- 
teur des  cœurs,  et  fait  tourner  à  ses  fins  même  les  pas- 
sions injustes;  et  je  ne  vois  rien  de  bon  que  de  s'aban- 
donner à  Lui  en  pure  perte,  car  cette  perte,  c'est  un 
gain  assurée  » 

Ainsi  M""®  Barat  l'avait-elle  compris.  Refusant  de  des- 
cendre dans  l'arène  où  tant  de  passions  s'agitaient 
contre  elle,  elle  resta  sur  les  hauteurs  douloureuses 
mais  sereines  de  l'oraison  et  de  l'immolation.  C'est  là 
que  nous  l'avons  vue  s'attacher  à  la  croix  et  s'en  faire 
une  sorte  de  rempart  inexpugnable  à  tous  les  traits  d'en 
bas.  C'est  là  que  nous  l'avons  vue  puiser  dans  la  gran- 
deur même  de  ses  souffrances,-  et  dans  l'abandon  absolu 
de  tout  espoir  humain,  cette  espérance  en  Dieu,  que 
maintenant  nous  allons  voir  remplie  et  couronnée. 
«  Lorsque  Notre -Seigneur  fust  en  croix,  dit  saint 
François  de  Sales,  il  fust  déclaré  Roy  par  ses  ennemis 
eux-mêmes.  Ores,  sachez  que  toutes  les  âmes  qui  sont 
en  croix  sont  roynes.  » 

Enfin  plus  haut  encore,  plus  haut  que  le  triomphe  de 
la  sainteté  patiente  de  M'"®  Barat,  plus  haut  que  le 
triomphe  de  son  autorité  que  nous  raconterons,  il  y  en 
eut  un  autre  :  celui  du  Cœur  de  Jésus  dans  sa  Société. 
Il  était  avéré,  maintenant  une  fois  de  plus,  que  cette 
Société  était  de  Lui,  qu'il  lui  voulait  cette  fin,  cette 
consécration,  sans  que  nul  pût  se  croire  permis  de 
la  détourner  de  ses  voies.   La  lutte  contre  le  sacré 

i   Bossuet.  à  M.  Albert  de  Luynes.  lettre  72^  Meaiix,  18  avril  tf92. 


280  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

Cœur  allait  donc   aboutir   à  l'affermissement  de  son 
règne. 

Maintenant  qu'il  paraisse  lui-même  ce  divin  Cœur  de 
Jésus,  et  qu'il  exerce  ce  règne  !  qu'il  rassemble  ses 
épouses ,  qu'il  ouvre  leur  conseil ,  qu'il  le  remplisse  de 
son  esprit,  et  qu'il  dicte  ses  lois! 


CHAPITRE   III 


LE  SECOND  CONSEIL  GENERAL.   —  LES  CONSTITUTIONS 
l'unanimité   RÉTABLIE   AU   SACRÉ-CŒUR 

Novembre  1815  —  Avril  1816. 


Réunion  des  mères  du  conseil  à  Paris.  —  Exhortation  du  P.  de  Clori- 
vière.  —  L'assemblée  chez  les  dames  de  Sainl-Thomas-de-Villeaeuve. 
La  chapelle  de  Notre-Dame-de-la-Délivrance.  —  Le  P.  Druilhet  au 
conseil.  — Les  constitutions;  le  plan  abrégé.  —  Fin  du  Sacré-Cœur.— 
—  Le  postulat.  —  La  prise  d'habit  et  le  noviciat.  —  Les  premiers 
vœux  et  la  probation.  —  Les  derniers  vœux  et  la  profession.  —  La 
maladie  et  l'immolation  de  sa  vie  à  Jésus-Christ.  —  La  générosité, 
esprit  du  Sacré-Cœur.  —  Le  gouvernement  de  la  Société.  —  La  supé- 
rieure générale  premier  ministre  du  Cœur  de  Jésus -Christ.  —  Ses 
devoirs,  ses  droits,  son  conseil.  —  Le  supérieur  général,  Ms""  de  Tal- 
leyrand,  M.  l'abbé  Perreau.  —  Élections  pour  le  conseil.  —  Circulaire 
de  M""  Barat.  —  Accueil  fait  aux  constitutions  à  Grenoble,  à  Poitiers, 
à  Niort.  —  M'""  Barat  à  Amiens.  —  Ses  prières,  ses  pénitences,  sa 
prudence ,  sa  charité.  —  Adhésion  universelle.  —  Félicitations  de 
MM.  Perreau,  Gaston  de  Sambucy,  de  Lamarche.  —  Réparation  et 
paix  générale.  —  Lettre  du  Souverain  Pontife.  —  Lettre  de  M.  de  La- 
marche sur  le  Sacré-Cœur. 


L'heure  était  venue  enfin  de  produire  au  grand  jour 
ces  Constitutions,  préparées  par  de  si  ferventes  prières, 
mûries  par  une  si  longue  expérience  et  achetées  par 
tant  de  douleurs. 


282  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

M"*^  Barat  adressa  aux  supérieures  et  assistantes  de 
toutes  ses  communautés  l'invitation  de  s'assembler 
dans  un  conseil  général  où  les  statuts  seraient  soumis  à 
leur  examen.  La  demeure  que  la  mère  de  Gramont 
d'Aster  avait  gardée,  rue  de  Sèvres,  au  couvent  des 
dames  de  Saint -Thomas-de- Villeneuve,  fut  assignée 
pour  le  lieu  de  la  réunion;  et  le  l'^''  novembre  1815, 
fête  de  Tous  les  Saints,  fixé  pour  l'ouverture  du  con- 
seil. 

Toutes  y  furent  fidèles.  La  mère  Grosier,  la  plus  an- 
cienne de  la  Société,  y  amena  de  Poitiers  la  mère  de 
Charbonnel,  restée  invulnérable  aux  avances  de  M.  de 
Saint- Estève,  qui  lui  mandait  de  Rome  :  «  Venez  ici, 
nous  y  avons  besoin  de  vous  !  »  La  sainte  mère  Desmar- 
quest  arriva  de  Cuignières  avec  la  mère  Deshayes. 
]\lmo3  i3igeu  Qi  Duchesne  descendirent  do  la  Montagne, 
où  elles  et  la  mère  Thérèse  formaient,  à  Grenoble, 
cette  société  parfaite  dont  M"'"  Barat  leur  avait  dit  na- 
guère :  «  Je  veux  qu'à  vous  trois,  vous  fassiez  une 
trinité  qui  soit  l'image  de  celle  du  cieP.  »  La  mère 
Geoffroy  vint  de  Niort,  accompagnée  de  la  mère  Emilie 
Giraud,  pour  qui  le  bonheur  de  se  retrouver  entre 
M"""  Barat  et  M"*"  Duchesne  était  depuis  longtemps 
l'objet  d'un  doux  espoir.  Enfin  la  mère  Henriette  Gi- 
rard, qui  depuis  1811  faisait  partie  de  la  comnmnaulé 
d'Amiens,  en  amena  l'assistante.  M""  Eugénie  de  Gra- 
mont. 

Les  dispositions  que  celle-ci  api)ortait  n'étaient  que 
trop  connues  de  M'""  Barat.  Elle  ne  lui  en  ouvrit  pas 
moins  la  porte  du  conseil.  Dans  cette  jeune  profosse, 

1   l'oilieis,  27  Bortl  ISli. 


LE  SECOND  CONSEIL  GÉNÉRAL  283 

un  moment  égarée,  elle  voyait  une  religieuse  de  grande 
espérance;  et  elle  ne  doutait  pas  que  l'atmosphère  de 
charité,  de  sainteté  et  de  vérité  qu'elle  allait  respirer 
dans  cette  réunion,  ne  pénétrât  son  âme  de  lumière 
et  de  paix. 

Les  Pères  jésuites  possédaient,  rue  des  Postes,  une 
chapelle  aussi  modeste  que  le  reste  de  leur  établisse- 
ment. C'est  là  que  les  mères  du  conseil  vinrent  entendre 
la  messe  avant  l'ouverture  de  leur  assemblée.  Le  Père 
de  Clorivière  leur  tint  un  petit  discours  sur  le  sacré 
Cœur  de  Jésus,  qu'il  leur  fit  envisager  comme  l'objet 
spécial  de  leur  dévotion,  de  leur  imitation  et  de  leur 
apostolat.  Il  ajouta  que  l'Éghse  en  retirerait  de  grands 
fruits;  et  que  ce  Cœur  sacré,  mieux  connu  et  mieux 
servi,  ferait  pleuvoir  sur  la  France  un  déluge  de 
grâces. 

Les  séances  du  conseil  se  tinrent  d'ordinaire  chez 
M""^  de  Gramont,  au  couvent  des  filles  de  Saint-Tho- 
mas-de-Villeneuve. La  chapelle  de  cette  maison  possé- 
dait une  célèbre  statue  de  la  sainte  Vierge,  provenant 
de  l'ancienne  église  de  Saint-Etienne -des-Grès.  C'était 
devant  cette  Vierge,  dont  l'origine  se  perdait  dans  la 
nuit  des  temps,  qu'au*xvi°  siècle,  un  pieux  étudiant  de 
Paris,  le  jeune  François  de  Sales,  tenté  du  désespoir  le 
plus  cruel  de  tous,  celui  de  son  salut,  était  allé  s'age- 
nouiller, et  avait  retrouvé  la  paix.  Le  souvenir  de  cette 
faveur  obtenue  par  un  saint,  avait  fait  donner  le  nom 
de  Notre-Dame-de-la-Délivrance  au  modeste  sanctuaire 
qui  avait  hérité  de  la  précieuse  image.  Il  y  avait  au  même 
lieu  un  autel  du  sacré  Cœur  où  M"'°  Barat  ne  manquait 
pas  d'aller  prier  plusieurs  fois  le  jour.  Elle  se  tenait 
ordinairement  cachée  derrière  un  pilier,  en  profonde 


28t  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

oraison,  et  elle  élaborait  les  affaires  du  conseil  dans  la 
lumière  de  Dieu. 

Elle  présida  les  séances.  Le  Père  Varin  y  siégeait , 
assisté  par  le  second  rédacteur  des  Règles,  le  Père 
Julien  Druilhet,  qui,  toute  sa  vie,  devait  être  un  des 
plus  fidèles  appuis  de  la  Société. 

Le  Père  Druilhet  ou  Dolet,  comme  on  l'appelait  quel- 
quefois, avait  à  cette  époque  environ  cinquante  ans. 
C'était  un  drame  que  sa  vie.  Il  était  d'Orléans;  n'étant 
encore  que  diacre,  il  fut  préposé  comme  sous-prin- 
cipal au  collège  de  cette  ville;  mais  bientôt  arriva 
la  Révolution,  qui  le  força  de  s'enfuir.  Il  eut  beau- 
coup à  souffrir.  Rentré  à  Orléans,  il  dut  passer  les 
jours  de  la  Terreur  dans  le  fond  d'une  cave  où  une 
généreuse  chrétienne,  M""  Cendrier,  lui  avait  procuré 
une  hospitalité  intrépidement  continuée  au  péril  de  sa 
vie.  Plus  tard,  en  1811,  ayant  soutenu  l'autorité  du 
Pape  contre  les  attentats  schismatiques  de  l'Empereur, 
il  se  vit  poursuivi  avec  acharnement,  et  contraint  de 
se  cacher  trois  ans  dans  le  bourg  de  Ravenel ,  à  quel- 
ques lieues  de  Cuignières.  Enfin  redevenu  libre ,  il 
se  fit  jésuite.  Nous  avons  vu  alors  son  supérieur  Tas- 
socier  avec  le  Père  Varin,  polir  mettre  la  dernière 
main  aux  Constitutions.  Ces  deux  hommes  semblaient 
faits  pour  se  compléter  l'un  l'autre.  Le  Père  Druilhet 
n'avait  pas  l'entrain  militaire  ,  l'enthousiasme  sacré , 
rinspiralion  sainte  qui  caractérisaient  le  fondateur  du 
nouvel  Ordre.  C'était  le  calme,  la  lucidité,  la  mesure 
d'un  esprit  organisateur,  avec  l'aménité  et  Tonction 
d'un  cœur  possédé  par  la  grâce.  Il  imprima  ce  carac- 
tère aux  Constitutions;  et  les  mères  conseillères  qui 
l'entendaient    expliquer   celte    législation  do  charité , 


LES   CONSTITUTIONS  285 

croyaient  voir  revivre  dans  sa  personne  quelque  chose 
de  la  sainteté  douce  et  distinguée  du  Père  de  Tournély. 

Le  travail  que  venaient  présenter  les  deux  Pères 
était  absolument  neuf.  «  L'essai  d'Amiens  manquant 
entièrement  d'ensemble,  raconte  M""®  Barat,  il  parut 
plus  convenable  de  refaire  le  travail  entier  et  de  ne 
consulter  pour  cela  que  le  premier  plan  et  les  pre- 
mières idées  sur  lesquelles  avait  été  foadée  la  Société, 
dont  la  fin  essentielle  est  d'être  consacrée  à  la  gloire 
du  sacré  Cœur  de  Jésus  ^  » 

Cette  fin  fut  énoncée  dès  les  premières  pages,  dans 
une  sorte  de  sommaire  qui ,  sous  le  titre  de  Plan  abrégé 
de  l'Institut,  donnait  les  lignes  générales  de  l'œuvre 
toute  entière.  Le  sacré  Cœur  y  remplit  tout;  et  les 
mères  du  Conseil  purent  comprendre  quelle  était  la 
grandeur  de  ce  nom,  la  portée  de  ce  culte,  l'importance 
de  cette  institution ,  quand  elles  entendirent  la  lecture 
de  ce  prologue,  si  simple  et  si  grand  : 

AU  NOM  ET  POUR  LA  GLOIRE 
DES  SACRÉS  CŒURS  DE  JESUS  ET  DE  MARIE  '. 

«  Dieu ,  dont  la  Providence  dispose  de  tout  avec  sa- 
gesse pour  le  bien  de  l'Église,  lui  a  donné,  dans  tous 
les  temps,  des  secours  proportionnés  à  ses  besoins. 
Mais  c'est  surtout  dans  ce  dernier  siècle,  qu'il  a  fait 
éclater  envers  elle  sa  bonté  et  sa  magnificence,  en  lui 
découvrant  les  immenses  trésors  de  grâce  renfermés 
dans  le  Cœur  de  son  Fils.  Il  a  voulu  par  là,  non-seule- 
ment faire  rendre  à  ce  divin  Cœur  le  culte  d'amour  et 
d'adoration  qui  lui  est  dû  à  tant  de  titres,  mais  aussi 

1  Lettre  à  M.  Lambert,  chan.  de  Poitiers.  Décembre  1815. 


286  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

ranimer  le  flambeau  de  la  foi  et  le  feu  sacré  de  la  charité, 
que  l'impiété  s'efforçait  d'éteindre  dans  tous  les  cœurs. 

<i  La  dévotion  au  sacré  Cœur  est  marquée  à  des  ca- 
ractères qui  ne  permettent  pas  de  méconnaître  le  doigt 
de  Dieu.  La  rapidité  avec  laquelle  elle  s'est  répandue 
dans  tout  le  monde  chrétien,  l'empressement  des  fidèles 
à  en  embrasser  les  saintes  pratiques,  le  zèle  des  sou- 
verains Pontifes  et  des  évoques  à  en  favoriser  les  pro- 
grès; les  fruits  de  grâce  qu'elle  a  produits  en  tant  de 
lieux,  mais  surtout  dans  la  France,  qui  en  est  le  ber- 
ceau; enfin  la  nature  de  cette  dévotion  si  propre  à  tou- 
cher le  cœur  des  pécheurs  et  à  ranimer  la  ferveur  des 
justes  :  tout  prouve  combien  elle  est  agréable  au  Sei- 
gneur, et  que  c'est  Lui-même  qui  l'inspire. 

«  C'est  pour  entrer  dans  ses  desseins,  si  clairement 
manifestés  de  nos  jours,  que  celte  petite  Société,  for- 
mée sous  l'autorité  des  évêques,  avec  le  désir  et  l'espoir 
d'obtenir  du  Souverain  Pontife  une  approbation  solen- 
nelle ,  s'est  consacrée  au  divin  Cœur  de  Jésus  et  à  la 
propagation  de  son  culte. 

«  La  fin  de  cette  Société  est  donc  de  glorifier  le  sacré 
Cœur  de  Jésus,  —  d'abord  en  travaillant  au  salut  et  à 
la  perfection  de  ses  membres  par  l'imitation  des  vertus 
dont  ce  divin  Cœur  est  le  centre  et  le  modèle;  —  puis, 
en  se  consacrant,  autant  que  cela  peut  convenir  à  des 
personnes  du  sexe ,  à  la  sanctification  du  prochain , 
comme  à  l'œuvre  la  plus  chère  au  Cœur  de  Jésus.  Elle 
se  propose  aussi  d'honorer  d'un  culte  particulier  le 
très -saint  Cœur  de  Marie,  si  parfaitement  conforme 
en  tout  au  Cu'ur  adorable  de  Jésus,  son  divin  Mis'.  » 

1  Co)itylitulions  cl  Ilàjlcs  de  la  suciclc  du  Sucre-Cœur  de  Jésus.  [ln-I2. 
Lyon  18'J2.]  Plan  abrégé,  p.  i  et  2. 


LES   CONSTITUTIONS  287 

Ces  dernières  lignes  le  font  voir  :  la  Société  du 
Sacré-Cœur  participe  à  la  fois  et  des  ordres  actifs 
et  des  ordres  contemplatifs  :  c'est  un  ordre  mixte.  De 
là  une  demi -clôture  qui,  tout  en  confinant  les  reli- 
gieuses dans  l'intérieur  de  1-eurs  maisons ,  supprime 
toutefois  les  grilles ,  de  manière  à  ce  qu'elles  puissent 
travailler  librement  au  salut  du  prochain  sans  perdre 
le  recueillement  de  la  sainte  réclusion  qui  les  unit  à 
Dieu.  L'Institut  établit  deux  classes  de  religieuses  : 
les  unes,  désignées  sous  le  nom  de  Sœurs  coadjutrices, 
sont  spécialement  employées  au  travail  manuel;  les 
autres,  portant  le  titre  de  Religieuses  de  chœur,  sont 
appliquées  à  la  récitation  de  l'office  en  commun,  à 
l'administration  ou  à  l'enseignement;  les  unes  repré- 
sentent Jésus -Christ  dans  ses  obscurs  travaux  de  Na- 
zareth, les  autres  le  perpétuent  dans  ses  adorations  et 
ses  prédications  ;  mais  les  unes  et  les  autres  sont  véri- 
tablement sœurs  d'une  même  famille,  comme  Marthe 
l'était  de  Marie.  Toutes  se  lient  par  les  trois  vœux  de 
chasteté,  d'obéissance  et  de  pauvreté,  auxquels  les  re- 
ligieuses institutrices  ajoutent  celui  de  se  consacrer  à 
l'éducation  de  la  jeunesse.  A  sa  tête  la  Société  a  une 
supérieure  générale  et  un  conseil  chargé  de  régir  tout 
l'ordre.  Enfin  l'ordre,  dans  ses  membres  comme  dans 
son  gouvernement,  est  assujetti  au  Pape,  aux  évêques, 
aux  pasteurs,  dont  il  ne  prétend  être  que  le  fils  dévoué 
et  le  plus  humble  auxiliaire.  Telle  est  l'idée  que  le- 
Plan  abrégé  de  V Institut  donne  de  sa  fin ,  de  son  esprit 
et  de  son  fonctionnement. 

Après  ce  sommaire  général,  les  Constitutions  propre- 
ment dites  s'occupent  de  l'organisation  de  la  Société. 
Elles  se  divisent  en  quatre  parties,  dont  la  première 


288  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

traite  du  choix  des  sujets  propres  à  la  Société,  et  des  con- 
ditions requises  pour  leur  admission. 

Lorsque  la  jeune" fille  du  monde,  quittant  le  toit  ma- 
ternel, vient  «  demander  à  Dieu  d'habiter  dans  sa  mai- 
son tous  les  jours  de  sa  vie,  »  le  Sacré-Cœur  ne  met  pas 
à  son  admission  des  conditions  élevées  de  naissance  et 
de  fortune.  «  Une  famille  sans  tache,  une  réputation 
intacte,  un  extérieur  décent,  une  santé  suffisante,  »  est 
tout  ce  qu'on  considère  extérieurement  en  elle.  On  lui 
veut  de  plus  «  un  bon  esprit,  un  jugement  sain  et  so- 
lide, une  volonté  docile,  des  talents  professionnels  ou 
du  moins  des  aptitudes  et  des  dispositions  à  les  acqué- 
rir ».  Mais  ce  que  l'Institut  requiert  expressément  de 
la  future  épouse  du  sacré  Cœur  de  Jésus,  ce  sont  les 
dispositions  du  cœur.  «  A-t-elIe  l'intention  droite  et 
pure  de  glorifier  le  sacré  Cœur  de  son  Dieu,  le  géné- 
reux désir  de  se  donner  à  Lui  dans  la  simplicité  et  dans 
l'obéissance,  »  alors  elle  est  admise,  car  elle  porte  le 
grand  signe  de  la  vocation. 

Dès  lors  commence  pour  elle  cette  longue  série  d'ini- 
tiations qui ,  sous  le  titre  de  Formation  aux  vertus 
de  V Institut,  remplit  la  seconde  partie  des  Constitu- 
tions'. 

Le  premier  de  ces  degrés  d'initiation  est  le  Postulat. 
Lorsque  les  deux  premiers  disciples  du  Seigneur  s'é- 
taient mis  à  le  suivre  au  bord  du  Jourdain,  Jésus-Christ 
leur  avait  demandé  :  Que  cherchez -vous?  Et  comme 
ceux-ci  lui  dirent  :  Seigneur,  où  hahitez-vuus?  il  leur  fui 
répondu  :  Venez  d'abord  et  voyez!  Invariablement  fidèle 
à  l'esprit  évangélique  et  à  ce  saint  respect  de  la  li- 

>  Cnvslitutnmst ,  1"  |i;trUi',  cli.  i. —  De  l'Admission  des  sujets,  |>.  17, 


LES   CONSTITUTIONS  289 

berté  le  Sacré-Cœur  convie  préalablement  la  postu- 
lante à  venir  habiter  dans  une  de  ses  maisons,  pendant 
un  temps  que  les  règles  ont  fixé  à  trois  mois  pour  les 
futures  religieuses  de  chœur,  à  six  mois  pour  les  futures 
sœurs  coadjutrices.  Là,  sans  engagement,  sans  pro- 
messe, sans  aucun  lien,  encore  revêtue  de  ses  habits 
séculiers,  la  postulante  n'a  que  deux  choses  à  faire  :  voir 
et  se  laisser  voir.  Voir  d'abord,  c'est-à-dire  examiner  et 
peser,  à  titre  d'étude  et  d'essai,  les  devoirs  qu'elle  veut 
embrasser;  suivre  les  exercices  où  elle  est  admise;  s'ha- 
bituer au  renoncement,  et  éprouver  ses  forces  avant  de 
prendre  aucun  joug.  Puis,  d'autre  part,  se  laisser  voir, 
et  pour  cela  s'ouvrir  :  ouvrir  largement  son  cœur  à  la 
supérieure,  sa  conscience  au  prêtre,  et  surtout  son  âme 
à  Dieu  par  une  prière  fidèle.  Gela  fait,  se  reposer  sur 
le  Cœur  de  Jésus -Christ;  et  là,  dans  une  libre  mais 
généreuse  indifférence,  attendre  qu'une  sentence  de  la 
mère  générale,  basée  sur  le  rapport  séparé  de  trois 
professes,  et  pesé  devant  l'aulel,  décide  de  son  bon- 
heur... Déjà,  avant  de  permettre  une  première  démar- 
che, combien  l'Institut  ne  stipule-t-il  pas  de  garanties  à 
l'honneur  de  la  Société,  à  la  hberté  des  âmes,  à  la  gloire 
de  Dieu  !  Il  ne  faut  à  Jésus-Christ  que  des  épouses  libres 
et  des  épouses  de  choix.  «  En  la  galère  royale  de  l'amour 
divin,  a  dit  saint  François  de  Sales,  il  n'y  a  point  de  for- 
çats, tous  les  rameurs  sont  volontaires^  » 

La  prise  d'habit  commence  une  seconde  série  d'é- 
preuves, le  Noviciat.  A  un  jour  déterminé  par  la  supé- 
rieure, la  postulante,   vêtue   de  blanc,  est  conduite 


1  Conslituiions ,  2,«  partie,  ch.  i.  —  De  la  Probation  jusqu'au  novi- 
ciat, p.  30. 

I.  —  ]'.( 


290  HISTOIRE   DE   MADAME   BAUAT 

devant  le  sanctuaire.  Là  une  exhorlation  lui  rappelle 
publiquement  l'importance  du  gage  qu'elle  va  offrir  à 
Dieu.  Le  prêtre  bénit  ensuite,  par  les  paroles  litur- 
giques, le  sombre  vêtement  qu'elle  a  désiré  de  revêtir  : 
«  emblème,  est-il  dit,  de  l'humilité  du  cœur  et  du  mépris 
du  monde.  »  il  bénit  de  même  le  voile  blanc  dont  «  la 
femme  doit  se  couvrir  en  signe  de  sujétion,  d'humilité, 
et  de  respect  pour  la  présence  des  Anges  j>.  Il  fait  sur 
ces  habits  le  signe  de  la  croix,  et  il  les  encense  par  hon- 
neur. Il  présente  ensuite  le  voile  à  la  novice,  en  disant  : 
«  Recevez  le  joug  du  Seigneur,  car  son  joug  est  doux  et 
son  fardeau  est  léger.  »  La  cérémonie  se  termine  par  le 
souhait  que  «  Dieu  fasse  grandir  la  néophyte  en  sain- 
teté, en  charité,  et  qu'il  comble  tous  ses  vœux  dans  les 
siècles  des  siècles  ».  Après  quoi,  on  célèbre  le  divin  sa- 
crifice; et  la  sainte  communion  met  le  sceau  à  ces  fian- 
çailles avec  le  Roi  des  rois. 

Le  noviciat  dure  deux  ans,  années  libres  encore,  pen- 
dant lesquelles  les  initiées  ont  le  temps  de  «  voir  et  de 
goûter  combien  le  Seigneur  est  doux  ».  «  Leur  obliga- 
tion la  plus  sacrée  et  leur  occupation  la  plus  douce  est 
dès  lors  de  contempler,  d'étudier  et  de  connaître  à 
fond  les  dispositions  intérieures  du  Cœur  de  Jésus, 
afin  de  s'y  conformer.  »  —  Elles  Tétudieront  d'abord 
dans  sa  doctrine;  et  c'est  pourquoi,  en  tête  de  leurs 
exercices,  la  règle  place  «  les  conférences  dogmatiques 
cl  morales  sur  les  vérités  et  les  devoirs  de  la  religion, 
L't  sur  leurs  devoirs  d'état.  »  —  «  Elles  l'étudieront  sur- 
tout dans  son  saint  Sacrement  ;  et  c'est  pourquoi  la  règle 
demande  que  l'adoration  perpétuelle  soit  établie  dans 
le  noviciat,  dès  qu'elle  sera  possible.  » 

Mais  il  ne  suflit  pas  aux  futures  épouses  du  Seigneur 


LES   CONSTITUTIONS  291 

de  l'étudier,  ni  même  de  Tadorer;  le  tout  est  de  l'imi- 
ter: c'est  peu  d'épouser  le  cœur  de  Jésus-Christ,  il  faut 
épouser  sa  vie.  Les  novices  feront  donc,  à  l'école  de 
Jésus,  l'apprentissage  des  trois  grandes  vertus  reli- 
gieuses, dont  le  vœu  devra  bientôt  les  engager  à  Lui. 

Elles  l'imiteront  d'abord  dans  sa  pauvreté.  Elles  qui, 
hier  encore,  étaient  peut-être  dans  le  luxe  et  les  délices 
de  la  vie ,  «  commenceront  à  chérir  cette  vertu  comme 
leur  mère,  se  réjouissant  d'en  éprouver  quelquefois  les 
effets  dans  la  nourriture,  le  coucher,  le  logement,  »  se 
désappropriant  d'avance,  par  le  dépouillement  du  cœur, 
de  tout  ce  qu'elles  ont  possédé  dans  le  monde^  en  atten- 
dant le  jour  où  il  leur  sera  permis  de  jeterces  dépouilles 
aux  pieds  de  Jésus-Christ.  Aussi  bien,  est-il  dit,  cette  pau- 
vreté «  est  celle  dont  ce  bien-aimé  Maître  leur  a  donné 
l'exemple  à  la  crèche  et  à  là  croix,  l'ayant  épousée  dès 
sa  naissance  pour  en  faire  jusqu'à  la  mort  sa  compagne 
inséparable.  »  De  même  la  chasteté  dont  elles  doivent 
faire  fleurir  le  lis  dans  les  épines,  c'est  «  la  pureté 
jalouse  du  Cœur  de  Jésus  lui-même,  qui,  par  amour 
pour  cette  vertu ,  a  voulu  naître  d'une  Mère  Vierge,  et 
l'a  donnée  pour  mère  a  un  apôtre  vierge.  »  Enfin  leur 
obéissance  sera  «  l'obéissance  de  Celui  qui,  étant  venu 
parmi  les  hommes  pour  servir,  s'est  rendu  obéissant 
jusqu'à  la  mort  de  la  croix.  Elles  apprendront  donc  de 
Lui  à  se  soumettre  en  tout  avec  promptitude,  avec  sim- 
plicité, avec  joie  et  amour,  sacrifiant  leur  jugement  et 
leur  volonté.  »  Ainsi  sortiront-elles,  par  l'obéissance,  de 
leur  esprit  propre  ;  par  la  pauvreté,  du  siècle  et  de  ses 
faux  biens  ;  par  la  chasteté,  de  la  chair  et  de  ses  séduc- 
tions. 

L'Institut  parle  de  même  de  la  douceur,  de  l'humi- 


292  HISTOIRE   DR    MADAME   BARAT 

lité,  de  la  simplicité,  de  la  charité  :  ce  sont  autant  de 
vertus  du  Cœur  de  Jésus-Christ,  sur  lesquelles  la  novice 
se  modèle  un  cœur  nouveau.  Enfin,  il  n'y  a  pas  jus- 
qu'aux actions  les  plus  communes,  le  sommeil,  les 
repas,  les  récréations,  qui,  jetées,  pour  ainsi  dire, 
dans  ce  moule  surhumain,  n'en  doivent  ressortir  di- 
vinisées ^ 

Déjà,  sui  le  seuil  des  Constitutions,  il  est  possible 
de  voir  le  premier  caractère  de  la  religion  du  sacré 
Cœur;  je  veux  dire  sa  profondeur  et  sa  solidité.  Elle 
repose  sur  Jésus -Christ  et  sur  ce  qu'il  y  a  de  plus  in- 
time en  Jésus -Christ  :  son  Cœur.  Instruite  par  saint 
Paul  «  qu'il  n'y  a  pas  d'autre  fondement  à  l'édifice  du 
salut  que  le  Seigneur  Jésus  »,  la  règle  fait  consister 
toute  science  à  le  connaître,  toute  piété  à  l'adorer,  toute 
vertu  à  l'imiter,  toute  félicité  à  l'aimer.  Elle  n'est  donc 
au  fond  que  la  discipline  parfaite  de  l'Évangile.  Si 
quelque  chose  la  distingue,  c'est  que,  ne  s'en  tenant  pas 
aux  surfaces  d'une  vaine  et  creuse  religion,  elle  entend 
pénétrer  jusque  «  dans  les  dernières  profondeurs  du 
Christ  »,  et,  comme  son  nom  l'indique,  chercher  dans 
son  cœur  même  la  source  de  cette  vie  qui  faisait  dire 
à  l'Apôtre  :  «  Ma  vie  à  moi  c'est  Jésus-Christ  :  Milii  vi- 
vere  Christus  est.  » 

Cependant,  à  côté  du  sacré  Cœur  de  Jésus,  il  y  a  un 
autre  Cœur  que  l'Institut  se  propose  également  d'étu- 
dier, d'honorer,  d'imiter.  Qui  ne  l'a  deviné?  c'est  le 
0  très-saint  Ccour  de  Marie,  si  parfaitement  conforme 

1  Conslitulions ,  2'  ['arlie,  cli.  ii.  —  De  l'Iînlrée  au  nwiciat  jtuqu'iÀ 
l'émission  des  premiers  vœujc,  p.  '.Vi  à  •■•2.  —  Cf.  le  P.  de  Ravignan,  De 
V Existence  el  de  l'instilut  des  JésuHes,  cli.  ii.  Les  Constitulions  :  \'  A'o- 
vicial ,  p.   lO  el  l'J. 


LES   CONSTITUTIONS  293 

à  celui  de  son  divin  Fils  ».  En  effet,  quel  modèle  n'est- 
ce  pas  pour  une  vierge  que  cette  Vierge  de  Juda  qui, 
selon  l'ingénieuse  pensée  du  Père  Varin ,  a  fait  son 
postulat  dans  la  retraite  du  temple  de  Jérusalem ,  son 
noviciat  à  Nazareth,  où  sa  fidélité  à  l'Esprit-Saint,  et  sa 
docilité  aux  paroles  de  l'Ange,  lui  méritèrent  de  pos- 
séder et  de  porter  Jésus  ;  enfin ,  sa  profession  à  Bethlé- 
hem,  où  la  Mère  de  Dieu  commence  à  donner  son  divin 
Fils  au  monde.  C'est  pourquoi,  attentives  à  servir  et 
honorer  cette  Mère  admirable,  les  novices  réciteront 
son  office  chaque  jour  ;  surtout  elles  s'efforceront  de 
reproduire  en  leurs  âmes  la  physionomie  de  son  hu- 
milité, de  son  obéissance,  de  sa  modestie;  enfin  elles 
propageront  son  culte  ;  et  les  deux  grandes  dévotions 
que  l'Institut  se  donnait  principalement  la  mission  de 
répandre  dans  les  temps  présents,  c'était  celle  du  sacré 
Coeur  de  Jésus,  et  celle  de  l'Immaculée  Conception  de 
Marie. 

Après  deux  années  d'épreuves,  la  novice  peut  être 
admise  par  la  supérieure  à  prononcer  ses  premiers 
vœux.  La  règle  appelle  ainsi  les  trois  vœux  simples 
d'obéissance,  de  pauvreté  et  de  chasteté,  qui,  d'abord 
temporaires,  furent  rendus  perpétuels  après  le  conseil 
général  de  1826.  Lors  donc  qu'elle  a  été  examinée  par 
l'évoque  ou  par  son  délégué,  un  jour  la  novice  s'ap- 
proche de  l'autel.  Là,  devant  le  saint  Sacrement,  elle 
reçoit  des  mains  du  prêtre  le  voile  noir,  le  crucifix; 
et  ayant  protesté,  devant  l'assemblée,  de  la  pleine  li- 
berté de  ses  engagements,  elle  les  formule  «  en  pré- 
sence de  Dieu,  de  la  Vierge  Marie  et  de  toute  la  cour 
céleste  ». 

Le  noviciat  est  terminé;  et  voici  que  va  commencer, 


294  HISTOIRK    DK   MADAMK    BARAT 

pour  la  nouvelle  religieuse,  rexercice  d'un  ministère 
qu'elle  n'a  encore  connu  qu'en  spéculation.  «  Liée  à  la 
Société,  disent  les  Constitutions,  elle  recevra,  avec  une 
sainte  indifTérence  et  un  abandon  parfait  à  la  volonté  de 
Dieu,  sa  destination  pour  celle  des  maisons  où  la  supé- 
rieure générale  jugera  à  propos  de  la  placer.  »  —  «  Que 
si,  ajoutent  les  règles,  quelque  prédilection  peut  lui  être 
permise,  elle  devra  regarder  comme  une  faveur  d'être 
employée  dans  les  classes  des  pauvres,  dont  la  condi- 
tion a  eu  tant  de  charmes  pour  le  Cœur  de  Jésus,  qu'il 
a  voulu  naître,  vivre  et  mourir  dans  la  plus  extrême 
pauvreté!  »  Quant  aux  sœurs  coadjutrices,  les  règles  les 
félicitent  de  ce  que,  «  leur  état  les  retenant  dans  une  vie 
humble,  cachée,  laborieuse,  il  les  rend  plus  conformes  à 
Jésus- Christ,  leur  Époux,  qui  a  voulu  passer  dans 
l'obscurité  les  trente  premières  années  de  sa  vie  mor- 
telle <.  » 

Cependant  il  resto  encore  un  degré  à  franchir.  «  La 
religieuse  des  premiers  vœux  »  est  liée  à  la  Société,  mais 
la  Société  ne  s'engage  pas  envers  elle  irrévocablement. 
Toujours  dans  la  même  vue  de  n'unir  à  Jésus-Christ 
qu'une  épouse  digne  de  lui.  riiislitut  veut  réprouver 
encore ,  se  réservant  le  droit  de  la  délier  de  ses  serments 
et  de  la  rendre  au  siècle,  si  la  gloire  de  Dieu  l'exige. 
La  nouvelle  consacrée  n'est  donc  pas  encore  professe  ; 
elle  n'est  qu'aspiraiite .  Il  lui  faudra,  en  elTet,  aspirer  au 
bonheur  de  la  profession  encore  pendant  cinq  ans,  que 
la  règle  considère  comme  la  continuation  de  son  novi- 
ciat. «  En  conséquence  elle  en  devra  conserver  les  pra- 


I      (  nuslitulums ,  1'  pDili.-,  cil,   Ml.    —    iJrs  }>rc)niers  vifti.rjii<:,jU'ni.v 
(lerniri'S,  \>.  .'j'2-(J0. 


LES   CONSTITUTIONS  295 

tiques,  rendre  compte  fidèlement  de  l'état  de  son  âme 
à  sa  supérieure;  faire  deux  fois  l'année  une  retraite 
consacrée  à  la  revue  de  ses  fautes  et  couronnée  par  le 
renouvellement  de  ses  vœux.  »  Selon  les  constitutions, 
chaque  nouveau  degré 'dans  l'état  religieux  doit  être  re- 
gardé comme  un  pas  de  plus  à  faire  vers  la  perfection 
à  laquelle  il  faut  tendre  jusqu'au  dernier  soupir.  »  — 
«  Quiconque  aime  Jésus-Christ,  a  écrit  Bossuet,  com- 
mence toujours  à  faimer.  Il  compte  pour  rien  tout  ce 
qu'il  a  fait  pour  cela.  C'est  pourquoi  il  désire  toujours, 
et  c'est  ce  désir  qui  rend  l'amour  infinie  » 

Les  cinq  ans  révolus,  la  supérieure  générale  désigne 
celles  des  aspirantes  qui  peuvent  être  admises  à  leurs 
derniers  vœux.  Mais  avant  de  leur  permettre  de  faire 
ce  pas  suprême,  la  règle  les  arrête.  Une  dernière 
probation,  dont  la  durée,  qui  était  primitivement  de 
trois  mois,  est  .maintenant  de  six,  les  retient  sur  le 
seuil.  Ce  second  noviciat,  fait  d'ordinaire  dans  l'âge  de 
la  maturité,  au  lendemain  des  premières  expériences- 
de  la  vie,  est  un  des  plus  puissants  moyens  de  renou- 
vellement et  de  progrès  spirituel  que  le  Sacré-Cœur  ait 
empruntés  aux  Constitutions  de  la  Compagnie  de  Jésus. 
«  C'est  le  chef-d'œuvre  de  saint  Ignace,  »  a  écrit  un  de 
ses  fils'^  Pendant  ce  temps,  plus  d'étude,  plus  d'ensei- 
gnement, plus  d'emplois;  mais  de  longs  moments  don- 
nés à  «  l'oraison,  au  silence,  aux  méditations,  à  la  vie 
intérieure  :  c'est  une  longue  retraite  :  Ecce  Sponsus  ve- 
nit!  A  l'approche  de  l'Époux  divin,  les  vierges  sages 
préparent  leurs  lampes  pour  venir  au-devant  de  Lui. 

1  Bossuet  à  une  demoiselle  de  Metz.  Lettre  1"^. 

2  V.  le  P.  de  Ravignan,  De  l'Existence  et  de  l'Inslilut  des  Jésuites, 
ch.  m,  p.  48  et  49. 


296  HISTOIRE   DR  MADAME  BARAT 

Enfin  arrive  le  jour  de  la  profession.  Aucune  solennité 
n'égale  celle-là  dans  la  vie  religieuse.  La  famille  y  est 
conviée,  les  fidèles  du  dehors  peuvent  aussi  y  prendre 
part;  l'Église  y  déploie  une  pompe  et  une  allégresse 
nuptiales.  C'est  vraiment  le  mariage  avec  l'Epoux  des 
âmes;  et  son  cérémonial  rappelle  en  tout  le  rit  des  noces 
sacramentelles.  —  «  Vous  consentez  donc  à  prendre 
Jésus- Christ  crucifié  pour  votre  Époux?  demande  le 
prêtre  à  l'aspirante.  —  Oui,  mon  Père,  répond-elle, 
j'y  consens  de  tout  mon  cœur.  —  Recevez  donc  cet  an- 
neau comme  la  marque  de  Téternelle  alliance  que  vous 
allez  contracter  avec  Lui.  »  Alors  la  supérieure  met  ce 
signe  béni  au  doigt  de  la  religieuse,  et  le  célébrant  lui 
dit,  dans  la  langue  de  l'Église  :  «  Que  cet  anneau  soit 
le  signe  de  votre  fidélité,  le  sceau  du  Saint-Esprit,  et 
qu'ainsi  vous  soyez  l'Épouse  de  Jésus-Christ,  toute  dé- 
vouée à  le  servir.  »  Le  prêtre  lui  présente  de  même  la 
croix  d'argent,  en  disant:  «  P.ccevez,  ma  fille,  ce  gage 
.  précieux  de  l'amour  de  Jésus-Christ,  et  souvenez- vous 
qu'en  devenant  son  épouse,  vous  devez  désormais  vivre 
en  conformité  et  en  union  avec  son  divin  Cœur.  »  Cette 
croix  symbolique  porte  inscrits  ces  mots  :  Cor  umnn  et 
anima  unain  Corde  Jesu,  «  Un  môme  cœur,  une  môme 
âme  dans  le  Cœur  de  Jésus.  »  Puis,  pendant  que  la 
supérieure  lui  suspend  au  cou  «  ce  joug  doux  et  lé- 
ger »,  le  célébrant  ajoute  ces  paroles  du  Cantique,  tant 
citées  dans  les  lettres  de  M"""  Baral  :  «  Que  votre  Hien- 
Aimé  vous  soit  un  bouquet  de  myrrlio,  et  qu'il  reste  sur 
votre  cœur  en  signe  d'amour  et  d'union  éternelle.  Ainsi 
soit-il.  » 

Voilà    la   profession.   C'est  l'agrégation  pleine  à   l;i 
la  Société:   la  religieuse  se  lie  à  elle  pour  louj(»ur.««; 


LES   CONSTITUTIONS  297 

et,  réciproquement,  la  Société  l'adopte  d'une  manière 
irrévocable,  s'obligeant  à  la  garder  à  la  vie ,  à  la  mort. 
Le  pape  seul  désormais  aura  le  pouvoir  de  rompre 
cette  alliance  solennelle,  rendue  indissoluble  par  le  vœu 
de  stabilité  qu'on  y  joignit  plus  tard.  C'est  donc  l'holo- 
causte parfait,  comme  l'appelent  les  Pères.  «  Lorsque 
le  chrétien,  dit  saint  Grégoire  le  Grand,  voue  à  Dieu 
tout  ce  qu'il  a,  tout  ce  qu'il  est,  tout  ce  qu'il  aime, 
cela  s'appelle  l'holocauste  '.  »  La  perpétuité  de  ce 
lien  volontaire  donne  à  l'amour  de  l'homme  quelque 
chose  de  la  permanence  et  de  l'éternité  de  l'amour  de 
Dieu. 

Mais  au  moins  la  profession  n'est-elle  pas  pour  la 
religieuse  le  terme  du  long  travail  intérieur  sur  son 
âme?  Ne  va-t-elle  pas  enfin  s'asseoir  et  se  reposer? 
«  Au  contraire,  dit  la  règle,  c'est  alors  surtout  que 
les  épouses  de  Jésus-Christ  doivent  se  tenir  pour  plus 
étroitement  obligées  à  tendre  à  la  perfection ,  puis- 
qu'elles viennent  d'en  contracter  l'engagement  solennel 
à  la  face  du  ciel  et  de  la  terre.  »  Non  contentes  de  pra- 
tiquer les  vertus  de  leurs  trois  vœux ,  il  faut  qu'elles 
y  excellent.  Le  temps  n'est  plus  pour  elles  «  de  cher- 
cher leur  route,  comme  dans  le  noviciat,  mais  de  courir 
dans  la  carrière,  afin  de  servir  de  guides  à  celles  qui 
sont  encore  dans  le  temps  des  épreuves  ». 

D'ailleurs,  ici  l'amour  porte  tout,  rend  tout  aimable. 
Un  souffle  d'allégresse  court  à  travers  cette  règle  : 
elle  veut  que  le  mariage  dont  elle  est  le  contrat  soit  un 

1  Cum  quis  omne  quod  habet,  omne  quod  vivit,  omne  quod  sapit 
omnipolenti  Deo  voverit,  holocauslum  est...  Quid  est  nisi  holocauslum 
ofTerunt,  imô  mngis  holocauslum  finiit?  (S.  Greg.  Mag.  in  Ezechiel 
Humil.  VIII,  lij.) 


298  HISTOIRE   DE   MADAME    «ARAT 

mariage  heureux.  «  Heureuses  donc,  est-il  écrit,  heu- 
reuses seront  les  professes  dans  leur  pauvreté,  quand, 
non  contentes  de  se  retrancher  le  superflu,  elles  trouve- 
ront l'occasion  de  ressentir  la  privation  d'une  partie  du 
nécessaire,  et  de  se  rapprocher  ainsi  du  divin  Epoux, 
qui,  étant  le  Maître  du  ciel  et  de  la  terre,  a  vécu  néan- 
moins dans  le  plus  entier  dénûment  de  toutes  choses.  » 
Heureuses  seront- elles  dans  leur  humilité,  «  quand 
chacune  d'elles  verra  qu'on  lui  donne  ce  qu'il  y  a  de 
plus  vil  et  de  plus  grossier,  et  qu'on  la  traite  comme  la 
dernière  de  la  maison;  puisant  cette  joie  si  douce  dans 
le  Cœur  de  Jésus,  qui,  par  amour  pour  elles,  a  voulu 
être  traité  comme  le  dernier  des  hommes  et  le  rebut 
du  peuple.  »  Heureuses  seront-elles  dans  leur  obéis- 
sance, «  quand,  recevant  les  ordres,  les  avis,  les  répri- 
mandes même  de  leur  supérieure,  elles  feront  connaître, 
par  la  promptitude  et  la  joie  douce  et  modeste  de  leur 
soumission,  l'union  de  leur  cœur  avec  le  divin  Coi'ur  de 
Jésus.  »  Ainsi,  montant  au  sein  d'une  lumière  crois- 
sante, «  les  religieuses  s'avanceront  de  plus  en  plus 
dans  les  voies  de  la  perfection ,  et  se  prépareront  à 
l'union  éternelle  avec  leur  divin  Epoux*.  » 

Orr  peut  voir  maintenant  par  quelles  étapes  graduel- 
lement ménagées,  le  postulat,  lo  noviciat,  la  probation, 
la  profession ,  découvrant  sans  cesse  à  l'àme  des  pers- 
pectives plus  hantes,  la  tiennent  en  haleine  et  stimulent 
sa  marche  vers  l'objet  idéal  qu'elle  poursuit  sans  cesse, 
avec  la  consolation  d'en  approcher  de  plus  en  plus,  et 
l'humble  désespoir  de  ne  rallcindre  jamais.  «  Toute  la 


•  Constiludonf,  2'  parti"',  rli.  iv.  —  Des  dernifrs  vofu.r  jusiju'<t  ^l  mort, 

p.  Ca\-i\'J. 


LES   CONSTITCTIONS  299 

vie  du  chrétien,  dit  saint  Augustin,  n'est  qu'une  aspi- 
ration vers  le  souverain  Bien.  Dieu,  en  le  faisant  at- 
tendre, en  augmente  le  désir;  ce  désir  agrandit  l'âme; 
et,  en  l'agrandissant,  la  rend  capable  de  son  objet'.  » 
Telle  est  aussi  l'ordonnance  et  la  gradation  de  la  vie 
religieuse,  au  Sacré-Cœur. 

L'heure  dernière  de  l'existence  n'échappe  pas  à  l'é- 
treinte de  cette  chaîne  puissante.  Elle  a  son  règle- 
ment, à  la  suite  des  autres,  comme  devant  les  cou- 
ronner par  le  détachement  suprême ,  et  consommer 
l'holocauste. 

Dès  les  premières  atteintes  de  la  maladie,  les  épouses 
de  la  croix  sont  averties  de  lui  faire  bon  accueil,  «  puis- 
que c'est  dans  cet  état  d'humiliation  et  de  souffrance 
qu'elles  auront  plus  d'occasions  de  s'unir  au  sacré 
Cœur  de  Jésus.  »  De  ce  point  de  vue  divin,  tout  se 
transfigure.  Élevant  la  malade  à  une  dignité  surna- 
turelle, la  règle  lui  rappelle  «  qu'en  entrant  dans  la 
Société  du  Sacré-Cœur  de  Jésus,  elle  s'est  consacrée  à 
Dieu  en  qualité  de  victime,  et  qu'elle  doit  se  dévouer  à 
cette  grande  fonction ,  en  union  avec  le  Cœur  du  Sauveur 
des  hommes,  qui  s'est  offert  à  son  Père  comme  victime 
universelle  ».  Le  lit  d'infirmité  où  elle  est  clouée  de- 
vient ainsi  un  autel  où  elle  doit  «  retracer  l'image  de 
l'Homme  de  douleurs  ».  Fidèle  à  cet  exemple,  elle  se 
soumettra  à  tout,  elle  acceptera  tout.  Elle  acceptera  soit 
de  souffrir,  soit  de  guérir,  en  union  avec  Celui  «  qui  a 
été  obéissant  jusqu'à  la  mort  de  la  croix.  ».  Elle  accep- 
tera le  traitement  qu'on  lui  fera  suivre,  «  pour  l'amour 

1  Tota  vita  christiaiii  Boni  desiderium  est...  Deus  differendo  exlendil 
desiderium;  desiderando  exlendil  animuin,  extcndendo  facit  capacem. 
(S.  Aug.  In  epistol.  i  Joan.  Tract,  iv.) 


300  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

de  Jésus-Christ,  qui,  par  amour  pour  elle,  a  bu  le 
fiel  et  le  vinaigre,  et  a  daigné  épuiser  le  calice  jusqu'à 
la  lie.  » 

Plus  le  dernier  moment  approche,  plus  la  mou- 
rante redoublera  de  générosité.  «  A  l'heure  de  l'ago- 
nie, tâchant  de  ne  rien  perdre  du  prix  de  ce  dernier 
sacrifice  si  glorieux  à  Dieu  et  si  méritoire  pour  elle- 
même,  elle  prononcera  dans  un  sentiment  d'humilité 
ces  paroles  de  son  divin  Époux  :  In  mamis  tuas,  Do- 
mine, commendo  spiritum  meum.  »  Cet  acte  d'abandon 
achevant  et  couronnant  ceux  de  sa  vie  entière,  la  règle 
demande  qu'il  soit  encore  plus  parfait  et  plus  géné- 
reux que  les  autres.  «  Quelle  consolation,  dit-elle,  dans 
ce  moment  d'où  va  dépendre  une  éternité,  de  remettre 
son  âme  à  Dieu ,  en  union  avec  le  Cœur  de  son  divin 
Fils!  »  Ainsi  doit  mourir  une  épouse  de  Jésus-Christ; 
elle  ne  succombe  pas,  mais,  comme  son  Époux,  elle 
s'immole.  Elle  a  vécu  avec  lui,  en  conformité  fidèle; 
et  maintenant  rien  ne  manquant  plus  à  cette  conformité 
dans  la  mort  comme  dans  la  vie,  c'est  au  Ciel  d'en 
achever  la  consommation. 

On  le  comprend  assez ,  de  telles  vies  et  de  telles  morts 
ne  s'accommodent  guère  avec  un  lâche  égoïsme,  et. 
après  ce  qu'on  vient  de  lire,  il  n'est  plus  besoin  de 
nommer  l'esprit  du  Sacré-Cœur;  il  éclate  do  loulc:^ 
parts.  La  gkxNÉrosité,  une  générosité  qui  ne  refuse  rien 
et  qui  ne  recule  jamais  devant  aucun  sacrifice  :  tout  à 
Dieu  !  toul  pour  Dieu  !  Quelle  disposition  est,  plus  que 
celle-là,  conforme  au  Cœur  de  Jésus,  tel  qu'il  nous  est 
montré  dans  le  saint  évangile?  C'était,  on  ^'cn  sou- 
vient, la  vertu  dont  la  Sociclé  avait  fait  élection  avant 
de  se  conslituci'.   Elle  l'avait  ensuite  imprimée  dans 


LES   CONSTITUTIONS  301 

sa  vie,  avant  de  l'écrire  dans  un  code  et  d'en  faire  sa  loi. 
Maintenant,  grâce  à  cette  loi,  les  épouses  du  Cœur  de 
Jésus  ne  s'appartiennent  plus;  elles  ne  veulent  que  ce 
qu'il  veut  ;  et  quel  que  soit  le  sacrifice  qu'il  leur  demande 
désormais:  celui  de  la  famille,  de  l'amitié,  de  la  patrie, 
de  la  santé,  de  la  vie,  Il  l'obtiendra  de  droit.  Tout  lui  est 
assujetti  par  le  vœu  de  l'amour,  et  l'héroïsme  lui-même 
n'est  plus  qu'une  conséquence  naturelle  et  toute  simple 
de  ce  domaine  de  Dieu. 

Après  avoir  ainsi  institué  la  vie  spirituelle  et  inté- 
rieure à  ses  différents  degrés,  les  Constitutions  entrent 
dans  la  vie  extérieure  de  la  Société  :  l'œuvre  de  son 
apostolat,  principalement  par  l'éducation  des  enfants  ; 
c'est  la  troisième  partie  des  Constitutions.  Mais,  comme 
ce  fut  seulement  cinq  ans  après  ce  conseil  qu'une  autre 
assemblée  y  mit  la  dernière  main,  nous  remettons  à 
cette  date  d'en  donner  l'exposé  et  le  développement. 

Pour  achever  son  ouvrage,  le  Conseil  n'avait  plus 
qu'à  statuer  sur  le  gouvernement  de  la  Société  :  c'est 
la  dernière  partie  des  Constitutions. 

La  principale  question  était  la  durée  de  la  charge  de 
la  supérieure  générale.  M""^  Barat  se  fût  vue  remplacée 
avec  joie,  car  jamais  elle  n'avait  tant  désiré  la  retraite. 
«  Ah  !  disait-elle  récemment  dans  une  de  ses  lettres,  que 
j'envie  un  sort  tranquille!  mais  tout  bas,  parce  que 
Notre -Seigneur  peut  m'entendre,  et  II  ne  serait  pas 
content.  Il  veut  qu'on  aime  sa  volonté,  et  cette  volonté 
m'impose  un  genre  de  vie  bien  autre  que  celui  de  mon 
choix*.  » 

1  Paris,  Il  dL-cembre  1813. 


302  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Ce  goût  d'une  vie  cachée  allait  être  encore  une  fois  et 
définilivemcnt  contrarié  dans  le  Conseil  ;  car  la  pre- 
mière chose  qu'on  y  décida,  fut  que  «  la  supérieure 
générale  était  à  vie  ». 

La  supérieure  générale  est  le  premier  ministre  du 
Cœur  de  Jésus  dans  la  Société.  Voilà  pourquoi,  selon 
les  Constitutions,  «  elle  doit  être  la  personne  la  plus 
intimement  unie  à  ce  Cœur  sacré,  afin  de  puiser  dans 
cette  source  les  lumières  et  les  grâces  nécessaires  pour 
elle-même  et  pour  tous  les  membres  de  la  Société  ». 
Voilà  pourquoi  encore  son  autorité  doit  être  aussi  douce 
que  forte,  «  sachant  si  bien  la  tempérer  par  l'esprit 
d'humilité  et  de  charité  qu'on  puisse  reconnaître  en  elle 
l'esprit  et  le  Cœur  de  Celui  qui  a  dit  :  «  Apprenez  de 
moi  que  je  suis  doux  et  humble  de  co?ur.  »  Ainsi  se 
légitime  le  nom  de  supérieure  et  celui  de  mère  qui  lui 
sera  donné  indistinctement,  mais  avec  une  préférence 
marquée  pour  le  second. 

Ses  attributions  sont  très-considérables;  la  mère  gé- 
nérale concentre  dans  sa  main  tout  le  gouvernement 
de  sa  grande  famille.  A  elle  appartiennent  l'admis- 
sion au  postulat,  au  noviciat,  aux  vœux:  la  fondation 
des  maisons  et  leur  inspection;  la  nominatii'n  des  su- 
périeures et  principales  officières;  Tadministralion  des 
biens  et  la  gestion  des  affaires  de  la  Société;  le  main- 
tien vigilant  des  Constitutions;  la  convocation  du  con- 
seil général  ou  congrégation.  La  règle  a  voulu  que 
des  liens  nombreux,  serrés,  rattachassent  à  son  centre 
non -seulement  le  corps  de  la  Société,  mais  même  cha- 
cun de  ses  membres  ;  et  une  sage  permission  leur 
est  accordée  de  correspondre  avec  leur  mère,  sans  in- 
termédiaire. 


LES   CONSTITUTIONS  303 

Cependant  ces  charges  pesantes  appelaient  un  se- 
cours, ce  pouvoir  un  contrôle  et  un  contre-poids.  La 
règle  y  a  pourvu  par  la  création  d'un  conseil  permanent 
donné  à  la  supérieure,  élu  par  la  Société,  et  composé  de 
trois  assistantes  générales  ayant  voix  délibérative  dans 
tout  ce  qui  regarde  le  gouvernement.  Les  Constitutions 
placent  également  auprès  d'elle  une  économe  générale, 
une  secrétaire  générale,  enfin  une  admonitrice,  sorte 
de  conscience  extérieure,  «  chargée  de  lui  présenter, 
selon  les  circonstances ,  les  observations  et  les  avis  qui 
paraîtraient  intéresser  le  bien  de  la  Société  ou  sa  per- 
fection personnelle'!  »  L'esprit  du  sacré  Cœur  pouvait 
seul  rendre  possible  l'exercice  d'une  si  sage  mais  si 
déUcate  institution. 

Ayant  pourvu  de  même  ou  d'une  manière  analogue 
au  gouvernement  des  maisons  particulières,  les  Con- 
stitutions ,  dans  un  dernier  chapitre ,  indiquent  les 
moyens  extérieurs  et  intérieurs  de  conserver  la  Société 
dans  l'esprit  de  son  Institut.  On  met ,  en  tête  des 
moyens  extérieurs,  l'action  d'un  conseil  ou  congréga- 
tion générale  que  la  supérieure  doit  convoquer  tous  les 
six  ans  pour  traiter  des  affaires  de  la  Société.  Quant 
aux  moyens  intérieurs,  humilité,  obéissance,  charité, 
esprit  de  prière,  ils  se  résument  tous  dans  l'amour 
effectif  du  sacré  Cœur  de  Jésus.  Ainsi,  comme  il  a 
été  le  premier  mot  des  statuts,  le  Cœur  de  Notre- 
Seigneur  en  est  le  dernier;  et  tout  ce  code  se  termine 
par  le  vœu  que  Jésus- Christ  adressait  à  son  Père  la 
veille  de  sa  Passion  :  «  0  Père,  faites  qu'ils  soient  un  en 
vous,  comme  vous  êtes  en  moi,  et  moi  en  vous,  et  que 
ce  soit  la  consommation  de  l'Unité.  » 

1  Co7islUutions ,  A' [)av[ie,  ch.  i"-,  p.  131-133. 


304  HISTOIRE  DE   MADAME    BARAT 

Telle  fut  dans  l'origine,  telle  est  encore  aujourd'hui 
cette  législation  appelée  à  régir  un  si  grand  nombre 
d'àmes  ;  si  divine  et  si  humaine  à  la  fois,  si  énergique  et 
si  tendre,  où  tout  se  traite  entre  le  Cœur  de  Dieu  et  le 
coeur  de  l'homme ,  placés  perpétuellement  en  présence 
l'un  de  l'autre.  Fortement  pénétrée  de  l'inspiration  de 
saint  Ignace,  mais  trempée  plus  fortement  encore  aux 
sources  de  l'Évangile,  le  sévère  enthousiasme  dont  elle 
est  le  fruit  ne  lui  a  rien  enlevé  du  caractère  de  modé- 
ration et  de  sagesse  pratique  qui  sauvegarde  partout  la 
vie  de  la  raison,  sous  la  domination  souveraine  de  la 
grâce.  Étrangère  aussi  bien  à  toute  vue  étroite,  à  tout 
minutieux  détail  qu'à  toute  exaltation  purement  spécu- 
lative, elle  semble  facile  et  douce  au  sein  d'une  pensée 
générale  fort  sévère,  parce  que  cette  sévérité  atteint 
plutôt  l'âme  que  le  corps,  et  que  d'ailleurs  la  croix  n'y 
est  jamais  présentée  que  par  les  mains  de  l'amour. 
«  J'ai  lu,  disait  plus  tard  le  cardinal  Racanali,  j'ai 
lu  par  devoir  les  Constitutions  de  presque  tous  les 
Ordres,  soit  anciens,  soit  modernes.  Toutes  sont  belles, 
admirables,  marquées  du  sceau  de  Dieu.  Mais  celle-ci 
m'a  paru  exceller  entre  toutes  parce  qu'elle  renferme 
l'essence  de  la  perfection  religieuse,  et  qu'elle  est  en 
même  temps  un  chef-d'œuvre  d'unilé.  Le  Sacré-Cœur 
de  Jésus  est  à  la  fois  le  pivot  sur  lequel  tout  se  meut 
et  le  terme  où  tout  aboutit.  » 

Cependant  cette  Société,  si  forloment  rallachée  au 
Cœur  de  Jésus-Christ  et  à  rautorité  de  la  supérieure, 
jjar  quel  lien  de  dépendance  allait-elle  l'être  à  l'autorité 
de  l'Église?  Une  des  recommandations  failes  le  plus 
fré(iuemment  à  la  mère  générale  et  aux  supérieures 
locales  par  les  Constitutions,  c'était  de  «  regarder  lé- 


LES   CONSTITUTIONS  305 

vêque  diocésain  comme  leur  supérieur  d'institution  di- 
vine ;  —  d'avoir  pour  les  évoques  tout  le  respect  et  toute 
la  vénération  qu'exige  le  caractère  auguste  dont  ils  sont 
revêtus;  —  d'éviter  tout  ce  qui  pourrait  déplaire  à 
révêque  dans  l'ordre  et  la  conduite  de  chaque  maison 
particulière,  et  de  lui  faire  rendre  partout  les  hommages 
de  filiale  soumission  qui  lui  sont  dus^  » 

Toutefois  un  Institut  appelé  visiblement  à  s'étendre 
au  loin  devait-il  être  exposé  à  l'inévitable  variété  qu'in- 
troduirait dans  ses  règles  l'ingérence  personnelle  de 
chacun  des  Ordinaires?  Dès  lors,  en  attendant  le  jour 
où  l'approbation  du  Souverain  Pontife  couvrirait  tout 
l'Ordre  de  sa  main  tutélaire,  n'était -il  pas  nécessaire 
qu'un  haut  personnage  ecclésiastique,  également  in- 
fluent dans  l'Église  et  l'État,  sauvegardât  ses  lois  par  sa 
protection? 

Dans  cette  vue ,  M"^  Barat  s'adressa  au  grand  au- 
mônier de  France,  M^  Alexandre  de  Talleyrand-Pé- 
rigord,  archevêque  de  Reims,  et  le  pria  d'agréer  le  titre 
de  supérieur  général  de  sa  Société.  Voici  par  quelles 
lignes  se  termine  la  lettre  qu'elle  lui  écrivit  :  «  Sou- 
mises à  la  juridiction  de  l'Ordinaire  dans  tous  les  dio- 
cèses où  nous  nous  trouvons,  nous  n'avions  qu'un  vœu 
à  former.  Monseigneur,  celui  d'être  sous  la  surveillance 
d'un  prélat  qui  eût  l'autorité  et  le  droit  de  nous  faire 
observer  nos  saintes  règles,  partout  où  nous  aurions  des 
établissements  ^  » 

La  réponse  de  Son  Excellence,  en  date  du  22  no- 
vembre 1810,  fut  telle  qu'on  l'espérait  :  «  Je  me  ferai 
toujours  un  plaisir  de  contribuer  au  bien  que  vous  vous 

1  Constitutions,  A'  parLiu,  chap.  i*'',  p.  132. 
Lettre  aulogr.  daus  le  dossier  des  afTaires  d'Amiens,  n°  43. 

1.  -  -JU 


3atJ  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

proposez  de  faire,  en  vous  protégeant,  en  vous  aidant 
de  mes  conseils,  et  en  maintenant  dans  votre  Société 
l'observation  des  règles  et  Tesprit  de  votre  voca- 
tion... » 

M^'  de  Talleyrand-Périgord  délégua  à  ces  fonctions 
de  supérieur  général  le  secrétaire  môme  de  la  grande 
aumùnerie,  M.  l'abbé  Perreau,  que  nous  avons  déjà 
nommé  dans  cette  histoire.  C'était  un  de  ces  hommes 
distingués  et  excellents,  qui  semblent  nés  pour  faire 
aimer  la  vertu.  Il  était  si  obligeant,  si  porté  à  rendre 
service,  qu'on  disait  qu'il  s'y  était  engagé  par  vœu. 
Mais  sous  cette  bienveillance,  se  cachait  une  énergie 
qui  n'avait  pas  faibli  devant  la  persécution.  Dans  les 
derniers  temps  de  l'Empire,  il  avait  été  jeté  dans  le 
donjon  de  Vincennes,  avec  M.  d'Astros,  pour  la  cause 
de  l'Église  et  les  droits  du  Saint-Siège;  mais  il  avait 
trouvé  Dieu  dans  sa  réclusion,  et  il  s'y  était  fait  une  si 
douce  habitude  de  la  solitude,  du  silence,  que,  depuis 
ce  temps,  il  ne  se  plaisait  plus  que  dans  la  retraite. 
Forcé  de  vivre  à  la  cour,  mais  ne  s'y  donnant  pas,  refu- 
sant pour  lui-même  les  hautes  dignités  ecclésiastiques 
qu'il  faisait  conférer  aux  autres;  prédicateur  peu  disert, 
mais  esprit  lucide ,  aussi  apte  aux  aflaires  qu'il  les  ai- 
mait peu,  M.  Perreau  allait  être  pour  la  Société  du 
Sacré-Cœur  le  plus  précieux  comme  le  plus  dévoué  des 
amis. 

On  sentait  cependant  ({u'une  chose  restait  à  faire  pour 
couronner  l'ouvrage  des  Constitutions  :  c'était  la  créa- 
tion d'un  noviciat  général,  (jui  ou  as.suràt  robservalion 
uniforme  dans  la  Société.  Dès  1814,  RI"'"  Darat  écrivail 
à  M'""  Duchesne  :  o  II  nous  faut  à  Paris  une  maison 
assez  vaste  ])uur  y  contenir  le  noviciat  général,  avec  un 


NAISSANCE   D'UN  NOVICIAT  GENERAL  307 

pensionnat.  Voilà  un  projet  pour  l'avenir,  et  qui  serait 
exécuté  dès  ce  moment,  si  nous  avions  des  fonds.  »  La 
raison  qu'elle  en  donnait,  était  le  besoin  de  pourvoir  à 
l'unité  d'esprit  et  de  gouvernement.  «  Nous  pouvons 
dire,  écrivait-elle  à  la  même  amie,  que  notre  Société  ne 
prendra  de  la  consistance  que  lorsqu'on  pourra  former 
cet  établissement.  Le  noviciat  général  donnera  le  même 
esprit  à  toutes,  et  unira  tous  les  cœurs  au  chef.  Que 
n'avons- nous  pas  déjà  souffert  de  ces  conduites  parti- 
culières de  divers  pays  !  Je  vous  assure  que  la  place  que 
j'occupe  deviendrait  impossible  à  remplir,  si  ce  moyen 
n'était  mis  promptement  en  vigueur.  »  Une  autre  con- 
sidération, que  sa  foi  et  son  amour  plaçaient  secrète- 
ment au-dessus  de  celle-là,  était  que,  dans  cette  mai- 
son, on  pourrait  établir  l'adoration  perpétuelle  du  saint 
Sacrement.  «  Ma  chère  Philippine,  mandait -elle  à  la 
même,  vous  serez  bien  contente  dans  quelque  temps. 
Nous  établirons  enfin  l'adoration  perpétuelle  du  sacré 
Cœur  de  Jésus.  C'est  mon  projet  chéri  !  » 

Le  Conseil  général  entra  pleinement  dans  ces  vues. 
Une  des  premières  choses  inscrites  dans  le  livre  des 
Constitutions  fut  :  «  qu'il  y  aurait  adoration  perpé- 
tuelle dans  la  maison  du  noviciat,  laquelle  serait 
unique  autant  que  possible.  »  Paris  fut  désigné  pour  cet 
établissement,  et  les  mères  du  conseil  ne  voulurent  pas 
se  séparer  avant  d'avoir  pourvu  à  cette  fondation. 

Elles  se  dispersèrent  donc,  deux  à  deux,  par  la 
ville,  allant  de  quartier  en  quartier  chercher  une 
demeure.  Comme  on  était  alors  dans  le  temps  de 
l'Avent,  elles  s'unissaient  à  Marie  demandant  une 
place  aux  gens  de  Bethléhem,  pour  son  fils  Jésus. 
On  avait  d'abord  pensé  à  l'Abbaye-aux-Bois;  on  finit 


308  HISTOIRE   DE   MADAME  BARAT 

par  se  contenter  d'une  maison  plus  modeste,  située 
dans  la  rue  des  Postes.  On  la  prit  à  loyer:  un  maître 
de  pension  y  tenait  son  école;  il  la  laissa  bientôt  libre, 
et  la  mère  générale  chargea  M"""  Duchesne  des  travaux 
qui  devaient  en  faire  une  décente  habitation  des  épouses 
de  Dieu. 

L'élection  des  assistantes  générales  devait  terminer 
le  conseil.  Une  neuvaine  de  prières  faite  à  Notre-Dame- 
de-la- Délivrance  précéda  ce  grand  acte,  et  le  Vô  dé- 
cembre on  ouvrit  le  scrutin.  Les  noms  de  M""^*  Bigeu, 
de  Gharbonnel  et  Grosier  réunirent  d'abord  les  voix. 
M™^'  Desmarquest,  Geoffroy,  Eugénie  de  Gramont  furent 
désignées  ensuite.  La  digne  mère  Bigeu  reçut  les  fonc- 
tions d'admonilrice  de  la  supérieure  générale;  la  mère 
de  Chai'bonnel,  celles  d'économe  générale;  enfin  la 
mère  Duchesne,  investie  des  fonctions  de  secrétaire  gé- 
nérale, se  réjouit  d'une  charge  qui  la  fixait  désormais 
auprès  de  M""^  Barat.  Telles  sont  les  sept  colonnes  que 
Dieu  choisit  à  cette  époque  pour  porter  l'édifice  de  la 
Société. 

Le  lendemain  10,  octave  de  l'Immaculée  Conception 
de  Marie,  le  Conseil  se  rendit  dans  la  chapelle  des 
Récollets  de  la  rue  de  Grenelle.  C'était  une  simple 
chambre;  l'autel  était  dressé  au  fond  d'une  alcôve; 
à  droite  et  à  gauche,  on  remarquait  deux  portraits  : 
l'un  de  saint  Pierre,  et  au-dessous,  Tanathème  porté 
contre  quiconque  n'écoute  pas  la  véritable  Eglise; 
l'autre  de  saint  Paul,  avec  l'analhème  prononcé  contre 
quiconque  n'aime  pas  Notre-Seigneur  Jésus -Christ. 
C'est  dans  cet  oratoire  que  le  nouveau  supérieur  gé- 
néral délégué,  M.  l'abbé  Perreau,  célébra  le  saint 
sacrifice,   et  reçut  les  engagements  de  chacune  des 


VICTOIRE  DU  SACRÉ-COEUR  309 

mères.  «  Ce  16  décembre  1815,  dit  M"*®  Duchesne, 
fut  donc  un  renouvellement  pour  notre  Société,  qui 
avait  toujours  désiré  d'appartenir  de  nom  et  d'effet  au 
sacré  Cœur  de  Jésus.  Cette  journée  se  passa  dans  une 
sainte  allégresse.  » 

Deux  jours  après,  M"*®  Barat  adressa  à  toutes  ses  mai- 
sons une  lettre  dans  laquelle  elle  faisait  ressortir  la  vic- 
toire obtenue  par  le  sacré  Cœur  dans  la  Constitution  de 
la  Société.  «  Tout  le  reste  fût- il  semblable  entre  nous 
et  l'essai  qu'on  a  tenté  à  Rome,  faisait -elle  observer,  il 
resterait  encore  une  différence  essentielle  :  c'est  que  le 
principe  sur  lequel  notre  Société  est  fondée  est  la  dévo- 
tion au  sacré  Cœur  de  Jésus;  et  qu'elle  doit  être  telle- 
ment dévouée  à  la  gloire  et  au  culte  de  ce  divin  Cœur 
que  tous  ses  travaux  et  fonctions  se  rapportent  à  Lui, 
comme  à  leur  dernière  fin...  » 

Rappelant  alors  les  souvenirs  qui,  de  tout  temps, 
avaient  consacré  sa  famille  à  ce  grand  objet  :  «  Cette 
fin,  ajoutait-elle,  est  celle  que  Dieu  s'est  plu  à  mani- 
fester dès  l'origine  de  notre  Société;  et  si  les  temps 
orageux  où  elle  a  commencé  en  France  ne  nous  ont  pas 
permis  de  faire  profession  ouverte  de  la  consécration  à 
ce  Cœur  adorable,  jamais  cependant  elle  n'eut  d'autre 
but  que  celui-là.  C'est  en  le  poursuivant  que,  peut-être, 
mériterons-nous  un  jour  d'obtenir  du  Souverain  Pon- 
tife une  approbation  qui  mettra  enfin  le  comble  à  notre 
bonheur^  » 

Les  conseillères  quittèrent  Paris  dans  les  premières 
semaines  de  1816.  Bientôt  M""^  Barat  apprit  que  toutes 
ses  maisons  avaient  reçu  les  règles  comme  la  parole  de 

1  LeUres  circulaires,  (.  I,  n"  1  ;  —  Parip,  18  décembre  \8\V). 


310  HISTOIRE   DE   MADAME  BAHAT 

Dieu  même,  et  que,  de  plus,  à  Grenoble,  à  Poitiers  et  à 
Niort,  l'autorité  épiscopale  les  avait  revêtues  de  Tap- 
probalion  la  plus  absolue. 

Il  n'y  avait  qu'Amiens  qui  donnât  des  inquiétudes. 
Toutefois  la  lumière  s'était  déjà  faite  dans  l'esprit  de 
M"""  Eugénie  de  Gramont,  qu'avait  entièrement  conquise 
la  clémente  cliarilé  de  M"""  Barat.  Sa  prudence  fit  le 
reste. 

Le  23  janvier,  la  mère  générale  se  rendit  à  Amiens. 
Elle  commença  par  s'assurer  l'appui  de  l'évêque,  M^  de 
Demandolx.  Mais  le  secours  sur  lequel  elle  comptait 
avant  tout,  c'était  celui  de  Dieu.  Elle  pria,  elle  jeûna; 
le  Père  Varin  craignit  même  qu'elle  ne  portât  trop 
loin  SCS  macérations.  Surtout  elle  se  fit  petite,  pour 
ne  pas  entraver  l'opération  divine.  «  Je  sens,  disait- 
elle,  que  je  ne  suis  qu'un  instrument  entre  les  mains 
du  Seigneur.  C'est  pour  n'avoir  pas  d'obstacles  à  ses 
desseins  que  le  Tout-Puissant  s'est  servi  d'un  instru- 
ment si  pauvre.  Il  voulait  que  rien  dans  son  ouvrage 
ne  fut  de  la  main  de  l'homme.  Dieu  fera  lui-même  son 
œuvre,  je  n'ai  qu'à  le  laisser  faire'.  » 

Fidèle  à  cet  esprit,  la  sage  mère  se  garda  bien 
d'assembler  d'abord  la  Communauté  :  elle  annonça  seu- 
lement qu'on  pouvait  venir  la  voir  en  particulier.  «  La 
première  fois  qu'elle  réunit  ensuite  ses  religieuses, 
raconte  le  journal  de  M'""  de  Gi-amont  d'Aster,  c'est 
à  peine  si  elle  effleura  le  sujet  de  l'irrégularité  où 
l'on  était  venu,  mais  elle  s'étendit  longuement  sur  la 
bonté  de  Jésus- Christ  et  ses  bienfaits  envers  la  So- 
ciété. »  |]ll(j  lut  les  Constitutions;  et  les  noms  des  sacrés 

i  Ainicns,  ICi  l'.'vrii.T,  n  In  iihto  Ailriciiii<>  Mi.  lui. 


L'UNANIMITÉ  AU   SACRÉ-COEUR  311 

Cœurs  de  Jésus  et  de  Marie  furent  Taimant  qui  com- 
mença à  attirer  les  âmes.  On  venait  secrètement  la 
visiter,  on  pleurait  à  ses  genoux,  on  se  relevait  ré- 
concilié :  «  Je  n'ai  pas  de  plus  grand  bonheur  que 
celui  de  pardonner,  »  se  plaisait  à  répéter  la  clémente 
mère. 

Une  neuvaine  qu'elle  fit  faire  au  sacré  Cœur  de  Jésus 
acheva  la  victoire.  Il  ne  resta  plus,  à  la  fin,  que  deux 
dissidentes;  elles  firent  leur  soumission  en  particulier; 
et,  le  12  février,  M'"''  Barat  se  rendit  auprès  de  Monsei- 
gneur, pour  l'informer  que  les  Constitutions  étaient 
désormais  acceptées  unanimement.  L'évêque  lui  en 
témoigna  une  vive  satisfaction  :  «  Enfin  vous  voilà 
miennes,  tout  à  fait  miennes,  lui  dit-il.  Jusqu'ici,  c'est 
à  peine  si  vous  m'apparteniez;  vous  serez  désormais  la 
plus  chère  portion  de  mon  troupeau  ^  » 

Cette  nouvelle  fut  reçue  avec  une  joie  indicible  par 
tous  les  amis  du  sacré  Cœur  :  «  Vous  allez  donc  désor- 
mais ne  former  qu'un  cœur  et  qu'une  âme  pour  glo- 
rifier Dieu  par  le  Cœur  sacré  de  Jésus-Christ,  écrivit 
M.  Perreau.  Quel  touchant  spectacle!  combien  vous 
devez  en  jouir.  Madame,  vous  qui  ne  soupiriez  qu'après 
cet  heureux  moment!...  C'est  là  une  faveur  toute  parti- 
culière, que  vous  devez  sans  doute  à  votre  tendre  dévo- 
tion aux  sacrés  Cœurs  de  Jésus  et  de  Marie,  et  à  la 
pureté  de  vos  intentions,  comme  à  la  simplicté  de  votre 
obéissance.  Lorsqu'on  est  heureux  de  mourir  à  tout, 
pour  ne  vivre  qu'à  Jésus-Christ  et  ne  chercher  que  Lui, 
on  est  sûr  de  le  trouver-.  » 


1  Journal  de  3/"=  de  Gramonl  d'Aster,  p.  1  î. 

2  Paris,  lo  février  1810.  —  Dossier  des  affaires  d'A'.niens,  n°  '60. 


312  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

L'abbé  Gaston  de  Sambucy  écrivait  dans  le  même  sens 
à  la  supérieure  :  «  Bénissons  le  Seigneur  d'avoir  fait 
succéder  le  calme  à  l'orage;  tous  les  coeurs  de  vos  filles, 
un  instant  divisés,  n'avaient  cessé  d'être  à  Lui,  et  après 
cet  exemple,  nous  pouvons  espérer  tout  de  sa  grâce  pour 
l'avenir  ^  » 

M.  de  Lamarche  était  encore  plus  triomphant  que  les 
autres  :  «  Il  y  avait  longtemps,  disait -il,  que  ses  larmes 
n'avaient  coulé  si  délicieusement  ;  »  et  il  se  portait  garant 
auprès  de  M'"^  Barat  que  «  celles  de  ses  filles  qui  avaient 
eu  le  plus  de  peine  à  se  rendre,  donneraient  bientôt  au 
Sacré-Cœur  le  plus  de  satisfaction  -  ». 

Une  réparation  spontanée  et  éclatante  justifia  promp- 
lement  cet  espoir.  On  était  dans  la  retraite  prépara- 
toire au  renouvellement  des  vœux,  et  M""®  Barat  y  faisait 
chaque  jour  la  conférence.'  Elle  y  parlait  avec  une  si 
aimable  charité  que,  dès  le  second  jour,  les  cœurs  qui 
ne  s'étaient  encore  qu'entr'ouverts,  se  sentirent  pressés 
d'éclater  devant  elle.  L'entretien  achevé,  la  mère  géné- 
rale se  levait  pour  se  retirer,  lorsqu'une  des  plus  an- 
ciennes se  jeta  à  ses  genoux,  et  d'une  voix  brisée  parle 
repentir  :  «  Ma  Mère,  lui  dit-elle,  nous  vous  reconnais- 
sons bien  pour  notre  véritable  mère  ;  daignez  aussi  nous 
reconnaître  pour  vos  vraies  filles!  »  En  même  temps, 
toutes  les  autres  s'étaient  agenouillées;  elles  pleuraient, 
elles  ne  savaient  que  répéter  ces  mots  :  «  Ma  mère!  vous 
êtes  ma  mère!  »  M'"®  Barat,  troublée,  fut  obligée  de  se 
rasseoir;  clic  ne  put  que  leur  dire  :  «  Dieu  sait  l'affec- 
tion que  je  n'ai  jamais  cessé  de  vous  porter!  »  —  «  Que 


1  Paris,  20  février  1810.  —  Dossier  des  affaires  d'Amiens,  n»  .'13. 

2  CiiiL'iiiiTos,  Ifi  févrif^r  I^ilH.  —  nopt-icr  des  niïain's  d'Aiiiioiis.  ii"  M. 


L'UNANIMITÉ  AU   SACRÉ-COEUR  313 

nous  VOUS  avons  fait  souffrir!  »  lui  répondaient  les 
sœurs,  toujours  agenouillées.  M""^  Barat  les  releva  : 
«  Allons,  dit- elle,  je  vois  bien  qu'il  faut  nous  embras- 
ser !  »  Après  quoi,  moitié  pleurant,  moitié  souriant,  elle 
prit  et  serra  chacune  d'elles  dans  ses  bras ,  puis  elle  se 
hâta  de  sortir  pour  rendre  grâces  à  Dieu^  » 

«  Dès  ce  moment,  le  bonheur  rentra  dans  la  maison, 
ajoute  le  journal  de  M""®  de  Gramont  d'Aster.  Chacune 
reprit  sa  gaieté,  et  l'on  ne  pensa  plus  qu'à  préparer  la 
fête  de  la  prise  d'habit.  »  Celle-ci  eut  lieu  le  jeudi  29  fé- 
vrier. M"*"  Barat  y  reçut  l'anneau  et  la  croix  de  la 
main  de  l'assistante,  M™°  Eugénie  de  Gramont,  à  qui 
la  mère  supérieure  les  donna  à  son  tour.  Ces  deux 
âmes  étaient  maintenant  si  étroitement  unies,  que 
M"'°  de  Gramont  d'Aster  n'en  pouvait  taire  sa  joie  : 
«  L'union  qui  règne  entre  la  mère  générale  et  M"*^  Eu- 
génie est  d'un  grand  exemple,  et  aussi  édifiante  que 
consolante,  »  écrivait-elle  dans  le  journal  d'Amiens. 

Les  règles  rétablies,  l'esprit  religieux  ressuscité  dans 
la  communauté,  les  études  fortifiées  dans  le  pensionnat, 
l'ordre  et  l'économie  reconstitués  dans  le  temporel,  fu- 
rent autant  d'œuvres  qu'elles  accomplirent  de  concert. 
Avant  de  se  retirer.  M"""  Barat  désigna  M"'"  Eugénie  de 
Gramont  comme  maîtresse  du  pensionnat  et  du  noviciat. 
M"'"  de  Gramont  d'Aster,  nommée  seconde  assistante,  de- 
vait avoir  la  direction  de  la  communauté.  Enfin,  M"""  Gro- 
sier  leur  fut  promise  pour  supérieure.  Cela  fait,  la  mère 
générale  partit  le  27  avril,  laissant  la  maison  d'Amiens 
réconciliée  et  transforpiée. 

Rien  ne  semblait  manquer  à  cette  œuvre  de  paix, 

1  Journal  aulogr.  de  la  mcrc  de  Gramont  d'Aster,  p.  0. 


314  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

quand,  quelques  mois  après,  le  sceau  de  l'Église  y  fut 
mis  par  une  lettre  de  Pie  VII  aux  Vicaires  généraux  ca- 
pitulaires  de  Poitiers.  Le  Pape  les  félicitait  de  «  possé- 
der dans  leur  diocèse  deux  maisons  du  Sacré-Cœur  qui 
s'employaient  avec  un  si  grand  fruit  à  l'éducation  des 
filles  ».  Il  regrettait  la  méprise  qui  les  avait  troublées  et 
un  instant  désunies.  Il  terminait  enfin  en  exprimant  le 
vœu  «  que  la  tranquillité  et  la  parfaite  concorde  revins- 
sent dans  les  cœurs  de  toutes,  afin  qu'elles  continuas- 
sent à  servir  Dieu  dans  la  paix,  et  à  former  la  jeunesse 
aux  vertus  et  à  la  piété  chrétiennes*  ». 

La  crise  était  terminée;  et  le  Sacré-Cœur  allait  ac- 
complir désormais,  avec  la  pleine  et  puissante  liberté  de 
son  zèle,  l'œuvre  de  régénération  dont  M.  de  Lamarche 
venait  d'écrire  ces  belles  paroles  à  M'"''  Barat  :  «  Quelle 
œuvre  admirable ,  et  comment  l'opérer,  si  ce  n'est  en 
recevant  et  communiquant  les  divines  influences  d'un 
Dieu  qui  n'a  cessé  d'aimer  un  pays  où  l'irréligion,  l'im- 
piété, les  crimes  de  toute  espèce  se  sont  réunis  pour  en 
couvrir  toute  la  surface  d'infamies  et  de  profanations  de 
tout  genre  !  0  filles  aînées  du  Sacré-Cœur,  que  votre 
destination  est  grande!...  Mais  que  vos  obligations  sont 
relevées!  Que  vous  êtes  obligées  d'aimer  et  de  faire  ai- 
mer un  Dieu  si  libéral  à  votre  égard!  Que  le  choix 
que  Jésus  fait  de  vous  pour  être,  non-seulement  les 
épouses,  mais  les  apôtres  de  son  Cœur,  doit  vous 
porter  à  une  vive  et  active  reconnaissance  !  —  Adieu  , 
je  suis  heureux  de  me  recommander  aux  prières  d'une 
Société  qui  ne  fait  plus  (ju'un  seul  cteur  dans  le  Cœur 
de  Jésus-!  » 

«  LcUre  liu  \l'>  juin  ls|C. 

2  CuigiiiiTcs,  17  fôvrier  1810. 


TRIOMPHE   DU   SACRÉ-COEUR  315 

A  partir  de  ce  moment  une  ère  nouvelle  s'ouvre 
pour  la  Société.  La  longue  stérilité  dont  elle  était 
frappée  depuis  1808,  fait  place  désormais  à  une  fécon- 
dité qui  couvre  de  fondations  non- seulement  la  France 
et  les  États  voisins,  mais  les  Terres  lointaines.  En  môme 
temps  la  vie  religieuse  s'unifie  et  s'organise  dans  le 
centre  que  vient  de  créer  l'institution  d'un  noviciat  gé- 
néral à  Paris.  L'âme  de  toute  cette  action  intérieure  et 
extérieure,  c'est  M"°  Barat.  Plus  sa  Société  s'étend, 
plus  sa  sainteté  grandit.  Tel  est,  en  abrégé,  le. tableau 
que  présente  la  nouvelle  période  dans  laquelle  nous 
entrons,  et  que  nous  retracerons  dans  le  livre  sui- 
vant. 


LIVRE  IV 


L'EXPANSION    DU    SACRÉ-CŒUR 


LIVRE  IV 


CHAPITRE    PREMIER 


LA     FONDATION     DE     l'ARIS 


181G-1818 


Épreuve  spirituelle  de  M'"^  Barat  ;  la  solitude  du  cœur;  Dieu  unique- 
ment aimable.  —  La  colonie  de  Cuignières  transférée  à  Beauvais.  — 
Visite  de  Poitiers,  de  Niort  et  de  l'orphelinat  de  Sainte-Pezenne.  — 

—  Progrès  des  mères  Geoffroy  et  Emilie  Giraud.  —  Installation  de  la 
maison  de  Paris;  les  premières  novices  et  pensionnaires.  —  Bénédic- 
tion de  la  chapelle.  —  Paroles  du  P.  Varin.  — Retraite  du  P.  Roger.  — 
M""  Eugénie  Aude.  —  Ulia  Pater.  —  Les  fidèles  du  Sacré-Cœur.  — 
Fondation  de  Quimper.  —  Le  pensionnat  de  Paris.  —  M""°  Eugénie  de 
Gramont,  maîtresse  générale.  —  Son  repentir,  l'affection  de  M"'=  Barat. 

—  Épidémie  au  pensionnat.  —  Alarmes  et  dévouement  de  M"'«  Barat. — 
La  maison  renaît.  —  Dieu  tout! 


Les  premiers  temps  du  séjour  de  M™^  Barat  à  Paris, 
pendant  et  après  le  conseil  général,  furent  des  jours 
de  grandes  désolations  intérieures.  Dieu  ne  veut  pas 
que  ses  saints  jouissent  ici -bas  du  bien  qu'ils  font. 
«  Il  en  arrive  d'eux,  écrit  sainte  Thérèse,  comme  des 


320  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

enfants  qui  travaillent  dans  le  champ  de  leur  père.  Ils 
ne  sont  pas  payés  à  la  journée  comme  les  autres,  mais 
ils  reçoivent  leur  récompense  tout  à  la  fois.  »  Cette 
récompense  c'est  Dieu  môme;  et,  pour  qu'ils  ne  l'ou- 
blient pas,  quel  vide  désolé  il  se  plaît  à  creuser  dans 
les  cœurs  magnanimes,  au  lendemain  de  leurs  meil- 
leures œuvres  et  de  leurs  plus  purs  succès! 

Nous  en  avons  le  spectacle  dans  les  lettres  écrites 
alors  par  M'""  Barat.  Au  sein  de  la  ville  de.  Paris, 
«  à  la  source  des  lumières,  »  comme  elle  s'exprimait, 
elle  se  trouva  plus  que  jamais  seule,  triste,  délaissée 
de  toute  créature.  On  l'entend  s'écrier  :  «  C'est  la  voie 
du  désert  qui  s'ouvre  maintenant  devant  moi  1  »  On  la 
voit  aller  et  revenir  vers  ceux  dont  elle  espérait  secours 
et  direction  :  ils  ne  lui  répondaient  plus.  Le  Père 
Varin  s'était  replongé  dans  le  travail  de  son  noviciat; 
M.  Montaigne,  accablé  d'âge  et  d'infirmités,  ne  pou- 
vait ou  ne  voulait  plus  s'occuper  de  son  àme  :  «  Il 
n'a  pas  pu  me  donner  un  quart  d'heure,  disait-elle.  Ce 
vénérable  Père,  en  qui  j'ai  une  confiance  sans  bornes, 
et  dont  l'àme  est  si  étroitement  unie  à  la  mienne,  ne 
pourra  bientôt  plus  nous  servir  que  par  ses  soulTrances 
et  ses  prières.  »  Dans  d'autres  lettres,  elle  disait  qu'elle 
était  devenue  «  trisle  et  ennuyeuse  même  en  récréa- 
lion.  »  Le  monde  lui  était  à  charge;  elle  s'en  accusait 
elle-même  la  première.  Quelquefois  aussi  elle  en  accu- 
sait Paris,  et  elle  tournait  des  regards  de  regrets  vers 
la  montagne  de  Grenoble  où  le  Ciel,  jadis,  avait  fait 
pleuvoir  sur  clic  tant  de  bénédictions. 

Le  dernier  mot  de  cette  soulTrance,  comme  de  toutes 
les  autres ,  ce  fut  l'acceptation  de  la  volonté  de  Dieu  : 
«  Qu'elle  s'accomplisse  en  tout  sur  sa  petite  servante, 


SA  SOLITUDE   DU   COEUR  321 

écrivait-elle  en  parlant  de  ses  délaissements.  Il  vaut 
mieux  que  nous  vivions  dans  le  dépouillement  de  tout. 
Le  Seigneur  depuis  longtemps ,  et  particulièrement 
dans  ces  derniers  jours,  m'a  donné  une  grande  con- 
viction que  tel  est  son  bon  plaisir...  Sachons  tout  sacri- 
fier de  ce  qui  pourrait  déplaire  aux  yeux  jaloux  de 
l'Époux.  »  Comprenant  qu'après  tout  ces  grands  vides 
de  l'âme  ne  sont  que  la  place  de  Dieu,  et  qu'il  ne  la 
creuse  en  nous  qu'afîn  de  la  remplir,  elle  disait  en- 
core :  «  0  solitude  du  cœur,  solitude,  que  tu  es  bonne, 
quoique  tu  sois  souvent  pénible!  Si,  dans  cet  état,  Jésus 
ne  règne  pas  encore  en  maître,  du  moins  la  place  est 
vide,  et  si  nous  continuons  à  la  bien  dégager,  il  ne 
tardera  pas  à  venir,  et  il  comblera  tout  de  son  immen- 
sité. T> 

Tel  fut,  en  effet,  l'ouvrage  de  l'amour  divin  dans 
M™^  Barat.  Persuadée  que  Dieu  seul  est  nécessaire  et 
qu'il  suffit  à  tout,  voici  comment  elle  se  faisait  de 
toute  créature  un  degré  d'ascension  pour  remonter  vers 
Lui  :  «  0  mon  Dieu,  disait-ello  dans  ses  heures  d'an- 
goisses, que  notre  pauvre  cœur  a  donc  à  souffrir  jus- 
qu'à ce  qu'il  se  repose  uniquement  en  vous!  Quant 
à  moi,  en  voyant  tout  ce  qui  m'environne,  que  vo- 
lontiers je  dirais ,  avec  un  Saint  du  dernier  siècle  : 
«  Non ,  vous  n'êtes  pas  mon  Dieu  !  Si  j'entends  avec 
charme  l'homme  instruit  et  aimable  déployer  dans  sa 
parole  les  richesses  de  son  esprit,  je  suis  bientôt  obli- 
gée de  dire  en  m'élevant  plus  haut  :  Non ,  vous  n'êtes 
pas  mon  Dieu!  Si  je  converse  avec  un  saint,  je  bénis 
le  Seigneur  de  lui  avoir  donné  un  petit  écoulement 
de  la  perfection  infinie,  mais  bientôt  je  dis  encore  : 
Non,  vous  n'êtes  pas  mon  Dieu!  Mais  ce  Dieu  vers  qui 


3Î2  HISTOIRE   DE   MADAME   CARAT 

je  m'élance  sans  pouvoir  alleindre  à  Lui,  ce  Dieu  pour 
qui  je  suis  faite,  du  moins  quel  est-il  donc?  Ah!  mon 
Dieu  est  un  Dieu  caché!...  Arrêtons-nous  là,  ma  fille; 
lorsque  nous  nous  reverrons,  nous  parlerons  du  Dieu 
caché  et  du  Dieu  inconnu.  Quel  traité  une  âme  inté- 
rieure et  aimante  pourrait  faire  sur  ces  paroles!  Je  sens 
quelque  chose;  mais  je  ne  pourrais  l'exprimer  :  c'est 
encore  pour  moi  le  Dieu  inconnu...  Adieu,  je  dérai- 
sonne. C'est  pour  ménager  ma  réputation  que  je  me  tais 
et  vous  quitte.  Adieu*  !  » 

Cependant  la  supérieure  s'était  remise  à  ses  œuvres. 
Depuis  la  chute  de  l'Empire  et  le  retour  de  la  liberté 
religieuse,  la  résidence  de  Cuignières  n'avait  plus  de 
raison  d'être.  On  entendait  des  hommes  du  plus  grand 
mérite  regretter  que  tant  de  vertu  et  d'instruction  de- 
meurassent enfouies  dans  un  village.  Le  maire  de  Beau- 
vais,  M.  d'Hécourt,  le  préfet,  M.  Maxime  de  Choiseul 
d'Aillecourt,  le  vicaire  général,  M.  l'abbé  de  Clausel, 
prièrent  M™^  Barat  de  transférer  l'établissement  de  Cui- 
gnières dans  leur  ville.  La  supérieure  y  consentit.  Le 
13  février  1816,  une  douzaine  de  charrettes,  couvertes 
de  draps  blancs,  transportèrent  à  Beauvais  la  commu- 
nauté et  le  pensionnat,  avec  leur  pauvre  mobilier.  La 
maison  qu'on  leur  donnait  venait 'd'être  occupée  par  le 
petit  séminaire.  C'était  un  ancien  couvent  de  Domini- 
cains, fondé,  croyait-on,  dès  le  xni*"  siècle,  et  honoré 
des  miracles  du  patriarche  de  l'Ordre.  On  y  reprit  la 
clôture,  que  n'avait  pas  permise  le  séjour  au  village. 
Ce  changement  fut  pénible  pour  les  pensionnaires. 
Renfermées  tout  le  jour  entre  d'épaisses  murailles, 

1  A  la  mtrc  ThOrésc.  Taris,  2  février  181G.  —  Jt.,  24  scpl.  Î81C  el 
IJ  mars  1.S17. 


FONDATION  A  BEAUVAIS  323 

elles  regrettèrent  Cuignières,  sa  liberté,  sa  vie  simple, 
même  sa  pauvreté.  On  en  parla  longtemps,  et  c'était 
avec  des  larmes  qu'on  se  rappelait,  par  exemple,  les 
heureux  jours  de  congé,  où  l'on  courait  par  les  champs, 
en  chantant  des  cantiques' et  en  cueillant  des  fraises. 

]y|me  J3arat  vint  présider  l'installation  de  Beauvais  qui 
se  fit  le  19  mars,  fête  de  saint  Joseph.  Elle  fut  très-so- 
lennelle. M.  l'abbé  de  Clausely  parla  éloquemment,  en 
présence  des  premiers  personnages  de  la  ville.  Les 
écoles  de  pauvres  s'ouvrirent;  le  pensionnat  se  consti- 
tua ;  M""^  Desmarquest  conquit  la  confiance  et  la  véné- 
ration. M.  l'abbé  de  Lamarche  continua  ses  soins  aux 
mères  et  aux  enfants  de  cette  petite  famille.  Elle  s'accrut 
rapidement  ;  et  à  peu  de  temps  de  là,  M™®  Barat  écrivait 
à  la  mère  Duchesne  :  «  Beauvais  offre  un  spectacle  tout 
à  fait  consolant.  Plus  de  quatre-vingts  pensionnaires, 
pieuses  comme  des  anges;  quatre  cents  petites  pauvres, 
dont  plusieurs  apprennent  des  états;  le  dimanche, 
quatre  à  cinq  cents  personnes  aux  instructions  de  nos 
sœurs  :  on  ne  saurait  assez  en  remercier  le  bon 
Dieu^  » 

Les  mêmes  consolations  attendaient  M""^  Barat  dans 
ses  deux  maisons  de  Poitiers  et  de  Niort,  qu'elle  visita 
dans  le  cours  de  la  même  saison. 

A  Niort,  le  Sacré-Cœur,  quittant  l'impasse  Saint-Jean , 
venait  de  se  transférer  dans  une  grande  maison  appelée 
l'hôtel  Morans.  Cette  nouvelle  demeure  semblait  lui  être 
promise  par  la  Providence  depuis  plusieurs  années.  En 
effet,  le  jour  même  où,  en  1808,  les  pauvres  fonda- 
trices parcouraient  la  ville  pour  y  chercher  une  maison, 

1  Paris,  28  avril  1818. 


334  HISTOIRE  DE   MADAME   BARAT 

M.  l'abbé  de  Moussac,  qui  les  conduisait,  apercevant,  sur 
son  passage,  les  deux  hôtels  conligus  de  Morans  et  de 
Bremond,  avait  dit  aux  religieuses  :  «  Voici  bien  ce  qu'il 
nous  fiiudrait  pour  notre  fondation;  »  à  quoi  la  mère 
Geoffroy  lui  avait  répondu  :  «  Vous  seriez  donc  bien 
étonné,  Monsieur,  si  nous  les  avions  un  jour?  »  La  moi- 
tié de  cette  espérance  venait  de  se  réaliser,  elle  devait 
plus  tard  s'accomplir  tout  entière. 

Un  orphelinat  avait  été  établi  près  de  Niort,  à  Sainte- 
Pezenne,  par  la  charité  de  la  mère  Geoffroy.  C'était  une 
si  lourde  surcharge  que  M""*  Barat  arrivait  décidée  à 
le  supprimer.  Elle  fut  le  visiter  dans  cette  intention  ; 
mais  un  piège  l'attendait,  dressé  par  la  supérieure.  Aus- 
sitôt que  parut  la  mère  générale,  les  orphelines  l'entou- 
rent; l'une  d'elles  lui  récite  d'un  ton  fort  pénétré  une 
allégorie  de  la  composition  de  M""*  Geoffroy.  L'allégorie 
pastorale  était,  paraît -il,  un  genre  très -goûté  de  cette 
digne  mère.  Sa  pièce,  fort  transparente,  conjurait  la 
grande  bergère  de  ne  pas  arracher  les  agneaux  orphe- 
lins à  leurs  mères  adoptives.  Une  petite  fille  récita  une 
fable  dans  le  même  sens.  C'était  irrésistible.  M""'  Barat, 
qui,  par  nature,  était  peu  aguerrie  contre  les  larmes  des 
enfants,  se  laissa  prendre  au  piège,  et  Sainle-Pezenne 
vécut  encore  quelques  années. 

En  somme,  la  maison  de  Niort  était  bien  selon  Dieu. 
La  mère  Geoffroy  avançait  à  grands  pas  dans  la  sainteté 
parle  chemin  de  la  croix.  «  Le  bon  Dieu  la  sanctifie  par 
tous  les  moyens,  et  surtout  par  les  souffrances,  disait 
M""*  Barat  à  la  mère  Giraud.  Aimons  donc  bien  notre 
croix,  ma  chère  Emilie.  Cette  passion  a  été  celle  do 
tous  les  saints,  et  vous  voyez  vous-même  que  votre 
III iTO  Geoffroy  marche  sur  louis  traces.  » 


SA  VISITE  A  NIORT  325 

A  la  mère  Emilie ,  M"*  Barat  prêchait  la  force ,  l'hu- 
milité, l'amour  du  sacrifice  :  «  Sans  cela,  disait-elle, 
nous  ne  sommes  que  des  gagne-pelit.  Souffrons  avec 
joie,  ma  fille,  comme  le  soldat  qui  monte  à  l'assaut, 
bouillant  de  faire  éclater  sa  valeur,  et  déjà  joyeux  de 
l'espérance  de  la  victoire.  Quand  aimerons -nous  la 
croix?  Est-ce  en  vain  que  nous  portons  cette  devise  : 
Spes  unica  ?  »  Elle  lui  parlait  aussi  de  ses  devoirs  de 
maîtresse  des  âmes ,  surtout  du  premier  de  tous  : 
l'union  à  Jésus  -  Christ  :  «  Ma  chère  fille,  au  milieu 
de  tant  de  tracas  divers,  prenez  soin  de  votre  inté- 
rieur, c'est  l'âme  de  Taclion.  Elle  sera  vide  et  sans 
vie  si  l'âme  est  desséchée.  Que  tirer  d'un  jardin  qui  a 
des  conduits  qui  n'amènent  pas  d'eau  ?  »  Comme  tou- 
jours, elle  concluait  par  l'amour  de  Jésus  :  «  Soyez  fer- 
vente, Dieu  le  veut.  Il  ne  règne  pas  dans  un  cœur  où 
souffle  le  vent  du  nord.  »  Docile  à  ces  leçons,  la  mère 
Emilie  demanda  à  sa  supérieure  de  faire  entre  ses  mains 
le  vœu  du  plus  parfait  :  engagement  sublime  qui  épou- 
vante la  nature,  tant  il  suppose  de  courage  toujours 
prêt  et  d'indéfectible  générosité  !  La  prudente  mère 
Barat  le  lui  permit  seulement  pour  un  temps  limité, 
qu'elle  prolongerait  ensuite,  si  elle  était  fidèle ^ 

Le  30  juin,  la  supérieure  était  de  retour  à  Paris.  La 
maison  de  la  rue  des  Postes,  disposée  par  le  travail  de 
M^^Duchesneetde  M"*®  Bigeu,  était,  depuis  le  15  avril, 
habitée  par  les  deux  mères  et  quelques  religieuses. 
Rien  d'ailleurs  de  plus  modeste  que  cette  habitation 
retirée,  exiguë,  avec  une  petite  cour  dont  un  sureau 
faisait  le  plus  bel  ornement.  On  est  heureux  de  voir  la 

1  Voir  lellres  du  14  janvier  ISIo.  —  22  octobre  1816,  27  janvier  1817. 


326  HISTOIRE   DE   MADAME  BAIUT 

même  simplicité  que  nous  avons  signalée  dans  cliaquc 
fondation ,  présider  également  aux  commencements  de 
la  puissante  fondation  de  Paris. 

Déjà  plusieurs  novices  y  avaient  devancé  Tappel  de 
la  supérieure.  L'une  d'elles  ,  nommée  Octavie  Ber- 
thold ,  était  venue  de  Grenoble  rejoindre  M"®  Du- 
chesne,  par  une  prédestination  au  môme  apostolat,  dont 
le  Seigneur  seul  avait  alors  le  secret.  On  venait  aussi 
de  recevoir  les  deux  premières  postulantes.  L'une , 
]\jme  Frédérique  Tliévenin,  sortait  d'une  société  de 
sœurs  hospitalières  de  la  Franche -Comté.  Elle  avait 
beaucoup  travaillé  en  Portugal,  et  elle  venait  mainte- 
nant, exercer  au  Sacré-Cœur,  un  genre  de  charité  plus 
en  rapport  avec  la  trempe  de  son  caractère  et  le  mouve- 
ment de  sa  grâce.  L'autre  était  M"®  Aglaé  Fontaine,  de 
laquelle  M""*  Duchesne  portait  ce  témoignage  :  «  C'est 
une  jeune  personne  de  Paris,  riche,  modeste,  bien  éle- 
vée, qui  dit  un  généreux  adieu  au  monde.  Elle  était  de 
la  paroisse  qui  est  dans  l'île  Saint -Louis;  et  cette  île 
semble  êlre  favorisée  de  Dieu,  et  être  comme  une  ville 
sainte  au  milieu  d'une  ville  corrompue.  Notre  préten- 
dante y  était  remarquée  et  renommée  par  sa  vertu  :  tout 
le  monde  la  regrette.  » 

Le  pensionnat,  de  son  côté,  avait  reçu  deux  élèves. 
C'étaient  les  enfants  d'un  noble  chevalier  de  Saint-Louis 
qui,  ayant  émigré  dans  le  Canada,  avait  subi  la  perle 
presque  totale  de  ses  biens.  M""**  Barat  adojUa  généreu- 
sement ses  filles.  C'est  ainsi  que  la  charité  eut  les  pré- 
mices de  ce  pensionnat  de  Paris  où  devaient  un  jour 
affluer  tant  de  brillantes  fortunes. 

Le  temps  était  arrivé  de  consacrer  ol  do  rcmjtlir  celte 
l>t'lilt'  maison.  Pr»'ss:\nl  les  ilci-nifM's  li-avaux.  M"""  Barat 


OUVERTURE   DU   NOVICIAT  GÉNÉRAL  327 

fit  savoir  à  la  Société  que  la  chapelle  serait  bénite  le 
16  de  juillet,  fête  du  Mont-Carmel,  et  que  le  novi- 
ciat s'ouvrirait  immédiatement.  Le  matin  de  ce  jour, 
M.  l'abbé  d'Astros,  nommé  supérieur,  et  M.  l'abbé 
Perreau,  y  célébrèrent  la  messe  sur  le  nouvel  autel. 
Les  religieuses  y  communièrent.  Les  deux  élèves,  vê- 
tues de  blanc,  et  placées  en  avant  de  la  communauté, 
représentaient  le  pensionnat.  Pendant  toute  la  journée 
un  grand  nombre  de  personnes  y  vinrent  adorera 
Le  soir,  une  colonie  de  postulantes  et  de  novices  arriva 
de  Grenoble;  le  lendemain,  une  seconde  fut  amenée 
d'Amiens.  A  partir  de  ce  jour,  la  clôture  fut  observée, 
le  règlement  mis  en  vigueur,  l'adoration  perpétuelle 
établie  pendant  le  jour,  en  attendant  qu'on  pût  la  pro- 
longer la  nuit.  Ainsi  le  Cœur  de  Jésus  commençait-il  à 
voir  naître  de  modestes  sanctuaires  consacrés  à  son 
culte,  dans  la  ville  qui,  aujourd'hui,  s'apprête  à  lui 
élever  un  magnifique  temple. 

Bientôt  le  Père  Varin  vint  animer  ce  foyer  du  souffle 
de  sa  parole.  Le  vénérable  novice  ayant  prononcé  ses 
vœux,  le  19  juillet,  fête  de  saint  Vincent  de  Paul,  vint 
six  jours  après  prêcher,  à  l'occasion  de  deux  prises 
d'habit.  Il  sortait  du  cénacle  ;  M""®  Duchesne  observe 
que  son  langage  avait  l'ardeur  des  langues  de  feu.  «  Il 
a  paru  dans  son  discours,  dit-elle,  qu'il  a  reçu  un  grand 
accroissement  de  grâces,  en  faisant  son  sacrifice,  car 
il  était  tout  pénétré  de  l'esprit  de  Dieu  et  de  l'amour  du 
Cœur  de  Jésus.  Il  nous  a  saluées  de  l'autel,  pour  la 
première  fois,  de  ce  beau  nom  de  Sacré-Cœur,  et  beau- 
coup pleuraient.  Il  a  passé  par  de  rudes  et  cruelles 

i  Journal  de  la  maison  de  Paris,  par  M""=  Duchesne,  p.  24. 


328  HISTOIRE   DE  MADAME  BAUAT 

épreuves;  et  sera  plus  disposé  encore  à  exercer  une 
charge  dont  il  était  déjà  si  digne  *.  » 

Les  dispositions  de  cette  nouvelle  famille  firent  conce- 
voir dès  lors  d'heureuses  espérances.  «  Notre  petit  novi- 
ciat commence  à  bien  aller,  écrivait  la  mère  Barat  le 
14  septembre  à  M""^  Giraud.  Mais  il  faut  des  années 
pour  former  une  épouse  du  sacré  Cœur  de  Jésus.  Priez 
pour  ce  noviciat  :  c'est  de  cette  source  que  sortiront  les 
ruisseaux  qui  iront  arroser  nos  plantes.  »  Elle  estima 
toutefois  que  son  premier  devoir  était  de  passer  au  crible 
toutes  ces  vocations  :  c'est  pourquoi  elle  demanda  au 
Père  Roger,  qui  exerçait  alors  la  charge  de  maître  des 
novices  chez  les  Jésuites  de  Montrouge,  de  prêcher  une 
retraite  à  sa  communauté.  Elle  s'ouvrit  le  13  novembre, 
en  la  fête  de  saint  Stanislas  Kostka^  C'était  en  ce  même 
jour  que,  seize  ans  auparavant,  le  Père  Varin  avait 
permis  aux  trois  ou  quatre  sœurs  de  la  rue  de  Touraine 
de  se  consacrer  au  sacré  Cœur,  dans  la  même  Société 
qui,  adulte  aujourd'hui,  revenait  travailler  dans  la  ville 
de  son  berceau. 

La  retraite  fut  de  quinze  jours,  à  la  suite  desquels 
quelques  postulantes  rentrèrent  dans  le  monde;  mais  les 
autres  s'affermirent  dans  leur  vocation.  On  remarqua 
surtout  le  changement  qu'elle  opéra  dans  une  jeune 
novice  arrivée  de  Grenoble,  et  nommée  Eugénie  Aude. 
C'était  une  nature  ardente,  un  esprit  délié,  une  âme 
affectueuse ,  une  volonté  capable  des  plus  généreux  des- 
seins, mais  le  monde  avait  attiré  et  possédé  son  cœur. 
Sa  famille,  qui  élait  de  Moutiors,  en  Tarantaise,  l'avait 


1  Taris,  27  juillel  1SH>. 

2  Jouni'il ,  par  M""  Ducliosnc,  p.  ."Vi. 


MADAME  EUGÉNIE  AUDE  329 

beaucoup  produite  en  Italie  et  en  France;  elle  s'était 
complu  dans  cette  vie  de  mouvement  et  de  fêtes;  et  il 
avait  fallu  un  grand  coup  de  la  grâce  pour  rompre  le 
charme  mondain  qui  la  fascinait.  Elle  racontait  qu'un 
soir  elle  revenait  d'une  réunion,  encore  toute  parée, 
quand,  se  mettant  devant  sa  glace  pour  se  considérer, 
elle  y  vit  la  face  de  VEcce  homo  meurtrie  et  sanglante  ! 
Aussitôt,  rejetant  ses  vains  ajustements,  elle  se  consacra 
à  l'amour  et  au  service  de  l'Homme  de  douleurs.  Tel  fut 
le  principe  de  sa  vocation  :  elle  entra  à  Sainte -Marie. 
Mais  le  siècle  avait  laissé  en  elle  son  empreinte.  Pendant 
son  postulat,  on  souriait,  à  Grenoble,  de  ses  manières 
mondaines,  de  ses  belles  salutations,  de  ses  trois  toi- 
lettes par  jour!  Même  sous  le  voile  de  novice  qu'elle 
portait  maintenant,  elle  laissait  voir  encore,  non  sans 
complaisance,  l'élégance  de  sa  taille  et  les  avantages 
de  sa  personne.  La  retraite  du  Père  Roger  acheva  sa 
conversion.  On  ne  tardera  pas  à  voir  ce  que  cette  âr.ie 
de  jeune  fille  changée  en  âme  d'apôtre  était  captble 
d'entreprendre  pour  Dieu  et  le  prochaine 

L'élan  imprimé  aux  novices  par  la  retraite  fut 
soutenu  ensuite  par  les  instructions  du  Père  Varin. 
Quelques-uns  de  ses  entretiens  ont  été  recueillis,  du 
moins  sommairement  :  ce  sont  des  jets  de  flamme. 
Surtout  son  allocution  pour  le  premier  jour  de  l'an- 
née 1817,  fit  époque  au  Sacré-Cœur.  Représentant 
l'obéissance  de  Jésus-Christ  à  son  Père  comme  le  mo- 
dèle de  l'obéissance  religieuse,  il  termina  par  ce  mot, 
qui  devint  dès  lors  le  mot  d'ordre  du  sacrifice  dans  la 
Société  :  «  Considérez  Jésus,  victime  volontaire,  en- 

1  Noies  sur  M""  Aude,  par  M™»  Amélie  Hamel. 


330  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

tendez-le  répondre  à  son  Père,  qui  demande  une  hostie 
pour  le  monde  :  Ita,  Pater.  Ainsi,  partout  et  toujours, 
nous  devons  dire  à  Dieu  :  Oui,  mon  Père.  0  heureuse, 
mille  fois  heureuse,  l'âme  qui  s'est  établie  solidement 
dans  ce  grand  Oui!  A  chaque  immolation  qui  lui  sera 
présentée  :  Oui,  mon  Père,  dira-t-elle;  et,  à  la  dernière 
heure,  quand  le  Seigneur  l'appellera  :  «  Ma  fille,  viens 
avec  moi!  »  —  celle-ci  lui  répondra  encore  :  Ita,  Pater, 
et  ce  mot  sera  celui  de  toute  réternilé*  1  » 

Le  noviciat  alla  s'augmentant  chaque  jour  :  il  y  avait 
peu  de  semaines  où  il  n'entrât  quelque  nouvelle  postu- 
lante. Celles  que  le  sacré  Cœur  attirait  ainsi,  étaient 
en  général  des  âmes  prêtes  à  tout.  Nommons  seulement 
l'une  d'elles.  M""'  Cécile  Camille.  Née  dans  le  palais  de 
nos  rois,  bercée  sur  les  genoux  de  l'ange  de  la  cour,  Ma- 
dame EUsabeth,  qui  lui  avait  appris  sespremières  prières, 
puis  frappée  du  même  coup  que  la  Maison  de  France, 
elle  avait  de  bonne  heure  regardé  la  souffrance  comme 
sa  vocation.  Un  jour,  à  dix-huit  ans,  se  trouvant  à  Saint- 
Sulpice,  dans  la  chapelle  de  la  sainte  Vierge,  elle  y  avait 
demandé  la  faveur  de  souffrir  toute  sa  vie.  Depuis  lors, 
elle  ne  fit  plus  que  languir  et  dépérir.  La  bonne  mère 
Barat  ayant  cru  nécessaire  d'avancer,  pour  cette  cause, 
le  jour  de  sa  profession  :  «  Je  vous  remercie,  ma  mère, 
répondit  Cécile,  mais  c'est  rexlrème  onction  que  vous 
me  donnez  là!  »  Toutefois,  son  courage  suppléant  à  ses 
forces,  elle  compta  parmi  les  meilleures  maîtresses  du 
pensionnat  de  Paris. 

Ce  pensionnai,  lui  aussi,  grandissait  rapidement,  se 
recrutant  principalement  parmi  les  classes  élevées;  et 

1  Journal  dr  Paris ,  [mt  M""  lUiclicsnc,  p.  .1'^. 


LES   FIDÈLES   DU   SACRÉ-COEUR  331 

déjà  l'on  pouvait  prévoir  quelle  serait,  dans  l'avenir, 
la  physionomie  de  cette  maison.  Mais  là  ne  s'arrêtait 
pas  son  apostolat.  Son  modeste  sanctuaire  commen- 
çait à  devenir  cher  à  la  piété  catholique.  La  dévo- 
tion au  sacré  Cœur  y  attirait  des  hommes  qui,  plus 
tard,  devaient  en  propager  le  culte  dans  l'Église  et  le 
monde.  C'est  ainsi,  par  exemple,  qu'on  y  voyait  souvent 
un  jeune  gentilhomme,  récemment  brisé  par  une  grande 
douleur:  le  prince  de  Léon,  duc  de  Rohan- Chabot. 
Inconsolable  de  la  mort  tragique  de  sa  digne  épouse,  il 
puisait  là,  dans  le  Cœur  blessé  de  Jésus-Christ,  le  désir 
de  se  faire  prêtre  et  victime  comme  Lui.  M.  le  duc  Eu- 
gène de  Montmorency  y  communiait  fréquemment.  Le 
comte  de  la  Ferronays  témoignait  le  désir  que  deux  de 
ses  enfants,  son  fils  Charles  et  sa  sœur,  y  fissent  le 
même  jour  leur  première  communion,  avant  de  les 
emmener  dans  son  ambassade  de  Saint-Pétersbourg. 
C'était  surtout  le  rendez-vous  des  plus  grands  ouvriers 
de  la  reconstruction  religieuse  en  France.  Des  débris  de 
l'ancienne  Compagnie  de  Jésus,  comme  le  Père  Grivel 
et  le  Père  Fontaine,  étaient  heureux  d'y  voir  Jésus- 
Christ  honoré  par  un  culte  cher  à  leur  Société.  L'abbé 
de  Forbin-Janson ,  de  retour  des  saints  lieux,  y  racon- 
tait ses  voyages,  et  enflammait  les  âmes  par  le  tableau 
de  la  voie  douloureuse  de  l'Homme-Dieu.  Des  évêques 
nouvellement  élevés  ou  consacrés,  M.  Soyer,  nommé 
évêque  de  Luçon,  M.  de  Beauregard,  nommé  évêque 
de  Monlauban,  M.  de  Villèle,  nommé  évêque  de  Ver- 
dun, M.  de  Bombelles,  récemment  évêque  d'Amiens, 
s'y  rendaient  pour  jeter  le  poids  de  leur  nouvelle  charge 
dans  le  Cœur  secourable  qu'on  y  adorait.  Des  mission- 
naires, des  religieux,  comme  l'abbé  de  Lestrange,  em- 


332  HISTOIRE  DE  MADAME  BÂRAT 

brasaient  les  sœurs  du  zèle  des  missions'.  Chacun  de 
ces  personnages  s'édifiait  de  l'entretien  de  M""*  Barat; 
et  le  duc  de  Rohan,  en  particulier,  s'habitua  dès  lors 
à  la  vénérer  comme  une  mère  et  à  la  consulter  comme 
une  sainte. 

^me  Barat  acceptait  ses  relations  du  dehors  comme 
un  devoir  d'état;  mais  ce  contact  de  la  grandeur  effa- 
rouchait plutôt  son  humilité,  en  même  temps  que  les 
affaires  contrariaient  son  goût  pour  la  vie  intérieure. 
Elle  en  confiait  ainsi  ses  regrets  courageux  à  la  mère 
Thérèse  :  «  Vous  rappelez -vous,  ma  chère  fille,  les 
doux  moments  où  nous  soupirions  pour  la  solitude  et 
pour  l'éloignement  de  toutes  les  affaires?  Hélas!  cet 
attrait  devait  être  sacrifié  :  il  n'était  sans  doute  pas 
dans  la  volonté  de  Dieu.  Ah!  qu'il  m'en  coûte  encore 
d'être  obligée  d'y  renoncer,  peut-être  pour  toujours! 
Il  est  si  difficile  de  porter  cette  solitude  dans  le  secret 
de  son  cœur,  quand  on  vit  parmi  le  tracas  des  hommes! 
C'est  pourtant,  ma  fille,  ce  que  le  bon  Dieu  veut  de 
nous-.» —  Et  quelque  temps  plus  lard  à  la  mère  Du- 
chesne  :  «  Combien  de  fois  ma  pensée  se  reporte  vers  le 
temps  heureux  passé  sur  la  paisible  montagne  que  nous 
habitions  ensemble!  Rarement  nous  étions  interrom- 
pues par  les  visites,  et  le  seul  nuage  qui  s'élevait  entre 
nous  venait  de  mon  refus  de  recevoir  quelques  per- 
sonnes. Le  bon  Dieu  m'en  punit  bien;  car  il  m'en  donne 
au  centuple,  ce  qui  est  ma  grande  croix.  Puissé-je  en 
faire  mon  mérite  ^!  »  —  «  Le  bon  Dieu,  disail-elle  à  une 


•  V.  Journal  du  la  maison  de  Paris,  par  M""  Duchesne,  passitn, 

'^  l'aris,  18  seplenibio  1816 

3  A  M*"»  DuchesiK,  lu  jiiillol  182". 


FONDATION  A  QUIMPER  333 

autre  de  ses  filles ,  nous  veut  dans  la  ville  que  nous  ai- 
mons le  moins.  Acceptons  notre  exil;  restons-y  en  paix, 
et  ne  pensons  qu'à  nous  unir  à  celui  qui  devra  être 
notre  partage  éternel^  » 

Cependant  le  noviciat  aspirait  à  répandre  la  gloire 
du  sacré  Cœur,  et  de  toutes  parts  on  pressait  la  mère 
générale  de  faire  des  fondations.  On  lui  avait  offert  la 
direction  de  la  maison  royale  de  Saint-Denis.  Elle  la 
refusa  pour  de  sages  raisons.  Elle  se  montra  plus  fa- 
vorable aux  propositions  de  M^de  Crouzeilles,  évoque 
de  Quimper,  qui  l'appelait  dans  cette  ville;  et,  dans 
les  premiers  jours  de  mars  1817,  elle  y  envoya  M""®  Bi- 
geu,  avec  une  colonie  de  sa  maison  de  Paris. 

a  La  veille  du  départ,  notre  mère  nous  réunit,  ra- 
conte une  de  celles  qui  en  firent  partie.  Elle  nous 
parla  du  bonheur  que  nous  allions  avoir  de  former  des 
adoratrices  au  sacré  Cœur  de  Jésus.  Elle  insista  beau- 
coup sur  la  bonté  de  Dieu,  qui,  en  daignant  nous  con- 
fier le  salut  des  âmes,  nous  rendait  dépositaires  de  ses 
plus  chers  intérêts.  Le  dévouement  aux  devoirs  de 
notre  vocation,  Fesprit  de  renoncement,  l'humilité  né- 
cessaire en  une  œuvre  toute  de  Dieu,  et  où  nous  n'étions 
pour  rien,  furent  le  sujet  de  son  petit  discours.  Elle  le 
finit  en  nous  demandant,  au  nom  de  Jésus-Christ,  la  fidé- 
lité à  nos  Constitutions,  que  nous  lui  promîmes  dans  nos 
cœurs.  Elle  nous  bénit  ensuite.  Le  lendemain,  nous 
étant  réunies  à  la  chapelle,  nous  nous  arrachâmes  fort 
émues  des  bras  de  nos  mères  et  de  nos  sœurs,  et  la  voi- 
ture nous  emporta  loin  de  Paris.  » 

Ce  ne  fut  que  le  15  mars,  douze  jours  après  le  dé- 

1  A  M'"'  E.  de  Gramont,  27  juillet  181.S. 


33*  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

part,  que  les  voyageuses  parvinrent  à  leur  destination. 
Le  5  avril,  jour  de  Pâques,  M'""  Barat  réunit  ses  filles 
autour  d'elle  pour  leur  lire  ce  voyage  à  la  récréation. 
On  y  dénonçait  quelques  instants  de  défaillance  dans 
]\lme  Aude,  cœur  d'enfant  par  nature,  qui  devait  devenir 
un  cœur  de  héros  par  la  grâce.  Il  y  avait  si  loin  de  Mou- 
tiers  à  Quimper!  Et  la  basse  Bretagne  lui  rappelait  si 
peu  la  Savoie  et  l'Italie,  chères  à  son  souvenir!  On  citait 
de  belles  paroles  de  M™**  Bigeu.  Les  voyageuses  ayant 
tremblé  dans  la  petite  traversée  d'IIennebon  à  Lo- 
rient,  à  l'embouchure  du  Blavet,  M'"^  Bigeu  leur  mon- 
tra le  soleil  qui  se  couchait  en  feu  à  l'horizon  :  «  Ne 
craignez  rien,  mes  sœurs,  car  un  soleil  encore  plus 
beau  que  celui-là  éclaire  notre  route  dans  le  ciel!  » 
Un  refrain  répondait  à  toutes  les  tristesses  :  «  Oh  !  qu'il 
est  bon  le  Dieu  que  nous  servons!  »  C'est  ainsi  qu'elles 
étaient  arrivées  à  Quimper.  Dès  le  lendemain  l'évèque 
vint  les  encourager.  La  maison  qu'il  leur  confiait  et 
que  venaient  de  quitter  les  Visitandines  était  un  ancien 
couvent  de  capucins.  Ni  l'état  de  l'habilalion,  ni  celui  du 
pensionnat  composé  de  dix  petites  Bretonnes,  fort  rus- 
tiques, n'avaient  séduit  les  sœurs  au  premier  aspect.  Mais 
elles  appréciaient  encore  la  foi  de  ce  pays,  où  les  mœurs 
comme  les  terres  étaient  incultes,  mais  où  les  caractères 
sont  de  granit  comme  le  sol.  Si,  d'ailleurs,  quelque  re- 
ligieuse s'agitait,  s'inquiétait  pour  elle-même  ou  pour 
son  œuvre,  M"'"  Bigeu,  la  calmant  du  geste,  lui  disait  : 
«  Ma  fille,  reposez-vous  sur  le  sein  de  Jésus.  Vous 
n'êtes  rien,  vous  ne  lui  pèserez  donc  pas  beaucoup.  » 
La  donatrice  de  la  maison  était  une  pieuse  j^crsunno, 
M""  de  Saint-Pern,  très-bonne,  très-dévouée  à  l'Église 
et  aux  pauvres,   (lui  dcjiuis  jilus  de  trente  ans  aspi- 


MADAME  EUGÉNIK  DE  GRAMONT  333 

rait  au  bonheur  de  l'état  religieux.  Elle  se  mit  sous  la 
conduite  de  M""^  Bigeu,  qui,  au  bout  de  deux  mois, 
l'amena  à  Paris.  Là  sa  vertu  croissante  fit  l'admiration 
de  M™®  Barat.  «  Elle  a  plus  de  cinquante  ans,  écrivait 
cette  mère;  mais  quelle  humilité!  quelle  obéissance! 
vraiment,  elle  nous  édifie.  C'est  ainsi  que  le  Maître  de 
la  vigne  appelle  à  toutes  les  heures,  et  la  bonne  demoi- 
selle a  bien  l'air  de  mériter  son  denier,  autant  et  plus 
que  celles  qui,  comme  votre  mère,  ont  porté  le  poids 
du  jour  et  de  la  chaleur*.  »  Ce  prix  ne  se  fit  pas  at- 
tendre. Un  peu  plus  d'un  an  après,  le  soir  de  l'Epipha- 
nie 1819,  la  mère  de  Saint-Pern,  revenue,  en  qualité  de 
simple  religieuse,  dans  sa  maison  de  Quimper,  rendit  à 
Dieu  une  âme  qu'elle  venait  de  lui  consacrer  par  sa  pro- 
fession. 

M"""  de  Gramont  d'Aster  fut  nommée  supérieure  de 
cette  nouvelle  famille.  L'ancien  couvent  des  capucins 
fut  renouvelé,  corps  et  âme,  sous  son  gouvernement. 
Le  pensionnat  se  remplit;  mais  la  prédilection  de  la 
supérieure  était  pour  les  classes  pauvres.  Trois  à 
quatre  cents  enfants  y  furent  admises  pour  rien.  Leurs 
haillons  disparurent,  leurs  familles  furent  secourues, 
tout  le  pays  fut  édifié.  Le  plus  grand  bonheur  de 
M""®  de  Gramont  était  de  faire  du  bien  en  se  privant  de 
tout*. 

Nous  venons  de  voir  quel  fut  le  noviciat  de  Paris,  sa 
naissance,  son  accroissement,  sa  première  mission.  Une 
autre  sollicitude  de  la  mère  générale,  était  le  pension- 
nat. Il  s'augmentait  chaque  jour.  Voulant  mettre  à  sa 


1  A  la  mère  Thérèse,  7  août  1817. 

2  Voir  sa  notice  biographique. 


336  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

tête  une  maîtresse  qui  répondît  pleinement  à  la  con- 
fiance des  plus  grandes  familles,  elle  fit  venir  d'Amiens 
M*"*  Eugénie  de  Gramont,  qui,  dès  lors,  entra  dans 
cette  brillante  carrière  où,  déployant  pendant  trente 
ans  les  dons  les  plus  heureux  de  l'esprit  et  du  caractère, 
elle  attira  et  conquit  la  jeune  noblesse  de  la  France  et 
de  l'étranger. 

Elle  n'en  fut  pas  éblouie.  Dès  ces  commencements, 
elle  ne  se  distingua  que  par  une  simplicité  dont 
M"'*'  Duchesne  racontait  ainsi  son  édification  :  «  M'"®  Eu- 
génie de  Gramont  est  bien  édifiante  ici  par  son  humi- 
lité. Elle  ne  fait  pas  plus  de  volume  que  la  dernière 
novice.  A  table,  elle  prend  toujours  ce  qu'il  y  a  de  plus 
grossier,  s'occupe  d'une  lessive,  du.  b,  a,  ba  des  petits 
enfants,  comme  si  elle  gouvernait  une  maison  nom- 
breuse, tient  beaucoup  à  la  régularité;  enfin,  c'est 
sans  contredit  un  des  sujets  les  plus  distingués  de  la 
Société  ^  » 

M""*  Barat  le  savait,  et  c'est  ce  qui  justifie  la  prédilec- 
tion si  particulière  qui  déborde  de  ses  lettres  à  M""*  de 
Gramont.  M™"  Barat,  qui,  suivant  un  mot  de  la  mère 
Thérèse,  «  avait  l'œil  de  Tàme  très- fin,  »  avait  compris 
de  bonne  heure  cette  riche  nature.  Elle  avait  pu,  comme 
tout  le  monde,  admirer  dans  sa  fille  de  rares  facultés  : 
ce  discernement  du  monde,  celle  sûreté  de  conseil,  cette 
force  de  caractère,  ce  génie  de  gouvernement,  enfin  ce 
puissantesprit,  relevé  par  de  grandes  manières,  qui,  dès 
qu'il  se  produisait,  la  rehaussait  tellement,  qu'il  ne 
permettait  plus  d'apercevoir  l'irrégularilé  de  sa  petili- 
taille.  Elle  possédait  aussi  de  grandes  qualités  d'àme  : 

1   Pari-;,  18  aonl  ISlf>.  à  In  nit're  Thënse. 


MADAME   EUGÉNIE   DE   GRAMOM  337 

du  dévouement,  du  courage,  de  la  sensibilité,  avec  cette 
générosité  religieuse  qui,  dans  le  Sacré-Cœur,  est  un 
fonds  de  famille.  Mais,  à  côté  de  ces  dons,  il  y  avait 
quelques  lacunes  qu'il  n'était  pas  possible  à  la  supé- 
rieure de  se  dissimuler.  C'était,  comme  on  l'a  vu,  une 
facilité  extrême  à  se  laisser  fasciner,  avec  une  difficulté 
égale  à  se  déprendre;  une  très -insuffisante  éducation 
religieuse,  faite  uniquement  à  l'école  de  M.  de  Saint- 
Estève  et  de  M""®  Baudemont  ;  dès  lors,  un  peu  de  l'es- 
prit dominateur  et  entreprenant  de  ce  directeur  et  de 
cette  institutrice;  enfin,  le  sentiment  intérieur  et  le 
témoignage  extérieur  d'une  supériorité  de  naissance  et 
de  talents,  qui  est  la  plus  dangereuse  des  flatteries.  Que 
de  ressources,  mais  que  de  périls!  que  de  moyens,  mais 
que  d'obstacles!  quelle  impulsion  cette  femme  pouvait 
imprimer  vers  le  bien  ;  mais  quels  entraînements  elle 
pouvait  subir  encore,  et  faire  subir  aux  autres!  La  ques- 
tion était  donc  de  savoir  à  qui  cette  âme  se  donnerait. 
jyjme  Barat  la  pressa  de  se  donner  à  Dieu,  dans  un  atta- 
chement filial  et  indissoluble  à  la  Société  du  Sacré- 
Cœur.  Et  comme  par  nature,  par  vocation,  par  grâce, 
elle  ne  connaissait  pas  d'autre  moyen  d'action  que 
l'amour,  elle  l'aima  plus  que  les  autres  ;  elle  l'aima  en 
raison  des  regrets  qu'elle  lui  avait  coûtés,  des  appré- 
hensions qu'elle  lui  donnait,  des  espérances  qu'elle  en 
concevait  :  l'amitié  de  Jésus-Christ  pour  son  apôtre  re- 
pentant eut,  dans  celle  de  celte  mère  pour  la  fille  de 
ses  larmes,  une  image  lointaine,  mais  fidèle. 

Il  est  juste  de  dire  que  M'"®  Barat  fut  promptement 
payée  de  retour  ;  et  le  premier  sentiment  qui  s'éveilla 
dans  l'âme  de  M""*  de  Gramont  fut  un  regret  du  passé, 

tellement  véhément,  que  «  sa  faible  santé,  ébranlée  par 

I.  —  22 


338  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

les  tourments  qu'elle  avait  éprouves,  paraissait  com- 
promise ».  M'"°  de  Gramont  d'Aster  s'en  alarmait. 
M""®  Barat,  pour  la  guérir,  l'envoya  à  Amiens  passer 
l'automne  de  l'année  1817.  Mais  la  vue  des  lieux  té- 
moins de  ses  fautes  ne  fit  que  rouvrir  ses  blessures. 
Ayant  eu  alors  l'oceasion  d'écrire  aux  sœurs  de  la 
maison  de  Rome,  ses  anciennes  compagnes,  M"""  Eu- 
génie de  Gramont  en  profita  pour  placer,  sous  les 
yeux  de  M.  de  Saint  -  Estève  ,  l'expression  indignée 
de  son  repentir.  Il  fallait  que  M""^  Barat  la  consolât, 
l'adoucît,  pansât  celte  plaie  cuisante;  et  avec  quelle 
bonté,  quelle  délicatesse!  «  De  grâce,  lui  écrivait- 
elle,  ne  pensez  plus  au  passé  que  pour  remercier 
le  Seigneur  de  vous  avoir  éclairée.  Encore  une  fois, 
ma  chère  fille,  vous  croyiez  bien  faire;  le  bon  Dieu 
ne  juge  que  les  intentions.  Vous  voyez  qu'il  vous  a  ra- 
menée dans  le  sein  de  votre  mère  ;  et  quelle  autre  que 
vous  y  repose  plus  solidement?  Jamais  vous  ne  m'eus- 
siez été  si  chère  1  Disons  donc  :  felix  culpa,  puisque 
cette  faute  a  été  toute  matérielle  et  sans  malice'.  »  Et 
dans  une  autre  lettre  :  «  Dieu  n'a  agi  qu'avec  miséri- 
corde envers  moi,  puisqu'il  m'a  donné  ma  chère  fille 
qu'on  avait  voulu  enlever  à  sa  mère.  Pourrais-je  après 
cela  me  plaindre  de  quelques  peines  que  j'ai  eues  à  souf- 
frir et  que  j'avais  si  bien  méritées?  » 

Cependant  parmi  ces  consolations ,  et  au  sein  du 
repos  qu'elle  prenait  à  Amiens,  M"'"  Eugénie  de  Gra- 
mont recevait  les  plus  inquiétantes  nouvelles.  Une 
fièvre,  que  M"'°  Duchesne  nomme  la  fièvre  putride, 
venait  de  se  déclarer  dans  la  maison  de  Paris.   Une 

1  Paris,  septembre  1817. 


SES  ENFANTS  MALADES  339 

jeune  pensionnaire,  M"*"  Pauline  de  Choqueuse,  fut 
la  première  atteinte.  Elle  n'était  pas  remise  qu'une 
de  ses  compagnes,  M"^  Caroline  de  Montsaulnin,  fut 
prise  du  même  mal,  mais  avec  de  plus  alarmants 
symptômes  :  l'épidémie  préludait  à  des  ravages  mor- 
tels. 

M'"°  Eugénie  de  Gramont  demanda  à  revenir  immé- 
diatement. M"""  Barat  l'en  empêcha  :  «  Ma  fille,  ma 
chère  fille,  lui  écrivit-elle,  surtout  ne  vous  tourmentez 
pas  pour  votre  enfant.  Je  suis  là,  je  tâche  de  veiller,  et 
elle  est  bien  soignée  par  moi,  je  vous  en  réponds  ^  »  On 
vit  alors,  en  effet,  «  tout  ce  que  le  cœur  pur  d'une 
vierge  peut  contenir  de  tendresse  et  de  courage  mater- 
nels, »  comme  Bossuet  l'a  dit  de  Marie.  Mais  malgré  ce 
dévouement  de  la  mère  générale,  le  mal  s'aggravait  : 
«  Que  j'ai  de  chagrin!  s'écrie-t-elle  dans  une  seconde 
lettre,  Caroline  est  bien  mal;  je  ne  vous  le  cacherai  pas: 
nous  avons  peu  d'espoir  de  la  conserver.  C'est  un  ange  ; 
elle  a  reçu  tous  les  sacrements  dimanche  passé ,  ayant 
toute  sa  connaissance.  On  lui  a  donné  la  première  com- 
munion, et  aujourd'hui  le  scapulaire  :  c'est  mon  unique 
consolation.  Mon  déchirement  est  de  voir  la  douleur  de 
son  père;  priez  pour  lui^  »  Elle  ne  put  la  sauver,  et  le 
lendemain,  4  octobre,  l'infortunée  supérieure  commen- 
çait sa  lettre  par  ce  cri  de  douleur  et  d'espérance  chré- 
tienne :  «  Elle  n'est  plus,  notre  Caroline  !  ou  plutôt  elle 
commence  à  vivre  de  la  véritable  vie  dans  le  sein  de 
Dieu,  où  elle  s'est  envolée  hier,  après  une  assez  longue 
mais  paisible  agonie.  Faites  prier  pour  elle,  quoique 


1  Paris,  28  septembre  I8l7. 

2  Ibid.,  3  octobre. 


3J0  HISTOIRE   DE   MADAME    BARAT 

nous  croyions  bien  qu'elle  n'en  a  pas  besoin.  Elle  a  paru 
devant  Dieu,  riche  d'innocence  et  de  mérites,  car  on  ne 
peut  être  plus  pieuse  que  ne  l'a  été  cette  enfant  dans  le 
cours  de  sa  maladie.  Remercions  donc  le  Seigneur,  et 
vivons  de  l'espérance  de  la  revoir  un  jour*  !  » 

M"""  de  Gramontn'y  tint  plus;  le  8  octobre,  elle  était 
revenue  à  son  poste.  M"*  Barat  lui  avait  dit  :  «  Le  bon 
Dieu  sera ,  j'espère ,  apaisé  par  la  mort  de  notre  petite 
victime.  »  Il  n'en  fut  rien,  et  la  maîtresse  générale  n'ar- 
riva à  Paris  que  pour  être  témoin  de  nouvelles  douleurs. 
Une  toute  jeune  enfant,  Cécile  deCouronnel,  fut  atteinte 
si  violemment,  que  bientôt  on  perdit  l'espoir  de  la  con- 
server. «  Que  vous  dire,  ma  pauvre  amie?  écrivait 
M""®  Barat  à  la  mère  Prévost,  supérieure  d'Amiens,  Cé- 
cile est  très-mal.  Elle  a  fait  ce  matin  sa  première  com- 
munion... Faites-vous  l'idée  de  la  douleur  de  sa  mère, 
de  l'inquiétude  des  autres  parents,  enfin  de  notre  posi- 
tion. Redoublez  donc  vos  prières.  Ah!  que  nous  en 
avons  besoin-!  »  Le  soir  même,  Cécile  succombait  en 
pressant  son  scapulaire  sur  ses  lèvres  :  «  Que  le  nom 
de  Marie  est  doux!  »  disait  l'agonisante.  Une  autre  pen- 
sionnaire, M''"  Maria  de  Razac,  emmenée  chez  ses  pa- 
rents, y  expira  de  même  :  «  Jésus  et  Marie  eurent  son 
dernier  sourire,  »  rapporte  le  journal  de  M^'Duchesne^ 
Ce  petit  pensionnat  de  Paris  avait  mérité  déjà  d'avoir 
ses  représentants  à  la  cour  du  Roi  des  cicux. 

M'"®  Barat  eût  souhaité  que  Dieu  acceptât  sa  vie  pour 
le  rachat  de  ces  jeunes  et  précieuses  existences.  «  S'il 


•  l'ïiris,  4  octobre. 

a  Paris,  l/«,  21 ,  23  oclobre  1817. 

3  Journal  de  Paris,  p.  'tO. 


SON  DÉVOUEMENT  DE  5IÈRE  341 

faut  des  victimes,  pourquoi  n'est-ce  pas  moi?  écrivait- 
elle  à  Amiens  ;  il  faut  que  je  sois  bien  coupable  pour  être 
toujours  laissée  de  côté!  »  Deux  de  ses  filles  furent  plus 
heureuses.  Pauline  Pain  venait  à  peine  d'entrer  au  no- 
viciat, quand,  au  plus  fort  de  l'épidémie,  la  supérieure 
lui  confia  le  poste  d'infirmière.  Elle  en  comprit  le  péril, 
elle  en  accepta  l'honneur.  «  Atteinte  dans  l'exercice  de 
son  dévouement,  rapporte  M""'  Duchesne,  ellefità  Notre- 
Seigneur,  en  se  mettant  au  lit,  le  sacrifice  d'elle-même 
qu'elle  renouvela  souvent  dans  le  cours  de  sa  maladie. 
Ayant  obtenu  le  bonheur  de  se  lier  à  son  divin  Époux 
par  les  vœux  de  rehgion,  elle  s'endormit  en  paix,  dans 
les  bras  de  la  croix.  »  Elle  avait  alors  dix-neuf  ans  et 
demi.  La  sœur  Marie  Chabert,  frappée  à  ses  côtés,  fut 
douce  envers  la  mort,  comme  elle  l'avait  été  avec  tout  le 
monde.  Brûlant  du  désir  de  se  réunir  à  son  Maître,  elle 
fit  ses  vœux  sur  son  lit  d'agonie,  puis  reçut  le  viatique 
et  entra  tranquillement  dans  la  joie  du  Seigneur,  en 
tenant  le  crucifix  collé  sur  ses  lèvres  ^ 

Au  sein  de  ces  douleurs,  M"^  Barat  puisait  dans  leur 
grandeur  même  de  nouveaux  motifs  d'aimer  une  pro- 
fession qui  la  crucifiait.  Le  1 1  octobre ,  elle  écrivait  à  la 
mère  Thérèse  :  «  Le  bon  Dieu  me  tient  entre  les  ma- 
lades et  les  mourants  :  il  faut  donc  adorer  et  se  rési- 
gner. Que  de  souffrances  notre  vocation  ne  traîne-t-elle 
pas  après  elle!  C'est  sous  ce  rapport  qu'elle  doit  nous 
être  plus  chère.  Sans  doute,  nous  serions  plus  en  repos 
chez  les  Carmélites,  mais  nous  souffririons  moins  :  c'est 
tout  ce  qui  peut  consoler  de  ne  l'être  pas.  »  Et  dans  une 
autre  lettre ,  à  M"""  Prévost  :  «  Vous  voyez  que  les  croix 

1  Circulaires  des  clef  unies,  t.  I",  pages  18,  19,  20. 


342  HISTOIRE   DE   MADAME  BARAT 

abondent  de  toutes  parts.  Encore  une  fois  :  Fiat!  C'est 
la  manière  dont  notre  Société  s'est  établie  depuis  le 
commencement,  et  c'est,  j'espère,  ce  qui  continuera  de 
l'établir  plus  solidement*.  » 

M"'"  Baratnc  se  trompait  pas.  Un  moment  ébranlée,  la 
maison  de  Paris  se  releva  rapidement.  La  maladie  avait 
nécessairement  relâché  le  lien  de  la  discipline.  La  su- 
périeure le  resserra  avec  une  fermeté  qui  ne  fit  qu'ac- 
croître, d'ailleurs,  l'attachement  des  élèves,  comme  elle 
le  témoignait  à  quelques  mois  de  là.  «  L'autre  semaine, 
écrivait- elle,  j'avais  dû  humilier  au  dernier  point  une 
de  ces  jeunes  personnes  :  elle  dit  à  sa  mère,  qui  vint  la 
voir  le  lendemain,  qu'il  n'était  pas  possible  de  trouver 
une  meilleure  maison  d'éducation,  que  c'était  le  pre- 
mier pensionnat  de  l'Europe.  Dernièrement  encore, 
ayant  fait  la  menace  d'en  renvoyer  deux  ou  trois,  si 
elles  ne  faisaient  des  efforts,  jamais  je  n'ai  vu  une  dou- 
leur plus  amère.  Il  aurait  fallu  les  traîner  pour  les  faire 
sortir,  tant  elles  sont  attachées  à  la  maison  -.  » 

Le  Sacré-Cœur  de  Paris  était  fondé  désormais  :  il 
avait  reçu  son  baptême  de  larmes.  M""®  Barat  pro- 
clama que  Dieu  avait  tout  fait,  et  s'emparant  de  ce  mot 
de  Vlmitaiion  :  «  Quittez  tout  pour  trouver  tout  :  » 
«  Qu'est-ce  que  tout,  en  effet,  se  demande-t-cUe  dans 
une  de  ses  plus  belles  lettres,  qu'est-ce  que  luul?  C'est 
Dieu.  Qu'est-ce  (jue  Dieu?  C'est  la  félicité  suprême. 
Qu'est-ce  encore?  C'est  tout!  Que  voulez- vous  qu'on 
dise  de  plus?  Vous  savez,  ma  chère  fille,  (jue  noire 
faible  conception   ne  peut  atteindre  à  le  conqnondro. 


<   i'nris,  21  octobre  1817. 

ï  Jl'iil.,  ù  M""  l';in.  Girniid,  'Ji'.  mars  \H\h. 


LE  PENSIONNAT  EST  FONDÉ  343 

Du  moins  on  peut  le  goûter,  et  alors  on  ne  sait  que  ré- 
pondre :  C'est  Tout^  !  » 

Mais  il  faut  maintenant  que  notre  histoire  se  dilate. 
Le  Sacré-Cœur  n'est  plus  l'humble  barque  qui  navigue 
entre  des  rives  resserrées,  sur  des  fleuves  tranquilles. 
L'Océan  l'a  reçue,  et  elle  va  affronter  les  plus  lointains 
rivages. 

1  A  la  mère  du  Chastaignier,  Paris,  1818. 


CHAPITRE   H 

LE     SACRÉ-CŒUR     EN     AMÉRIQUE 
1818 


Appel  plus  pressant  de  M""  Duchesne  aux  missions.  —  Ses  voix  inté- 
rieures.—  Ses  vœux.  —  Visite  de  Mer  Dubourg  à  M"»  Barat;  ses  pre- 
mières ouvertures.  —  Ms""  Dubourg  et  ses  œuvres.  —  Seconde  visite 
de  révêque  à  M™»  Barat;  M""  Duchesne  triomphe  de  sa  résistance.  — 
Ses  futures  compagnes,  M'""  Aude  et  Berlhold.  —  L'obédience  pour 
l'Amérique;  belle  exhortation  de  M""  Barat.  —  Départ  courageux  des 
sœurs.  — Vues  de  M™»  Barat  dans  sa  fondation  d'Amérique.  —  M"»  Du- 
chesne à  Bordeaux.  —  Lettres  et  adieux  de  M"«  Barat.  —  Le  départ. — 
Le  voyage.  —  Souvenir  de  M"»«  Barat  sur  la  sainte  montagne.  —  Nou- 
velles du  débarquement  de  M™'  Duchesne.  —  Son  arrivée  à  Saint- 
Louis.  —  Héroïsme  et  pauvreté  des  missionnaires.  —  La  colonie  du 
Sacré-Cœur  à  Saint-Charles.  —  Le  pape  Pie  Vil  bénit  les  missions 
d'Amérique.  —  L'action  de  M""  Barat  sur  ces  fondations. 


M""  Duchesne  sentait  croître  chaque  jour  son  im- 
palicnce  de  partir  pour  les  missions  étrangères.  Les 
instructions  que  U""  Barat  lui  avait  adressées  de?: 
180G,  sur  la  nécessité  d'attendre  et  de  grandir,  s'étaient 
continuées  pendant  les  années  suivantes,  avec  la  même 
élévation  de  raison  et  de  foi.  «  Il  faut  d'abord  vous 
rt^ndre  digne  de  voire  hault»  destinée,  ne  cessait  do  lui 


MADAME  DUCHESNE   ASPIRE  AUX   MISSIONS  343 

dire  la  sage  supérieure  ;  car  oseriez-vous  Taccepter  dans 
l'état  d'imperfection  où  vous  êtes  encore?  La  volonté  de 
Dieu  sera  votre  boussole  ;  modérez  votre  empressement, 
demeurez  tranquille,  confiez  vous  à  votre  mère,  et  sanc- 
tifiez-vous en  attendante  » 

S'amender,  se  mortifier,  et  par  là  se  sanctifier;  se 
jeter  à  corps  perdu  dans  la  conformité  avec  Jésus  cru- 
cifié, c'était  toute  la  vie  de  M""^  Duchesne.  Mais  at- 
tendre, patienter,  voir  se  consumer  inutilement  entre 
ses  mains  le  flambeau  qu'elle  se  sentait  la  mission  de 
porter  aux  régions  assises  dans  les  ombres  de  là  mort, 
c'est  à  quoi  elle  ne  pouvait  se  résigner.  En  vain,  «  évi- 
tait-elle de  rien  lire,  de  rien  entendre  qui  pût  entretenir 
ses  désirs,  »  elle  n'en  était  plus  maîtresse.  «  Malgré  mes 
nombreuses  infidélités,  raconte -t- elle,  le  Seigneur  me 
montrait  une  nouvelle  carrière  qui  confondait  mes  pen- 
sées, et  déjà  entraînait  ma  reconnaissance.  »  Elle  re- 
marquait, par  exemple,  qu'aux  grandes  fêtes ,  spécia- 
lement à  chaque  fête  d'apôtre,  sans  même  qu'elle  y 
pensât,  ce  désir  s'enflammait  dès  qu'elle  avait  reçu  la 
sainte  communion  ;  et  elle  y  reconnaissait  un  ordre  du 
Ciel. 

Le  Conseil  de  I8I0,  qui  l'appela  aux  fonctions  de 
secrétaire  générale,  parut  ruiner  ses  desseins  en  la 
fixant  à  Paris.  «  Je  pensai,  avouait-elle  à  sa  supérieure, 
que  vous  vouliez  m'ôter  tout  moyen  de  réussir.  »  M""'  Ba- 
rat  a  raconté  qu'elle-même,  à  cette  époque,  ne  voyait 
plus  d'issue  à  ces  chers  projets.  Un  jour,  la  mère  Du- 
chesne profita  d'un  moment  où  toutes  deux  étaient 
seules,  pour   renouveler  ses    supplications.    La   supé- 

1  Paris,  8  avril  1811. 


346  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

rieure  l'arrêta  :  «  Je  vous  conjure  de  n'y  plus  penser, 
lui  dit-elle  tristement  ;  vous  voyez  bien,  ma  chère,  qu'au- 
cune porte  ne  vous  est  ouverte  pour  les  missions?  — 
Comment,  reprit  alors  l'ardente  missionnaire,  vous  ne 
voulez  plus  que  je  m'occupe  de  ma  vocation?  Mais  ne 
vous  souvenez-vous  pas  que  cet  attrait  me  vient  de  Dieu, 
que  vous  l'avez  encourage?  Et  maintenant  je  pourrais 
y  être  infidèle!  »  —  M""*  Barat  était  calme  :  «  Allons, 
ma  chère  Philippine,  parlons  raison,  lui  dit-elle.  Quand 
même  je  vous  enverrais  convertir  les  sauvages,  que  fe- 
riez-vous  sans  compagnes,  sans  argent,  sans  appui? 
espérez-vous  des  miracles?  Dieu  vous  accordera-t-il  de 
marcher  sur  les  eaux?  Attendez  et  priez;  pour  mainte- 
nant, c'est  impossible  :  ne  me  demandez  rien.  —  Je  ne 
vous  demande  rien,  repartit  M""^  Duchesne,  je  ne  vous 
demande  rien  que  ce  seul  mot  :  Partez!  et  je  partirai 
tout  de  suite;  la  grâce  de  l'obéissance  me  tiendra  lieu 
de  tout.  » 

Le  Père  Varin,  de  plus  en  plus  favorable  à  ses  des- 
seins, avait  reçu  son  «  vœu  d'aller  se  consacrer  à  l'in- 
struction des  infidèles,  selon  l'obéissance  »;  mais  pré- 
sentement lui  auss|^ pensait  que  l'obéissance,  pour  être 
raisonnable,  lui  commandait  d'attendre.  M'"°  Duchesne 
se  soumit,  mais  sans  désespérer.  Voyant  qu'elle  ne  pou- 
vait rien  obtenir  des  hommes,  elle  en  appela  à  Dieu 
avec  plus  d'instances.  Ainsi,  durant  le  conseil  de  1816 
et  son  séjour  chez  les  dames  de  Saint-Tliomas-de-Ville- 
iicuve,  elle  assiégeait  Marie  de  ses  vœux  suppliants. 
«  J'ai  versé  bien  des  larmes  sur  l'Amérique,  ici,  devant 
l'image  de  la  sainte  Vierge,  écrivait-elle  à  Grrnobie.  Je 
crois  lui  devoir  beaucoup,  ainsi  qu'à  celle  de  Mont- 
martre. » 


INSTANCES   DE   MADAME   DUCHESNE  347 

Profitant  des  sorties  commandées  par  les  travaux  d'ap- 
propriation de  la  maison  de  Paris,  elle  s'en  allait  donc 
de  sanctuaire  en  sanctuaire,  à  Montmartre,  à  Saint- 
Sulpice,  aux  Carmes,  aux  Missions  étrangères,  jetant 
partout  sa  douleur  aux  pieds  de  la  Mère  de  Dieu.  «  Je 
tâchais  d'abord  de  me  mettre  dans  rindifférence,  ra- 
contait-elle ensuite,  mais  l'équilibre  se  perdait  aussitôt; 
et  j'en  revenais  à  vouloir  braver  tout  respect  humain, 
tout  blâme,  toute  froideur,  pour  que  rien  ne  manquât, 
de  ma  part,  au  succès  que  je  désirais  '.  » 

M™*  Barat  commençait  à  se  sentir  vaincue  par  tant  de 
persévérance.  Une  volonté  plus  haute  que  la  sienne 
subjuguait.  Le  21  octobre  1816,  elle  écrivait  à  Gre- 
noble :  «  Imaginez-vous  que  Philippine  pense  toujours 
à  son  voyage  d'outre-mer,  que  mon  frère  lui  a  presque 
aplani  les  voies,  et  que,  malgré  la  frayeur  que  me  cause 
cette  entreprise,  nous  allons  peut-être  la  voir  réussir.  » 
Le  Père  Barat,  alors  résidant  à  Bordeaux,  ne  manquait 
pas  d'informer  sa  sœur  et  M""®  Duchesne  de  chaque 
occasion  de  départ  qui  se  trouvait  dans  le  port. 
M.  Perreau  l'encourageait,  le  Père  Varin  fléchissait,  et 
M^  d'Astros,  nommé  évêque  de  Bayonne,  ayant  vu 
M""^  Duchesne,  avait  beaucoup  applaudi  à  son  futur 
voyage,  en  lui  donnant  par  avance  sa  bénédiction. 

Plus  le  temps  avançait,  plus  l'appel  devenait  pres- 
sant, irrésistible.  Le  2  décembre,  M""^  Duchesne  s'étant 
rendue  deux  fois  à  l'église  des  Missions,  redoubla  de 
prières  et  de  larmes  auprès  de  saint  François  Xavier 
dont  on  faisait  la  fête.  Je  ne  sais  quelle  main  invisible 
la  ramenait,  comme  malgré  elle,  au  pied  de  l'autel  et 

i  Lettres  uutogr.,  fol.  2  et  3. 


348  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

de  la  relique  de  ce  saint.  «  J'y  fus  vivement  montée  à 
respérance,  dit-elle,  et  il  en  fut  ainsi  durant  toute  sa 
neuvaine,  que  je  fis  exactement  pour  connaître  la  vo- 
lonté de  Dieu.  » 

Le  jour  vint  enfin  où  cette  divine  volonté  se  mani- 
festa par  des  signes  irrécusables.  Le  14  janvier  1817, 
M^  Dubourg,  évoque  de  la  Louisiane,  étant  alors  à 
Paris,  vint  voir  M"""  Barat.  Au  moment  où  il  entra, 
M™°  Duchesne  gardait  la  porte  de  la  maison.  Elle  le 
reçut,  et  ce  fut  elle  qui  vint  l'annoncer  à  sa  supérieure. 
«  Voici  l'heure  de  la  Providence,  dit-elle  à  M"""  Barat; 
je  vous  conjure,  ma  mère,  de  ne  pas  la  manquer;  vous 
n'avez  qu'un  mot  à  dire,  de  grâce,  prononcez -le! 
—  Ma  fille,  répondit  la  supérieure  générale,  si  Monsei- 
gneur me  met  le  premier  sur  cette  voie,  je  pourrai  con- 
férer de  notre  projet  avec  lui  :  ce  me  sera  le  signe  au- 
quel je  reconnaîtrai  que  Dieu  le  veut!  » 

Dans  cette  première  entrevue,  l'évêque  missionnaire 
ne  parla  de  rien  :  il  demanda  seulement  à  dire  le  len- 
demain sa  messe  à  la  chapelle.  A  l'issue  de  celte 
messe.  M"*"  Barat  vint  lui  tenir  compagnie,  par  hon- 
neur, pendant  son  déjeuner.  L'évêque  l'entretint  aussi- 
tôt de  l'Amérique  et  de  son  diocèse;  puis,  tout  de  suite, 
il  lui  dit  combien  il  s'estimerait  heureux  d'y  posséder 
des  filles  du  Sacré-Cœur.  La  supérieure  pensa  à  M"""  Du- 
chesne. «  Lorsque  cela  se  pourra.  Monseigneur,  répon- 
dit-elle, j'aurai  à  vous  donner  une  personne  toute  prêle.  » 
Alors  elle  lui  raconta  la  vocation  de  sa  compagne.  L'é- 
voque fut  ravi  de  ce  qu'il  en  apprenait  :  il  demanda  à  la 
voir  immédiatement.  M"""*  Duchesne  fut  appelée.  Elle 
comprit  que  le  Ciel  venait  de  lui  répondre;  mais  elle  ne 


MONSEIGNEUR   DUBOURG  349 

sut  rien  dire,  elle  tomba  seulement  aux  pieds  de  l'homme 
de  Dieu,  afin  de  recevoir  sa  bénédiction. 

M^  Dubourg  et  M""*  Duchesne  sortirent  remplis  d'es- 
pérance. Celle-ci  observa  même  qu'à  partir  de  ce  mo- 
ment, une  douleur  de  côté  qu'elle  portait  depuis  quinze 
ans  disparut  tout  à  coup.  Les  lumières  et  les  forces  lui 
venaient  donc  à  la  fois,  mais  rien  n'était  décidé  ;  l'affaire 
présentait  de  graves  difficultés,  et  l'évêque  devant  re- 
passer peu  après  par  Paris,  on  renvoya  à  cette  époque 
la  grande  décision. 

En  attendant,  le  missionnaire  se  remit  à  chercher  des 
apôtres  et  des  secours  pour  sa  chrétienté.  Chaque  jour 
on  apprenait  à  le  connaître  davantage,  et  tout  ce  qu'on 
disait  de  lui  ne  faisait  qu'enflammer  le  zèle  de  M"®  Du- 
chesne. Né  de  colons  français  à  l'île  de  Saint-Domingue, 
puis  amené  en  France,  attiré  de  bonne  heure  vers  le 
sacerdoce,  ordonné  à  la  veille  de  la  révolution,  entré 
dans  la  vénérable  compagnie  de  Saint-Sulpice,  et  mis 
par  M.  Émery  à  la  tète  de  l'école  préparatoire  d'Issy, 
M.  Dubourg  n'avait  dû  qu'à  une  circonstance  fortuite 
d'échapper  au  sabre  des  septembriseurs.  Il  s'était  alors 
réfugié  en  Espagne;  de  là,  bientôt  après  il  fit  voile 
pour  l'Amérique,  où,  sous  la  conduite  de  M.  l'abbé  Na- 
got,  les  Sulpiciens  venaient  de  fonder  un  collège  à  Bal- 
timore. Là  avait  commencé  son  ministère  apostolique. 
Puissant  instituteur,  M.  l'abbé  Dubourg  avait  successi- 
vement dirigé  le  collège  de  Georgetown,  fondé  celui 
de  la  Havane,  bâti  à  Baltimore  celui  de  Sainte-Marie. 
Grand  directeur  d'âmes,  il  avait  été  le  guide  de  la 
sainte  M"""  Elisabeth  Selon,  et  institué,  par  elle,  la 
congrégation  des  sœurs  de  la  Charité.  Mais  c'était  par- 
dessus tout  un  missionnaire.  Après  des  travaux  con- 


350  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

sidérables  dans  le  Sud ,  il  venait  d'être  nommé  vi- 
caire apostolique  de  la  Nouvelle  -  Orléans ,  lorsqu'en 
1815,  la  fin  de  la  guerre  entre  l'Amérique  et  l'Angle- 
terre lui  permit  de  revoir  l'Europe.  Il  y  reçut,  à  Rome 
même,  la  consécration  épiscopale,  et  de  là  il  rentra  en 
France. 

Cependant  il  avait  engagé ,  en  Italie ,  plusieurs 
prêtres  et  jeunes  clercs,  qui  devaient  partir  avec  lui. 
A  Lyon,  où  il  vint  ensuite,  il  n'avait  pas  seulement 
suscité  chez  plusieurs  la  même  vocation,  mais  il  avait 
fait  germer  une  des  plus  grandes  œuvres  de  l'Église  en 
ce  siècle  :  ses  discours  enflammèrent  la  charité  catho- 
lique, et  c'est  alors  que  naquit,  sous  le  feu  de  sa  parole, 
l'Association  de  la  propagation  de  la  foi.  Maintenant  il 
parcourait  le  Nord  et  les  Pays-Bas,  recrutant  des  com- 
pagnons, recueillant  des  aumônes;  se  procurant  non- 
seulement  les  vases  de  l'autel  et  les  objets  du  culte , 
mais  des  instruments  de  travail  et  de  culture,  car  il 
avait  résolu  de  défricher  les  terres  en  même  temps  que 
les  âmes.  Ainsi  enrôlés  par  lui,  quarante  missionnaires 
de  diverses  nations  étaient  prêts  à  s'embarquer,  pour 
porter  au  nouveau  monde  une  nouvelle  efl"usion  de 
l'Esprit  de  la  Pentecôte. 

Le  printemps  s'achevait,  et  M™"  Duchesne  souhaitait 
impatiemment  le  retour  de  l'homme  de  Dieu.  Une  nuit, 
elle  le  vit  en  songe,  lui  disant  d'être  tranquille.  Elle  en 
conclut  qu'il  devait  arriver  ce  jour- là.  11  arriva  seule- 
ment deux  ou  trois  jours  après,  le  vendredi  It»  mai,  le  len- 
demain de  l'Ascension. 

L'évêque  revenait,  décidé  à  obtenir  de  la  supérieure 
générale  une  parole  définitive.  Elle  ne  put  la  lui  don- 
ner. Depuis  plusieurs  mois,  les  amis  de  la  Société  ne 


LE  DÉPART  EST  DÉCIDÉ  331 

cessaient  de  lui  présenter  de  spécieuses  objections  : 
«  L'ehlreprise  était-elle  mûre?  L'heure  était-elle  oppor- 
tune? Ne  fallait- il  pas  commencer  par  répondre  aux 
nombreuses  demandes  de  fondations  faites  dans  le  pays 
même,  au  lieu  de  songer  à  disperser  ses  forces  en  se 
jetant  dans  une  aventure  lointaine?»  —  M"""  Barat  hési- 
tait :  elle  demanda  un  nouveau  délai.  L'on  put  croire 
que,  cette  fois  encore,  c'en  était  fait  des  longues  espé- 
rances de  M"'''  Duchesne. 

Après  de  vaines  instances,  le  missionnaire  attristé  se 
retira  lentement  et  silencieusement.  Il  allait  franchir  la 
porte.  La  mère  Barat  le  reconduisait,  également  dé- 
solée et  pleine  de  pensées  qu'elle  ne  confiait  qu'à  Dieu. 
Tout  à  coup  M™®  Duchesne  apparaît  et  se  présente  à 
eux,  sur  le  passage.  Elle  les  avait  suivis  avec  anxiété; 
elle  avait  tout  deviné;  et  se  jetant  tremblante  aux  pieds 
de  sa  supérieure:  «  Votre  consentement,  ma  mère;  de 
grâce,  votre  consentement!  »  lui  dit-elle  à  mains  jointes. 
]^me  papat  se  recueillit;  un  éclair  traversa  son  âme; 
c'était  la  lumière  de  Dieu  :  elle  n'hésita  plus.  «  Eh 
bien!  je  vous  l'accorde,  ma  chère  Philippine,  dit-elle 
en  la  relevant  :  dès  ce  moment,  je  vais  m'occuper  à  vous 
chercher  des  compagnes.  » 

La  mission  d'Amérique  venait  d'être  enlevée  d'as- 
saut. On  convint  avec  l'évêque  qu'au  printemps  pro- 
chain, une  colonie  du  Sacré-Cœur  s'embarquerait  pour 
la  Louisiane,  où  lui-même,  pressé  de  partir,  allait  la 
précéder  et  lui  préparer  une  place. 

On  n'eut  pas  besoin  de  chercher  des  compagnes  à 
M™^  Duchesne;  plusieurs  s'étaient  offertes. 

La  première  fut  M"'*"  Octavie  Berthold,  alors  âgée  de 
trente  ans.  Elle  venait  de  faire  ses  vœux  au  noviciat  de 


352  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Paris,  le  5  février  1817,  «  en  la  fête  des  saints  martyrs 
du  Japon,  »  observe  le  journal  de  M"'"  Duchesne.  — 
Fille  d'un  père  philosophe,  qui  avait  été  le  secrétaire  de 
Voltaire,  élevée  dans  le  calvinisme,  où  elle  était  restée 
jusqu'à  plus  de  vingt  ans,  convertie  et  reçue  ensuite  au 
noviciat  de  Sainte-Marie-d'en-Haut,  Oclavie  Berthold 
était  une  de  ces  âmes  ardentes  de  néophytes  qui,  une 
fois  entrées  dans  la  vérité,  y  marchent  sans  relâche, 
jusqu'aux  dernières  conséquences  de  leur  conviction,  et 
aux  derniers  sommets  du  sacrifice.  Ce  qui  la  poussait 
aux  missions  étrangères,  c'était  le  sentiment  d'une  juste 
reconnaissance  envers  Jésus- Christ,  et  le  besoin  d'im- 
moler le  reste  de  sa  vie  au  service  de  ce  Dieu  qu'elle 
avait  connu  trop  tard  et  trop  tard  aimé.  Caractère  sym- 
pathique, cœur  profondément  dévoué,  intelligence  ornée, 
spécialement  versée  dans  la  connaissance  des  langues 
étrangères.  M™®  Octavie  était  fort  aimée  au  pensionnat 
de  Paris.  Elle  demanda  et  obtint  l'honneur  de  tout  quit- 
ter pour  Dieu  et  de  partir. 

La  seconde  était  à  Quimper;  c'était  Eugénie  Aude. 
Nous  avons  vu  ses  timidités  et  ses  défaillances  ;  mais  les 
leçons  et  les  exemples  de  M"'*  de  Gramont  d'Aster 
avaient  achevé  sa  transformation.  Elle  aimait  Dieu  plus 
qu'elle-même,  et  elle  trouva  le  courage  dans  l'amour. 
Aussi,  malgré  sa  jeunesse,  —  elle  n'avait  que  vingt- 
quatre  ans,  —  elle  fit  savoir  à  M"""  Barat  qu'elle  serait 
heureuse  de  s'embarquer.  Elle  revint  à  Paris,  où  elle 
fut  admise  à  prononcer  ses  grands  vœux,  le  matin  même 
du  jour  fixé  pour  le  départ. 

Deux  soeurs  coadjulrices,  Catherine  Lamarre,  de 
l'ancienne  maison  de  Cuignièrcs,  et  Marguerite  Man- 
teau, de  la  maison  de  Niort,  toutes  deux  d'un  âge  mùr 


SON   ADIEU  A   LA   COLONIE  3d3 

et  d'une  vertu  éprouvée,  complétaient  le  personnel  de 
l'expédition. 

La  veille  du  départ,  il  y  eut  une  réunion  de  toute  la 
communauté ,  dans  laquelle  M"*  Barat  donna  à  ses 
filles  ses  derniers  avis  et  sa  bénédiction.  Cet  adieu 
de  la  supérieure  fut  d'une  élévation  extraordinaire. 
Après  avoir  excité  ses  chères  missionnaires  à  la  fidé- 
lité aux  Constitutions ,  à  l'union  persévérante  avec 
la  Société,  à  la  charité  entre  elles.  M""®  Barat  ne 
considéra  plus  que  leur  bonheur  d'être  appelées  les 
premières  à  porter  l'amour  du  sacré  Cœur  dans  des 
contrées  nouvelles:  «Ah!  leur  dit -elle  avec  un  ac- 
cent enflammé,  quand  vous  n'iriez  si  loin  que  pour  y 
établir  un  tabernacle  de  plus,  et  faire  prononcer  à  un 
pauvre  sauvage  un  seul  acte  d'amour,  ne  serait-ce  pas 
assez  pour  le  bonheur  de  votre  vie  et  pour  le  mérite  de 
votre  éternité  M...  » 

A  la  fin,  elle  appela  à  elle  les  partantes  :  «  Venez, 
vous  qui  nous  serez  toujours  chères  dans  le  Cœur  de 
Notre-Seigneur  Jésus-Christ;  »  puis  elle  remit  à  cha- 
cune son  obédience.  Celle  do  M""^  Duchesne  la  nommait 
supérieure  de  la  mission  d'Amérique,  avec  des  pouvoirs 
exceptionnels.  En  recevant  cette  charge  qu'elle  avait 
redoutée ,  l'humble  mère  se  prosterna  devant  M"®  Ba- 
rat, et  lui  baisa  les  pieds. 

Le  lendemain  8  février,  le  saint  Sacrement  fut  exposé 
tout  le  jour:  ce  devait  être  le  grand  jour.  M.  l'abbé 
Perreau  reçut  les  vœux  de  M"""  Eugénie  Aude,  et  lui 
adressa  un  discours  sur  ce  texte  :  «  Mon  Bien-Aimé  est 


1  Lettre  de  M""  Ûclavie  Herthôld  à  la  mère  Thérèse.  Autogr.  Bor- 
deaux 1818. 

\.  —  23 


354  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

à  moi,  et  je  suis  à  Lui.  »  Pendant  la  matinée,  les  Pères 
Varin ,  Roger ,  Druilhet  et  quelques  autres  vinrent 
adresser  à  la  petite  colonie  des  paroles  d'édification  et 
d'encouragement.  M""®  Barat  voyait  approcher  l'heure 
du  départ  avec  un  mélange  de  tristesse,  d'envie  et 
d'admiration.  «  Oh!  que  ce  moment  a  été  pénible!  rap- 
pelait-elle ensuite  à  M"'®  Duchesne;  si,  déjà  longtemps 
d'avance,  je  ne  pouvais  l'envisager  sans  en  éprouver 
des  déchirements,  que  ne  devais-je  pas  souffrir  à  l'heure 
même  !  »  —  Ailleurs  elle  dit  que  «  l'attrait  qu'elle  avait 
toujours  eu  pour  cette  vocation  se  réveilla  alors  en  elle 
avec  plus  d'ardeur,  et  qu'elle  ne  pouvait  s'empêcher 
d'envier  le  sort  de  ses  filles  ». 

Quant  à  la  mère  Duchesne,  raconte  le  journal  de  la 
maison  de  Paris,  elle  aurait  eu  à  modérer  la  joie 
qu'elle  éprouvait  de  partir  pour  se  rendre  enfin  au  but 
de  tous  ses  vœux^  »  L'heure  du  sacrifice  la  trouva 
intrépide.  Après  avoir  reçu  l'adieu  de  quelques  per- 
sonnes chrétiennes  de  sa  famille,  telle  que  sa  cousine 
M""^  de  Rolin,  et  pris  un  repas  à  la  hâte,  elle  se  leva  la 
première  :  la  voiture  l'attendait.  Elle  reçut  les  embras- 
semenls  de  la  mère  Barat  et  de  la  communauté;  elle 
encourageait  tout  le  monde.  Voyant  Octavie  Berthold 
qui  pleurait  malgré  elle  en  faisant  ses  adieux,  elle  lui 
prit  la  main,  et,  l'entraînant  avec  force,  lui  fit  franchir 
le  seuil.  Quelques  instants  après,  la  diligence  de  Bor- 
deaux emportait  les  cinq  religieuses  loin  de  la  maison 
qu'elles  ne  devaient  plus  revoir. 

M'""  Duchesne,  en  parlant,  avait  laissé  entre  les  mains 


1  Journal  de  la  maison  de  Paris,  1815  à  1822.  —A  partir  de  celte  dote, 
il  est  écrit  de  la  main  de  M'"*  Henriette  Girard. 


DÉPART  POUR   L'AMÉRIQUE  35b 

de  M.  l'abbé  Perreau  une  lettre  importante,  pour  qu'elle 
fût  remise  à  M""®  Barat.  C'était  un  long  document  destiné 
à  donner  à  sa  supérieure  les  preuves  surabondantes  de 
sa  vocation,  dont  elle  décrivait  l'origine  et  le  progrès. 
«  Dieu  le  veut  !  Dieu  le  veut  !  »  telle  était  sa  conclu- 
sion. Le  mémoire  se  terminait  par  ces  humbles  et  fortes 
lignes  :  «  Permettez,  ma  bonne  mère,  que  je  vous 
demande  de  nouveau  pardon  de  toutes  les  peines  que  je 
vous  ai  causées.  Dieu  me  met  en  voie  d'expiation,  en 
m'imposant  la  charge  que  vous  m'avez  donnée.  Mon 
plus  grand  bonheur  sera  de  vous  former  de  dignes 
filles;  sinon,  j'aime  mieux  mourir ^  » 

M""®  Barat  lui  adressa  sa  réponse  à  Bordeaux  :  «  Je 
n'avais  pas  besoin  de  cet  exposé  pour  être  convaincue 
que  le  bon  Dieu  vous  appelait  à  cette  sublime  voca- 
tion. La  persévérance  de  vos  désirs,  la  facilité  avec 
laquelle  ce  projet,  en  apparence  si  difficile,  s'est  exé- 
cuté, quand  le  moment  marqué  par  la  Providence  a  été 
arrivé,  le  concours  des  moyens  qui  se  sont  trouvés 
réunis  pour  favoriser  ce  départ  qui  coûtait  tant  à  nos 
cœurs,  enfin  la  force  que  le  bon  Dieu  vous  a  donnée, 
pour  triompher  de  tous  les  obstacles,  tout  me  prouve 
que  le  Seigneur  vous  appelait  à  fonder  une  maison  du 
Sacré-Cœur  en  Amérique,  malgré  les  réclamations  de 
la  prudence  humaine^.  » 

Une  autre  prudence,  celle  de  Dieu,  dirigeait  M™®  Ba- 
rat. En  effet,  si,  d'une  part,  on  a  compris  la  sagesse 
de  ses  hésitations,  il  n'est  pas  plus  difficile  d'entrer 
dans  les  motifs  de  son  consentement.  L'Amérique,  à 


1  Mémoire  aulogr.,  4'  feuille.  Fin. 

2  Paris,  12  février  1818. 


336  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

cette  époque,  était  encore  une  terre  neuve.  Ce  n'était 
pas  d'après  les  descriptions  poétiques,  alors  en  vogue, 
qu'en  jugeait  M"""  Barat.  Mais  ces  Étals,  rendus  na- 
guère indépendants  avec  le  secours  de  nos  armes, 
avaient  reçu  nos  prêtres  réfugiés  ou  proscrits;  et  la 
divine  semence,  portée  par  la  tempête  révolutionnaire, 
y  promettait  déjà  une  première  moisson.  Ce  pays,  où 
fermentaient  tant  d'éléments  confus,  n'allait-il  pas  se 
constituer  dans  la  foi  et  dans  la  Religion?  Cette  terre 
de  la  liberté  ne  deviendrait- elle  pas  une  terre  de  re- 
fuge pour  le  Sacré-Cœur,  si  l'ancien  continent,  perpé- 
tuellement secoué  par  les  révolutions,  venait  à  manquer 
sous  ses  pas?  Puis,  —  et  c'était  là  certainement  une  des 
vues  de  M"'^  Barat,  —  les  missions  étrangères,  avec 
leurs  sacrifices  et  leur  vie  de  périls,  n'auraient-elles  pas 
l'avantage  de  présenter  continuellement  à  la  Société 
l'idéal  et  l'exercice  de  cette  générosité,  qui  est  l'esprit 
du  Sacré-Cœur  et  son  essence  même?  Enfin,  comme 
l'Institut,  répondant  à  tous  les  attraits  de  perfection, 
réunissait  déjà  la  vie  active  avec  la  vie  contemplative, 
.ne  convenait- il  pas  que  la  vie  apostolique  y  eût  aussi 
sa  place?  N'était-ce  pas  là  un  autre  et  adorable  côté  du 
Cœur  de  Jésus- Christ,  le  missionnaire  par  excellence  , 
le  prince  des  Apôtres?  Telles  furent  les  pensées  qui  dé- 
terminèrent cette  grande  entreprise  de  M"'"  Barat,  et 
qui  vont  désormais  remplir  et  animer  sa  correspondance 
avec  la  Louisiane. 

En  attendant  que  le  vent  permît  de  metti'e  à  la  voile, 
M'"°  Duchesne  restait  à  Bordeaux,  dans  la  maison  de 
M"*  Vincent.  Comme  le  Père  Barat  résidait  en  cell»' 
ville ,  elle  et  ses  sœurs  se  niiroiit  sous  la  direction  de 
cet  homme  de  Dieu,  «  qui  >avait,  disait-elle,  donner  de 


EMBARQUEMENT  A  BORDEAUX  337 

bons  coups  pour  jeter  les  âmes  dans  la  perfection.  » 
M.  l'abbé  Perreau  lui  envoya  aussi  de  fortifiantes  pa- 
roles :  «  Persévérez,  ma  fille,  dans  ce  saint  abandon 
qui  vous  permet  de  dire  à  Dieu,  comme  les  Apôtres  : 
«  Seigneur,  voici  que  nous  avons  tout  quitté  pour  vous 
suivre,  que  nous  donnerez-vous?  »  Ce  qu'il  vous  don- 
nera, ma  fille,  pour  prix  de  votre  renoncement? Ce  sera 
son  divin  Cœur  pour  vous  servir  d'asile,  son  esprit  pour 
vous  guider,  et  aussi  quelques  gouttes  de  son  calice 
d'amertume  pour  vous  purifier,  et  vous  apprendre  à 
ne  vous  appuyer  que  sur  Lui  ^  » 

Mais  le  plus  précieux  de  ces  encouragements  fut  celui 
qu'elle  reçut  de  M""'  Barat  :  «  Maintenant,  ma  chère 
fille,  lui  écrivit  cette  mère,  entrez  de  plus  en  plus 
dans  les  desseins  que  ce  Dieu  de  bonté  a  sur  vous. 
Travaillez  à  vous  rendre  de  plus  en  plus  digne  de  son 
œuvre...  Ménagez  votre  santé  :  une  pénitence  bien  rude 
vous  tiendra  lieu  des  autres;  je  veux  dire  le  fardeau  de 
cette  place  de  supérieure  que  vous  avez  toujours  tant 
appréhendée.  Qu'il  me  tarde,  ma  fille,  de  recevoir  de 
vos  nouvelles!  Marquez-nous  au  juste  le  jour  de  votre 
embarquement,  afin  que  je  puisse  ce  jour- là  commu- 
nier pour  vous,  et  vous  dire  peut-èlre  le  dernier  adieu 
de  ce  monde  dans  le  Cœur  de  Jésus.  Adieu!  ah!  que  ce 
mot  me  coijte  à  tracer,  mais  c'est  pour  Dieu!  Serais-je 
moins  généreuse  que  vous,  qui  m'avez  donné  l'exemple 
de  tant  de  courage?  » 

Avant  le  départ.  M"""  Duchesne  et  ses  sœurs  allèrent 
demandera  M^d'Aviau  sa  bénédiction.  Un  des  prêtres 
présents  dit  à  l'archevêque  :  «  J'ai  beau  regarder  et 

1  Aulogr.  sans  date.  Petit  in-18. 


338  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

scruter  ces  âmes  jusqu'au  fond,  je  n'y  vois  dans  toutes 
qu'un  calme  inaltérable.  —  Et  de  la  joie  !  »  reprit  vive- 
ment U'""  Duchesne^ 

Enfin,  le  21  mars  1818,  le  vaisseau  la  Rebecca  prit  la 
mer  à  Royan.  M^""  Dubourg  s'était  embarqué  le  27  juin 
1817,  sur  la  flûte  la  Caravane,  que  Louis  XVIII  avait 
mise  à  sa  disposition  pour  son  transport  et  celui  de  ses 
missionnaires.  Il  avait,  en  partant,  laissé  à  un  de  ses 
prêtres  la  mission  d'amener  la  petite  colonie  des  reli- 
gieuses du  Sacré-Cœur.  C'était  M.  I\Iartial,  son  vicaire 
général,  le  seul  prêtre  qui  fût  à  bord  de  la  Rebecca. 

La  traversée,  qui  se  fait  maintenant  en  moins  de 
quinze  jours,  prenait  alors  près  de  trois  mois.  Presque 
deux  s'écoulèrent  sans  qu'on  sût  ce  qu'étaient  deve- 
nues les  voyageuses.  M""^  Barat,  impatiente,  adressait 
d'avance,  à  la  Nouvelle-Orléans,  des  lettres  pleines 
d'inquiétude  :  «  Nous  ne  cessons  de  faire  des  vœux 
pour  votre  heureux  voyage,  écrivait-elle  le  21  avril. 
Oh!  que  nous  serons  joyeuses  d'apprendre  que  vous 
êtes  enfin  arrivées  au  terme  !  » 

La  première  lettre  que  reçut  la  supérieure  générale 
était  datée  du  16  mai.  C'était  à  pareil  jour  qu'un  an 
auparavant  elle  avait  enfin  donné  son  consentement  au 
départ  de  M""**  Duchesne.  Celle-ci  l'en  remerciait  des 
côtes  de  Cuba,  à  plus  de  deux  mille  lieues  de  la  France  ! 
Elle  décrivait  le  voyage,  dans  lequel  ojle  et  ses  filles 
avaient  beaucoup  soufl'ert.  Les  mauvais  temps,  les  vents 
contraires,  d'épouvantables  tempêtes,  le  tropique  passé 
et  repassé  cinq  fois,  d'insupportables  chaleurs,  riniection 
et  l'insalubrité  du  vaisseau, des  commencements  d'incen- 

«   M""  Oclnvio  Berlhold.  1!}  fOviior. 


LA  TRAVERSÉE  339 

die,  la  rencontre  d'un  corsaire,  leur  avaient  fait  courir 
des  périls  extrêmes  et  continuels:  «  Tout  cela  n'est  pas 
riant  pour  qui  n'y  voit  pas  Dieu,  »  disait  M""^  Duchesne. 
Pour  elle,  toute  à  Dieu,  elle  se  plaignait  seulement 
d'avoir  été  privée  du  bonheur  de  la  sainte  messe  et  de  la 
communion,  même  le  joui:  de  Pâques!  Elle  accusait  aussi 
le  mal  de  mer  d'avoir  dérangé  son  union  à  Jésus-Christ. 
«  Il  rend  les  pensées  toutes  courtes,  disait-elle.  A  peine 
étais-je  capable  de  petites  aspirations  pour  me  tirer  du 
cœur  quelque  affection,  et  encore  toute  froide.  Je  ne 
savais  dire  que  Vlta,  Pater,  ou  :  J'ai  tout  quitté  pour 
vous,  ô  mon  Dieu^.  » 

M""®  Duchesne  annonçait  qu'elle  n'était  plus  mainte- 
nant qu'à  cent  quatre-vingts  lieues  de  la  Nouvelle-Or- 
léans. C'est  là  que  la  mère  Barat  lui  adressait  ses  lettres. 
«  Personne,  lui  disait-elle,  personne  parmi  nous  ne 
peut  atteindre  à  votre  bonheur,  puisqu'il  vous  est 
donné  de  porter  la  connaissance  du  Cœur  de  Jésus  à 
des  peuples  qui  en  sont  tout  à  fait  ignorants.  Combien 
envient  votre  sort^l  » 

Une  de  ces  lettres  laisse  déborder  les  trésors  du  cœur 
de  M™^  Barat.  Elle  est  écrite  à  Grenoble,  où  cette 
mère  passa  l'été  de  1818  :  «  Ah!  disait-elle  à  sa  fille, 
depuis  que  je  suis  sur  votre  montagne  chérie,  que  de 
pensées,  que  de  souvenirs  doux  et  déchirants  viennent 
tour  à  tour  se  combattre  !  Je  crois  encore  vous  voir  me 
recevant  pour  la  première  fois,  me  remettant  cette  mai- 
son, cette  famille;  je  me  rappelle  le  plaisir  que  j'éprou- 
vais lorsque,  revenant  de  mes  voyages,  je  vous  relrou- 

1  Côtes  de  Cuba,  près  la  Havane;  entre  Cuba  et  le  grand  banc  de 
Bahama,  ce  16  mai  1818.  Aulogr. 

2  Paris,  21  avril  1818. 


360  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

vais  dans  celte  paisible  solitude.  Qu'il  m'a  été  pénible 
cette  fois,  non-seulement  de  ne  plus  vous  retrouver, 
mais  encore  de  vous  savoir  si  loin  de  moi!  Il  est  vrai 
que  la  foi  vient  à  mon  secours,  et  je  finis,  en  m'oubliant, 
par  vous  trouver  bien  heureuse!  Qu'importe  que  nous 
souffrions,  pourvu  que  le  Seigneur  soit  glorifié!  »  —  A 
la  fin,  cependant,  elle  s'inquiète  de  ce  long  silence  de 
ses  filles  :  «  Qu'il  nie  tarde  de  savoir  comment  vous 
aurez  supporté  le  voyage!  si  vous  approchez  de  votre 
cher  Saint-Louis,  si  vos  santés  se  sont  soutenues,  enfin, 
comment  vont  vos  chères  compagnes.  Il  me  faut  de  la 
patience:  depuis  Pâques,  c'est  bien  long  de  n'avoir  pas 
reçu  une  ligne  de  vous^  !  » 

La  mère  supérieure  était  encore  à  Grenoble,  lors- 
qu'aux premiers  jours  d'août  elle  apprit  l'heureuse 
arrivée  de  ses  missionnaires.  M'""  Duchesne  annonçait 
que  le  25  mai,  la  Rebecca  était  enfin  entrée  dans  les 
eaux  du  Mississipi.  «  Comment,  ma  chère  Philippine, 
vous  dire  le  plaisir  que  vos  lettres  nous  ont  causé?  lui 
répondit  aussitôt  M™*'  Barat.  La  consolation  de  vous 
voir  toutes  échappées  aux  dangers  de  la  mer  a  fait 
couler  des  larmes  de  joie,  mêlée  de  quelque  tristesse, 
de  vous  savoir  séparée  de  nous  par  cette  énorme  dis- 
tance. xMais  une  vue  de  foi  est  venue  les  essuyer,  et  nos 
cœurs,  unis  aux  vôtres,  se  sont  ouverts  à  l'espérance  de 
vous  revoir  un  jour-.  » 

Le  débarquement  eut  lieu  le  soir  du  29  mai.  Par  une 
coïncidence  où  il  était  impossible  de  ne  pas  reconnaître 
un  dessein   du  Ciel,  ce  jour  du  29  mai  était,   cette 


1  GronoMo.  C,  juill.-l  1818. 
-  ///iV/.,  21  noi"!!    t«1« 


LE  SACUÉ   CO:^UR  EN  AMÉRIQUE  361 

année-là,  le  jour  môme  de  la  fêle  du  sacré  Cœur  de 
Jésus.  «  Le  nrialin,  sur  le  navire,  nous  renouvelâmes  à 
Jésus- Christ  nos  saints  engagements,  raconte  M'"®  Du- 
chesne;  et  le  soir,  à  huit  heures,  je  mis  le  pied  sur  la 
terre  ferme,  que  je  n'avais  pas  touchée  depuis  le  jeudi 
saint.  Je  baisai  respectueusement,  à  la  faveur  des  té- 
nèbres, ce  sol,  objet  de  vœux  dont  la  vivacité  se  réveil- 
lait en  approchante  »  Ses  compagnes  ajoutent  que  «  ses 
yeux  étaient  pleins  de  larmes,  et  que  le  feu  de  son  vi- 
sage reflétait  les  sentiments  que  Jésus  peut  allumer  dans 
un  cœur  brûlant  de  procurer  sa  gloire  *  » . 

Dans  la  même  nuit,  une  voiture,  côtoyant  le  large 
fleuve  sous  un  ciel  étoile,  conduisit  les  rehgieuses  chez 
les  Dames  Ursulines  de  la  Nouvelle-Orléans,  où  les 
attendait  une  lettre  de  M"^  Barat.  «  Cette  lettre  a  été 
portée  au  pied  de  l'autel  avant  d'être  lue ,  rapporte 
M"*®  Duchesne  :  il  fallait  bien  remercier  Dieu  de  cette 
grande  faveur  ^  » 

Il  n'est  plus  de  notre  sujet  de  raconter  le  séjour  de  la 
petite  colonie  chez  les  Ursulines ,  la  maladie  qui  faillit 
emporter  M""®  Duchesne,  sur  le  seuil  de  la  terre  pro- 
mise, ses  beaux  sentiments  en  présence  de  la  mort, 
«  qui  n'avait  fait,  disait -elle,  que  lui  montrer  ses 
charmes;  »  ses  rêves  héroïques  à  la  vue  de  ces  Grandes 
Indes,  où  elle  n'ambitionnait  rien  moins  que  le  martyre; 
ensuite  la  navigation  pittoresque,  accidentée,  sur  le 
Mississipi ,  qui  dura  plus  de  cinq  semaines  :  les  souf- 
frances des  sœurs,  leur  naïf  étonnement  à  la  vue  de  ces 
forêts  vierges,  de  cette  grande  nature,  de  ces  villes 

1  Lettre  à  M'"«  Bigeu,  30  mai  1818. 

2  Journal  de  M"-  Aude,  23  juin  1818. 
^  Nouvclle-Orlcans,  2i  juin  1818. 


362  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

naissantes,  et  des  familles  de  sauvages  errantes  sur  la 
rive;  enfin,  leur  arrivée  à  Saint-Louis-du-Missouri,  le 
22  août  1818. 

Cette  arrivée  fut  solennelle.  Avant  de  quitter  le  steam- 
boat,  M""®  Duchesne  prit  sa  Bible,  et  l'ouvrit  à  ces  pa- 
roles du  Deutéronome  :  «  Écoute,  Israël.  C'est  aujour- 
d'hui que  tu  passeras  le  Jourdain.  Ne  dis  pas  dans  ton 
cœur  :  C'est  à  cause  de  ma  justice  que  le  Seigneur  m'a 
introduit  dans  cette  terre,  afin  que  j'en  prenne  posses- 
sion. Observe  bien  et  prends  garde  de  n'oublier  jamais 
le  Seigneur  ton  Dieu  et  de  négliger  sa  loi,  ainsi  que  les 
prescriptions  que  je  te  fais  en  ce  jour.  »  Ayant  lu  ces 
paroles.  M"""  Duchesne  se  rappela  que  c'étaient  les 
mêmes  qu'autrefois,  à  Sainte -Marie,  dans  un  de  ses 
jours  d'épreuve,  elle  était  allée  lire  auprès  du  puits 
perdu  de  son  monastère  ;  et  elle  leur  trouva  un  sens  pro- 
phétique, qu'elle  se  réjouit  de  voir  réalisé  en  ce  jour'. 

Les  lettres  des  deux  compagnes  de  M""^  Duchesne, 
bien  que  d'un  style  moins  grand,  témoignaient  du  même 
courage  et  du  même  attachement  pour  M""'  Barat  et  la 
Société.  M""^  Aude  lui  disait  «  que  jamais  elle  ne  s'était 
sentie  autant  sa  petite  fille,  que  c'était  sur  ce  titre  que 
reposait  sa  paix,  que  la  Société  du  Sacré-Cœur  de  Jésus 
avait  été  pour  elle  la  source  de  la  vraie  vie,  et  qu'elle 
était  résolue  de  ne  s'en  éloigner  jamais.  »  M'"®  Oclavie 
Berthold  faisait  ces  protestations  :  «  Ma  digne  mère, 
tous  les  jours,  je  vois  que  vous  avez  fait  la  volonté  de 
l>icu  en  me  laissant  venir  ici.  A  mesure  que  j'appro- 
chais du  terme  du  voyage,  mon  cœur  s'épanouissait. 
IMus  il  s'éloignait  de  ce  qui  lui  était  cher  sur  la  terre, 

(  Alànuire  cilr.  1"  ^,  p.  '2,  et  li-llri-  do  Sainl-Louis,  22  aoùl. 


LE   SACRÉ  COEUR  AU  MISSOURI  363 

plus  il  devenait  grand.  »  Et  quelques  lignes  après  :  «  Je 
vous  assure,  ma  mère,  que  je  préférerais  m'en  retourner 
sans  pain  et  sans  argent,  que  de  jamais  consentir  à 
changer  un  iota  dans  notre  manière  de  voir  sur  la  So- 
ciété, et  de  faire  un  seul  pas  en  dehors  du  sentier  que 
vous  nous  avez  tracé*.  » 

On  comprend  quelle  impression  devaient  produire 
ces  lettres  à  Grenoble,  à  Paris,  dans  toutes  les  mai- 
sons :  on  s'en  disputait  les  pages.  Le  jour  même  où 
M""®  Duchesne  débarquait  à  Saint-Louis,  M""^  Baratlui 
écrivait  de  la  sainte  Montagne  :  «  Mon  frère  se  dessèche 
de  ne  pouvoir  partager  votre  sort.  Ma  sœur  Lucile  Ma- 
thevon  brûle  du  désir  d'aller  vous  rejoindre.  Nous  vous 
enverrons  quelques-unes  de  nos  novices.  Il  me  tarde  de 
savoir  le  lieu  de  votre  destination.  » 

Mais  déjà,  par  les  lettres  de  M""^  Duchesne,  la  mère 
Barat  pouvait  se  rendre  compte  du  labeur  qui  atten- 
dait sa  petite  colonie  dans  l'immense  diocèse  de  M^  Du- 
bourg.  Il  s'étendait  depuis  la  Nouvelle-Orléans,  qui  en 
était  le  chef-lieu,  jusqu'au-dessus  de  Saint-Louis,  com- 
prenant la  Louisiane  et  le  Missouri,  sur  une  longueur 
d'au  moins  quatre  cents  lieues.  C'était  une  terre  d'espé- 
rance, mais  encore  inculte  et  hérissée  d'épines.  Les 
prêtres  que  M"""  Dubourg  venait  de  recruter,  le  se- 
condaient maintenant  dans  l'apostolat  de  cette  vaste 
Eglise  ;  mais  si  le  courage  des  ouvriers  était  grand , 
leur  nombre  était  encore  bien  petit.  Puis,  dans  quelle 
misère  profonde  M""^  Duchesne  trouvait  les  disciples  et 
le  maître!  Pour  palais,  une  grange;  pour  couchette, 
quatre   planches;   pour   cathédrale,  une  baraque  en 

1  SainULouis.  29  août  1818. 


S61  HISTOIRE   DK  MADAME   BARAT 

bois,  OÙ  l'évêque  faisait  alternativement  l'office  de 
pontife  et  de  chantre  au  lutrin  :  voilà  ce  qui  faisait  dire 
à  M"""  Duchesne  :  «  Nous  sommes  bien  au  centre  de  la 
pauvreté  :  il  y  a  grande  apparence  que  nous  sèmerons 
dans  les  larmes.  Heureux  notre  sort,  s'il  procure  à 
d'autres  de  moissonner  dans  la  joie,  et  de  voir  un  jour 
les  enfants  de  nos  prières  les  environner  avec  empres- 
sement*. » 

A  côté  de  ces  souffrances  de  l'Église  primitive, 
M"'®  Duchesne  admirait  des  héroïsmes  antiques  qui  la 
consolaient  de  tout  :  «  Savez- vous  ce  qui  m'excite? 
écrivait-elle  en  France,  c'est  l'exemple  des  saints  pas- 
teurs de  ce  pays  que  le  zèle  transporte  :  d'un  M^  F\a- 
get,  évêque  de  Bardslown;  d'un  M^'  Cheverus,  évèque 
de  Boston;  surtout  de  M^  Dubourg,  se  faisant  tout  à 
tous,  souffrant  avec  magnanimité,  travaillant  sans  re- 
lâche... Les  peines  ne  lui  manquent  pas  :  mais  qu'il  est 
grand  dans  ses  peines  ^  !  » 

La  supérieure  et  ses  filles  avaient  espéré  d'être  fixées 
près  de  lui,  dans  sa  ville  de  Saint-Louis,  sous  sa  protec- 
tion, et  au  centre  des  secours  nécessaires  à  leurs  âmes. 
Mais  l'évêque  leur  annonça  qu'il  les  destinait,  provisoi- 
rement du  moins,  à  la  petite  ville  de  Saint-Charles,  à 
douze  lieues  au  delà.  Ce  fut  un  cruel  mécompte  pour 
M'""  Duchesne.  D'un  coup  d'œil  elle  embrassa  l'étendue 
du  sacrifice,  comme  elle  le  faisait  savoir  dans  la  lettre 
suivante  :  «  J'ai  été  devant  l'évêque  comme  un  rocher 
(|ui  reçoit  des  coups  de  poinçon.  Je  vais  les  yeux  fer- 

t  Au  Père  Baral  et  A  la  Mère  Thérèse.  Sainl-Louis,  29  cl  31  août. 

-  Sainl-Louis,  2  sc|.loml)ro  1SI^<.  —V.  sur  ce  sujet,  de  TJ-lglise  d'Amo- 
nqui-  à  cette  (époque,  Elisabeth  Selon,  par  .M"*  de  Uarberey,  chap.  x.\v 
et  pnssim. 


FONDATION  A   SAINT-CHARLES  365 

mes  :  la  Providence  ouvrira  la  voie,  s'il  lui  plaît...  Mes 
sœurs  sont  courageuses,  et  plus  ferventes  que  moi  : 
elles  voient  la  croix  et  l'embrassent*.  » 

Saint-Charles  n'était  alors  qu'un  amas  de  cabanes, 
à  la  limite  extrême  du  parcours  de  la  navigation,  en 
face  de  la  peuplade  sauvage  des  Sioux ,  sans  nulle  faci- 
lité de  communication  avec  la  mère  patrie,  dont  plus 
de  deux  mille  cinq  cents  lieues  séparaient  les  sœurs  dé- 
sormais. La  population  présentait  un  mélange  d'Amé- 
ricains émigrés  de  l'Est,  de  créoles  d'origine  canadienne 
et  française,  d'Allemands  et  d'Irlandais,  et  enfin  de 
métis.  Quelques  indigènes  s'y  montraient  quelquefois, 
«  plus  faciles  à  attirer  par  la  liqueur  que  par  les  ser- 
mons, »  disait  M"'®  Duchesne.  Elle  ajoutait  toutefois  :  «  Je 
n'en  suis  pas  moins  persuadée  que  Dieu  a  ses  desseins 
en  nous  amenant  ici  dans  leur  voisinage.  »  Le  curé  de 
ce  bourg  était  le  célèbre  M.  Gabriel  Richard,  qui,  cette 
année-là  même,  fut  élu  représentant  au  congrès  de 
l'Union.  Il  venait  de  porter  aux  tribus  de  l'Illinois  et  du 
Michigan  la  parole  de  vérité,  que  Bossuet,  son  grand- 
oncle  maternel ,  avait  portée  jadis  à  la  cour  du  grand 
roi.  Mais  son  zèle  apostolique  échouait  contre  l'é- 
goïsme,  l'ignorance  et  les  vices  de  ce  pays.  Il  appelait 
le  Sacré-Cœur  pour  fondre  cette  glace,  dissiper  ces  té- 
nèbres, purifier  cette  fange. 

Aux  premiers  jours  de  septembre ,  l'évêque  vint  in- 
staller lui-même  les  religieuses.  Au  sein  de  deux  arpents 
d'une  terre  toute  nue,  s'élevait  une  maison  où.  il  y  avait 
à  peine  place  pour  dix  personnes.  On  y  disposa  une  pe- 
tite chapelle  :  c'était  toujours  la  première  œuvre  dans 

1  Saint-Louis,  29  août  1815. 


366  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

les  fondalions.  M'""'  Duchesne  avait  apporté  de  Grenoble 
une  relique  de  saint  François  Régis,  son  protecteur;  et 
elle  avait  promis  de  la  faire  honorer  dans  le  premier 
sanctuaire  qu'elle  fonderait  aux  missions  :  on  la  mit  so- 
lennellement au-dessus  du  tabernacle,  comme  un  tro- 
phée de  victoire. . 

Par  acte  authentique  daté  du  14  septembre,  l'évêque 
revêtit  de  son  approbation  l'Institut  du  Sacré-Cœur, 
ajoutant  qu'il  «  croirait  le  temps  de  son  épiscopat  par- 
faitement employé ,  s'il  pouvait  seulement  réussir  à  le 
propager  dans  son  diocèse  ».  L'allégresse  des  soeurs  au 
sein  de  leur  pauvreté  le  louchait  jusqu'aux  larmes  : 
«  Voyez  ces  jeunes  personnes  qui  eussent  pu  briller 
ailleurs,  et  qui  sont  si  gaies.  Regardez  ce  qu'elles 
font!...  »  —  «  Nous  faisons  des  métiers  nouveaux,  écri- 
vait M™'=  Duchesne;  nous  bêchons  le  jardin,  nous  me- 
nons boire  les  vaches ,  nous  portons  le  fumier,  nous 
nettoyons  l'étable ,  la  seule  de  ce  pays ,  où  les  animaux 
errent  à  l'aventure...  Cela  me  convient  à  moi...  »  —  Et 
dans  une  autre  lettre  :  «  J'étais  d'un  naturel  de  ser- 
vante, dit-elle;  sans  doute  il  faut  bien  autre  chose  pour 
conduire  les  âmes  :  mais  Dieu  fait  tout  par  Lui-même.  » 
L'évêque  les  consolait  :  «  Vous  ne  serez  jamais  aussi 
mal  que  j'ai  été,  »  leur  répétait-il.  —  Il  leur  disait 
d'autres  fois  :  «  Vous  et  moi ,  nous  passerons  notre  vie 
dans  ce  travail  ingrat.  11  faut  défricher  avant  de  culti- 
ver. Un  jour,  nos  successeurs  recueilleront  dans  ce 
monde,  contentons- nous  de  l'espoir  de  recueillir  dans 
l'autre.  » 

Un  autre  encouragement,  d'un  ordre  plus  élevé,  vint 
bientôt  bénir  le  dévouement  des  sœurs.  Il  y  avait  plus 
de  six  mois  que  M'""  Duchesne  n'avait  rien  reçu  de 


PIE  VII  BÉNIT  LA  MISSION  367 

France,  lorsque,  le  8  octobre,  lui  furent  remises  plu- 
sieurs lettres  de  M"'^  Barat.  Cette  mère  lui  transmettait 
les  paroles  par  lesquelles  le  Souverain  Pontife  avait 
béni  la  nouvelle  mission  du  Sacré-Cœur.  «  Sa  Sain- 
teté, mandait  le  cardinal  Litla,  a  vu  avec  bonheur 
comment,  abandonnant  tout  pour  Jésus-Christ,  et  s'éle- 
vant  au-dessus  de  la  faiblesse  de  leur  sexe,  ces  reli- 
gieuses n'ont  pas  craint  d'affronter  les  mers  lointaines, 
afin  de  transporter  leur  pieux  Institut  dans  des  pays 
sauvages,  et  se  consacrer  à  la  plus  grande  gloire  de 
Dieu,  à  l'honneur  de  l'Eglise,  et  au  salut  des  âmes.  Sa 
Sainteté  leur  souhaite  les  succès  les  plus  prospères;  en 
gage  de  quoi  elle  donne  sa  bénédiction,  non -seulement 
à  celles  qui  sont  déjà  parties,  mais  encore  à  celles  qui 
se  disposeraient  à  partir  un  jour'.  » 

Par  cette  lettre,  M""®  Duchesne  recevait  la  plus  grande 
des  consolations  que  puisse  ambitionner  une  âme  ca- 
tholique :  l'assurance  qu'elle  travaille  et  souffre  en 
union  avec  l'Eglise  romaine.  «  Que  de  douces  larmes, 
répondit-elle ,  ont  coulé  de  mes  yeux  en  voyant  le  Sou- 
verain Pontife  ajouter  son  autorité  et  sa  bénédiction  à 
tant  d'autres  signes  de  la  volonté  de  Dieu  sur  notre  en- 
treprise !  Demain  nous  chanterons  le  Te  Deum,  et  on 
dira  une  messe  d'action  de  grâces  ^  » 

Mais  il  est  temps  maintenant  de  reprendre  notre  ré- 
cit, et  de  revenir  en  France,  auprès  de  M"®  Barat.  Aussi 
bien  ce  serait  une  autre  histoire  que  celle  des  pre- 
mières origines  du  Sacré-Cœur  en  Amérique  :  histoire 
dramatique,  toute  semée  de  prodiges,  et  dont  l'héroïne. 


i  Le  cardinal  Lilta  à  M.  Perreau,  3  avril  1818. 
'■i  Sainl-Charles,  8  octobre  1818, 


368  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

pendant  trente -quatre  ans,  serait  M"""  Duchesne.  Nous 
ne  nous  laisserons  plus  entraîner  désormais  à  la  racon- 
ter avec  autant  de  détails;  mais  nous  devrons,  du  moins, 
en  reprendre  de  temps  en  temps  la  trame,  inséparable 
du  tissu  de  la  vie  de  la  mère  Barat.  C'est  elle,  en 
effet,  c'est  celte  sainte  mère  qui  est  l'âme  de  ces  mis- 
sions ;  c'est  d'elle  principalement  que  partent  l'inspira- 
tion et  l'initiative  de  ces  entreprises.  C'est  vers  elle 
aussi  que  reviennent  les  prières,  les  joies  et  les  tris- 
tesses de  «  sa  plus  chère  famille  »,  ainsi  qu'elle  la 
nommait.  Mais  elle-même  ne  règne  ainsi,  doucement, 
fortement,  universellement,  que  parce  que  Dieu  règne 
en  elle.  Le  sacré  Cœur  de  Jésus  est  l'astre  puissant 
dont  l'action,  toujours  présente  à  l'un  et  à  l'aulre  ri- 
vage, les  relie  l'un  à  l'autre,  comme  par  un  flux  et  re- 
flux perpétuel  d'obéissance  et  d'amour. 


CHAPITRE  III 


FONDATIONS     ET   VISITES.    —    ALOYSIA    JOUVE 
1818-1821 


Fondation  à  Chambéry.  —  M"«  Barat  à  Sainte  -  Claire.  —  M"»  Barat  à 
Lyon;  elle  est  inspirée  par  la  sainte  Vierge  d'y  fonder  une  maison  :  la 
Ferrandière.  —  Fondation  de  Bordeaux,  M"«  de  Lalanne.  —  Installa- 
tion du  noviciat  de  la  rue  de  l'Arbalète.  —  La  colonie  de  Saint-Charles 
du  Missouri  est  tranférée  à  Fleurissant,  près  de  Saint-Louis.  —  Fré- 
quents séjours  de  M^e  Barat  à  Grenoble.  —  Histoire  de  la  mère  Aloysia 
Jouve.  —  Sa  jeunesse ,  ses  vertus.  —  Ses  souffrances  croissantes.  — 
Vœux  de  M""'  Barat.  —  Lettres  et  adieux  de  M"«  Duchesne  à  cette  gé- 
néreuse nièce.  —  Les  deux  séjours  de  M"«  Barat  auprès  de  la  malade; 
elle  baise  ses  plaies.  —  Elle  la  nomme  assistante,  elle  lui  envoie  sa 
dernière  bénédiction.  —  Les  adieux  admirables  d'Aloysia.  —  Son  zèle. 
—  Son  agonie  dans  le  Cœur  de  Jésus-Christ.  —  Son  sacrifice  et  sa 
précieuse  mort. 


La  mission  d'Amérique  n'avait  pas  suspendu  le  cours 
des  fondations  sur  l'ancien  continent.  «  Nous  sommes 
pressées  de  toutes  parts  pour  des  établissements,  »  écri- 
vait M"''  Barat  à  M'"''  Duchesne.  A  quoi  celle-ci  répon- 
dait avec  autant  d'esprit  que  d'humilité  :  «  Dieu  est 
bien  bon ,  de  faire  croître  ainsi  cette  plante  de  notre 
Société  ;  vous  voyez  que  la  Louisiane  ne  vous  a  fait  au- 

L  —24 


370  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

cun  tort  :  nous  n'étions  bonnes  que  pour  des  pays  demi- 
barbares  ^  » 

Mentionnons  rapidement  quelques-uns  de  ces  travaux 
de  M""'  Barat. 

Nous  venons  de  la  laisser  à  Sainte-Marie-d'en-Haut, 
où  elle  s'était  transportée,  au  milieu  du  mois  de  juin 
1818.  «  11  me  tarde  bien,  avait-elle  dit  à  la  mère  Thé- 
rèse ,  d'aller  chercher  un  peu  de  repos  dans  vos  mon- 
tagnes; ah!  si  je  pouvais  obtenir  qu'on  me  laissât  une 
année  au  fond  de  quelque  solitude  1  Mais,  pensée  inu- 
tile! il  ne  faut  chercher  notre  repos  qu'en  Dieu,  ici-bas; 
puis  dans  l'éternité,  lorsqu'il  plaira  à  notre  Créateur  de 
nous  y  appeler*.  » 

Cette  fois,  en  effet,  Grenoble  ne  fut  pour  elle  qu'une 
halte  rapide  sur  la  route  de  Chambéry,  où  elle  était 
appelée  pour  une  fondation.  La  Savoie,  rendue  à  ses 
anciens  souverains,  en  vertu  des  traités  de  1815,  avait 
hâte  d'effacer,  parle  bienfait  de  l'éducation  chrétienne, 
la  trace  des  maux  que  la  révolution  et  l'invasion 
française  avaient  faits  à  ses  populations.  «  Un  n'aime 
guère  les  Français  dans  ce  pays ,  écrivait  la  mère  géné- 
rale. Je  l'aime  néanmoins,  à  cause  de  l'esprit  de  foi  qui 
y  règne.  Le  clergé  est  très-bon;  et  les  religieuses  qui 
en  sortiront  seront  excellentes  ^  » 

C'était,  en  effet,  le  clergé,  en  tête  duquel  était  M.  Tu- 
rinaz,  depuis  évoque  de  Moutiers,  qui  avait  appelé  le 
Sacré-Cœur  en  Savoie.  Là  lui  était  offert  un  ancien  cou- 
vent de  clarisses,  qu'on  nommait  encore  le  couvent  de 
Sainte-Claire.  «  On  nous  attend  en  Savoie,  écrivait  la 

>  Saiiit-Cliaiics,  10  dccenibre  \S\8. 

Paris,  20  mai  1817. 
3       M'".  Giraud,  2  juillet  1«18. 


FONDATION  A   GHAMBÉRY  371 

mère  générale  dès  le  11  juillet.  Notre  maison  est  déjà 
meublée,  en  partie  réparée.  Une  fontaine  d'eau  vive 
l'arrose  et  donne  de  son  abondance  à  la  ville.  Des  jar- 
dins immenses  l'entourent  et  la  décorent.  Que  faut-il  de 
plus,  et  qu'attendons-nous  pour  en  prendre  possession? 
Des  lettres  patentes  que  l'on  n'est  pas  disposé  à  donner 
à  des  Françaises,  tant  on  aime  notre  nation  chez  les 
étrangers  ^  !  » 

Les  lettres  patentes  royales  furent  enfin  délivrées. 
«  Le  Seigneur  en  soit  béni,  écrivit  la  supérieure,  nous 
nous  en  réjouissons,  parce  que  nous  croyons  qu'il  en 
reviendra  de  la  gloire  au  Cœur  de  notre  bon  Maître, 
voilà  quelle  doit  être  notre  unique  ambition  dans  ce 
mondée  »  Elle  partit  deux  jours  après,  pour  prendre 
possession  de  l'établissement. 

C'était  le  jour  même  de  sainte  Madeleine,  sa  pa- 
tronne. L'aspect  des  montagnes,  les  plus  hautes  qu'elle 
eût  vues,  fut  pour  elle  une  fête  préférable  à  toute  autre. 
«  Je  ne  puis  vous  dire  quelle  jouissance  j'ai  éprouvée 
de  passer  en  route  ce  jour- là,  loin  des  compliments,  et 
dans  l'admiration  de  la  belle  naturel  »  Nous  avons  déjà 
vu  comment  les  grands  spectacles  de  la  création  pro- 
voquaient en  elle  cette  admiration  qui  est  le  signe  des 
belles  âmes,  et  cet  élan  du  cœur  qui  est  le  signe  des 
saints. 

La  vue  de  la  maison  qu'on  prêtait  au  Sacré-Cœur 
ne  la  ravit  pas  moins.  «  Quel  joli  site!  écrivait-elle  à 
M'"°  Eugénie  de  Gramont,  je  ne  le  quitterai  pas  sans 
regret.  Cependant,  ajoute-t-elle,  je  compte  les  jours 

1  A  M.  Stanislas  Dusaussoy,  11  juillet  1818. 

2  A  M""^  de  Gramont,  18  juillet  1818. 

3  Id.,  22  juillet. 


372  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

pour  le  départ,  car,  liclas  !  lorsque  je  monte  sur  le  pen- 
chant de  notre  montagne,  je  ne  puis  espérer,  comme  la 
mère  de  Tobie,  de  voir  arriver  sur  la  route  tout  ce  que 
j'ai  de  cher  à  Paris.  » 

La  mère  générale  et  ses  premières  sœurs  reçurent  à 
Ghambéry  une  véritable  ovation.  Mais  ce  début  était 
trop  beau  ;  et  ce  n'est  guère  ainsi  que  l'on  fonde  au  Sacré- 
Cœur.  Il  n'y  avait  pas  huit  jours  que  M"""*  Barat  était 
dans  cette  ville,  quand  on  y  vit  arriver  M""'  Baudemont, 
qui  se  rendait  en  France,  afin  d'y  chercher  les  moyens 
de  soutenir  sa  fondation  de  Rome.  Reçue  chez  le  gou- 
verneur, le  comte  d'Andei^eno,  accueillie  par  l'arche- 
vêque, M^  de  Solle,  et  de  là  agissant  à  la  fois  sur  le 
clergé  et  sur  la  classe  élevée,  elle  mit  l'alarme  au  camp, 
opposant  la  prétendue  approbation  donnée  à  sa  commu- 
nauté à  la  situation  irrégulière,  disait-elle,  des  reli- 
gieuses de  France.  Cette  opinion  s'accrédita.  «  Les  ba- 
vardages continuent  ici,  écrivait  la  mère  Barat  à 
M""®  de  Gramont,  que  Dieu  en  soit  béni!  »  Et  dans  une 
autre  lettre  :  «  Voilà  la  croix  que  le  Cœur  de  Jésus  ré- 
servait à  celte  maison.  Mais  ce  sont  ces  secousses  qui. 
j'en  ai  la  confiance,  afl'ermiroiit  la  marche  de  notre  pe- 
tite barque  ^  » 

La  mère  Barat  fut  admirable  dans  cette  occasion. 
M"""  Baudemont  vint  la  voir,  et  «  fut  reçue  très -bien.  » 
Cette  dame  lui  réclama  une  somme  de  mille  francs,  à 
je  ne  sais  quel  titre  ;  M""'  Barat  les  lui  donna  pour  le  bien 
de  la  paix  :  «  Je  ne  veux  pas  que  la  charité  soit  blessée 
pour  de  l'argent;  Notre- Seigneur,  s'il  le  veut,  nous  en 
procurera  d'aulro,  puisque  c'est  pour  son  amour  ijuc 

«  Cliambcry ,  2  aoùl,  ^  M—  do  Cliarbonncl. 


FONDATION  A   LYON  373 

nous  faisons  ce  sacrifice  ^  »  Elle  ne  s'inquiéta  pas  de 
détromper  l'opinion  en  prenant  la  défense  de  sa  So- 
ciété. Mais  M.  l'abbé  Rendu,  M.  l'abbé  Perreau, 
M^  Soyer,  M^de  Beauregard,  M.  Gaston  de  Sambucy 
se  chargèrent  d'éclairer  M^  de  SoUe.  La  confiance  re- 
vint avec  la  vérité,  c'était  l'issue  qu'attendait  la  foi 
imperturbable  de  M°'  Barat  :  «  Vous  croyez,  écrivait- 
elle,  que  cette  bourrasque  m'a  tourmentée?  Point  du 
tout;  j'étais  persuadée,  au  contraire,  qu'il  en  résulterait 
un  plus  grand  bien  pour  nous.  Tout,  dit  l'Apôtre,  con- 
court au  bien  de  ceux  qui  aiment  Dieu.  Ne  voulons-nous 
pas  l'aimer?  Eh  bien!  ne  craignons  donc  rien.  » 

Mais,  toujours  attentive  à  ce  que  la  charité  fraternelle 
ne  souffrît  point  de  ces  dissentiments,  la  mère  générale 
prescrivit  «  de  ne  parler  de  ces  personnes  qu'en  bien^». 
On  raconte  que  le  meilleur  moyen  de  s'assurer  les  bonnes 
grâces  de  sainte  Thérèse  était  de  mal  parler  d'elle.  On 
en  pourrait  dire  autant  de  M""*  Barat. 

Elle  laissa  la  mère  Bigeu  au  couvent  de  Sainte-Claire, 
en  qualité  de  supérieure,  et,  à  la  fin  d'août,  elle  quitta 
Chambéry  pour  se  rendre  à  Lyon. 

Il  y  avait  longtemps  qu'une  fondation  du  Sacré-Cœur  y 
était  demandée,  mais  les  négociations  entamées  dans  ce 
but  étant  restées  sans  résultat,  la  mère  générale  ne  vou- 
lait, cette  fois,  s'arrêter  dans  cette  ville  que  le  temps 
de  célébrer,  dans  un  de  ses  sanctuaires,  la  Nativité  de  ia 
Vierge  Marie.  Le  jour  de  cette  fête,  elle  alla  entendre 
la  messe  à  la  cathédrale,  dans  la  chapelle  de  Notre- 
Dame,  et  elle  y  communia  avec  une  grande  ferveur. 


1  A  la  mère  de  Grarnont,  Chambéry,  3  août. 

2  Ibid.,  12  août  1818. 


374  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

C'est  là  que  Dieu  l'attendait,  pour  lui  faire  connaître  sa 
volonté  sainte  d'une  façon  surnaturelle,  unique  dans 
l'histoire  de  ses  fondations. 

En  effet,  à  peine  eut- elle  reçu  le  corps  de  Notre-Sei- 
gneur,  qu'il  se  fit  dans  son  esprit  une  grande  clarté.  Il 
lui  fut  montré  qu'elle  devait  fonder,  le  plus  tôt  pos- 
sible, une  maison  de  son  Ordre  dans  la  cité  lyonnaise. 
Puis,  cette  lumière  croissant  pendant  son  action  de 
grâces,  elle  se  trouva  établie  dans  une  certitude  extraor- 
dinaire de  la  volonté  de  Dieu,  qui  ne  souffrit  plus  ni 
doutes,  ni  hésitations,  ni  retards.  «  Je  me  sentais  telle- 
ment pressée,  disait-elle  ensuite,  qu'il  m'était  devenu 
impossible  de  résister.  » 

Jamais  l'illumination  ni  l'impulsion  divine  ne  s'étaient 
fait  sentir  aussi  directement  ni  aussi  fortement  que  dans 
cette  occasion.  On  le  conçoit,  car  la  maison  demandée 
par  Jésus  à  M"*  Barat,  dans  cette  communion,  devait 
être  un  jour  le  second  grand  foyer  du  Sacré-Cœur  en 
France,  le  second  noviciat  de  la  Société. 

Au  sortir  de  l'église,  M"'^  Barat  déclara  qu'il  fallait  im- 
médiatement s'occuper  de  chercher  une  maison  à  Lyon 
ou  dans  les  alentours.  Elle  mit  aussitôt  en  campagne, 
dans  ce  but,  quelques  amis  dévoués  de  la  Société,  tels 
que  M.  Rusand  et  M.  de  Moidière.  Elle  régla  en  même 
temps  qu'en  souvenir  de  la  grâce  obtenue  dans  celle 
fête  de  la  Nativité,  la  future  maison  serait  placée  sous 
le  vocable  de  ce  mystère. 

Forcée  de  rentrer  à  Paris,  M"'  Barat  écrivit  à  la 
mère  Bigeu  de  prendre  en  mains  cet  ouvrage,  et  de 
le  mener  promplemonl  et  vigoureusement.  «  Allez  à 
Lyon,  lui  dit-elle,  faire  l'n'uvre  du  Co?ur  de  Jésus.  Si 
c'est  Lui  (jui  vous  emploie,  comme  je  n'en  puis  douter, 


FONDATION   DE   LA   FERRANDIÈRE  37o 

VOUS  n'aurez  rien  à  craindre,  tout  vous  réussira.  »  — 
Elle  insista  encore  :  «  La  volonté  de  Dieu  est  si  visible- 
ment sur  cette  œuvre,  que  votre  confiance  doit  être  sans 
bornes,  comme  la  mienne.  Il  faut  nous  attendre  à  plus 
d'une  contradiction,  à  cause  même  du  bien  qui  en  résul- 
tera, mais  nous  sommes  aguerries  !...  »  Puis,  sa  parole 
s'éclairant  d'une  sorte  de  lueur  prophétique  :  «  Je  sais, 
ajouta-t-elle,  qu'on  s'est  offusqué  des  progrès  de  notre 
Société,  c'est  qu'on  n'y  voit  pas  encore  la  main  de  Dieu 
conduisant  tout  :  quand  on  en  sera  convaincu,  on  ne 
s'étonnera  plus  de  cette  marche  rapide ,  qui  doublera 
avec  le  temps,  pourvu,  hélas  !  que  je  n'y  mette  point 
d'obstacle.  C'est  mon  unique  inquiétude.  » 

La  supérieure  était  de  retour  à  Paris  depuis  le  14  sep- 
tembre, lorsque,  aux  premiers  jours  d'octobre,  M.  de 
Moidière  lui  apprit  qu'il  venait  d'acquérir  pour  le  Sa- 
cré-Cœur une  demeure  et  un  domaine,  situés  à  Villeur- 
bane,  dans  un  faubourg  de  Lyon. 

Cette  acquisition  était  celle  de  la  Ferrandière.  Au 
sein  d'une  vallée  qui  forme  le  bassin  du  Pxhône,  et  que 
terminent  dans  le  lointain  les  sommets  neigeux  des 
Alpes,  s'étendait  une  grande  terre,  coupée  de  bois,  de 
vignes,  de  jardins,  de  quinconces  et  de  prairies  arro- 
sées par  la  petite  rivière  de  la  Rize.  Au  centre  s'élevait 
un  modeste  château,  auquel  conduisait  une  belle  ave- 
nue d'arbres,  longue  de  trois  cents  mètres.  Quelques 
mouvements  de  terrain,  un  tumulus  romain,  appelé 
alors  la  Glacière,  relevaient  le  sol  çà  et  là,  et  ouvraient 
sur  la  ville  et  les  hauteurs  de  Fourvières  de  belles 
perspectives.  Tel  était  le  don  que  Marie  venait  de  faire, 
le  jour  de  sa  fête,  à  la  Société. 

Le  23  octobre ,  M™"  de  Charbonnel  vint  disposer  les 


376  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

lieux.  La  chapelle  fut  bénite  par  Tabbé  de  Lestrange,  et 
la  maison  confiée  au  gouvernement  de  M"**  de  Portes, 
qui  y  fut  envoyée  dans  le  printemps  suivant.  M"""  Barat 
lui  dit  en  la  nommant  supérieure  :  «  Souvenez-vous,  ma 
chère  Laure,  que  c'est  l'cêuvre  de  la  sainte  Vierge  que 
vous  allez  faire  là;  vous  commencerez  donc  par  aller 
entendre  trois  messes  à  Fourvières ,  en  l'honneur  de 
Notre-Dame,  et  vous  lui  renouvellerez  la  consécration 
que  je  lui  ai  faite  dé  cette  maison,  qui  est  la  sienne.  » 

M""^  Barat  eût  bien  voulu  suspendre  maintenant  le 
cours  de  ses  fondations  :  «  Il  faut  nous  arrêter  quel- 
ques années,  écrivait- elle  à  M""®  Duchesne,  et  tâcher, 
dans  cet  intervalle,  de  nous  sanctifier,  afin  de  nous 
préparer  ainsi  à  remplir  les  desseins  du  Seigneur.  » 
Elle  ne  le  pouvait  plus. 

Dans  ce  même  printemps  de  1819,  le  2o  avril,  di- 
manche du  Bon -Pasteur,  une  lettre  de  M^'  d'Aviau  lui 
proposa  un  établissement  à  Bordeaux.  Il  lui  faisait  con- 
naître les  religieux  projets  d'une  sainte  femme  de  cette 
ville.  M"'"  de  Lalanne,  et  il  lui  disait:  «  l{endez-vous. 
Madame,  à  son  pieux  em[>ressement;  je  le  partage  dé- 
sormais. Si  elle  craint  de  mourir  sans  avoir  consolidé 
son  intéressante  institution,  combien  plus,  vieux  comme 
je  suis,  et  touchant  à  la  caducité,  n'ai-je  pas  lieu  de 
craindre  de  mourir  sans  avoir  procuré  à  mon  diocèse 
les  avantages  qu'il  avait  à  espérer  de  votre  sainte  com- 
pagnie '  !  » 

La  mère  Barat  connaissait  déjà  M"'""  de  Lalanne.  Celle 
femme,  qu'une  grande  foi  poussait,  à  plus  de  soixante 
ans,  dans  l'asile  du  Sacré-Coi'ur,  était  de  son  non»  Ca- 

'   I?onlcaiix,  2.'i  avril.  Aul'^iir. 


MADAME  DE   LALANNE  377 

therine-Félicité  Dudevant.  Élevée  d'abord  pieusement 
par  les  religieuses  de  la  Visitation,  elle  avait  connu  en- 
suite tous  les  succès  que  la  jeunesse,  la  beauté,  la  for- 
lune,  peuvent  donner  dans  le  monde.  Elle  se  souvenait 
particulièrement  de  quelle  ivresse  son  cœur  avait  été 
transporté,  lorsque,  dans  un  grand  bal  donné  par  la 
ville  de  Bordeaux,  à  l'occasion  du  mariage  du  Dauphin, 
qui  fut  Louis  XVI,  elle  s'était  sentie  entraînée  dans  le 
tourbillon,  avec  l'impétuosité  de  sa  vive  nature.  Mais  de 
retour  chez  elle,  seule  et  dans  le  silence,  elle  s'était 
senti  l'esprit  si  agité,  le  cœur  si  vide,  la  conscience  si 
tremblante,  que,  se  jetant  à  genoux,  elle  avait  promis  à 
Dieu  de  ne  plus  danser  de  sa  vie. 

M"®  Dudevant  dut  encore  se  prêter  au  monde,  mais 
elle  ne  s'y  donna  plus.  Sous  les  plus  riches  parures, 
elle  rêvait  à  la  robe  de  bure  des  filles  du  Carmel. 
Elle  épousa  cependant,  à  l'âge  de  vingt  ans,  M.  de 
Lalanne,  noble  et  riche  chrétien,  tout  à  fait  digne 
d'elle.  Au  retour  de  cette  splendide  solennité  nuptiale, 
qui  avait  attiré  à  l'église  la  ville  entière,  la  mariée, 
rentrée  seule  dans  son  oratoire,  avait  fait  à  Dieu  cette 
prière  et  celte  promesse  :  «  Mon  Dieu ,  bénissez  le  lien 
que  vous  venez  de  former;  mais  si,  par  votre  volonté,  il 
venait  à  se  briser,  je  n'en  veux  plus  contracter  d'autre 
qu'avec  vous  !  » 

Tout  entière  à  son  mari,  et,  à  cause  de  lui,  se  prêtant 
sans  contrainte  à  la  société,  aux  voyages,  à  la  magnifi- 
cence, la  jeune  épouse  n'en  fut  pas  moins  la  plus  géné- 
reuse chrétienne  de  Bordeaux.  Elle  se  voua  aux  bonnes 
œuvres.  Elle  allait  trois  fois  la  semaine  dans  les  hôpi- 
taux, y  panser  les  maux  les  plus  rebutants,  sans  être 
reconnue  ;  elle  donnait,  à  certaines  fêtes,  un  repas  à  deux 


378  HISTOIRE   DE  MADAME    BARAT 

cents  pauvres,  et  les  servait  de  ses  mains;  elle  retirait 
de  l'abîme  du  vice  les  filles  perdues,  et  commençait,  à 
Bordeaux,  l'œuvre  du  Bon -Pasteur.  Elle  se  consacra 
surtout  à  la  préservation  et  à  l'éducation  des  jeunes 
filles  du  peuple,  construisant  et  dotant,  de  concert 
avec  son  mari,  un  orphelinat  qu'elle  gouvernait  elle- 
même.  Telle  était  sa  vie  ,  quand  la  Révolution  ,  ve- 
nant à  éclater,  força  le  bienfaiteur  et  la  bienfaitrice  de 
tant  de  malheureux  de  quitter  leur  patrie  et  d'émigrer 
en  Espagne. 

Ce  fut  le  commencement  des  épreuves  de  M"""  de  La- 
lanne,  mais  aussi  le  principe  de  sa  perfection.  Retirée  à 
Saragosse,  elle  y  faisait  encore  le  bien,  mais  à  la  fin 
tout  lui  manqua.  Elle  avait  un  frère  avec  lequel  elle  était, 
depuis  leur  première  jeunesse,  dans  une  union  d'âme 
qui  rappelle  celle  de  sainte  Thérèse  et  de  son  frère 
Rodrigue.  Ce  frère,  devenu  prêtre,  s'embarqua  pour 
les  missions;  son  vaisseau  se  perdit,  et  on  ne  sut  ja- 
mais ce  qu'il  était  devenu.  Sa  mère  la  quitta,  sa  for- 
tune lui  échappa  en  très-grande  partie;  elle  ne  retrouva 
la  France  qu'en  1803,  après  onze  ans  d'exil.  Du  moins 
son  mari  lui  restait  encore  ;  elle  eut,  en  1816,  la  douleur 
de  le  voir  expirer  dans  ses  bras.  C'était  l'heure  de  se 
rappeler  sa  promesse  d'autrefois  :  «  Dieu  seul!...  »  telle 
fut  sa  réponse  à  ce  coup  de  la  mort  Elle  se  fit  religieuse 
•  dans  la  communauté  des  sœurs  de  la  Providence,  qu'elle 
avait  établie  pour  la  direction  de  ses  jeunes  orphelines; 
mais  l'humble  congrégation,  qui  se  recrutait  avec  peine, 
aspirait  à  se  «  jeter  dans  le  Cœur  de  Jésus  »  :  c'est 
rexpre>;sion  même  de  M™"  de  Lalanne.  Une  visite  qu'elle 
lit  à  la  maison  des  l^'euillants  lui  insj)ira  un  irraïui 
désir  de  se  réunir  à  la  société  de  M""  Barat.  Mais  elle  si 


FONDATION  A   BORDEAUX  3'9 

vieille,  ses  sœurs  si  simples,  ses  orphelines  si  pauvres, 
seraient-elles  trouvées  dignes  d'une  aussi  glorieuse  affi- 
liation?... 

C'était  son  doute  et  celui  de  M^  d'Aviau.  La  réponse  de 
]^jme  Parât  à  l'archevêque  dissipa  leurs  craintes  :  «  J'avais 
résolu  de  rester  au  moins  deux  ans  sans  commencer  de 
nouvelles  entreprises,  lui  écrivit-elle;  mais  j'ose  assurer 
à  Votre  Grandeur  que  l'établissement  de  M"*®  de  Lalanne 
m'inspire  quelque  attrait,  de  préférence  à  des  fondations 
plus  brillantes,  précisément  à  cause  de  l'esprit  d'humilité, 
de  pauvreté  et  de  simplicité  qui  y  règne.  Il  me  semble 
que  cette  œuvre  nous  rapprochera  davantage  du  Cœur 
de  notre  divin  Maître,  et  qu'elle  attirera  ses  bénédic- 
tions sur  notre  Société.  »  —  En  même  temps  elle  en- 
voyait à  M""^  de  Lalanne  cette  franche  réponse,  toute 
cordiale  et  toute  chrétienne  :  «  J'accepte  pour  notre 
Société  votre  établissement.  Votre  œuvre  plaît  tant  à 
Notre- Seigneur,  que  je  n'ai  pu  la  refuser;  elle  attirera 
ses  bénédictions  sur  notre  Société,  et  votre  maison  sera 
bientôt  celle  que  nous  chérirons  davantage'.  » 

Deux  mois  après  environ ,  M"*®  de  Lalanne  fit  profes- 
sion dans  l'Ordre  du  Sacré-Cœur,  devant  la  mère  Geof- 
froy et  entre  les  mains  de  M^  d'Aviau.  Elle  avait 
soixante-deux  ans.  M"®  Barat  lui  conserva  son  titre  de 
supérieure  et  mit  son  attention  à  lui  procurer  tous  les 
allégements  que  demandait  son  âge,  mais  que  refusait 
sa  ferveur  :  «  Prenez  par  obéissance  tous  les  adoucisse- 
ments qui  vous  sont  nécessaires;  ne  changez  rien  à 
l'extérieur  de  votre  manière  de  vivre.  Je  loue  votre 
délicatesse  sur  le  vœu  de  pauvreté,  mais  tenez  compte 

1  Paris,  13  mai  1819.  —  V.  Vie  manusc.  de  Jf™"  de  Lalanne. 


380  HISTOIRE  DE   MADAMK   BAKAT 

aussi  de  votre  position;  continuez  à  faire  à  votre  neveu 
le  petit  présent  que  vous  lui  offriez  tous  les  ans,  le  jour 
de  sa  fête;  maintenez  vos  dispositions  testamentaires  à 
regard  de  votre  nièce  et  de  votre  filleule...  »  La  même 
condescendance  et  le  même  désintéressement  dictaient 
les  autres  conseils  de  la  Supérieure  à  M"'"  de  Lalanne  : 
le  Sacré-Cœur  ne  voulait  rien  d'elle  que  son  cœur. 

Cependant  M"*®  Barat  achevait  à  Paris  de  nouveaux 
travaux.  La  maison  de  la  rue  des  Postes  se  trouvant 
trop  petite  pour  contenir  à  la  fois  les  novices  et  les 
pensionnaires,  elle  en  loua  une  seconde,  qui  lui  était 
contiguë,  dans  la  rue  de  l'Arbalète,  et  on  la  réserva 
pour  le  noviciat.  «  Là  avait  habité  le  trop  fameux 
Santerre,  raconte  la  mère  Deshayes,  et  sur  les  murs 
d'une  salle  qui  devint  notre  salle  d'étude,  était  écrit 
en  divers  endroits  le  mot  Temple,  qu'aucune  pein- 
turé ne  pouvait  effacer  *.  La  chapelle  fut  bénite 
le  24  août,  par  M^  de  Quélen,  coadjuteur  de  Paris;  et 
la  mère  Deshayes  nommée  maîtresse  des  novices. 

Il  y  avait  peu  de  maisons  où  l'on  ne  fût  contraint 
de  faire,  comme  à  Paris,  des  agrandissements.  La  Su- 
périeure générale  se  plaignait  bien  un  peu  de  ce  que 
ces  dépenses  «  mettaient  la  Société  à  sec  »  :  «  Du  moins, 
ajoutait-elle,  que  nos  âmes  ne  le  soient  pas,  mais  qu'elles 
se  nourrissent  de  la  rosée  du  Ciel.  Toutes  les  demeures 
que  nous  élevons,  que  nous  embellissons,  subsistent 
quelques  siècles;  et  nous,  nous  allons  passer  comme 
l'ombre!  Détachons-nous  donc  de  tous  les  objets  ter- 
restres: oh!  ([u'ils  sont  peu  de  chose  pour  une  àme  qui 
a  la  fui- !  » 

•  Molcii  sur  1rs  commerwfmfnts  Hc  la  Sociflé,  p.  -49. 
'  A  la  ini>re  Tlicrèsc.  Pari*,  18  mai  iNl'.t. 


FONDATION  A   FLEURISSANT  381 

En  même  temps  l'Amérique  appelait  aussi  raclion 
de  M"",®  Barat.  La  colonie  de  Saint-Charles  était  menacée 
d'y  périr  d'inanition.  Point  de  secours,  point  de  pen- 
sionnaires, point  d'argent,  point  de  crédit!  Ce  poste 
n'était  plus  tenable.  M""^  Duchesne  avait  beau  protester 
de  son  courage  et  de  celui  de  ses  filles.  M™®  Barat  lui 
répondait  des  lettres  désolées.  Tourmentée  de  leur 
position,  et  en  devinant  encore  plus  qu'on  ne  lui  en 
montrait ,  craignant  même  de  les  voir  succomber  à 
tant  de  fatigues,  elle  leur  répétait  dans  chacune  de  ses 
lettres  :  «  Je  désire  vivement  que  vous  sortiez  de  Saint- 
Charles,  mais  pour  habiter  un  endroit  plus  favorable  à 
votre  vocation,  et  surtout  pour  fonder  une  maison  de 
noviciats  » 

La  mère  générale  écrivit  dans  le  même  sens  à  M^""  Du- 
bourg.  Elle  fut  entendue,  et  le  9  septembre  1819,  la  pe- 
tite colonie  se  rapprocha  de  Saint-Louis.  Ce  ne  fut  pas 
sans  peine  que  la  communauté  s'arracha  au  premier  et 
douloureux  berceau  de  son  apostolat.  M""®  Aude  fut  suivie 
jusqu'aux  bords  du  fleuve  par  ses  pauvres  écolières, 
et  «  là,  dit  M"""  Duchesne,  elle  leur  fit  en  pleurant  les 
adieux  de  saint  Paul  ».  La  nouvelle  résidence  destinée 
aux  rehgieuses  était  Saint- Ferdinand,  appelée  d'ordi- 
naire Fleurissant  ou  Florissant ,  aux  environs  de  Saint- 
Louis.  On  en  prit  possession  le  24  décembre,  en  la 
veille  de  Noël.  La  neige  était  partout;  on  commença,  en 
arrivant,  par  improviser  un  autel  à  l'Enfant-Dieu ,  dans 
une  chambre  nue;  puis  chacune  se  confessa.  A  minuit, 
un  missionnaire,  M .  l'abbé  Delacroix,  y  célébra  la  messe, 
à  laquelle  communièrent  les  religieuses  et  leurs  cinq 

1  Paris ,  18  avril ,  19  juillet  1819. 


382  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

pensionnaires  amenées  de  Saint- Charles.  Les  pauvres 
ouvriers  irlandais  et  allemands,  employés  alors  à  la 
construction  de  l'école,  communièrent  aussi.  Ce  fut 
inoubliable;  il  semblait  que  Belhléhem  revivait  là  tout 
entier,  avec  sa  simplicité,  sa  nudité  et  sa  ferveur. 

Cependant  M""®  Barat  s'était  rendue  en  Savoie  «  pour 
y  recueillir,  disait-elle,  les  épines  à  pleines  mains  ».  La 
dame  donatrice  du  couvent  de  Sainte-Claire  et  le  plus 
dévoué  bienfaiteur  de  la  maison  avaient  fait  succéder  à 
leur  première  bienveillance  une  ingérence  tracassière. 
Un  jour,  celui-ci  voulut  même  inculper  la  digne  mère 
Bigeu  devant  M"'®  Barat  :  «  Non,  Monsieur,  lui  dit  celle- 
ci  ,  en  appuyant  la  main  sur  le  bras  de  son  amie,  non , 
jamais  personne  ne  nous  désunira.  »  On  dut  se  séparer. 
Le  Sacré-Cœur  quitta  sa  première  maison;  et,  après 
un  an  passé  dans  le  château  de  Montjex ,  il  s'établit  à 
Lescheraine,  proche  de  Chambéry,  où  M""  Barat  plaça 
comme  supérieure  la  mère  Angélique  Lavauden,  une 
de  ses  plus  dignes  filles. 

A  ces  divers  voyages,  la  mère  générale  ne  manquait 
pas  de  s'arrêter  quelque  temps  à  Grenoble ,  qu'elle- 
même  appelait  d'ordinaire  le  lieu  de  son  repos.  Elle  le 
trouvait  surtout,  ce  repos  de  son  âme,  dans  l'entretien 
spirituel  de  la  mère  Thérèse,  avec  laquelle  elle  célébra, 
le  21  novembre  1819,  la  fête  de  la  Présentation  et  l'an- 
niversaire de  la  fondation  de  sa  Société.  «  Je  puis  tout 
dire  à  vous,  lui  écrivait -elle,  tandis  qu'à  Paris,  je  ne 
peux  parler  de  mes  misères  à  i)crsonne  !  »  Elle-même, 
à  son  lour,  entrant  dans  Tàme  de  sa  fille,  y  faisait  péné- 
trer ces  fortes  maximes  que  l'on  trouve  semées  partout 
dans  ses  lettres  :  «  Prions  plus  par  nos  vertus  que  par 
nos  longues  oraisons.  —  Soyons  humbles  et  patientes 


SES   MAXIMES   SPIRITUELLES  883 

pour  gouverner  les  autres.  Oh  !  que  les  imparfaits  exi- 
gent de  perfection  1  —  La  croix  est-elle  avec  vous  ?  trai- 
tez-la en  amie.  Elle  est  la  corne  d'abondance  des  grâces 
spirituelles.  —  Voulez -vous  gagner  une  âme  qui  vous 
est  chère?  il  faut  souffrir  pour  elle.  —  Oh!  que  les  tra- 
vaux de  l'enfantement  spirituel  sont  rudes  à  la  na- 
ture M  »  Puis,  comme  la  mère  Thérèse  tremblait  tou- 
jours de  ne  pas  plaire  aux  regards  de  l'Époux,  sa  mère 
la  jetait  dans  la  confiance  et  la  sereine  liberté  de  l'a- 
mour: «  Vous  vous  regardez  trop  vous-même,  il  fau- 
drait plus  d'élan  et  de  générosité.  Soyez  fidèle  à  la 
lumière  que  Dieu  fait  luire  en  vous,  et  bannissez  la 
crainte.  Quand  votre  volonté  d'être  à  Dieu  est  ferme, 
pourquoi  craindre  d'être  mal  avec  Lui^?  » 

Il  est  temps  de  l'ajouter  :  une  autre  fille,  une  autre 
âme,  non  moins  avancée  en  vertu  que  celle  de  la  mère 
Thérèse,  malgré  sa  grande  jeunesse,  attirait  à  Grenoble 
le  cœur  de  M""®  Barat.  C'était  Euphrosine  Jouve,  sur  la- 
quelle, encore  enfant,  la  mère  générale  avait  fondé  tant 
d'espoir.  On  ne  l'appelait  plus  maintenant  que  Aloysia, 
du  nom  qu'elle  avait  emprunté  à  saint  Louis  de  Gon- 
zague,  le  jour  de  son  entrée  au  noviciat  de  Grenoble. 
Mais  cette  appellation  était  plus  qu'un  nom  pour  elle, 
c'était  devenu  le  programme  de  toute  sa  conduite.  Les 
yeux  sans  cesse  tournés  vers  ce  jeune  modèle  de  la  vie 
religieuse ,  honorée  de  communications  extraordinaires 
avec  lui,  Aloysia  Jouve  devait  le  reproduire  dans  sa  vie 
et  dans  sa  mort,  comme  par  une  transmission  d'âme  et 
de  destinée,  qui  fait  la  merveilleuse  singularité  de  cette 
existence.  Nous  en  détacherons  ici  le  tableau  abrégé, 

1  Paris,  8  décembre  1817,  7  février  1818. 

2  Paris,  17  juin  1819. 


38^  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

moins  comme  un  épisode  inséparable  de  l'histoire  de 
^jme  Barat,  que  comme  un  type  excellent,  sur  lequel 
devaient  bientôt  se  modeler  les  jeunes  générations  du 
Sacré-Cœur.  Nous  avons  déjà  vu  comment  la  Société 
avait  trouvé  dans  M"®  Duchesne  son  François  Xavier, 
nous  allons  voir  comment  Dieu  lui  avait  suscité  dans 
Euphrosine  Jouve  son  Louis  de  Gonzague. 

L'adolescence  de  la  jeune  fille  avait  tenu  toutes  les 
promesses  do  son  aimable  et  brillante  enfance.  Après 
avoir  terminé  le  cours  de  ses  études  auprès  de  M*"^  Du- 
chesne, elle  avait  dû  passer  un  peu  de  temps  à  Lyon  au 
sein  de  sa  famille.  Là,  plusieurs  riches  mariages  lui 
avaient  été  offerts;  mais,  s'arrachant  au  monde,  qui 
déjà  avait  pour  elle  des  caresses  choisies,  elle  était 
revenue,  en  1814,  demander  comme  postulante  une 
place  au  Sacré-Cœur,  dans  sa  chère  maison  de  Sainte- 
Marie-d'en-Haut. 

A  partir  de  ce  moment,  son  holocauste  fut  complet. 
Aloysia  possédait  les  plus  riches  dons  de  l'esprit  et  du 
corps  :  une  instruction  distinguée,  un  rare  agrément  de 
conversation,  une  activité  d'intelligence  prodigieuse ,  un 
talent  musical  porté  à  un  haut  degré:  elle  chantait,  elle 
jouait  de  l'orgue;  elle  versait  dans  de  remarquables 
compositions  mélodiques  l'exubérance  de  son  amour 
pour  Jésus-Christ.  Mais  en  quittant  l'habit  du  monde, 
la  novice  se  quitta  entièrement  elle-même,  «  L'orgueil 
a  fait  en  moi  les  plus  graves  blessures,  disait  cette  âme 
forte,  il  faut  que  la  pénitence  et  l'humiliation  les  gué- 
rissent. »  Dès  lors,  tout  ce  que  les  hommes  rebutent, 
mais  tout  ce  que  Dieu  préfère,  les  pauvres,  les  ma- 
lades, les  i)ctits,  étaient  devenus  l'objet  de  sa  prédi- 
lection.   Elle  eût  souhait»'   un  emploi  do  sinqile  sœur 


SA  FILLE  ALOYSIA  JOUVE  385 

converse;  on  la  chargea,  encore  novice,  d'une  petite 
classe  de  pauvres.  Elle  s'y  consacra  tout  entière;  rien 
ne  lui  parut  difficile  à  supporter  pour  le  salut  de  ces 
chères  âmes,  excepté  toutefois  leur  reconnaissance. 
S'entendre  appeler  «  madame  »  était  pour  elle  le  sujet 
d'un  étonnement  toujours  nouveau  voir  des  personnes 
honorables  l'entourer  de  respect,  la  confondait.  L'hu- 
milité l'enveloppait  d'un  voile  de  douce  modestie.  Il  n'y 
avait  que  les  yeux  dont  la  vivacité  triomphait  de  ses 
efforts,  trahissant  ainsi  involontairement  le  feu  et  l'éclat 
de  son  âme.  Tout  le  reste  était  dompté;  et  quand,  à  dix- 
neuf  ans  et  demi,  la  jeune  novice  prononça  ses  premiers 
vœux,  depuis  longtemps  son  être  était  passé  sans  ré- 
serve dans  le  domaine  de  Dieu. 

j^jrae  gapqt  connaissait  bien  le  prix  de  ce  trésor  : 
«  Ayez  grand  soin  de  cette  enfant,  écrivait-elle  en  par- 
lant de  la  jeune  religieuse,  vous  savez  qu'elle  est  l'espé- 
rance de  la  Société  :  nous  en  avons  peu  de  ce  mérite.  » 
Elle  trouvait  en  elle  ce  qu'elle  aimait  et  admirait  le 
plus  au  monde  :  l'innocence  d'une  enfant,  l'énergie 
d'un  apôtre.  C'était  comme  la  fusion  des  deux  saintes 
maîtresses  qui  l'avaient  formée  :  l'ardente  charité  et 
la  douce  simplicité  de  la  mère  Thérèse,  sa  supérieure, 
avec  tous  les  courages  de  M™®  Duchesne,  sa  tante. 
On  se  souvenait  qu'aux  Cent- Jours,  lorsque  les  balles 
sifflaient  sur  la  terrasse  de  Sainte -Marie,  et  que 
toutes  les  sœurs  tremblaient,  pressées  autour  de  l'au- 
tel :  «  J'aime  le  bruit  des  armes,  disait  Aloysia  sou- 
riant de  ces  terreurs;  il  me  rappelle  que  je  suis  sol- 
dat de  Jésus- Christ.  »  Et  à  d'autres,  qu'elle  voyait 
en  larmes  :  «  Ne  pleurez  pas,  sinon  de  ce  que  Dieu 
est  offensé.  » 

l.  —  25* 


386  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

Cette  intrépidité  se  tournait  en  rigueurs  pénitentes 
contre  elle-même  :  elle  éprouvait  une  soif  d'immolation 
que  rien  ne  pouvait  désaltérer,  «  Il  me  prend  de  tels 
désirs  de  souffrir,  disait-elle  à  sa  plus  chère  compagne, 
que,  si  je  me  croyais,  j'achèterais  tout  le  magasin  de 
M.  de  Féruse^  :  »  c'était  le  nom  du  fournisseur  de  ses 
instruments  de  pénitence.  La  règle  modéra  ses  austé- 
rités, mais  Aloysia  s'en  dédommagea  en  espérance  :  elle 
demanda  des  missions,  et  rêva  le  martyre. 

M'"®  Duchesne  triomphait  de  voir  ces  dispositions 
dans  cette  nièce  digne  d'elle.  Elle  comptait  déjà  sur 
elle  pour  l'Amérique,  et  quand  la  mère  Thérèse  se  plai- 
gnait de  ne  pouvoir  y  suivre  son  amie,  celle-ci  lui  ré- 
pondait :  «  Formez  Aloysia.  C'est  elle  qui  y  viendra  un 
jour  à  votre  place,  et  qui  vous  dédommagera  par  ses 
conquêtes-.  » 

La  jeune  religieuse  était  pleine  de  cet  espoir,  quand 
un  jour  elle  entrevit  que  Dieu  lui  réservait  un  mar- 
tyre d'un  autre  genre  que  celui  qu'elle  rêvait,  un  mar- 
tyre de  choix  :  «  Je  ne  sais  ce  qui  se  passera,  avait- 

1  M'"«  Barat  connaissait  aussi  M.  de  Féruse.  «  C'élail,  raconlait-elle,  un 
zélé  chrétien  qui  habitait  Lyon ,  et  qui ,  bien  que  fort  aisé,  se  livrait,  par 
le  seul  amour  de  la  religion,  à  ce  commerce  où  il  ne  faisait  pas  grand 
profit  pour  ce  monde,  comme  vous  le  pensez  bien.  J'allai  le  voir  à  l'époque 
de  la  fondation  de  Grenoble.  11  me  donna  une  très-belle  discipline  garnie 
d'étoiles  de  fer,  qui,  quoique  très-fines,  ne  laissaient  pas  de  se  faire  sentir. 
Il  me  la  présenta  avec  beaucoup  d'amabilité,  ajoutant  qu'elle  avait  été  à 
l'usage  d'une  religieuse  très- sainte,  et  qu'il  ne  croyait  pas  pouvoir  mieux 
la  remettre  qu'en  mes  mains.  J'aimais  beaucoup  ma  discipline;  mais,  hélas! 
on  me  l'a  volée,  et  je  ne  l'ai  pas  retrouvée.  —  (Juant  à  M.  de  Féruse,  il 
finit  par  se  faire  chartreux.  11  l'annonça  à  sa  famille  par  une  lettre  admi- 
rable que  terminaient  ces  mots  :  Le  plaisir  de  mourir  sans  peine  vaut  bien 
la  peine  de  vivre  sans  plaisir.  ■■  —  {Journ  il  du  noviciat  de  Conpans. 
Jeudi  11  avril  18ii.) 

2  V.  Lrtlrr  de  Iii>nlr,ui.r ,  2  mars  1H18. 


LES   SOUFFRANCES   D'ALOYSIA  387 

elle  dit  à  l'amie  confidente  de  ses  desseins',  mais  il  est 
certain  que  Dieu  nous  ménage  quelque  sacrifice;  car, 
depuis  quelque  temps,  mon  bon  Saint  me  dit  qu'il  faut 
avoir  du  courage.  —  Vous  quitterez  peut-être  cette 
maison,  dit  son  amie.  —  Oh!  non,  c'est  vous  qui  la 
quitterez,  moi  je  mourrai  ici  !  —  Mais  quoi  !  et  les  sau- 
vages? et  le  Canada?  et  le  martyre?  y  avez- vous  re- 
noncé? —  Non,  je  n'ai  jamais  tant  désiré  le  martyre, 
mais  on  peut  le  souffrir  en  France,  et  je  sens  qu'il  s'en 
prépare  un  petit  pour  moi.  » 

]y|me  garât  avait  des  appréhensions  qui  ne  répon- 
daient que  trop  à  ce  pressentiment  :  «  Je  vous  recom- 
mande Aloysia,  écrivait-elle  le  12  mars  1817  à  la  mère 
Thérèse  ;  sa  santé  m'inquiète.  Ne  la  faites  plus  chanter, 
donnez -lui  du  sommeil,  modérez  son  travail.  Cette 
chère  enfant  demande  à  être  ménagée  :  si  vous  saviez 
combien  les  sujets  qui  lui  ressemblent  sont  rares,  et  dif- 
ficiles à  former  !  » 

Trois  mois  après  ses  premiers  vœux,  Aloysia  se  vit 
atteinte  d'un  mal  au  pied  qui  d'abord  parut  peu  grave. 
Mais  une  retraite  qu'elle  fit  à  cette  raêr^ie  époque,  lui 
donna  la  révélation  que  sa  passion  approchait  :  «  Je  suis 
bien  tourmentée,  disait-elle  à  la  mère  Thérèse,  Dieu 
demande  de  moi  un  grand  sacrifice,  et  je  ne  puis  com- 
prendre lequel.  Il  doit  s'opérer  en  moi  un  dépouillement 
qui  sera  universel.  »  Un  jour  qu'une  des  novices  lui  de- 
mandait laquelle  des  vertus  de  saint  Louis  de  Gonzague 
avait  sa  préférence  :  «  Hélas!  dit-elle,  je  ne  sais,  car  je 
ne  lui  resseniBle  en  rien.  Du  moins,  ai-je  toujours  été 
persuadée  que  je  mourrais  à  son  âge.  » 

1  M""2  Olympio  Hombaud  ,  ruligieuse  du  Sacré-Cœur,  morte  à  Orléanâ 
en  janvier  1874. 


388  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

Le  mal  d'Aloysia  s'aggrava  de  plus  en  plus.  Une  dé- 
composition, dès  lors  déclarée  mortelle,  s'opérant  dans 
cet  être  naguère  si  florissant,  cinq  plaies  se  formèrent, 
qui  donnaient  à  l'infirme  une  ressemblance  de  plus  avec 
Jésus-Christ  en  croix.  Une  agonie  de  cinq  ans  commen- 
çait pour  elle  :  les  appréhensions  de  M""'  Barat  n'étaient 
que  trop  justifiées. 

Ce  fut  alors  pour  cette  mère  une  désolation  dont  les 
cris  remplissent  sa  correspondance.  Mais  le  premier 
mouvement  de  M™"  Barat  n'était  pas  de  se  lamenter, 
c'était  d'agir  :  «  Il  faut,  ordonna-t-elle  à  la  mère  Thé- 
rèse, prendre  tous  les  moyens  de  prolonger  son  exis- 
tence. »  Elle  proposa  d'abord  de  la  faire  venir  auprès 
d'elle  :  l'air  de  Paris  serait  plus  doux  que  celui  de  la 
montagne;  elle  la  soignerait  de  ses  mains,  elle  la  con- 
fierait aux  soins  des  meilleurs  médecins.  Puis,  si  elle 
guérissait,  quel  secours  pour  sa  maison!  Elle  disait  : 
«  Je  serais  assez  riche  d'une  comme  elle,  je  n'en  de- 
manderais pas  deux!  »  La  famille  Jouve,  d'autre  part, 
réclama  la  malade  pendant  quelques  semaines,  pour  la 
faire  traiter  à  Lyon.  M"'°  Barat  ne  refusa  point;  mais, 
elle  en  faisait  l'aveu ,  elle  avait  peu  de  confiance  dans 
les  moyens  humains. 

Elle  aimait  mieux  espérer  en  l'intercession  de  la  Mère 
de  douleurs  :  «  Faites  faire  une  neuvainc  à  Aloysia; 
puisqu'elle  va  à  Lyon,  qu'elle  se  rende  à  Fourvières. 
La  sainte  Vierge  opérera  un  miracle  en  sa  faveur,  si 
elle  a  de  la  foi',  »  Puis,  recourant  à  une  puissance  su- 
périeure encore  à  celle  de  la  prière,  cellt  du  sacrifice, 
elle  pressait  son  enfant  de  se  vouera  Jésus-Christ  pour 

i  Paris,  /i  juillol  1817. 


SES  VOEUX  POUR  ALOYSIA  389 

travailler  à  ses  œuvres  les  plus  laborieuses,  afin  qu'il 
ne  se  hâtât  pas  de  la  prendre  pour  le  ciel.  «  Qu'elle 
promette  à  Dieu ,  si  elle  recouvre  la  santé ,  de  se  mettre 
dans  la  disposition  d'aller  partout  oii  ses  supérieurs 
l'enverront.  Peut-être  le  Seigneur  a-t-il  quelque  des- 
sein particulier  sur  cette  enfant.  Il  ne  faut  pas  toutefois 
qu'elle  s'en  doute  elle-même.  Il  est  certain  que  si  elle 
guérit,  Dieu  la  destinera  à  de  grandes  choses*.  » 

Dans  cette  intention,  tantôt  la  mère  générale  pensait 
à  lui  confier  certaines  fondations  qu'on  lui  proposait  dans 
les  royaumes  du  Nord:  «  Croiriez -vous,  écrivait-elle, 
qu'on  nous  demande  en  Pologne  avec  instance?  Eh 
bien  !  ma  chère  Thérèse,  vouez  Aloysia  à  saint  Stanislas. 
Promettez -lui  que,  si  elle  guérit,  nous  la  donnerons  à 
son  pays  ^  »  Tantôt  elle  la  destinait  aux  missions  d'Amé- 
rique, et  elle  écrivait  :  «  Si  le  Cœur  de  Jésus  nous  la 
rend ,  il  faudra  bien  se  décider  à  la  voir  partir  loin  de 
nous.  Puisse-t-elle  être,  en  petit,  l'émule  de  saint  Fran- 
çois Xavier!  Peut-être  le  Seigneur  la  destine-t-il  à  de- 
venir son  imitatrice  dans  les  contrées  lointaines,  où  sa 
tante  va  conduire  la  première  colonie  ^  » 

La  foi  des  supérieures  crut  qu'une  ressource  suprême 
était  de  la  consacrer  définitivement  à  Jésus -Christ,  en 
anticipant  l'époque  de  sa  profession.  Dieu  ne  se  con- 
tenterait-il pas  de  la  posséder  ainsi,  par  le  serment  de 
l'amour?  M'"''  Barat  écrivit  :  «  Qu'elle  s'unisse  prompte- 
mentà  Jésus  par  des  vœux  perpétuels.  Peut-être  attend- 
il  ce  dernier  sacrifice  pour  nous  rendre  une  santé  qui 


1  Paris,  4  juillet  1817. 

2  Hem,  6  août  1817. 

3  Ilem,  16  sept.  1817. 


390  HISTOIRE  DE  MADAME   BARAT 

nous  est  si  chère.  Qu'elle  promette,  si  elle  la  recouvre, 
de  la  consacrer  à  la  plus  grande  gloire  de  Dieu.  » 

M""'  Duchesne  se  partageait,  avec  la  mère  Barat,  la 
mission  d'exhorter  sa  généreuse  nièce.  De  la  maison  de 
Paris,  où  elle  était  alors,  elle  lui  adressait  des  lettres 
incomparables,  où  la  nature  et  la  grâce,  la  tendresse,  la 
force,  la  résignation,  la  crainte,  la  confiance  se  livraient 
les  plus  émouvants  combats.  Elle  lui  exprimait  son  re- 
gret de  n'être  pas  auprès  d'elle  afin  de  la  soigner.  Elle 
lui  demandait  «  comment  elle  avait  eu  la  force  de  lui  ca- 
cher son  mal.  »  Elle  lui  disait  que,  «  plus  on  souffre, 
plus  on  est  religieux.  »  Elle  avait  fait  vœu  à  saint  François 
Régis  de  la  consacrer  aux  missions,  si  elle  guérissait. 
Elle  la  conjurait  au  nom  de  la  Société,  au  nom  de  tant 
d'àmes  qui  l'appelaient,  de  ne  pas  refuser  de  prolonger 
ses  jours.  Enfin  elle  lui  donnait  rendez-vous  en  Amé- 
rique, où  elle  l'attendait.  La  veille  de  son  départ,  elle 
lui  écrivait  encore  :  «  Je  quitte  bientôt  la  France,  ma 
bonne  Aloysia;  nous  nous  reverrons,  je  l'espère,..,  au 
moins  dans  le  ciel!  Offre  tes  souffrances  pour  nous,  et 
nous  prierons  pour  toi  :  que  tes  maux  soient  tes  prières 
pour  nous  et  pour  nos  abandonnées.  J'offrirai  pour  toi 
les  vœux  éloquents  de  nos  pauvres.  Envie  mon  bon- 
heur et  goûte  le  tien!  Dieu  va  nous  séparer;  il  nous 
réunira  dnns  son  Cœur.  Adieu,  chère  et  bonne  sœur, 
adieu  '.  » 

Pourquoi  donc  tant  d'oblations,  de  vœux,  de  sacri- 
fices, ne  punvait.'iil-ils  racheter  des  jours  si  précieux? 
M""  Baial  jml  Itienlut  s'en  rendre  compte  par  elle- 
même. 

I   l'ic  manuscrite.  :i"  |iailio,cli.  iv,  |..  n>  a  Idl. 


ALOYSIA  ASPIRE  A  MOURIR  391 

Nous  l'avons  vue  précédemment  s'arrêter  à  Grenoble 
dans  le  courant  de  juin  1818,  en  se  rendant  en  Savoie. 
Après  plus  de  trois  ans  d'absence ,  elle  fut  doulou- 
reusement surprise  de  l'état  cruel  dans  lequel  elle 
retrouvait  celte  fille  chérie.  Elle  la  voyait  aujourd'hui 
pâle,  haletante,  se  traînant  avec  peine  sur  des  bé- 
quilles, ou  clouée  sur  un  Ht,  et  ne  conservant  plus, 
de  son  ancienne  vie,  que  son  ardeur  de  parole,  son 
angélique  sourire,  et  le  feu  de  plus  en  plus  péné- 
trant de  ses  yeux.  «  La  pauvre  enfant  est  bien  in- 
firme, écrivit-elle  dès  le  lendemain  de  son  arrivée,  hors 
d'état  de  travailler  :  elle  a  plusieurs  plaies  ouvertes. 
C'est  le  seul  sujet  qui  ait  des  talents  transcendants  :  elle 
nous  serait  si  utile  pour  nos  fondations!  Mais  le  bon 
Dieu  voit  autrement  que  nous.  Nous  n'avons  pas  à  lui 
demander  raison  de  sa  conduite.  Espérons,  ma  fille, 
contre  toute  espérance  :  le  bon  Dieu  nous  aidera*.  » 

Dans  cet  espoir,  M"®  Barat  demanda  que  des  prières 
et  des  communions  fussent  offertes  dans  toutes  les  com- 
munautés. Elle  écrivit  de  Grenoble  à  M™®  Duchesne  : 
«  Thérèse  vous  parlera  de  notre  chère  Aloysia.  Quel  ad- 
mirable enfant!  J'ai  désiré,  en  la  voyant,  avoir  le  don  des 
miracles.  Obtenez  donc,  ma  chère,  le  miracle  de  sa  gué- 
rison.  Qu'elle  ferait  de  bien  dans  la  Société^  !  »  Du  fond 
de  l'Amérique,  sa  tante  la  vouait  encore  aux  missions 
les  plus  lointaines.  «  Je  lui  souhaite  la  Chine  :  elle  est 
assez  jeune  pour  apprendre  la  langues.  » 

Mais  à  rencontre  de  ces  vœux  qui  demandaient  sa 
santé ,  la  malade  en  faisait  d'autres  pour  être  rappelée 

1  X  M™"  de  Gramoiit,  Grenoble,  19  juin  1818. 

2  Grenoble,  21  août  1818. 

3  Saint-Louis  ,  29  août  1818. 


292  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

à  Dieu  :  «  Pourquoi,  disait-elle,  prier  pour  ma  gué- 
rison?  Je  sens  au  dedans  de  moi  quelque  chose  qui 
m'assure  que  je  mourrai  de  cette  maladie.  Qu'on  de- 
mande plutôt  à  Dieu  qu'il  m'accorde  une  bonne  mort.  ■» 

Voilà  l'obstacle  qui  rendait  vaines  tant  de  supplica- 
tions :  elle  souhaitait  de  mourir;  et  ce  vœu  était  celui 
que  le  Seigneur  semblait  vouloir  exaucer  de  préfé- 
rence. On  remarquait  que  chaque  neuvaine,  chaque 
pèlerinage  aux  reliques  des  saints,  amenait  invariable- 
ment une  aggravation  dans  son  état.  Cet  heureux  in- 
succès la  faisait  sourire  :  «  Je  savais  bien,  disait- elle, 
que  vous  alliez  me  tuer  par  vos  prières!  Cette  conduite 
de  Dieu  sur  moi  me  fait  de  plus  en  plus  connaître  sa 
volonté  et  son  amour.  Que  mon  sort  est  digne  d'envie  !  » 
Comme  sa  supérieure  lui  demandait  de  prier  pour  son 
rétablissement  :  «  Ah!  ma  mère  ,  répondit-elle,  je  ferai 
ce  que  vous  voudrez,  mais  laissez-moi  me  livrer  à  l'es- 
pérance de  mourir;  je  crois  qu'elle  vient  de  Dieu.  » 
Parfois  elle  pleurait  de  ce  qu'on  s'obstinait  à  la  vouloir 
retenir  dans  l'exil.  «  Ah!  de  grâce,  s'écriait-elle,  de- 
mandez (ju'on  ne  prie  plus  tant  pour  me  faire  rester 
ici-bas  M  » 

Durant  le  séjour  qu'elle  fit  à  Grenoble  en  1818, 
M™"  Barat  s'installa  auprès  de  son  enfant.  Elle  ne  pou- 
vait se  lasser  d'admirer,  en  secret,  un  amour  du  sacri- 
fice qui  la  ravissait  d'allégresse,  tout  en  la  navrant  de 
douleur.  La  malade,  toujours  souriante,  ne  voulait  j)as 
être  plainte.  «  VA  pourquoi  m'inquiéterais- je?  l'enten- 
dait-on répéter.  Croyez-vous  que  je  céderais  ma  place  à 
(jui  me  la  demanderait?  »  M"'°  Barat  se  gardait  bien  de 

1    l'iV  uinnusr.,  p.  '.iPi.  ".IK  ,  '.i'.(.  —  2'"  p.'irli»'. 


ELLE  ASSISTE  ALOYSL\  393 

laisser  rien  paraître  de  son  admiration  devant  la  jeune 
religieuse;  mais  souvent  elle  la  contemplait  en  silence, 
avec  une  sorte  de  vénération.  Elle  pansait  elle-même 
ses  plaies.  Quelquefois,  quand  elle  était  toute  seule 
avec  elle,  elle  en  approchait  ses  lèvres,  et  les  baisait.  La 
jeune  fille,  émue  et  confuse,  ne  savait  comment  s'expli- 
quer tant  d'abaissement  et  de  bonté  :  «  Si  ma  mère  restait 
ici,  je  craindrais  de  trop  l'airner,  »  disait-elle. 

^|me  Barat  ne  pouvait  rester;  mais  avant  son  départ, 
elle  eut  une  nouvelle  inspiration  de  foi.  Ce  fut  celle  de 
nommer  Aloysia  sous-assistante  de  Grenoble,  sous-rnaî- 
tresse  des  novices,  consoillère  et  secrétaire  de  la  supé- 
rieure. Elle  ne  se  faisait  pas  d'illusion  sur  l'état  de  sa 
fille,  mais  elle  voulait  mettre  Dieu  en  demeure  d'inter- 
venir, et  faire  violence  au  Ciel  à  force  de  confiance.  Quant 
à  l'appeler  auprès  d'elle,  elle  y  avait  enfin  renoncé;  mais 
ce  n'était  pas  sans  regret,  comme  elle  l'exprimait  à  la 
mère  Thérèse  :  «  Je  sens  que  le  bon  Dieu  la  voulait  près 
de  vous.  Je  ne  la  cède  qu'à  vous.  Elle  sera  votre  bonne 
croix  celle-là  :  0  bona  cnix\'  s> 

Les  années  se  succédaient  sans  amener  de  progrès, 
excepté  dans  la  sainteté  de  celte  âme  généreuse,  dont  je 
ne  puis  raconter  ici  toute  l'histoire.  A  l'automne  de 
l'année  suivante,  1819,  M™^  Barat,  revenue  une  seconde 
fois  à  Grenoble,  trouva  la  jeune  victime  déjà  toute 
consumée,  pour  ainsi  dire,  par  la  joie  de  son  sacri- 
fice. Elle  n'arrêta  plus  l'élan  de  ses  désirs;  elle  lui 
disait  seulement  :  «  Mon  enfant,  faites-vous  bien  petite 
dans  la  main  du  bon  Dieu.  Tenez-vous  bien  passive  sous 
le  poids  de  la  croix,  c'est  la  croix  de  votre  Père.  »  Puis, 

1  Paris,  10  juillet  1819. 


394  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

leur  entretien  s'en  allant  à  perte  de  vue  sur  ce  sujet  de 
la  croix  et  de  l'amour,  la  mère  finissait  par  avouer  à  sa 
fille  qu'elle  la  trouvait  bien  heureuse ,  et  qu'elle  enviait 
son  sort^ 

Cependant  elle  voulut  frapper  un  dernier  coup,  plus 
fort  que  le  premier,  au  Cœur  du  Tout- Puissant,  et  res- 
serrer encore  les  liens  qui  devaient  retenir  son  enfant  en 
ce  monde.  Avant  son  départ,  ayant  rassemblé  ses  filles, 
Aloysia  exceptée,  elle  leur  annonça  que,  devant  prendre 
la  mère  Thérèse  pendant  quelque  temps,  pour  consolider 
la  fondation  de  Lyon,  elle  laissait  à  Grenoble,  pour  la 
suppléer,  leur  plus  jeune  sœur,  il  est  vrai,  et  la  plus 
infirme,  mais  aussi,  croyait-elle,  la  plus  proche  de  Dieu. 
«  Plus  je  la  vois,  leur  dit-elle,  plus  je  découvre  en  elle 
une  sagesse  rare.  J'ai  donc  cru  juste,  devant  Dieu,  de 
confier  le  gouvernement  de  la  maison  à  celle  qui  en  est 
déjà  l'édification  et  la  bénédiction.  »  Elle  la  nomma 
assistante  et  admonitrice  de  la  mère  Thérèse.  On  alla 
aussitôt  fa're  connaître  cet  arrêt  à  Aloysia,  qui  d'abord 
se  mit  à  pleurer  et  à  trembler.  Puis,  n'envisageant 
que  la  croix  :  «  Que  Dieu  me  soit  toute  chose,  »  dit-elle. 
On  l'amena  alors  à  M™"  Baral,  devant  laquelle  elle  essaya 
de  se  mettre  à  genoux.  Mais  celle-ci  la  releva,  la  con- 
sola, la  bénit;  puis,  soutenant  ses  pas,  elle  la  présenta 
comme  mère  assistante  à  la  communauté,  qu'Aloysia 
embrassa  tour  à  tour-. 

jyjmc  ijapat  n'avait  fait  que  couronner  la  viclime.  Mais 
si  ces  nouvelles  charges  ne  pouvaient  rallacher  la  jeune 
mère  à  la  vie,  ils  la  contraignaient  du  moins  à  une  activité 


'    Vie  manusc,  rh.  v,  y.  I(i;j. 

2  ricm,  p.  107. 


NOUVELLES  CHARGES  D'ALOYSIA  39S 

qui  tenait  du  prodige  :  «  Je  ne  suis  jamais  sans  souf- 
france, l'entendait-on  dire,  mais  le  travail  me  distrait.  » 
Se  traînant  sur  ses  béquilles ,  elle  se  portait  partout  où 
l'appelait  son  devoir;  elle  écrivait,  elle  dictait,  elle  don- 
nait ses  leçons,  elle  faisait  venir  ses  élèves  auprès  de 
son  lit  de  douleurs  pour  leur  faire  la  classe;  et  que  de 
fois  nel'a-t-on  pas  vue,  parcourant  les  dortoirs,  se  traî- 
ner de  lit  en  lit  pour  porter  quelques  potions  à  des  en- 
fants malades!  La  mère  générale  activait  encore  son 
zèle ,  dans  une  correspondance  dont  malheureuse- 
ment il  ne  reste  presque  rien.  Mais  l'œuvre  pour  la- 
quelle Dieu  semblait  spécialement  vouloir  prolonger 
ses  jours,  était  la  conversion  de  son  jeune  frère  Henri, 
alors  étudiant  à  l'école  de  droit  de  Grenoble ,  dont 
l'âme  s'égarait  dans  les  mensonges  du  monde  et  l'oubli 
de  Dieu.  Elle  le  recevait,  l'exhortait,  l'entourait  d'ami- 
tié et  d'édification;  son  exemple  commençait  l'œuvre 
que  son  intercession  devait  achever  bientôt  après. 

Au  printemps  de  1820,  tout  espoir  s'évanouit.  La  ma- 
lade ne  quittait  pîus  le  lit,  et  le  médecin  annonça  que  le 
terme  fatal  n'était  pas  éloigné.  Ce  fut  une  grande  dou- 
leur pour  M"*"  Barat.  «  Nous  allons  donc  la  perdre,  cette 
pauvre  petite  qui  nous  est  chère  à  tant  de  titres!...  Ah! 
que  nous  sommes  mauvaises  et  in  parfaites,  puisque, 
par  nos  péchés,  nous  rendons  inutiles  nos  prières  pour 
celte  fille  chérie!  Hélas!  combien  de  mères,  à  ma  place, 
auraient  obtenu  la  guérison  de  leur  enfant  M  »  Aloysia, 
au  contraire,  heureuse  de  cette  annonce,  pria  le  mé- 
decin de  la  lui  redire  plusieurs  fois,  et,  dès  lors,  elle  ne 
voulut  plus  c(  entendre  parler  que  de  sa  mort  et  du 

i  A  la  mère  Thérèse,  Paris ,  27  avril  1&20. 


396  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

ciel.  »  La  première  personne  à  qui  elle  adressa  ses 
adieux  fut  la  mère  générale.  Elle  le  fit,  après  plusieurs 
jours  de  recueillement,  dans  une  admirable  lettre  qui 
se  termine  ainsi  :  «  Je  ne  vous  parle  pas  du  désir  que 
j'aurais  de  vous  revoir,  et  de  recevoir  votre  bénédic- 
tion avant  que  je  meure.  Je  l'abandonne  au  sacré  Cœur 
de  notre  bon  Maître.  Le  Dieu  des  consolations  saura 
bien  en  répandre  d'abondantes  sur  vous.  » 

Elle  consolait  de  même  ses  amies  et  ses  compagnes  : 
«  Jetons  un  voile  sur  le  chagrin  que  je  vais  vous  causer, 
leur  disait-elle,  cet  article  est  trop  délicat.  Mais  Dieu 
fera  tout  pour  vous  :  espérons  en  sa  bonté.  »  La  pensée 
de  sa  famille  ne  la  trouva  ni  moins  tendre  ni  moins 
généreuse.  On  venait  de  faire  revenir  à  la  maison  pa- 
ternelle sa  sœur  Amélie,  afin  d'éprouver  et,  s'il  était 
possible,  de  vaincre  une  vocation  qu'elle  semblait  avoir 
puisée  au  chevet  de  la  malade.  Aloysia,  qui  ne  voyait, 
au  contraire,  de  bonheur  qu'en  religion,  lui  écrivit  ces 
lignes,  où  l'amour  de  sa  mère  s'unit  si  délicatement  à 
celui  de  son  Dieu  :  «  Ah!  que  l'on  est  heureux  lors- 
qu'on est  arrivé  au  moment  où  je  suis,  de  n'avoir  bâti 
de  châteaux  en  Espagne  que  dans  le  Cœur  de  Jésus  ! 
Je  puis  bien  t'assurer  que  la  mort  que  l'on  craint  tant, 
loin  de  m'effrayer,  me  semble  une  miséricorde  du  bon 
Dieu  sur  moi  :  je  l'attends  tous  les  jours.  Mais  que  cela 
soit  pour  toi  seule  :  je  ne  voudrais  pas  affliger  notre 
mère  à  l'avance;  quant  à  toi,  j'espère  que  tu  envieras 
mon  sort.  » 

Lorsqu'elle  crut  avoir  dénoué  toutes  ses  attaches 
terrestres,  elle  se  mit  'Mi  retraite  :  elle  faisait  le  Che- 
min de  la  croix,  elle  méditait  le  Mémoire  de  la  véné- 
rable Marguerite-Marie,  l't  s'(Millammait .  à  cette  lec- 


DERNIERS  JOURS   D'ALOYSIA  397 

lure,  d'une  indicible  ardeur  pour  le  Cœur  de  Jésus- 
Christ.  Elle  s'attendait  à  mourir  en  la  fête  de  saint 
Louis  de  Gonzague,  le  21  juin  1820.  Ce  jour  l'ayant 
trouvée  encore  ici-bas,  elle  s'en  plaignit  en  larmes  à 
Notre -Seigneur,  quand  elle  le  reçut  dans  la  commu- 
nion. Ce  même  jour,  les  élèves  lui  ayant  présenté  un 
lis  pour  bouquet  de  fête  :  «  Tant  que  je  serai  sur  la 
terre,  il  n'y  aura  plus  de  fête  pour  moi,  »  répondit- 
elle  tristement;  et  elle  fit  porter  cet  emblème  d'inno- 
cence devant  la  statue  de  saint  Louis  de  Gonzague.  Elle 
passa  la  fin  de  l'année  dans  cette  attente  quotidienne 
de  sa  délivrance,  s'étonnant  chaque  malin  de  se  re- 
trouver vivante.  Une  fois  qu'elle  avait  souffert  plus 
que  d'habitude  :  «  J'ai  cru  deux  ou  trois  fois  que  j'al- 
lais partir  cette  nuit,  dit-elle,  et  je  me  vois  encore  ici. 
Ah!  mourir,  mourir  ferait  tout  mon  bonheur!  » 

Au  milieu  de  janvier  1821 ,  elle  entra  dans,  ce  bon- 
heur par  une  agonie  de  plusieurs  jours.  Ce  fut  une 
lutte  cruelle  entre  la  jeunesse  et  la  mort.  Dans  une 
de  ces  heures  d'angoisse,  entendant  monter  à  elle  le 
tintement  des  cloches  qu'il  était  d'usage,  à  Grenoble, 
de  sonner  pour  les  mourants  :  «  Quand  sera-ce  mon 
tour?  »  demanda-t-elle.  Elle  fit  ses  adieux  à  la  mère 
Thérèse  :  «  Nos  cœurs  seront  toujours  unis!  »  lui  dit- 
elle  en  levant  les  yeux.  Elle  reçut  la  bénédiction  de 
M^  l'évêque,  que  ravissait  le  spectacle  d'une  si  belle 
fin.  «  Ce  n'est  pas  une  sainte,  c'est  un  ange!  »  di- 
sait-il. 

Cependant  la  mère  générale,  partagée  entre  la  dou- 
leur, l'admiration  et  l'espérance,  suivait  de  loin  les 
phases  de  ce  dernier  combat.  Elle  chargea  la  mère  Thé- 
rèse de  porter  à  sa  fille  sa  bénédiction.  Elle  lui  écrivit  : 


398  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

«  Ma  peine  est  adoucie  par  l'espoir  de  son  bonheur  ! 
Fiat!  Dieu  s'est  choisi  celte  victime  innocente  pour 
expier  nos  misères.  11  est  le  maître.  Il  nous  faut  des 
exemples  pareils  :  profilons  de  ces  leçons!  Ah!  s'il 
m'était  perniis  d'exprimer  un  désir,  ce  serait  de  la 
revoir  avant  qu'elle  meure.  Du  moins,  embrassez-la 
pour  moi;  dites-lui  que  je  la  bénis  de  toute  l'étendue 
de  mon  co?ur.  Qu'elle  prie  un  peu  pour  sa  mère  '.  » 

Lorsque  M"""  Barat  écrivait  cette  lettre ,  Aloysia 
n'était  plus.  La  veille,  21  janvier  1821,  à  six  heures  du 
matin,  la  mère  Thérèse  s'était  retirée  dans  sa  chambre, 
quand  elle  crut  entendre,  par  deux  fois,  une  voix  qui 
l'appelait  en  disant  :  «  Ma  mère  !  ma  mère  !  »  Ne 
voyant  personne  autour  d'elle ,  et  ne  pouvant  com- 
prendre d'où  venait  cette  voix,  elle  songea  qu'elle  était 
peut-être  demandée  à  l'infirmerie,  située  à  l'autre  extré- 
mité de  la  maison.  Lorsqu'elle  y  arriva,  elle  trouva  sa 
fille  près  de  rendre  le  dernier  soupir  :  «  Vous  m'avez 
appelée,  mon  enfant,  me  voici!  »  La  mourante  la  re- 
mercia d'un  signe  et  d'un  regard.  C'était  un  dimanche 
matin  ;  la  cloche  du  monastère  sonna  la  messe  ;  la 
victime  l'entendit  :  «  0  Jésus,  dit-elle,  agréez  mon 
sacrifice;  je  l'unis  à  celui  de  votre  sang,  que  l'on 
offre  à  cette  heure  !  »  On  tinta  pour  annoncer  la  bé- 
nédiction :  «  0  Jésus,  bénissez-moi!  »  Puis  ce  ne 
furent  plus  que  des  élans  rapides  et  entrecoupés  : 
«  Mon  Dieu,  je  suis  sans  force.  Mon  Dieu,  je  ne  puis 
rien,  mais  je  puis  vous  aimer.  Prenez  tous  les  batte- 
ments de  mon  cœur,  ils  sont  à  vous.  —  0  mon  bon 
saint  Louis,  priez  pour  moi.  —  0  Marie!  U  ma  mère! 

;  1   l';iiis,  'J2  jaiivii  r  \>,1\. 


MORT  D'ALOYSIA  JOUVE  399 

—  0  Joseph,  obtenez-moi  une  bonne  mort,  priez  pour 
tous.  » 

Sentant  expirer  sa  voix,  elle  demanda  qu'on  dît  le 
Salve  regina;  puh  elle  cessa  de  parler;  c'était  le  com- 
mencement du  silence  éternel.  —  Arrivée  à  ces  mots  du 
Salve  :  «  Et  après  l'exil  de  cette  vie,  montrez-nous  votre 
fils  Jésus  ,  »  la  mère  Thérèse  regarda  sa  fille  qui  finis- 
sait :  «  Courage,  lui  dit-elle,  voici  que  le  combat  s'a- 
chève, vous  allez  voir  Jésus.  »  Âloysia  jeta  sur  le  cru- 
cifix un  regard  joyeux,  l'approcha  de  ses  lèvres,  le 
baisa,  et  mourut  dans  ce  baiser.  C'était  le  jour  de  la  fête 
de  sainte  Agnès,  vierge  et  martyre.  Aloysia  n'avait  pas 
accompli  encore  ses  vingt-cinq  ans  '. 

Voilà  quelle  fut  cette  fin.  C'est  ainsi  qu'on  peut  souf- 
frir, c'est  ainsi  qu'on  peut  mourir,  quand  on  a  tout 
donné.  C'est  ainsi  que  l'amour  a  le  don  de  transformer, 
de  défier  toute  chose.  Par  lui  «  la  souffrance  n'est  plus, 
dit  Pierre  de  Blois,  que  la  bague  précieuse  que  Dieu 
donne  à  l'âme  qu'il  veut  unir  à  Lui.  »  Et  la  mort  est  la 
venue  de  l'Époux,  dit  le  Seigneur  ^ 

En  apprenant  cette  mort,  le  premier  mouvement  de 
j^jme  ]3ap£^t  fui^  (Je  gg  tourner  vers  le  ciel ,  pour  y  re- 
trouver l'âme  de  son  enfant  :  «  Une  âme  si  pure 
pourrait-elle  être  ailleurs?  »  se  demandait- elle  dans 
une  lettre.  Ce  qui  accrut  en  elle  celte  assurance,  ce 
furent  les  prodiges  que  l'on  attribua  dès  lors  à  l'interces- 
sion d'Aloysia,  et  surtout  les  effets  de  sa  protection  sur 
ceux  de  sa  famille.  «  J'attends  après  Pâques,  au  novi- 

1  Vie  manuscrite  d'Aloysia,  p.  liJO  et  suivantes. 

2  (I  Et  vos  similes  hominibus  exspectanlibus  dominum  suum,  quando 
revertatur  a  nupliis":  ut  cum  venerit  et  pulsaverit,  confestim  aperiant  ei. 
(S.  Luc,  XII,  30.) 


400  HISTOIRE   DE   MADAME   I5AHAT 

ciat,  vos  deux  nièces  Amélie  el  Constance,  écrivait  le 
24  mars  la  supérieure  générale  à  M"*"  Duchesne  ;  elles 
persévèrent  dans  leur  vocation.  Leur  frère  Henri  veut 
être  jésuite.  C'est  un  vrai  coup  de  la  grâce,  car  avant 
la  mort  de  sa  sœur  il  en  était  bien  loin.  Nos  dames 
vous  porteront  la  relation  des  prodiges  qui  s'opèrent 
par  son  entremise.  Quelle  consolation  pour  vous  !  » 

Nous  n'avons  pas  ici  à  citer  les  réponses  de  M'"^  Du- 
chesne, ses  regrets,  ses  actions  de  grâces,  ses  admira- 
tions, et  aussi  sa  profonde  humiliation  de  se  voir  dépas- 
sée de  si  loin  par  une  enfant!  Aussi  bien,  d'autres 
événements  nous  rappellent  à  Paris. 

Vers  cette  époque,  en  effet,  une  plus  grande  exi- 
stence est  faite  au  Sacré-Cœur  :  ses  œuvres  de  zèle 
s'organisent,  son  action  se  dilate.  Le  livre  suivant  nous 
fera  voir  M""®  Barat  dirigeant  et  exerçant  elle-même 
cette  action  du  zèle  dans  l'éducation  de  la  jeunesse. 
Cependant  de  ce  progrès  môme  sort  un  péril  :  le  péril 
de  l'éclat,  de  la  grandeur  humaine,  de  la  haute  faveur. 
C'est  une  épreuve  nouvelle  à  laquelle  le  Seigneur  va 
soumettre  ses  filles;  et  pour  combien  d'autres  ne  fut- 
elle  pas  fatale  !  Mais  le  Cœur  de  Jésus  veille  sur  ses 
épouses;  la  contagion  mondaine  ne  les  louchera  pas; 
M"""  Barat  y  pourvoira;  et  nous  verrons  comment  la 
servante  de  Dieu,  conjurant  ce  péril,  sut  maintenir, 
l)ar  son  exemple  et  ses  fortes  leçons,  l'espiil  triiumi- 
lité,  de  simplicité  et  de  pauvreté  religieuse  dans  son 
Institut. 


LIVRE  V 


L'ŒUVRE    DE    L'ÉDUCATION 
L'ÉPREUVE    DE    LA    GRANDEUR 


1.  -  2C 


LIVRE   V 


CHAPITRE.   PREMIER 


le   troisieme   conseil   general  l  education 

l'esprit    de    pauvreté    —  l'hôtel    BIRON 

1820 


La  situation  générale  en  1820.  —  L'Église  et  Téducation  des  femmes.  — 
Les  conseillères,  le  conseil.  —  L'éducation  selon  le  Sacré-Cœur.  — 
Elévation  des  principes.  —  Tout  en  Dieu,  tout  pour  Dieu.  —  Solidité 
de -l'œuvre,  son  but  et  son  caractère;  piété  §olide,  instruction  pra- 
tique. —  Les  instruments  de  l'œuvre:  les  maîtresses,  intelligence, 
dévouement,  sainteté.  —  L'amour  des  pauvres  et  de  la  pauvreté  au 
Sacré-Cœur.  —  Achat  de  Thôtel  Biron.  —  M™=  de  Marbeuf.  —  Humilité 
de  la  mère  Barat.  —  Installation  à  l'hôtel  Bvron.  —  Fin  du  conseil. 


S'il  y  eut,  en  notre  temps,  une  heure  de  grande  lutte 
entre  le  bien  et  le  mal,  ce  fut  certainement  celle  que 
marque  l'année  1820.  Il  y  avait,  de  part  et  d'aulrè,  tant 
de  forces  vives  dans  cette  première  partie  de  notre  dix- 
neuvième  siècle!  D'un  côté,  la  Religion,  délivrée  de  ses 
entraves,  essayait  de  reprendre  son  salutaire  empire  sur 


404  HISTOIRE   DE   MADAME   DAUAT 

les  âmes  :  Frayssinous  prêchait,  la  Mennais  écrivait, 
de  Donald  pensait.  Chateaubriand  chantait,  et  déjà  la 
patrie  sentait  couler  sur  son  sein,  meurtri  par  tant  de 
blessures,  un  baume  qui  la  vivifiait.  Mais  d'un  autre 
côté,  ni  l'impiété  ni  la  révolution  ne  se  tenaient  pour 
vaincues,  et  de  Maistrc,  près  de  mourir,  dictait  ces 
lignes  sinistres  :  «  Je  m'en  vais  avec  l'Europe  ;  c'est 
s'en  aller  en  bonne  compagnie  ^  »  La  France  retour- 
nait à  ses  égarements.  Il  n'y  avait  que  cinq  ans  que  la 
restauration  des  institutions  publiques  semblait  inau- 
gurer une  ère  de  stabilité,  lorsque  l'assassinat  du  duc 
de  Berry,  éclatant  comme  un  coup  de  foudre ,  éclaira 
les  abîmes  dans  lesquels  nous  n'avons  cessé  de  rouler 
depuis  ce  temps -là.  «  Les  suites  de  cet  événement  se- 
ront incalculables,  écrivait  M""®  Barat  le  19  février, 
nous  voici  réservés  encore  à  bien  des  orages;  »  et 
quelques  jours  après  :  «  Désirons  la  vraie  patrie  :  celle- 
ci  n'est  plus  que  l'empire  du  crime  et  des  forfaits-.  » 

Le  dirai-je?  quelquefois  la  défense  de  la  vérité  ne  lui 
créait  pas  moins  de  périls  que  l'attaque  elle-même.  Cha- 
teaubriand ornait  des  fleurs  magiques  de  son  style  le 
portique  de  l'Évangile,  mais  il  en  cachait  la  croix; 
et  ce  grand  poëte,  sans  le  savoir,  conduisait  les  âmes 
sur  des  pentes  dangereuses.  Dans  un  grand  nombre 
d'esprits,  surtout  parmi  les  femmes,  le  beau  prima  le 
vrai;  l'imagination  prit  la  place  de  la  foi,  et  le  Chri- 
stianisme de  Chateaubriand,  bientôt  énervé  encore 
par  celui  de  Lamartine,  supplanta  pour  longtemps  la 
solide  religion  de  Bourdaloue,  de  Bossuet  et  du 
xvii'  siècle. 

1    I.ellP'  ;i  M.  <l'  Miurrllus. 

•.!  A  M"'-  liinli.JMic,  l'.i  livri.r.  A  M""  du  l■.ll;l^laigllil■|■,  11  mars. 


SITUATION   DES   ESPRITS  405 

A  cette  séduction  des  livres  se  joignait  celle  des 
exemples.  M™^  de  Staël  venait  de  mourir,  mais  l'éclat 
croissant  qui  entourait  sa  mémoire,  montrait  aux 
femmes  comment  on  peut  se  faire  un  nom,  sans  beau- 
coup de  religion,  ni  beaucoup  de  vertu.  Au-dessous 
d'elle,  une  autre  femme,  M""^  de  Genlis,  quoique  fort 
âgée  alors,  continuait  par  l'autorité  de  ses  écrits,  la 
vogue  de  ses  romans,  le  haut  rang  de  ses  élèves,  les 
ravages  que  l'éducation  à  la  grecque  et  à  la  romaine, 
l'éducation  à  la  Jean- Jacques,  avaient  faits  dans  la  so- 
ciété du  xviii®  siècle.  N'était-il  pas  temps  de  réparer  ces 
maux,  de  prévenir  ces  périls,  d'arrêter  cet  énerve- 
ment?  et  le  sacré  Cœur  de  Jésus  n'allait-il  pas  s'em- 
parer définitivement  de  ces  jeunes  générations  de 
femmes  et  de  filles,  pour  sanctifier  les  sources  d'oi!i 
tout  bien  comme  tout  mal  découle  sur  un  pays? 

L'éducation  des  femmes  a  été  de  tout  temps  une  des 
sollicitudes  de  l'Eglise  catholique.  Elle  l'était  devenue 
^surtout  depuis  le  xvi®  siècle,  lorsque,  à  la  suite  de  la 
Pxéforme  et  de  la  Renaissance,  l'esprit  de  foi  fut  menacé 
de  s'éteindre  au  foyer,  qui  est  naturellement  l'école  de  la 
jeune  fille.  Depuis  lors,  combien  d'Ordres  et  de  Congré- 
gations avaient  ouvert  à  l'enfant  ces  asiles  monastiques 
recommandés  par  Fénelon,  et  dont  Bossuet  célébrait  la 
religion  elle  bonheur^  C'étaient  les  Ursulines,  les  Béné- 
dictines, les  Visitandines,  et  beaucoup  d'autres  sociétés 

1  Bossuet.  Oraison  funèbre  de  la  princesse  palatine,  1"=  partie.  — 
Féxelon.  Avis  à  une  clame  de  qualité  sur  l'éducation  de  mademoiselle  sa 
fille  :  «  Vous  pourriez  choisir  quelque  bon  couvent  où  réducation  des 
pensionnaires  serait  exacte...  Les  yeux  d'une  mère  sage,  tendre  et  chré- 
tienne découvrent  sans  doute  ce  que  d'autres  ne  peuvent  découvrir; 
mais  comme  ces  qualités  sont  très-rares,  le  plus  sur  parti  pour  les  mères 
est  de  confier  aux  couvents  le  soin  d'élever  leurs  filles,  etc.  » 


406  HISTOIRE   DE   MADAME   DARAT 

dont  M"""  Barat  ne  manquait  jamais,  à  chaque  occasion, 
de  préconiser  le  mérite  et  les  travaux.  Le  Sacré-Cœur  ne 
venait  ni  les  remplacer,  ni  les  supplanter.  Il  venait,  à 
son  heure,  et  le  dernier  de  tous,  travailler  à  la  même 
œuvre,  en  lui  imprimant  le  caractère  spécial  d'un  Ins- 
titut consacré  à  l'amour  de  Jésus -Christ,  et  mettant  à 
son  service  l'expérience  consommée  que  les  Jésuites, 
ses  premiers  Pères,  avaient  acquise  dans  leurs  collèges. 
Établir  pour  les  filles  un  ordre  de  choses  analogue, 
mais  avec  le  tempérament  nécessairement  demandé 
par  les  facultés  et  la  vocation  de  la  femme  :  tel  avait 
été,  dès  l'origine,  le  dessein  du  Père  de  Tournély  et  de 
son  successeur.  Le  Conseil  de  181  o  en  avait  commencé 
l'organisation  :  ce  fut  principalement  en  vue  de  l'ache- 
ver que  M""*  Barat  convoqua  le  Conseil  de  1820. 

Toutes  les  supérieures  des  maisons  s'y  rendirent;  et 
quand  on  jette  les  yeux  sur  la  liste  de  leurs  noms,  on 
admire  combien  toutes ,  à  différents  titres ,  étaient 
propres  à  cet  ouvrage.  Les  unes,  comme  M""  de  Char- 
bonnel,  avaient,  dès  leur  enfance,  recueilli  les  tradi- 
tions de  ces  vieilles  familles  françaises,  si  chrétiennes, 
si  loyales,  si  nobles  dans  la  simplicité  de  leur  vie  de 
province.  D'autres,  comme  M""'  de  Gramont  d'Aster, 
avaient  connu  successivement  la  noblesse  de  la  cour  et 
celle  de  l'émigration,  et  élevé  dans  l'exil  les  enfants  de 
cette  société  plutôt  éprouvée  qu'instruite  par  ses  re- 
vers. Les  mères  Geoffroy,  Desmarquest  connaissaient 
mieux  les  filles  de  la  classe  moyenne,  qui  allait  bien- 
tôt devenir  la  maîtresse  des  choses.  Les  pauvres,  les 
orphelines  n'avaient  cessé  d'être  la  prédileclion  et  l'oc- 
cupation (le  .M'""  (le  Lalanne,  à  laquelle  la  mère  Barat 
adressa  i)crsonncllemont  cet  appel  amical  :  «  J'ai  le  jilus 


LE  TROISIÈME  CONSEIL   GÉNÉRAL  407 

grand  désir  de  vous  connaître,  ainsi  que  votre  petite 
famille,  que  je  porte  bien  avant  dans  mon  cœur.  Nous 
comptons  donc  sur  vous  à  Paris.  Toute  la  Société  sera 
empressée  de  vous  connaître.  Elle  sait  déjà  la  grandeur 
de  votre  zèle  et  de  votre  dévouement*.  » 

Le  Conseil  se  réunit  le  12  août.  Il  fut  précédé  par  un 
Triduum  mémorable,  dans  lequel  le  Père  Varin  pré- 
senta éloquemment  le  côté  divin  de  l'Institut  dans  sa 
mission,  son  histoire,  son  esprit,  ses  devoirs.  Ce  fut  le 
lo  août,  fête  de  l'Assomption,  que  les  séances  s'ouvri- 
rent en  présence  de  ce  Père,  et  sous  la  présidence  de 
M.  l'abbé  Perreau,  supérieur  général  de  la  Société. 
M.  l'abbé  Frayssinous,  nommé,  vers  ce  temps-là,  supé- 
rieur ecclésiastique  de  la  maison  de  Paris,  y  vint  aussi 
quelquefois  apporter  des  lumières  qui  étaient  moins 
celles  d'un  membre  éminent  du  conseil  royal  de  l'In- 
struction publique,  que  celles  d'un  prêtre  rempli  de 
piété  et  de  zèle.  Le  Père  Loriquet  y  fut  appelé  d'A- 
miens, pour  le  plan  des  études.  C'est  avec  le  secours 
de  ces  graves  esprits  que  l'œuvre  des  pensionnats  reçut 
le  complément  de  sa  législation,  déjà  formulée  dans  la 
seconde  partie  des  Constitutions,  et  que  nous  présen- 
tons ici  dans  un  même  tableau. 

Piien  d'extraordinaire  ne  distingue,  à  première  vue, 
cette  pédagogie  sacrée.  A  s'en  tenir  à  la  lettre,  il  n'y  a 
guère  là  que  ce  qui  s'enseigne  et  se  pratique  à  peu  près 
partout.  Une  grande  chose  cependant  la  particularise  : 
c'est  l'esprit  qui  l'anime,  et  qui  n'est  autre  que  l'es- 
prit de  l'Institut  lui-môme.  L'éducation  donnée  par 
la  Société  peut  se  défmir  d'un  seul  mot  qui  dit  tout  : 

1  Paris,  20  juillet  1820, 


408  HISTOIRE   DE   MADAME    BARAT 

c'est  réducalion  du  sacre  Cœur  de  Jésus.  Ce  divin 
Cœur  enseigné,  aimé,  servi,  imité,  est  le  centre  d'où 
tout  part  et  où  tout  aboutit,  et  les  règles  particulières 
ne  sont  que  les  déductions  de  ce  principe  divin. 

Do  là,  le  premier  caractère  que  nous  y  remarquons  : 
son  élévation;  Télëvation  surnaturelle  de  sa  fin  et  de 
ses  vues.  Certes,  cette  fin  ne  fût-elle  que  la  formation 
de  l'âme  des  enfants,  ce  serait  déjà  là  un  objet  sublime; 
cependant,  c'est  plus  haut  que  les  religieuses  du  Sacré- 
Co3ur  doivent  se  placer  pour  trouver  le  principe  pre- 
mier et  comprendre  la  vraie  fin  de  leur  Institution. 
Épouses  avant  d'être  mères,  par  leur  vocation  et  leur 
consécration ,  elles  ne  sont  pas  premièrement  aux  en- 
fants et  aux  âmes,  elles  sont  à  leur  Epoux,  elles  sont  à 
Jésus-Christ.  «  Vous  vous  tromperiez,  disait  le  Père 
Varin  aux  mères  du  Conseil  ;  vous  vous  tromperiez,  mes 
sœurs,  si  vous  croyiez  que  la  première  fin  de  votre  Insti- 
tut, c'est  l'éducation;  non,  c'est  la  dévotion  au  sacré 
Cœur  de  Jésus.  »  Les  instructions,  les  lettres,  soit  du 
fondateur,  soit  de  la  fondatrice,  n'ont  pas  de  déclaration 
plus  fréquente  et  plus  formelle  que  celle-là. 

En  vertu  de  cette  vue  unique  de  Jésus  qui  divinise 
tout,  ce  que  les  maîtresses  considéreront,  respecteront, 
vénéreront,  adoreront  dans  leurs  élèves,  ce  sera  «  le 
sang  de  Jésus- Christ,  qui  les  a  rachetées,  qui  les  a 
baptisées,  qui  les  communiera,  qui  les  couronnera.  » 
Ce  qu'elles  s'efforceront  de  mettre  dans  leurs  âmes,  ce 
sera  la  lumière,  la  grâce,  l'âme,  la  vie  do  Jésus,  «  tour- 
nant leurs  jeunes  coeurs  vers  son  Cœur  adorable,  et  leur 
faisant  reconnaître,  dans  cet  aimable  Cceur,  le  cenlic 
et  le  foyer  de  Cct  amour  ardent  dont  il  a  brûlé  pour 
les  hommes.  »  Si  elles  cherchent  à  «  gagner  le  cœur 


L'ÉDUCATION    DU   SACRÉ-COEUR  409 

de  leurs  enfants,  ce  sera  en  se  proposant  de  les  attacher 
à  Lui.  »  Si  l'amour  qu'elles  leur  portent  est  «  tendre, 
mais  sans  faiblesse,  sans  familiarité,  sans  acception 
de  personne,  pur,  désintéressé,  noble,  comme  le  veu- 
lent les  règles,  c'est  qu'elles  le  puiseront  en  Lui.  » 
S'il  leur  est  permis,  toutefois,  de  préférer  les  pauvres, 
qui  sont,  comme  il  est  dit,  l'œuvre  par  excellence  du 
sacré  Cœur  de  Jésus,  c'est  parce  que  le  grand  pauvre, 
le  premier  pauvre,  c'est  Lui.  Si,  ayant  à  travailler, 
à  combattre  et  à  souffrir,  elles  veulent  cependant  ne 
trouver  que  douceur  au  sein  de  leurs  travaux,  ce  sera 
en  se  rappelant  «  qu'elles  sont  les  instruments  de  sa 
miséricorde  à  l'égard  de  ces  âmes  pour  lesquelles  II  a 
voulu  mourir  sur  une  croix,  et  qui  sont  la  portion  chérie 
de  son  troupeau;  et,  dès  lors,  qui  ne  trouvera  doux  de 
souffrir  pour  Lui'  ?  » 

Premier  principe  de  leurs  travaux,  Jésus-Christ  en 
est  aussi  la  dernière  fm.  Ce  qu'elles  veulent  faire  fleurir 
dans  le  monde,  par  ces  enfants  qui  seront  les  femmes,  les 
épouses,  les  mères  de  l'avenir,  c'est  sa  religion,  sa  foi, 
son  règne ,  toujours  Lui  !  Enfin  leur  espérance ,  est-il  dit 
encore,  sera  de  pouvoir,  un  jour,  «  lui  présenter  les 
cœurs  d'une  multitude  innombrable  d'enfants  qu'elles 
auront  formées  sur  son  modèle,  et  qui  propageront 
son  culte,  son  amour,  sa  gloire.  »  En  somme,  comme 
l'a  écrit  un  excellent  auteur,  «  tout,  dans  l'œuvre  des 
enfants,  se  réduit  à  deux  choses:  montrer  Jésus,  former 

1  C'est  presque  la  Iraduclion  de  ces  admirables  paroles  de  saint  Charles 
à  ses  prêtres:  «  Si  animas  régis,  medilare  quo  sanguine  sint  lavatae,  et 
omnia  vestra  in  caritale  liant.  Sic  difficullates  omncs  quas  innumeras  in 
dies  experiamur  necesse  est,  in  hoc  siquidem  posili  sumus,  facile  vincere 
poterimus.  Sic  vires  habebimus  parturiendi  Chrislum  in  nobis  et  in  aliis. 
{Ex  sancli  Caroli  concionc  2,  in  synodo  \i,  ad  clerum.) 


410  HISTOIIIE   DE   MADAMF:   lîAFlAT 

Jésus.  ]\Ionlrcr  Jésus  c'est  loulc  l'inslruclion ,  former 
Jésus  c'est  toute  l'éducation.  II  faut  faire  voir  Jésus 
partout,  il  faut  montrer  Jésus  toujours'.  »  Entendue  de 
celte  sorte,  l'éducation  se  transfigure;  ce  n'est  plus 
seulement  une  œuvre  de  maternité,  c'est  l'exercice  d'un 
sacerdoce;  et  l'école,  cessant  d'être  le  simple  supplé- 
ment du  foyer  domestique,  se  change  en  un  sanctuaire, 
oiJ,  de  quelque  côté  qu'on  se  tourne,  on  est,  [)0ur  ainsi 
dire,  enveloppé  de  Dieu. 

Un  autre  caractère,  —  car  ici  nous  ne  pouvons  que 
tracer  les  grandes  lignes,  —  un  autre  caractère,  bien 
fortement  prononcé,  de  ce  plan  d'éducation,  c'est  sa 
solidité.  L'éducation  religieuse,  l'éducation  intellec- 
tuelle et  professionnelle  sont  marquées  à  ce  coin.  En 
religion,  rien  de  mou,  de  vague,  de  raffiné,  de  super- 
ficiel. La  piété  de  surface,  la  piété  de  sentiments  et 
d'imagination  sont  un  si  grand  péril  chez  les  femmes 
dans  ce  siècle!  «  On  voit  tant  de  jeunes  personnes, 
disent  les  Constitutions,  après  les  démonstrations  de  la 
plus  tendre  piété,  se  laisser  entraîner  aux  plaisirs  du 
monde,  pour  avoir  préféré  se  nourrir  de  tendres  senti- 
ments, plutôt  que  de  s'enraciner  dans  la  foi,  la  crainte 
de  Dieu  et  l'horreur  du  péché,  dont  les  suites  sont 
l'éternelle  séparation  de  Dieu  et  les  supplices  de  l'en- 
fer. » 

Loin  de  bâtir  la  vertu  et  la  piété  des  jeunes  filles  sur 
ce  sable  mouvant,  le  Sacré-Cœur  ne  veut  \v*uv  elles 
que  ce  (pie  Bossuet  nomme  «  l'incompréhensible  sé- 
rieux de  la  vertu  chrétienne  ».  On  leur  fera  donc  une 
])iét(!  si»li(l(i  (j.iiis  SCS  principes,   et  voilà    pourquoi    la 

'   M.  l'iibbô  Gay.  De  la  ri<'  cl  des  vertus  chrétiennes,  I.  11,  p.  ■■>t)i. 


L\   PIÉTÉ   DES   ENFAÎSTS  411 

doctrine  chrétienne  «  sera  l'étude  principale  des  enfants 
et  le  premier  objet  de  renseignement  ».  On  leur  fera 
une  piété  solide  dans  ses  motifs,  «  affermissant  en  elles 
la  foi  et  la  crainte  de  Dieu,  commencement  de  la  sa- 
gesse; tournant  ensuite,  il  est  vrai,  leurs  cœurs  natu- 
rellement sensibles  vers  le  Cœur  aimable  de  Jésus- 
Christ,  mais  en  les  modérant,  leur  laissant  même  tou- 
jours quelque  chose  à  désirer,  remettant  sous  leurs  yeux 
l'austère  mystère  de  la  croix,  et,  par  la  vue  de  ce  que 
Jésus-Christ  a  souffert,  les  animant  à  travailler  et  à 
s'immoler  pour  Lui.  »  —  On  leur  donnera  surtout  une 
piété  solide  dans  ses  résultats,  «  en  leur  faisant  sentir 
que  la  véritable  vertu  consiste  dans  l'accomplissement 
des  devoirs  de  son  état,  et  que  toute  piété  non  fondée 
sur  ce  principe  n'est  que  vaine  chimère  et  illusion  fu- 
neste. »  On  leur  proposera  enfin  une  piété  aussi  solide 
que  haute  dans  son  modèle,  «  les  formant,  est-il  dit  en- 
core, à  la  connaissance  et  à  l'amour  de  Jésus-Christ,  qui 
présente  dans  sa  personne,  d'une  manière  si  aimable, 
l'exemple  et  la  pratique  de  toutes  les  vertus.  »  Ainsi, 
prévenant  les  défauts  les  plus  ordinaires  de  la  piété  des 
femmes,  l'éducation  du  Sacré-Cœur  doit  tendre  à  oppo- 
ser une  foi  positive  aux  vagues  rêveries,  la  raison  au 
sentiment,  la  sagesse  à  l'exaltation,  et  aux  langueurs 
amollissantes  une  généreuse  force. 

La  même  solidité  fera  le  fond  de  l'instruction.  Quel 
en  sera  l'objet?  Les  Constitutions  se  contentent  d'indi- 
quer la  grammaire,  les  lettres,  le  calcul,  l'histoire,  la 
géographie;  mais  en  ajoutant  ces  lignes  qui  ouvrent  un 
large  champ  aux  études  des  femmes  :  «  Il  faudra  leur  faire 
apprendre  tout  ce  qu'il  leur  importe  le  plus  de  savoir 


412  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

pour  la  conduite  de  la  vie  et  ragrément  de  la  bonne 
société.  »  —  «  La  science  des  femmes,  dit  Fénelon, 
comme  celle  des  hommes,  doit  se  borner  à  s'instruire 
par  rapport  à  leurs  fonctions.  La  difTcrence  de  leurs 
emplois  doit  faire  celle  de  leurs  éludes  ^   » 

Mais  pour  remplir  ces  fonctions  de  femme,  d'épouse 
et  (le  mère ,  que  de  choses  sont  requises  !  —  Première- 
ment: posséder  une  culture  d'esprit  sérieuse  et  délicate, 
et  avoir  le  moyen  de  se  procurer  ainsi  la  plus  haute  des 
distinctions,  la  plus  précieuse  des  ressources  ,  et  le  plus 
noble  des  plaisirs;  savoir  lire  et  penser  avec  discerne- 
ment, apprécier  avec  goût,  écrire  avec  correction,  et, 
s'il  se  peut,  avec  charme;  posséder,  pratiquer  cet  art  de 
bien  dire  par  où  régnent  les  femmes,  et,  pour  cela,  être 
riche  de  ces  connaissances  variées  qui  tirent  l'entretien 
de  la  vulgarité  ou  de  la  frivolité  dans  laquelle  il  se  traîne 
le  plus  ordinairement;  —  puis,  être  pour  son  mari  une 
compagne  d'intelligence  en  même  temps  que  d'dme  et 
de  cœur,  lui  servir  au  besoin  de  conseil  comme  d'ap- 
pui, pouvoir  mettre  en  commun  le  trésor  des  lumières 
comme  celui  des  aflections,  partager  avec  lui  les  jouis- 
sances de  l'esprit  si  préservatrices,  et  même  l'y  initier 
s'il  ne  les  connaît  pas;  —  enfin  être  capable  de  guider 
les  premiers  pas  de  ses  fils  et  de  ses  filles  dans  la 
science  comme  dans  la  vie,  et,  par  ce  côté  encore,  con- 
server longtemps  le  respect  et  l'influence  pour  la  vérité 
et  la  vertu  :  que  de  trésors  d'instruction  une  pareille 
tache  ne  suppose-t-elle  pas  ! 

Mais  si  là  est  le  but  des  études  de  la  femme,  là  en  est 
aussi  la  mesure;  cl  il  faut  liie  dans  le  texte  des  Conslilu- 

I    lùluidliou   lies  /  illcs,  lll.    M. 


L'OEUVllE   DE    L'INSTRUCTION  413 

lions  les  précautions  que  prend  l'Institut  contre  le  vide^ 
le  frivole,  le  superflu  dans  ce  genre  :  c'est  vraiment  admi- 
rable! S'il  commence  par  demander  qu'on  rédige  un 
plan  d'études,  la  première  chose  qu'il  stipule,  c'est 
«  qu'on  en  bannira  entièrement  tout  ce  qui  n'est  propre 
qu'à  nourrir  la  vanité,  et  qu'il  sera  basé  sur  l'esprit 
d'humilité  et  de  simplicité  qui  fait  le  caractère  de  la 
religion  de  Jésus-Christ.  »  —  «  Je  crains  pour  la  femme 
le  goût  du  bel  esprit,  »  écrivait  Fénelon  avant  le  comte 
de  Maistre;  la  science  éclatante  est-elle  dans  les  attri- 
butions de  la  mission  de  la  femme?  serait-elle  même 
sans  danger  pour  l'exercice  de  son  devoir,  la  fleur  de 
sa  vertu,  et  la  délicatesse  de  sa  distinction?  N'y  a-t-il 
pas  pour  elle  une  réserve  de  savoir,  une  certaine  pu- 
deur d'esprit  qui  est  une  de  ses  grâces? 

C'est  pour  la  protection  de  celte  modestie  que  le 
Sacré-Cœur  proscrit  de  l'enceinte  de  ses  pensionnats 
le  déploiement  de  ces  pompes  publiques  qui,  d'un  sanc- 
tuaire de  jeunes  filles,  feraient  un  gymnase  et  une  aca- 
démie. C'est  en  considération  de  cette  solidité  de  leur 
instruction,  qu'il  prend  garde  d'exciter  ce  qui  ne  ten- 
drait qu'à  développer  chez  elles  la  sensibilité  ou  l'ima- 
gination. Ainsi  ne  fait- il  que  se  prêter,  —  et  encore  en 
toute  réserve,  —  à  la  culture  dissipante  des  arts  d'agré- 
ment. Leur  envahissement  est  tellement  à  craindre!  Ils 
peuvent  tant  surexciter  les  facultés  inférieures  au  détri- 
ment des  plus  hautes!  Il  est  même  si  facile  «  d'excéder, 
dans  cette  partie  délicate,  ce  que  permet  la  morale  de 
Jésus- Christ  «! 

Mais  il  n'en  est  pas  de  même  du  devoir  profes- 
sionnel, de  l'économie  domestique,  du  travail  manuel, 
qu'il  regarde  comme  un  trésor,  une  préservation,  un 


414  HISTOIHK    1)1-:   MADAME   BARAT 

besoin  pour  beaucoup,  une  ressource  pour  d'autres,  un 
mérite  et  un  ornement  pour  toutes.  Même  il  prescrit 
que  ,  dans  le  choix  des  travaux  ens'eignés  dans  ses 
écoles,  on  préfère,  d'ordinaire,  l'utile  à  l'agréable.  Evi- 
demment il  s'est  souvenu  de  la  femme  forte  des  saintes 
Écritures,  qui  tourne  le  fuseau,  file  la  laine  et  le  lin,  et 
met  la  main  à  de  rudes  ouvrages. 

Voilà  l'œuvre  dans  son  but,  voilà  l'œuvre  dans  son 
fond;  maintenant,  les  ouvrières  elles-mêmes,  que  se- 
ront-elles? C'est  la  dernière  question,  et  îa  réponse  dé- 
coule de  ce  que  nous  venons  de  voir. 

Œuvre  d'intelligence,  l'éducation  demande  des  maî- 
tresses instruises.  C'est  à  quoi  l'Institut  pourvoit  en 
organisant  dans  son  noviciat  un  cours  d'études,  que 
l'on  devra,  au  besoin,  prolonger  au  delà.  Toutefois,  s'il 
croit  devoir  appliquer  les  novices  à  leur  instruction,  ce 
n'est  pas  sans  entourer  de  précautions  jalouses  cet  arbre 
de  la  science,  dont  les  fruits  sont  si  divers.  Il  y  a  la  science 
qui  dessèche,  et  l'Institut  prend  garde  que  «  l'applica- 
tion au  travail  n'affaiblisse  l'esprit  de  recueillement  et  de 
ferveur  ».  11  y  a  la  science  qui  enfle;  et  l'Institut,  met- 
tant au-dessus  de  tout  le  reste  «  l'esprit  d'humilité  et 
de  simplicité  »,  avertit  les  maîtresses  «  de  se  tenir  en 
garde  contre  la  prétention  de  devenir  des  femmes  sa- 
vantes ».  —  «  Surtout,  disait  le  Père  \'arin  aux  mères 
du  conseil,  gardez- vous  du  ridicule  d'être  des  femme§ 
savantes.  »  De  même  M*""  Barat  en  écrivait  ainsi  à  une 
de  ses  filles  :  «  Il  est  essentiel  que  vous  soyez  instruites 
pour  instruire  vos  enfants,  mais  modérez-vous  dans 
r»Hude.  l!li  1  tnun  l)i('u,  ma  fille,  à  ii'uui  nous  servira 
d'avoir  enseigné  les  sciences,  et  d'avoir  perdu  tant  de 
tcnii)s  à  les  approndi'e,  si,   en  nièmo  temps,  nous  no 


LE  DÉVOUEMEM'  DES   MAITRESSES  415 

pouvons  toucher  les  cœurs,  vivifier  les  consciences,  et 
enseigner  aux  âmes  ia  parole  de  vie^?  » 

Œuvre  de  dévouement,  l'éducalion  demande,  non 
plus  seulement  des  maîtresses  qui  sachent,  mais  des 
mères  qui  se  donnent.  C'est  sous  ce  nom  que  les  Consti- 
tutions les  désignent.  Elles  veulent  que  «  la  maîtresse  gé- 
nérale du  pensionnat,  en  particulier,  se  regarde  comme 
tenant  lieu  de  mère  à  toutes  les  enfants  qui  lui  sont  con- 
fiées »;  qu'elle  ait  pour  elles  «  un  cœur  de  mère  »,  — 
un  cœur  de  mère  tendre  qui  veille  sur  leur  corps  et  sur 
leur  santé,  mais,  par-dessus  tout,  un  cœur  de  mère  chré- 
tienne qui  ait  perpétuellement  ouvert  sur  leurs  âmes 
le  regard  vigilant  et  tremblant  d'une  vierge.  —  Puis, 
comme  le  dévouement  exige  des  forces ,  de  grandes 
forces,  on  recommande  à  ces  mères  de  ménager  les 
leurs,  de  les  respecter  comme  un  don  du  Ciel,  non 
certes  pour  elles-mêmes,  mais  afin  de  les  consacrer 
tout  entières ,  sans  réserve ,  à  leur  chère  famille  : 
«  Pour  l'amour  de  Jésus,  mangez  et  dormez  bien,  écri- 
vait M"'^  Barat  un  jour  à  M"""  Prévost;  vous  êtes  nour- 
rice d'un  grand  nombre  d'enfants.  11  faut  des  forces 
corporelles  et  spirituelles,  ma  fille,  pour  allaiter  et  soi- 
gner tout  ce  monde  -  :  Tanquam  si  nutrix  foveat  filios, 
disait  le  grand  Apôtre  en  parlant  de  lui-même.  » 

La  Règle  a  un  chapitre  entier  sur  ce  devoir  de  mé- 
nager sa  santé  pour  l'éducation.  «  C'est  pour  cela,  est-il 
écrit,  que,  dans  la  Société,  la  manière  de  vivre  est  com- 
mune et  ordinaire,  la  nourriture  saine  et  en  quantité 
suffisante,  les  récréations  obligatoires,  et  la  durée  du 

>  A  M'"e  du  Chaslaignier,  30  octobre  1813. 
2  Paris,  26  avril  1818. 


416  HISTOIRE    DE   MADAME   BAUAT 

sommeil  de  sept  heures  et  demie.  C'est  encore  pour  cela 
qu'on  n'y  établit  ni  veilles,  ni  austérités  de  règle,  ni 
jeûnes,  en  dehors  de  ceux  que  l'Eglise  prescrit.  »  — 
«  La  garde  de  vos  enfants,  le  travail  de  vos  élèves,  voilà 
votre  lit  de  paille,  voire  pain  noir  et  vos  ciliccs,  »  disait 
M""^  de  Maintcnon  aux  Dames  de  Saint-Cyr.  «  Est-ce  à 
dire  cependant  que  toute  pénitence  libre  soit  interdite 
ici?  Serait-ce  aimer  Jésus  que  de  ne  pas  courir  au-de- 
vant de  sa  croix?  Et  qui  pourrait  comprendre  la  reli- 
gion du  Sacré-Cœur  sans  mortification,  son  culte  sans 
sacrifice,  son  apostolat  sans  immolation?  Quelle  maî- 
tresse ne  sait  d'ailleurs  que  souvent  le  suprême  moyen 
de  sauver  une  enfant  est  de  souffrir  pour  elle,  et  qu'il 
y  a  des  heures  où,  selon  la  parole  de  l'Ecriture,  c'est 
«  faire  négligemment  l'œuvre  de  Dieu  que  de  lui  re- 
fuser le  témoignage  du  sang*»?  —  «  C'est  pourquoi, 
disent  les  règles,  si  personne  ne  doit,  de  soi-même,  se 
livrer  à  ces  actes  de  pénitence  extraordinaires,  on 
pourra  néanmoins  les  pratiquer  d'une  manière  louable 
avec  la  permission  de  la  supérieure.  »  C'est  elle  qui, 
consultant  les  obligations,  le  tempérament,  les  foi', es 
de  chacune  en  particulier,  accordera  prudemment  ce 
qu'elle  croira  utile  à  l'avancement  de  ses  filles,  sans 
jamais  leur  permettre  des  indiscrétions  qui,  en  les  épui- 
sant, seraient  un  larcin  fait  à  ce  qu'elles  doivent  aux 
âmes. 

Élevée  dans  ses  vues,  solide  dans  son  fond,  intelli- 
gente et  dévouée  dans  son  exercice  :  telle  est  donc,  en 
résumé*,  Téducation,  je  n'ose  dire   telle  que  le  Sacré- 


I   M.ilrdictus  (|iii  racilopus  Uomiiii  IVaudiilonliT,  i-l  malcdiclus  qui  pro- 
liil)cl  i^'ludium  buuiii  a  i-aiigiiino.  [Jcrcin..  cap.  .\i.\iii,  10.) 


L'OEUVRE  DE   SAINTETÉ  417 

Cœur  la  pratique,  mais,  du  moins,  telle  que  l'avait 
conçue  la  mère  Barat,  et  qu'à  son  exemple,  l'Institut 
s'efforce  de  la  pratiquer.  Or,  pour  y  parvenir,  que  faut- 
il?  Etre  sainte  :  finalement  tout  est  là.  «  Occupez- vous 
d'abord  de  sanctifier  vos  religieuses,  disait  le  Père  Va- 
rin  aux  mères  du  Conseil.  Qu'elles  soient  saintes,  et  dès 
lors  elles  formeront  des  saintes  ;  qu'elles  vivent  de  Jésus, 
et  elles  le  feront  vivre  en  d'autres  !  »  —  «  Le  plus  néces- 
saire et  le  principal  moyen  de  sanctifier  le  prochain, 
devra  être  le  soin  de  leur  perfection  propre ,  »  disent 
pareillement  les  Constitutions.  Et  ailleurs  :  «  C'est  ainsi 
que,  sans  cesse  occupées  du  soin  de  leur  propre  per- 
fection et  de  la  sanctification  des  âmes,  dans  le  désir 
de  glorifier  le  sacré  Cœur  de  Jésus,  les  Dames  de  la 
Société  rempliront  toute  l'étendue  de  leur  vocation ,  et 
arriveront  au  terme  de  la  glorieuse  immortalité,  pleines 
de  confiance  et  de  mérites ,  pour  être  réunies  à  leur  di- 
vin Epoux  \  » 

Le  Conseil  général  de  1820  délibéra  sur  d'autres 
^fuestions  qui,  même  après  celles-là,  ont  encore  leur 
importance;  il  dressa  un  plan  d'études,  fît  un  règle- 
ment pour  les  pensionnats ,  s'occupa  de  la  rédaction 
d'un  cérémonial,  et  ajouta  à  l'ensemble  des  Constitu- 
tions le  sommaire  des  règles  que  le  Père  Varin  venait 
de  rédiger  dans  sa  retraite  de  Montrouge.  L'Institut 
fit  aussi  le  compte  de  ses  richesses  :  trois  cent  quatre- 
vingt-trois  personnes  avaient  été  gratuitement  reçues 
par  le  Sacré-Cœur  :  quelle  brillante  fortune  !  «  Que 

1  Conslituiions,  111°  partie,  chap.  vi ,  19,  p.  121.  On  peut  comparer 
avec  les  Constitutions  de  la  maison  de  Saint-Cyr,  cli.  vu  et  viii  de  l'ou- 
vrage de  M.  Théophile  Lavalliie  :  M™"=  de  Maintenon  et  la  maison  royale 
de  Sainl-Cyr.  Pion,  1862. 

I.  —  27 


418  HISTOIRE   DR   MADAME   BARAT 

la  Providence  esl  donc  admirable  dans  ses  dons,  écrit 
la  charitable  mère  de  Gramont  d'Aster,  en  rapportant 
ce  fait,  et  quelle  bénédiction  de  Dieu  sur  la  Société!  » 
Un  autre  genre  de  trésor  c'étaient  les  écoles  gratuites  : 
on  en  multiplia  le  nombre.  La  maison  de  Paris  n'en 
avait  pas  encore;  mais,  pour  y  suppléer,  on  avait  soin 
de  faire  venir,  plusieurs  fois  la  semaine,  des  familles 
indigentes  que  maîtresses  et  élèves  se  partageaient 
l'honneur  de  consoler  et  de  servir. 

Les  pauvres,  la  pauvreté,  tel  paraît  avoir  été  d'ailleurs 
le  double  attrait  de  cette  assemblée.  «  Pauvreté,  simpli- 
cité, humilité,  abjection,  disait  le  Père  Varin,  tels  sont 
les  profonds  rapports  que  votre  Société  doit  avoir  avec 
le  Cœur  de  votre  Maître.  Sa  première  fondation,  à  Lui, 
fut  une  élable,  et  la  première  place  du  fondateur,  une 
crèche.  C'est  dans  la  pauvreté  qu'il  a  établi  son  Église; 
c'est  dans  la  pauvreté  qu'il  vous  a  établies  vous-mêmes  : 
vous  ne  subsisterez  que  par  là.  »  Alors,  diversifiant  les 
règles  de  conduite  à  suivre  à  cet  égard,  le  Père  Varin 
expliquait  que  pour  Dieu  et  son  culte,  la  religion  per- 
mettait qu'on  n'eût  rien  de  trop  beau;  que  pour  le  pro- 
chain, les  parents  et  les  élèves,  la  charité  voulait  que 
tout  fût  digne  et  décent;  mais  «  pour  vous,  mes  sœurs, 
vos  personnes,  votre  logement,  votre  vêtement..,, 
pauvre,  pauvre  !  »  répétait  le  fondateur,  faisant  retentir 
ce  mot  aux  oreilles  des  mères,  comme  un  refrain  hé- 
roïque; et  il  citait  à  l'appui  cette  parole  de  saint  Ignace  : 
«  S'il  l'ant  changer  quelque  chose  au  vœu  de  pau- 
vieté,  (juo  ce  soit  pour  en  rendre  l'observance  plus 
stricte.  » 

Ce  qui  donnait  à  ces  leçons  une  ojtporluiiité  toute 
particulière,  c'est  (pic,  dans  ce  moment  même,  le  Sacre- 


L'HOTEL   BIRON  419 

Cœur  faisait  une  riche  acquisition,  qui  allait  le  placer 
très-en  vue  dans  le  monde. 

Cinquante-huit  religieuses  ou  novices  encombraient, 
en  cette  année  1820,  les  chambres  et  les  greniers  de  la 
petite  maison  de  la  rue  de  TArbalète.  L'espace  man- 
quait aussi  aux  soixante  pensionnaires  de  la  rue  des 
Postes  :  on  en  refusait  de  nouvelles.  Dès  la  première 
séance,  le  Conseil  général  proposa  la  translation  de 
rétablissement  dans  une  autre  maison.  Tout  en  la  vou- 
lant grande,  M"""  Barat  la  voulait  simple;  aussi  ne 
fut-ce  qu'après  d'inutiles  recherches  ,  de  longues  hé- 
sitations, et  en  se  faisant  une  pénible  violence  à  elle- 
même,  qu'elle  consentit  à  l'achat  de  l'hôlel  Biron. 

Sur  la  rive  gauche  de  la  Seine,  dans  un  quartier  soli- 
taire qui,  du  temps  de  Henri  IV,  était  encore  en  dehors 
de  Paris,  s'étendaient  de  vastes  espaces  qui,  jadis,  re- 
levaient de  la  manse  abbatiale  de  Saint  -  Germain- des- 
Prés.  Dans  une  partie  de  ces  espaces,  Louis  XIV  avait 
élevé  l'hôtel  des  Invalides,  son  esplanade  et  ses  jardins. 
Près  de  là,  le  sieur  de  Moras ,  conseiller  du  roi  Louis  XV 
en  ses  conseils,  ayant  acquis  un  grand  domaine  de  plu- 
sieurs arpents,  s'étendant  de  la  rue  de  Babylone  à  la 
rue  de  Varenne,  y  avait  fait  construire,  sur  cette  der- 
nière rue,  un  hôtel  de  grand  style. 

Cet  hôtel,  dont  l'aspect  n'a  pas  changé  depuis,  avait 
vu  passer  des  personnages  bien  différents  et  des  for- 
tunes bien  diverses.  Il  avait  été  cédé  d'abord  à  M""^  Anne- 
Louise-Bénédictine  de  Bourbon,  duchesse  du  Maine, 
qui  avait  partagé  entre  cette  demeure  princière  et  sa 
campagne  de  Sceaux  son  aventureuse  existence.  Le 
maréchal  Louis-Antoine  de  Gontaut- Biron  l'avait  en- 
suite acquis,  baplisé  de  son  nom,  marqué  au  frontispice 


420  HISTOIRE  DE   MADAME   BAIIAT 

(les  symboles  de  sa  gloire,  cnriclii  des  souvenirs  d'une 
vie  sincèrement  chrétienne  et  noblement  française. 
]\Iais  bientôt  la  licence,  l'intrigue,  la  trahison  avaient 
déshonoré  celte  demeure  du  sage  :  son  neveu,  Armand- 
Louis,  soldat  et  complice  de  la  Convention,  avait  fini 
par  porter  sa  tête  sur  l'échafaud,  avec  l'aveu  et  le  re- 
gret de  «  mourir  infidèle  à  son  Dieu,  à  son  roi,  à  son 
Ordre.  »  Héritier  de  son  hôtel ,  le  vieux  duc  de  Charost 
avait  terminé  là  une  existence  vouée  aux  paisibles  études 
et  à  la  bienfaisante  pratique  de  la  science  économique. 

Il  y  avait  près  de  vingt  ans  que  la  duchesse,  sa 
femme,  y  vivait  solitairement,  lorsqu'elle  en  proposa 
la  vente  au  Sacré-Cœur,  à  un  prix  modéré.  C'était  là 
un  de  ces  signes  auxquels  M""'  Barat,  attentive  aux 
avances  de  la  Providence ,  aimait  à  reconnaître  la  vo- 
lonté de  Dieu.  Mais  ce  prix,  bien  qu'inférieur  à  la  va- 
leur de  l'hôtel,  était  trop  supérieur  aux  ressources  de  la 
Société,  pour  que  celle-ci  pût  espérer  de  l'acquitter  par 
elle  seule.  Le  Conseil  général  résolut  de  solliciter  une 
subvention  du  roi,  et  il  choisit  pour  cela  une  respectable 
novice  qui  venait  de  quitter  la  cour,  oi^i  on  la  vénérait 
et  bénissait  encore,  sous  le  nom  de  M'"*"  la  comtesse  de 
Marbeuf. 

Catherine-Antoinette  de  Gayardon  du  Fcnoyl,  com- 
tesse de  Marbeuf,  avait  alors  cinquante-cinq  ans.  Il  y 
en  avait  près  de  quarante  qu'elle  avait  épousé,  dans  sa 
seizième  année,  le  vieux  comte  de  Marbeuf,  qui  reçut 
du  roi  Louis  XVI  le  gouvernement  de  la  Corse.  La 
jeune  femme  avait  peuplé  cette  île  de  ses  bienfaits, 
pourvoyant  spécialement,  alors  comme  depuis,  à  l'en- 
trelien  des  clercs,  dont  plus  de  quatre  cents  hii  durent 
leur  éducation.  A  vingt  ans,  elle  élnit  veuve,  et,  no  vou- 


MADAME   DE  MARBEUF  421 

lant  désormais  appartenir  qu'à  Dieu,  elle  se  mit,  avec 
ses  deux  enfants  en  bas  âge,  un  fils  et  une  fille, 
sous  la  protection  de  son  beau -frère,  M^  l'archevêque 
de  Lyon.  A  vingt-cinq  ans,  elle  prenait,  comme  presque 
toute  la  noblesse,  le  chemin  de  l'exil,  errant  pauvre- 
ment à  travers  la  Hollande,  la  Hesse  et  l'Autriche,  tou- 
jours à  côté  du  vénérable  archevêque  de  Lyon,  qu'elle 
soutenait  de  son  travail,  et  qu'elle  ne  quitta  qu'après 
avoir  reçu  son  dernier  soupir.  Le  premier  Consul  la 
rappela.  Elle  revit  sur  le  trône  cette  famille  Bonaparte 
qu'elle  avait  autrefois  obligée  en  Corse,  et  qui  s'en 
souvenait.  Elle  rencontrait,  à  leur  cour,  un  futur  roi, 
Bernadette,  qu'elle  avait  vu  jadis,  simple  soldat,  faire 
sa  faction  à  la  porte  de  son  palais.  Elle  maria  sa  fille, 
elle  plaça  son  fils,  elle  faisait  beaucoup  de  bien,  elle 
semblait  heureuse,  quand,  le  jour  de  sa  fête,  25  no- 
vembre 1812,  une  lettre  tombant  au  milieu  des  bou- 
quets et  des  vœux  de  ses  petits -enfants,  lui  apprit  que 
son  fils,  le  colonel  de  Marbeuf ,  venait  de  périr  en  Rus- 
sie, assassiné,  croyait-on,  par  son  domestique.  A  partir 
de  ce  moment,  sa  vie  n'eut  plus  qu'un  but  :  racheter 
l'âme  de  ce  fils.  Ses  prières,  ses  aumônes,  ses  péni- 
tences, tout  tendait  là.  Elle  fit  davantage  encore  :  elle 
se  donna  elle-même,  elle  entra  au  Sacré-Cœur.  «  Ma 
mère,  dit-elle  alors  à  M""®  Barat,  je  mets,  à  partir  de  ce 
jour,  l'éteignoir  sur  mon  esprit,  je  ne  veux  plus  voir 
qu'à  la  clarté  du  vôtre!  »  Elle  dut  changer  son  nom  jus- 
qu'à sa  prise  d'habit,  car  elle  était  tellement  aimée  par 
ses  fermiers,  qu'ils  avaient  résolu  d'aller  la  prendre 
partout  où  ils  la  trouveraient.  Ce  fut  une  grande  reli- 
gieuse, aimable  pour  tout  le  monde,  austère  pour  elle- 
même.  Dans  la  variété  si  riche  des  attraits  qui  ame- 


422  HISTOIRE    DR   MADAME   DARAT 

liaient  les  âmes  au  Sacre -Cœur,  c'était  une  vocation 
d'un  ordre  nouveau  et  touchant,  que  celle  d'une  mère 
venant  s'offrir  pour  la  rédemption  de  son  fils'  ! 

Conduite  aux  Tuilerios  par  le  général  d'Ambru- 
geac,  son  gendre,  la  comtesse  de  Marbeuf  reçut  de 
Louis  XVIII  la  promesse  d'un  don  de  cent  mille  francs; 
on  emprunta  le  reste,  et  l'hôlcl  fut  acheté  par  acte  du 
5  septembre. 

On  y  prépara  tout  immédiatement  pour  l'installation. 
La  première  chose  qu'on  fit,  fut  d'enlever  des  mu- 
railles les  glaces,  les  tableaux,  une  partie  des  dorures, 
effaçant  partout  les  vestiges  du  monde.  Ce  ne  fut 
pas  assez.  Même  ainsi  dépouillée,  cette  habitation  parut 
encore  trop  riche  pour  des  épouses  du  Dieu  de  Naza- 
reth; et  un  arrêté  du  Conseil  général  décida  que,  lais- 
sant rhùtcl  au  pensionnat,  la  communauté  irait  se  loger, 
comme  elle  pourrait,  dans  les  dépendances  occupées 
jadis  par  les  domestiques  et  la  basse-cour.  «  Il  faut 
qu'en  tout  et  partout  nos  enfants  aient  la  meilleure 
place  et  la  meilleure  part,  »  disaifM'"''  Barat. 

Quant  à  elle,  cette  grandeur  ne  lui  inspirait  qu'un 
désir  :  celui  de  se  faire  petite.  Elle  en  cherchait  avi- 
dement toutes  les  occasions;  et  voici,  par  exemple, 
dans  quelles  occupations  la  surprenaient  quelquefois 
les  plus  brillantes  visites.  Un  des  jours  qui  précédèrent 
l'achat  de  l'hôtel  Biron,  le  duc  de  Montmorency  venant 
à  la  rue  des  Postes  l'entretenir  sur  ce  sujet,  ne  fut 
pas  peu  surpris  de  la  trouver  chez  la  portière,  armée 
d'un  petit  balai,  et  occupée  à  épousseter,  à  la  i)lace 
d'une  de  ses  soîurs.  —  «  Ah  !  madame  Barat,  je  vous  y 

ï  V.  Noies  autogr.  de  M""  Davcnas,  cl  de  la  sceur   Virginie   Houx, 
page  08. 


LA   PAUVRETÉ   DANS    L'HOTEL   BIRON  423 

prends,  s'écria  le  duc  en  souriant,  après  Favoir  consi- 
dérée un  peu;  que  faites-vous  donc  là?  —  Ce  que 
j'aurais  dû  faire  toute  ma  vie,  monsieur  le  duc,  si  Ton 
m'avait  laissée  à  ma  place,  »  répondit-elle;  puis  elle  alla 
le  recevoir  avec  cette  aisance  modeste  et  distinguée 
qu'elle  portait  partout. 

Ce  fut  le  noviciat  qui  s'installa  le  premier  dans  sa 
pauvre  demeure  :  les  chambres,  petites  et  basses,  por- 
taient encore  les  noms  et  les  attributs  des  divers  domes- 
tiques, écuyers,  palefreniers,  cuisiniers,  barbiers,  qui 
les  avaient  occupées;  on  avait  converti  les  écuries  en 
salles  de  communauté.  M™^  Barat  était  contente  : 
«  Grâce  à  Dieu,  écrivait -elle  à  M"°  Aude,  nous  ne 
sommes  pas  mieux  qu'ailleurs  dans  cet  hôtel  Biron,  et 
l'endroit  des  écuries  que  nous  habitons  n'a  rien  de  ma- 
gnifique. J'espère  que  nous  y  pratiquerons  la  pauvreté, 
et  je  ne  vois  pas  qu'aucune  de  nous  y  soit  plus  attachée 
qu'à  la  plus  pauvre  maison  ^  » 

Le  noviciat  entra  chez  lui  le  4  octobre.  Le  6 ,  premier 
vendredi  de  ce  mois,  le  Père  Druilhet  y  dit  la  messe,  la 
première  messe  qui  fut  dite  à  l'hôtel  Biron  1  II  la  célé- 
bra dans  le  salon  de  la  Rotonde,  qui,  pendant  deux  ans 
encore,  dut  tenir  lieu  de  chapelle,  comme  si  Notre-Sei- 
gncur  avait  voulu  sanctifier  par  son  séjour  un  lieu 
où  avait  trôné,  dans  son  insolente  splendeur,  le  liberti- 
nage impie  du  xvui''  siècle. 

Deux  jours  après,  dimanche,  le  divin  sacrifice  y  fut 
célébré  en  grande  solennité  par  le  Père  Varin.  Après 
la  messe,  on  lui  amena  le  noviciat  à  bénir.  Il  s'informa 
du  jour  de  l'installation,  et  remarqua  que  c'était  celui 

i  Paris,  10  novembre  1821. 


424  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

même  de  la  fête  de  saint  François  d'Assise.  «  Ah!  dit-il 
en  souriant,  voilà  une  maison  bien  riche  pour  la  fête 
d'un  saint  si  pauvre!  Ah!  qu'il  aimait  la  pauvreté!  »  Et 
là-dessus,  se  laissant  aller,  comme  à  l'ordinaire,  à  une 
effusion  de  cœur  charmante,  intarissable  :  «  Un  jour, 
raconta-t-il,  le  bienheureux  étant  allé  visiter  un  de  ses 
couvents,  nouvellement  fondé,  fut  scandalisé  de  le  trou- 
ver si  beau  :  «  Retirons- nous  d'ici,  dit-il  à  son  compa- 
«  gnon,  un  pauvre  de  Jésus-Christ  ne  peut  accepter  de 
«  loger  dans  ce  lieu!  »  Disant  cela,  il  s'en  alla  tout 
triste,  et  fut  heureux  de  trouver  quelque  part  une 
pauvre  masure,  où  il  passa  la  nuit.  —  Cela  m'a  fait 
penser,  mes  filles,  que  si  saint  François  revenait  parmi 
vous ,  au  premier  abord  il  ne  se  plairait  guère  dans 
cette  maison  de  prince.  Mais  bientôt,  et  sitôt  qu'il 
aurait  vu  le  quartier  que  vous  avez  choisi,  il  vous  re- 
connaîtrait pour  ses  sœurs  en  Jésus- Christ.  »  Il  ajouta 
que  lui-même  avait  coutume  de  répondre  aux  gens  qui 
s'étonnaient  de  voir  ses  filles  transférées  à  l'hôtel  Biron  : 
«  Elles  y  sont,  il  est  vrai,  mais  elles  n'y  logent  pas!  » 
L'entretien  se  continua,  vif,  gai,  entremêlé  de  traits 
spirituels  et  édifiants.  II  rappela  le  mot  de  Berchmans  : 
«  Ma  plus  grande  pénitence,  c'est  la  vie  commune,  parce 
qu'elle  est  le  tombeau  de  l'amour-propre.  »  Il  s'étendit 
surtout  sur  le  Père  de  Tournély  et  les  commencements 
de  la  Société.  —  «  Le  Père  Varin  parla  ainsi  pendant 
plus  de  deux  heures,  qui  nous  parurent  un  instant,  » 
rapporte  le  Journal.  Il  semblait  que  le  fondateur  clait 
venu  transporter  à  l'hôtel  Biron  l'esprit  et  les  plus 
chers  souvenirs  du  Sacré-Cœur  '. 

1  JouriKil  du  Auvic'utl,  de  IbiO  au  13  décombro  1S2I.  —  Du  8  octobre, 
page  17. 


LE   PENSIONNAT   A   L'HOTEL   BIRON  425 

La  translation  du  pensionnat  eut  lieu  le  10  octobre. 
Ce  jour- là,  fête  de  saint  François  de  Borgia,  la  messe 
fut  célébrée  dans  la  petite  chapelle  de  la  rue  des  Postes 
pour  la  dernière  fois.  Le  Père  Varin  rappela  briève- 
ment aux  enfants  les  grâces  qu'elles  avaient  reçues  de 
Dieu  dans  cette  maison.  Il  leur  parla  ensuite  de  leur 
nouvelle  résidence  :  «  C'est  un  palais,  leur  dit-il  avec 
son  éloquente  originalité,  mais  un  palais  offert  à  Jésus- 
Christ,  le  Pvoi  des  rois.  Et  certes,  n'est- il  pas  juste  que 
nous  donnions  un  palais  à  Celui  qui  daigna  naître  pour 
nous  dans  une  étable?  N'est-il  pas  juste  qu'après  avoir 
vu,  dans  nos  temps,  ses  églises  profanées,  changées  en 
écuries,  nous  lui  offrions  des  palais  en  réparation  de 
ces  sacrilèges?  Il  y  est  maintenant,  Il  vous  y  appelle,  Il 
vous  y  tend  les  bras.  Allez  donc  à  Lui,  ne  faites  atten- 
tion qu'à  Lui;  tout  à  Lui,  rien  au  monde,  rien  à  la  va- 
nité, l'ien  à  la  curiosité.  Partez,  mes  enfants,  et,  en 
mettant  le  pied  sur  le  seuil ,  n'arrêtez  pas  vos  yeux  sur 
ce  que  les  grands  du  monde  auront  pu  laisser  là  de 
curieux  et  de  beau.  La  plus  grande  curiosité,  la  plus 
étonnante  merveille,  c'est  Jésus-Christ  daignant  habiter 
parmi  nous.  Jetez  donc  aussitôt  les  yeux  sur  le  taber- 
nacle ,  et  jurez-lui  amour  ^  !  »  Le  soir  même,  vingt-cinq 
élèves  prirent  possession  de  l'hôtel;  les  autres  suivirent 
le  lendemain. 

La  duchesse  de  Berry  et  la  duchesse  d'Angoulême 
les  visitèrent  bientôt.  Le  Journal,  qui  raconte  toutes 
les  circonstances  de  cette  visite  princière,  ne  fait  nulle 
mention  de  l'humble  mère  Barat ,  tant  elle  savait  se 
cacher.  «  Ah!  combien  il  faut  aimer  la  pauvreté  quand 

1  Journal  du  Conseil,  par  M'""  de  Gramonl  d'Asler,  au  10  octobre. 


420  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

on  habile  une  belle  maison!  cli.<ait  le  Père  Varin;  com- 
bien il  faut  aimer  l'abjeclion  quand  on  est  en  rapport 
avec  le  monde  et  le  grand  monde  '  !  » 

Durant  ces  cvcnemenls,  le  Conseil  général  avait  ter- 
miné son  œuvre.  Le  13  octobre,  les  élections  nommè- 
rent assistantes  M*""'  de  Charbonnel,  Bigeu*et  Grosier. 
M™''"  Desmarquest,  Gliobelet,  Geoffroy,  Deshaycs,  Pré- 
vost, Eugénie  de  Gramont,  furent  élues  conseillères,  et 
la  mère  Ducis,  secrétaire  générale.  Le  Conseil  de  1820 
avait  duré  deux  mois.  Il  se  dispersa,  laissant  M"'*  Barat 
à  l'hôtel  Biron. 

La  voilà  donc  dorénavant  établie  dans  ce  palais,  mais 
plus  humble,  plus  petite  qu'elle  n'était,  il  y  a  vingt- 
quatre  ans,  dans  sa  pauvre  chambre  de  la  rue  de  Tou- 
raine.  «  Ce  qui  fait  la  vertu,  disait  saint  Bernard,  ce 
n'est  pas  la  pauvreté,  mais  l'amour  de  la  pauvreté... 
Je  veux  que  vous  soyez  non-seulement  l'ami  des  pau- 
vres, mais  leur  imitateur.  Être  l'ami  des  pauvres,  c'est 
être  l'ami  des  rois;  aimer  la  pauvreté,  c'est  être  roi 
soi-même  ;  car  c'est  aux  pauvres  en  esprit,  aux  pauvres 
volontaires,  que  le  Seigneur  a  promis  le  royaume  des 
cieux  ^  » 


1  Journal  du  Conseil,  par  M""  de  Gramont  d'AsIcr,  p.  12. 

-  <i  Non  enim  paupcrias  virlus  repulatur,  sed  pauperlatis  amor.  Beali 
paupercs  non  rébus,  sed  spiritu...  — Volo  le  esse  amicum  pauperum,  ma- 
gis  ;aulein  imilalorem.  Amicilia  pauperum,  regum  amicos  conslituit, 
amor  pauperlatis  reges.  »  (S.  Bernard,  cpisl.  100  cl  103.  —  T.  I,  p.  -iS,  49.) 


CHAPITRE    II 


ACCROISSEMENTS     DE     LA     SOCIETE 

SOUFFRANCES     DE     LA     MÈRE     GÉNÉRALE 

BEAU     DÉVOUEMENT     d'uNE     ENFANT 

1821-1825 


Fondations  en  Amérique:  la  maison  du  Grand-Coteau. —  Fondations  en 
France:  maisons  du  Mans  et  d'Autun.  —  Retour  des  sœurs  de  Gand. 

—  Fondations  à  Besançon,  Turin,  Metz  et  Bordeaux.  —  Douleurs 
de  M™<=  Barat  :  elle  perd  sa  mère ,  ses  anciens  amis.  —  Elle  s'en- 
nuie de  la  terre  et  aspire  au  ciel.  —  Son  voyage  à  Grenoble.  —  Sa 
tristesse.  —  Désordre  de  celte  maison.  —  M"*'  Barat  tombe  mortelle- 
ment malade.  —  Sa  nièce    Dosithée  s'offre  pour  mourir  à  sa  place. 

—  Mort  de  l'enfant,  guérison  de  la  mère  générale.  —  Son  adieu  à  la 
tombe  d'Alovsia.  —  Son  retour  à  Paris. 


Il  était  rare  que  la  tenue  du  Conseil  général  ne  fCit 
pas  le  signal  d'un  nouvel  épanouissement  de  la  Société. 
Le  vent  de  la  Pentecôte  soufflait  sur  le  cénacle,  et 
poussait  les  apôtres  à  de  plus  grandes  choses.  Ainsi 
voyons -nous  de  noiriloreuses  fondations  éclore  à  la 
suite  du  Conseil  de  1820. 

D'abord,  en  Amérique,  la  colonie  de  Fleurissant,  tou- 
jours petite,  toujours  pauvre,  commençait  cependant  à 


428  HISTOIRE    DE   MADAME   BARAT 

recruter  quelques  novices,  dont  plusieurs  étaient  des 
femmes  de  grande  espérance.  M'"''  Duchesne  l'attribuait 
à  l'intercession  céleste  de  sa  sainte  nièce:  «  C'est  depuis 
la  mort  d'Aloysia  que  les  vocations  se  déclarent.  Cette 
chère  sœur  prie  pour  nous.  »  Encouragée  par  ces  pro- 
grès, M"""  Barat  permit  enfin  la  fondation  d'une  nou- 
velle maison.  Depuis  quelque  temps  on  en  proposait 
une  dans  un  vaste  terrain  appelé  le  Grand-Coteau,  auj: 
Opelousas,  à  deux  cents  lieues  environ  au-dessous  de 
Saint-Louis.  C'était  un  poste  important  dont  l'occu- 
pation se  rattachait,  pour  M"""  Duchesne,  à  tout  un 
plan  de  conquêtes.  «  Cet  établissement,  observait  la 
stratégie  de  l'ardente  missionnaire  ,  reliera  Saint- 
Charles  à  la  Nouvelle  -  Orléans  :  nous  tiendrons  ainsi 
toute  la  Louisiane  en  longueur.  »  L'offre  fut  acceptée, 
et  M""®  Aude,  nommée  supérieure,  partit  avec  deux 
sœurs  pour  les  Opelousas.  «  Elle  a  pleuré  de  joie,  écri- 
vait M""^  Duchesne ,  en  se  voyant  appelée  au  rude  hon- 
neur d'élever  un  nouveau  sanctuaire  au  sacré  Cœur  de 
Jésus.  »  M""^  Barat  lui  écrivit  pour  l'en  féliciter,  et 
dans  quel  vigoureux  et  sublime  langage!  <■<•  Ayez  con- 
fiance, ma  fille,  le  Cœur  de  Jésus  vous  donnera  ce  qui 
vous  manque,  et  votre  nouvel  établissement  prospé- 
rera. Seulement  laissez-vous  clouer  à  votre  croix,  ."^i 
elle  dépasse,  bientôt  vous  la  couvrirez  tout  entière  et 
au  delà,  parce  que  Jésus  vous  revêtira  de  lui-même;  et 
alors  vous  surpasserez  toutes  les  choses  de  la  terre,  et 
rien  au  contraire  ne  vous  surpassera'.  » 

En  France,  M™"  Barat  recevait  de  toutes  parts  des 
demandes  pareilles;  elle  les  attribuait  à  un  accroisse- 

I   l'ari-,  10  lV\iicr  1«22. 


FONDATION  AU   3IANS 

ment  de  dévolion  pour  le  Cœur  de  Jésus.  «  Au  sein  de 
nos  révolutions,  écrivait-elle,  Dieu  protège  la  France, 
rien  n'est  plus  évident...  Soyons  fidèles  et  prions.  Un 
temps  consolant  se  prépare  par  la  dévotion  au  sacré 
Cœur^  » 

Un  ancien  ami  de  la  Société,  maintenant  évêque  du 
Mans,  M^  de  la  Myre,  offrait  à  M™^  Barat  les  restes 
di?une  antique  abbaye  bénédictine,  conliguë  à  l'église 
de  Notre -Dame -du -Pré,  sur  le  bord  de  la  Sarthe.  La 
mère  générale  l'accepta;  et  la  sainte  M™^  de  Gramont 
d'Aster  fut  appelée  de  Quimper  pour  être  supérieure 
de  cet  établissement.  On  en  prit  possession  le  21  no- 
vembre 1821,  en  la  fête  de  la  Présentation  de  la  sainte 
Vierge.  Les  commencements  furent  pénibles  et  extrê- 
mement pauvres.  Les  religieuses  en  furent  réduites  à 
se  nourrir  d'un  pain  si  grossier,  que  les  mendiants  eux- 
mêmes  n'en  voulaient  pas.  On  raconte  qu'un  jour,  un 
de  ces  malheureux,  regardant  le  morceau  qu'on  venait 
de  lui  donner  :  a  Tu  n'en  manges  pas  de  comme  cela! 
dit- il  à  la  portière.  —  Si  fait,  mon  ami,  lui  répondit- 
elle,  il  n'y  a  que  nos  enfants  qui  en  mangent  du  blanc;  » 
alors  il la^ regarda  d'un  air  stupéfait,  prit  le  pain  et  la 
remercia.  Au  sein  de  la  misère  commune,  la  plus  pauvre 
de  toutes  était  la  supérieure;  elle  se  privait  de  tout,  elle 
ne  portait  que  de  vieilles  pèlerines  usées  et  rapiécées. 
Les  enfants,  la  voyant  ainsi  mal  vêtue,  ne  pouvaient 
croire  que  ce  fût  une  grande  comtesse,  et  qu'elle  eût 
porté  jadis  de  belles  robes  à  la  cour  de  France-. 

La  fondation  d'Autun  suivit  de  près  celle  du  ]\Ians  :  elle 


1  A  la  mère  Thérèse,  3  avril  1.S21. 

2  Noies  de  la  mère  Honorine  Pédol. 


430  HISTOIRE   DE   M\DAME   BARAT 

eut  lieu  en  avril  1822.  On  avait  d'abord  jeté  les  yeux  sur 
Paray-le-Monial.  M"'®  Barat  se  retira  devant  les  droits 
héréditaires  de  la  Visitation.  «  Impossible  de  penser  à 
la  maison  de  Paray  ;  les  Visitandines  la  demandent  pour 
elles,  il  est  juste  de  la  leur  céder,  et  M^'  d'Autun  tra- 
vaille à  la  leur  rendre'.  »  L'établissement  offert  par 
M^  de  Vichy  aux  Dames  du  Sacré-Cœur  était  un  autre 
couvent  de  la  Visitation,  celui  qu'avait  fondé,  en  1024, 
M'"*'  de  Chantai  elle-même.  C'est  là  que  la  sainte 
avait  établi  pour  première  supérieure  la  jeune  mère 
Hélène  de  Chastellux,  à  qui  elle  recommandait  «  d'y 
planter,  comme  en  un  petit  parterre,  la  très-sainte  et 
très-douce  charité,  et  la  très-humble  simplicité.  »  Le 
jardin  conservait  le  gros  arbre  sous  lequel  M"'""  do 
Chantai  avait  coutume  de  s'asseoir  pour  faire  ses  con- 
férences; la  sacristie  possédait  plusieurs  ouvrages  de 
ses  mains  ;  on  montrait  encore  sa  stalle  dans  la  cha- 
pelle; on  y  gardait  aussi  le  tombeau  de  M"""  de  Tou- 
longeon,  sa  fille.  On  rapportait  que  ces  murs  s'étaient 
élevés  au  son  de  concerts  extraordinaires  qui  sem- 
blaient venir  du  ciel.  Mais  plusieurs  fois  profané  par  la 
révolution,  le  monastère  n'offrait  plus  aujourd'hui  que 
des  décombres.  M'""  Barat  y  envoya  la  mère  de  Char- 
bonnel  pour  les  premiers  travaux.  «  On  lui  donne  une 
grande  maison  et  quelque  peu  d'argent,  mais  c'est  tout, 
écrivait  la  mère  générale.  Pour  le  reste,  elle  s'en  tirera, 
dil-cllc,  avec  de  la  paille.  Quelle  excellente  mère-!  » 

jM"'°  Barat  désigna   comme  supérieure    d'Autun    la 
mère  Victoire   Paranque.    Deux   élèves   d'ospcrance , 


«  A  la  mère  Tlieièsc  .  12  juin  l^^v'l. 
2  A  la  mère  Geoffroy,  17  avril  ia-22. 


FONDATION  A  AUTUN  431 

Elisa  de  Mac-Mahon  et  Agiaé  Varin,  nièce  du  fonda- 
teur, toutes  deux  appelées  à  entrer  dans  la  Société, 
commencèrent  le  pensionnat.  On  ouvrit  aussi  une  école 
des  pauvres.  Dans  les  décombres  de  l'église,  se  trouvait 
une  statue  de  la  Mère  de  Dieu  portant  son  fils  dans  ses 
bras.  On  racontait  qu'un  jour,  pendant  la  révolution, 
un  forcené  ayant  tiré  sur  l'imago  fleurdelisée  de  la 
Vierge  divine,  on  avait  vu  aussitôt  l'Enfant,  détournant 
la  tète,  prendre  l'attitude  d'effroi  et  d'indignation  qu'il 
conserve  encore.  La  statue  fut  placée  dans  la  petite 
école,  où  Marie  signala  bientôt  sa  protection  sur  ses 
pauvres  enfants  ^  M"'°  Barat  ne  tarda  pas  à  aller  visiter 
un  lieu  consacré  par  de  si  pieux  souvenirs. 

A  peine  fut- elle  de  retour,  que  Dieu  lui  accorda  la 
plus  désirable  comme  la  plus  inattendue  des  consola- 
tions. Depuis  sa  séparation  d'avec  la  Société,  la  maison 
de  Gand  avait  passé  par  de  rudes  épreuves.  Le  gouver- 
nement des  Pays-Bas  l'avait  persécutée,  dissous  son 
pensionnat,  dispersé  sa  communauté.  Dans  cette  extré- 
mité, une  des  principales  mères.  M""®  de  Limminghe, 
se  ressouvint  du  Sacré-Cœur.  A  la  fin  de  l'année  1823, 
elle  arriva  à  Paris,  où,  après  une  grande  retraite  de 
trente  jours,  elle  fut  réintégrée  dans  la  Société  par 
j^jmc  J3apat.  Heureuse  de  l'accueil  qui  venait  de  lui  être 
fait,  elle  pressa  sa  supérieure,  M*""  de  Pcîiaranda,  de 
venir  faire  elle  môme  l'expérience  de  la  bonté  de  leur 
ancienne  mère.  Celle-ci  y  vint,  en  effet,  au  commence- 
ment de  janvier  1823,  avec  son  assistante,  M"^"  Henriette 
Coppens.  Elles  se  jetèrent  aux  genoux  de  ]\I'""  Barat  : 

1  Lors  de  la  suppression  de  la  maison  d'Aulun,  la  statue  fut  transpor- 
tée au  Sacré-Cœur  de  Moulins,  où  elle  est  honorée  sous  le  nom  de  Notre- 
Dame-des-Miracles. 


432  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

«  Ah!  que  ne  rcvicnncnt-clles  toutes!  »  s'écria  la  clé- 
mente mère  en  les  embrassant.  Dix-sept  religieuses  de 
Gand  suivirent  cet  exemple  ^  Celles  qui  étaient  entrées' 
depuis  la  séparation  refirent  leur  noviciat.  Les  autres, 
et  à  leur  tête,  M"""  de  Penaranda,  furent  bientôt  reçues 
professes  du  Sacré-Cœur,  en  présence  du  Père  Varin. 
«  Il  a  fait  un  discours  charmant  et  tout  à  fait  analogue  à 
la  circonstance,  raconte  M""^  Barat.  11  a  fini  en  prédisant 
aux  nouvelles  religieuses  qu'elles  seraient  les  instru- 
ments du  Cœur  de  Jésus,  pour  porter  un  jour  son  Insti- 
tut en  Belgique;  c'est  probable!  »  Puis,  admirant  com- 
ment cette  réunion  s'était  accomplie  d'elle-même,  sans 
que  personne  y  eut  travaillé  que  Dieu  seul  :  «  Disons 
donc,  concluait-elle,  que  cette  petite  Société  est  son 
œuvre.  Que  de  raisons  pour  nous  d'en  être  persua- 
dées^! »  La  mère  de  Penaranda  devint  bientôt  supé- 
rieure de  la  maison  de  Beauvais. 

Plaçons  encore  ici,  pour  n'avoir  pas  à  y  revenir, 
les  fondations  de  Besançon,  de  Turin,  de  Metz  et  de 
Bordeaux, 

Celle  de  Besançon  se  fit  en  1823.  M^'  de  Pressigny 
l'avait  vivement  désirée.  Un  jeune  conseiller  à  la  cour 
de  cette  ville,  M.  Charles  de  Tinseau,  vint  à  Paris  en 
conférer  avec  la  mère  Barat.  Le  legs  d'une  pieuse 
dame,  M'"''  de  Mesmay,  joint  à  une  souscription  ouverte 
dans  le  diocèse,  permit  d'acheter  «  l'hôtel  du  gouvcrne- 


1  Les  autres  religieuses  dcmeuroronl  en  Belgique,  où,  soua  la  comluile 
de  M"'"  Agnès  Verhelle,  en  religion  mère  Agnllie,  elles  purent  reconsti- 
tuer leur  Congrégalion  do  Dames  de  l'Instruction  chrétienne.  C'est  une 
Société  très-édiliante,  approuvée  par  le  Pape  en  1827,  cl  encore  en  pos- 
session do  plusieurs  o.\collente3  maisons  dans  les  Pays-Bas. 

2  A  M'""  Prévost,  2'i  janv.  1S23. 


FONDATIONS  A   DESANÇON   ET  A  TUULN  433 

ment  »,  belle  maison  du  xvf  siècle,  bâtie  par  le  cardi- 
nal de.Granvelle,  et  dont  la  mère  de  Charbonnel  vint 
prendre  possession  le  31  juillet,  fête  de  saint  Ignace.  A 
quelques  mois  de  là,  la  mère  générale  y  envoya  comme 
supérieure  M""^  de  Rozeville,  à  qui  elle  adressa  de  pré- 
cieux avis  qui  se  terminent  ainsi  :  «  Que  votre  confiance 
en  Jésus  soit  sans  bornes.  Tous  les  jours,  à  vêpres,  la 
bénédiction  de  votre  mère  s'étendra  sur  vous  et  sur 
votre  famille  ^  » 

La  fondation  de  Turin  fut  due  au  zèle  pieux  du  roi 
Charles-Félix,  de  la  reine  Marie -Christine,  et  d'une 
femme  dont  le  iiom  rappelle  toutes  les  vertus,  la  mar- 
quise de  Barol.  Un  ancien  et  beau  couvent,  entouré  de 
grands  cloîtres,  nommé  le  Crucifix,  fut  cédé  au  Sacré- 
Cœur;  et  le  23  août  1823,  M""^  Bigeu  y  installa  une 
colonie ,  au  grand  contentement  de  la  cour  et  de  -la 
ville.  Il  est  vrai  que  cette  mère  eut  pendant  quelque 
temps  à  souffrir  des  préventions  du  vénérable  arche- 
vêque, ]\P''  Colombo  Chiaverotti.  Ancien  camaldule,  il 
n'y  avait  pour  lui  de  véritables  religieuses  que  les  reli- 
gieuses cloîtrées.  Puis,  tout  ce  qui  venait  de  France 
était  suspect  à  ses  yeux.  Il  laissa  sans  aumônier  les 
élèves  et  les  sœurs.  Il  leur  avait  permis  toutefois 
d'avoir  la  messe  et  de  garder  Notre-Seigneur  dans  leur 
tabernacle.  «  Que  voulez-vous  de  plus,  disait  la  mère 
Bigeu  à  sa  communauté  ,  ne  possédons-nous  pas  Jésus- 
Christ?  Il  tient  lieu  de  tout  le  reste.  » 

A  Metz,  les  religieuses  d'une  petite  congrégation, 
appelée  de  Sainte-Sophie,  conjuraient  le  Sacré-Cœur  de 
rendre  à  leur  Société  une  vie  près  de  s'éteindre.  Cette 


1  Paris,  4  janvier  1824. 

.1.  —  28 


43i  HISTOIRE    DE   MADAME   BARAT 

fois  la  mère  générale  hésita  :  tant  de  fondations  nouvelles 
commençaient  à  effrayer  sa  circonspection.  Ce  que  le 
monde  appelle  initiative  personnelle  ne  fut  jamais  une 
vertu  des  saints:  «  Nous  n'avançons  que  forcées,  disait 
la  supérieure,  c'est  à  ce  signe  que  nous  connaissons 
la  volonté  de  Dieu.  »  Elle  fit  part  de  ses  appréhen- 
sions au  Père  Varin.  Le  Père  Tencouragea  à  se  con- 
fier en  Dieu  :  «  Je  sens  bien,  ma  chère  mère,  qu'il  y 
a  de  quoi  s'effrayer  de  cette  dilatation  trop  rapide  de 
votre  Société.  Mais  d'un  autre  côté  il  me  semble 
que  vous  aurez  toujours  une  réponse  toute  prête  à  don- 
ner à  Notre-Seigneur,  et  que  vous  serez  en  droit  de 
lui  dire  :  Mais,  Seigneur,  c'est  vous,  c'est  votre  Pro- 
vidence qui  paraissait  nous  poursuivre,  et  qui  nous  for- 
çait la  main*.  » 

La  réunion  s'accomplit;  dix-huit  dames  de  Sainte- 
Sophie  reçurent  Thabit  de  l'Institut.  La  maison  qu'elles 
occupaient  avait  été,  disait-on,  sanctifiée  autrefois 
par  la  présence  de  sainte  Colette.  Avec  quelle  fidé- 
lité et  quels  fruits  le  Sacré-Cœur  l'occupa  cinquante 
ans,  c'est  ce  qu'attestent  aujourd'hui  les  regrets  des 
catholiques;  c'est  ce  qu'attestaient  aussi  hier,  à  leur 
manière,  les  nouveaux  maîtres  du  pays,  lorsque,  chas- 
sant de  Metz  ces  pacifiques  religieuses,  ils  n'en  don- 
naient d'autre  raison  que  le  grave  et  double  crime  de 
«  travailler  à  la  déification  du  Pape  et  de  la  France  », 
c'est-à-dire  d'être  trop  bonnes  catholiques  et  trop  bonnes 
Françaises. 

A  Bordeaux,  une  réunion  du  même  genre  était 
depuis  longtemps  demandée   par  la  communauté  de 

t   liolo,  -■>  iii>vcinbre  l^J.i. 


FONDATIONS  A  METZ  ET  A  BORDEAUX  433 

]yjmes  Vincent.  Dans  leur  empressement,  celles-ci  avaient 
cru  avancer  les  affaires  en  s'altribuant  les  règles,  le 
costume  et  même  le  nom  de  la  Société.  C'était  une  usur- 
pation contre  laquelle  on  conseillait  à  M"®  Baratde  faire 
agir  l'autorité  de  M^  Frayssinous.  La  mère  générale  en 
jugea  avec  bien  plus  de  calme  et  d'élévation.  «  Quant  à 
moi,  écrivait-elle  à  la  mère  Emilie,  sans  le  scandale  qui 
eût  pu  résulter  de  ces  deux  autels  élevés  l'un  contre 
l'autre,  je  les  aurais  laissées  libres  sans  m'en  inquiéter. 
Je  pense  là-dessus  comme  votre  mère  Geoffroy  :  Dieu 
est  le  père  de  tous.  J'aime  à  le  voir  aimé  et  glorifié  par 
tous  ceux  qui  le  veulent.  On  croit  et  on  répète  que  nous 
devons  soutenir  nos  droits.  Hélas!  c'est  ainsi  qu'on  se 
trompe  :  que  d'abus  se  glissent  dans  l'Église  sous  ce 
prétexte!  Mieux  vaut  se  réunir!  Priez  et  faites  prier 
pour  cette  importante  affaire  ^  » 

Elle-même  partit  pour  Bordeaux,  afin  de  s'entendre 
avec  M°"^^  Vincent.  Ce  voyage  pénible  fut  cependant 
consolé  par  d'heureuses  rencontres.  A  Orléans,  elle 
revit  M^  de  Beauregard.  «  Quel  véritable  ami,  qu'il 
nous  est  attaché!  c'est  sur  sa  table  que  je  vous  écris. 
Qu'il  est  donc  bon  et  simple  !  Mais  son  âge  s'avance. 
C'est  ainsi  qu'hélas!  dans  quelques  années,  nous  au- 
rons bien  des  pertes  à  déplorer.  Heureusement  que 
ces  bons  vieillards  sont  des  saints,  et  que  nous-même 
voulons  l'être.  Nous  avons  donc  l'espérance  de  nous 
voir  réunis  un  jour  "^  » 

A  Poitiers,  la  mère  générale  ressentit  une  vive  joie 
en  se  retrouvant  avec  la  mère  Grosier   dans  le  jar- 


1  Paris,  18  avril  1823. 

2  A  M"'«  E.  de  Gramont.  Orléans  ,  lo  mai  182o. 


436  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

dia  des  Feuillants,  paré  des  Heurs  de  mai,  «et  où, 
comme  elle  récrivait,  elle  marchait  au  milieu  de  fraises 
rouges  à  faire  plaisir.  »  A  Blaye,  elle  fut  reçue  avec 
empressement  dans  une  des  maisons  de  M'"''"  Vincent; 
mais  leur  bon  accueil  manquait  de  simplicité.  «  Je  suis 
ici  sur  le  grand  ton,  écrit-elle,  ce  qui  m'ennuie.  A  peine 
étais-je  arrivée,  que  le  médecin  est  venu  bien  vite  savoir 
comment  je  me  trouvais,  et  si  je  n'avais  pas  besoin  de 
lui.  Je  l'ai  remercié  aussitôt.  Vous  savez  combien  j'aime 
toutes  les  cérémonies  ^  » 

De  Blaye,  un  élégant  bateau,  la  Marie -Thérèse,  la 
porta  à  Bordeaux,  où  ses  filles  l'espéraient  depuis  la 
réunion  de  M"""  de  Lalanne.  «  Nous  aurons  donc  noire 
mère,  écrivait  l'une  d'elles,  M""  Cécile  Camille,  et  avec 
elle  vont  nous  arriver  tous  les  biens.  Je  ne  suis  pas 
Salomon ,  mais  elle  est  notre  sagesse  -.  »  —  «  Je  suis  très- 
])ien  dans  cette  chère  famille  de  Bordeaux,  témoignait 
^jme  3arat.  Elles  paraissent  si  franchement  heureuses  de 
revoir  leur  mère!  »  Il  n'y  eut  pas  jusqu'aux  plus  simples 
créatures  qui  ne  lui  fissent  accueil  à  leur  manière.  «  J'ai 
ici,  écrivait-elle,  un  petit  agneau  qui  ne  me  quitte  pas, 
il  fait  autant  de  mouvements  que  moi.  Pendant  que  nous 
sommes  à  l'église,  il  bêle  à  toucher  les  cœurs  les  plus 
durs.  J'aurai  bien  du  chagrin  à  le  laissera  » 

La  réunion  de  M"""  Vincent  avec  le  Sacré-Cœur  fut 
enfin  conclue.  «  C'est  pour  l'amour  de  Dieu,  écrivit  la 
mère  Barat;  car  le  penchant  de  la  nature  ne  s'y  trouve 


1  A  M""  de  Granionl.  P-layo,  tin  mai  182.'j. 

'■i  Dilexi   sapienliam...,  vencrunl  autem  inilii   omnia  bona  pariter  cuin 
illa.  [Sap.,  VII,  11.)—  Honleaux,  4  mars  182'i. 
.1  A  M'"' de  Gramont.  Bordeaux,  20  juin  18*2.*). 


VOYAGE  A  BORDEAUX  437 

nullement.  Au  fon.d,  cependant,  ces  dames  sont  meil- 
leures que  nous,  et  il  règne  chez  elles  une  très -grande 
ferveur.  Je  veux  faire  par -dessus  tout  la  volonté  de 
Dieu^  «Désormais  la  Société  eut  donc  à  Bordeaux  deux 
établissements  :  celui  du  Sablonnât,  laissé  sous  la  con- 
duite de  M""®  de  Lalanne;  celui  de  Sainte -Eulalie,  sous 
la  direction  de  M'"*'  Vincent. 

Voilà  l'œuvre.  Maintenant  à  quel  prix  la  mère  géné- 
rale achetait -elle  ces  accroissements  de  sa  Société? 
C'est  ce  qu'il  importe  de  voir.  De  telles  œuvres  ne  sont 
pas  le  fruit  de  l'industrie  humaine  :  ce  sont  des  fruits 
produits  par  la  sève  de  la  grâce  sur  l'arbre  de  la  croix. 
«  Quand  je  serai  élevé  de  terre,  j'attirerai  tout  à  moi,  » 
a  dit  le  Seigneur.  Le  détachement  de  la  terre,  l'élé- 
vation de  l'àme,  l'union  à  Jésus-Christ,  à  son  Cœur,  à 
sa  Croix  :  telle  fut  toujours  la  loi  et  la  condition  pre- 
mière des  conquêtes  des  saints.  Nous  retrouvons  ici 
cette  puissance  divine;  et  dans  l'intervalle  des  faits  que 
nous  venons  de  rapporter,  se  placent  des  événements 
d'un  ordre  supérieur,  qui  jettent  une  grande  lumière 
sur  l'œuvre  et  sur  l'âme  de  M""®  Barat. 

En  1822 ,  la  mère  générale  avait  fait  la  visite  de  ses 
trois  maisons  de  Grenoble,  de  Lyon  et  de  Chambéry, 
puis  de  celle  d'Autun.  De  là  elle  revint  par  Joigny,  à 
la  fin  de  septembre.  «  Les'  vendanges  se  font  à  force, 
écrivait-elle  à  son  neveu.  On  nous  attendra  pour  les  faire 
sur  notre  montagne.  Elles  me  rappelleront  quelques- 
uns  de  nos  vieux  souvenirs.  Mais  comme  tout  change, 
tout  passe!  Aussi,  mon  ami,  je  vous  souhaite  de   ne 

1  Poitiers,  18  mai,  et  Bordeaux  ,  12Juin  1825. 


438  HISTOIRE   DE  MADAME  BARAT 

voir,   ainsi   que   nous,   la  terre   que   comme   un    lieu 
d'exilé  » 

Cette  tristesse  chrétienne,  amère  et  fortifiante,  était 
inspirée  à  M'"*'  Barat  par  les  vides  que  la  mort  faisait 
alors  autour  d'elle.  A  Joigny,  par  exemple,  tout  était 
bien  changé  :  sa  maison  était  déserte ,  sa  mère  n'y 
était  plus.  Cette  excellente  femme,  qui  l'avait  tant  ai- 
mée, était  morte  au  mois  de  juin  de  cette  même  an- 
née 1822  ,  entre  les  bras  de  son  fils.  «  Ma  pauvre 
mère  souffre  beaucoup,  écrivait  M""*  Barat  à  la  mère 
Thérèse;  mon  frère  est  auprès  d'elle,  afin  d'adoucir 
ses  derniers  instants^.  »  Quant  à  elle,  elle  se  refusa 
une  consolation  que  désormais  la  règle  ne  lui  permet- 
tait plus,  donnant  à  ses  filles  l'exemple  du  sacrifice  le 
plus  généreux  qui  soit  dans  la  vie  religieuse.  Le  27,  elle 
écrivait  à  cette  même  amie  :  «  Le  bon  D.ieu  a  terminé 
les  longues  et  douloureuses  souffrances  de  ma  pauvre 
mère,  en  l'appelant  à  Lui  dans  la  nuit  du  21.  Faites 
prier  pour  son  âme  :  c'est  la  seule  consolation  que  je 
puisse  avoir  dans  une  si  grande  peine.  » 

D'autres  coups  multipliés  aficrmissoient  son  âme 
dans  l'ennui  de  la  terre,  l'amour  de  Dieu  seul  et  le 
désir  du  ciel.  L'année  précédente,  M.  Montaigne  mou- 
rut. «  Nous  venons,  écrivit- elle,  de  perdre  le  Père 
Montaigne.  C'est  un  protecteur  de  plus  pour  nous  au 
ciel.  11  est  le  seul  ami  qui  ait  connu  le  fond  de  mon  âme. 
Je  sentirai  longtemps  le  vide  de  sa  direction.  Dieu  seul 
donc!  11  veut  notre  cœur.  Lui  seul,  et  sans  mélange^.  » 
A  moins  d'un  an  de  là,  c'était  M.  Bichoron  que  Dieu 

«  Lyon,  22  août  1822. 
a  l'nris,  12  juin  1822. 
:i  A  M""  Km.  Uiraud,  21  ni;u>  1821. 


SON   ENNUI   DE   LA  TERRE  439 

rappelait  à  Lui.  «  Quelle  vie  que  celle  que  nous  me- 
nons! écrivait-elle  à  la  mère  Prévost;  quand  on  a  passé 
la  moitié  de  sa  carrière,  on  n'a  plus  que  des  pleurs  à 
donner  à  ses  amis.  On  voit  tout  disparaître  à  ses  côtés. 
—  Ah!  ne  soyons  qu'à  Dieu,  disait- elle  à  une  autre,  et 
soyons  toute  à  Lui,  à  la  vie,  à  la  mort.  Notre  lampe 
jusqu'ici  ne  jetait  qu'une  faible  lueur,  mêlée  d'ombre, 
parce  que  nous  n'y  versions  qu'une  huile  altérée  par 
un  mélange  impur.  Qu'au  moment  de  s'éteindre ,  elle 
jette  une  clarté  plus  vive,  qu'elle  échauffe  davantage; 
c'est-à-dire,  ma  fille,  débarrassons-nous  de  tout  ce  qui 
tient  à  la  terre,  afin  d'aimer  notre  Dieu  purement  et 
généreusement,  et  de  n'être  qu'à  Lui^  » 

Une  oblation  si  pure  fut  agréée  par  le  Ciel.  Bientôt 
vint  l'heure  de  l'immolation;  et  elle  eût  été  consom- 
mée, semble-t-il ,  sans  un  de  ces  dévouements  ré- 
dempteurs que  l'on  voit  apparaître  quelquefois  comme 
un  mystère  de  l'autre  monde,  dans  l'histoire  des  saints. 

jyjme  gapat  gtQJt  (Je  retour  à  Paris  depuis  quatre  mois 
seulement,  quand  des  affaires  difficiles  la  rappelèrent  à 
Sainte-Marie-d'en-Haut.  Je  ne  sais  quoi  lui  disait  que 
cette  montagne  de  Grenoble  allait  être  son  Calvaire.  Le 
18  décembre,  elle  mandait  à  M""^  Geoffroy  :  «  Ma  nature 
répugne  extrêmement  à  ce  voyage,  dans  une  saison  si 
rude,  prévoyant  tant  d'ennuis  et  le  reste.  Je  rabats 
cette  répugnance,  par  la  pensée  de  l'étable  et  du  voyage 
de  Marie.  Cette  misère  n'est  que  pour  le  corps,  mais  le 
reste  est  bien  plus  pénible  :  Fiat!...  »  Un  mois  après, 
sa  crainte  n'avait  fait  que  redoubler  :  «  Je  recommande 

1  A  M"»  du  Chastaignier,  Paris,  1"  décembre  1822.  C'est  la  belle  pa- 
role de  saint  Augustin  :  «  Minus  te  amat,  o  Deus,  qui  tecum  amat  quod 
propter  te  non  amat.  »  [Aug.  Confes.,  lib.  X,  cap.  xxix.) 


440  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

ce  voyage  à  vos  prières,  ma  mère,  écrivait-elle  à  la 
même.  Mon  cœur  est  triste,  il  pressent  d'avance  ce  qu'il 
aura  à  y  souffrir.  A  l'exemple  de  saint  Martin,  non  re- 
cuso  laborem.  Vous  entendez  ce  latin  :  mais  la  nature 
en  frémit  ^  » 

Enfin,  au  milieu  de  février,  M""®  Barat  partit.  Son 
cœur  était  brisé  :  elle  allait  renouveler  la  maison  de 
Grenoble,  remédier  au  désordre  de  ses  affaires  tempo- 
relles, à  celui,  plus  grave  encore,  de  son  gouverne- 
ment, déplacer  la  mère  Thérèse,  et  se  condamner  peut- 
être  à  contrister  le  cœur  pour  lequel  elle  se  sentait  le 
plus  d'admiration  et  de  tendresse  ^ 

La  mère  Thérèse  était  du  ciel  bien  plus  que  de  la 
terre.  Émule  de  M'"°  Barat  lorsqu'il  s'agissait  d'aimer 
Notre-Seigneur  Jésus -Christ  et  de  s'élever  à  Lui,  elle 
ne  savait  pas,  comme  elle,  descendre  et  s'asseoir  sur  le 
terrain  positif  de  l'administration ,  où  elle  demeurait 
vague,  spéculative,  indécise,  abstraite.  Sa  maison  s'en 
ressentait.  Emportée  par  son  zèle,  elle  avait  agrandi  les 
jardins  de  Sainte -IMarie  par  l'achat  de  la  carrière  et  du 
terrain  qui  s'élève  sur  le  Mont-Rabaud.  Tout  s'était 
transformé.  Des  murs  de  soutènement,  des  rampes, 
des  contre-forts  avaient  été  construits  à  grands  frais 
dans  la  montagne.  On  y  avait  adossé  une  chapelle, 
on  avait  agrandi  ou  bâti  des  dortoirs ,  embelli  la 
grande  église.  Pendant  un  an  entier,  chaque  soir,  le 
son  de  la  cloche  convo(iuail  à  une  instruction  faite  par 

i  Paris,  31  janvier  1823. 

2  La  correspondance  de  M™«,Baral  avec  la  more  Thi-rose  n'a  pas  été 
conservée  depuis  le  3  aoiM  1822  jusqu'au  29  octobre  18W.  Celle  lacune 
de  vinRl  cl  un  ans  comincnçanl  précisëmenl  à  l'époque  des  pénibles  af- 
laires  de  (irenolile.  nous  prive  do  lire  ici  les  consolations  de  M'"'  Haral 
!i  la  chère  111  le  qu'elle  était  forcée  de  contrister. 


MAUVAIS    ÉTAT   DE   GRENOBLE  441 

une  des  Dames,  la  fourmilière  d'ouvriers  maçons,  mi- 
neurs, terrassiers,  chez  qui  cette  prédication  produi- 
sait de  grands  fruits.  La  mère  Thérèse  triomphait , 
Dieu  était  glorifié  :  que  fallait-il  de  plus?  Mais,  sans 
qu'elle  s'en  doutât,  les  dettes  s'amoncelaient,  et  un 
effroyable  gouffre  se  creusait  sous  ses  pas.  M""'  Barat 
s'en  aperçut;  elle  poussa  aussitôt  un  long  cri  de  dé- 
tresse. «  Ah!  que  j'ai  de  chagrin  ici!  mandait-elle  dans 
une  lettre;  cette  maison  est  criblée  de  dettes.  La  voilà 
pour  dix  ans  à  la  torture  et  à  la  gêne!  »  —  «  Ah!  que 
l'on  doit  craindre  les  dettes!  écrivait- elle  encore;  c'est 
la  perte  de  l'esprit  religieux;  les  suites  en  sont  ef- 
froyables !  » 

M""  Barat  était  encore  plus  affectée,  «  renversée  », 
comme  elle  s'exprimait,  de  l'état  du  spirituel.  Surtout 
depuis  la  mort  de  son  Aloysia,  la  mère  Thérèse  se  con- 
sumaiten  impatientes  ardeurs  pour  le  ciel,  mais  sans  re- 
garder assez  du  côté  de  la  terrée  Dans  la  communauté 
les  âmes  restaient  sans  guide,  la  direction  était  sans 
suite,  la  correction  sans  mesure.  Dans  le  pensionnat, 
l'éducation  languissait  faute  de  discipline.  La  clôture  elle- 
même  n'était  plus  protégée.  Pour  favoriser  la  dévotion 
publique  envers  la  pieuse  Aloysia,  on  ouvrait  à  tout  le 
monde  l'accès  de  la  maison  avec  celui  de  son  tombeau  ; 
on  donnait  à  ses  miracles  une  publicité  plus  téméraire 
encore,  en  dépit  des  sages  conseils  de  la  mère  générale  : 
«  Vous  vous  ferez  tort  ainsi;  tâchez  donc  de  vous  retirer, 
et  de  rentrer  dans  l'oubli  et  dans  la  solitude.  Si  le  bon 
Dieu  veut  glorifier  sa  fidèle  servante,  il  le  fera  de  ma- 
nière à  confondre  ses  ennemis  :  sinon,  que  sa  volonté 

1  V.  Paris,  2o  mars  1821  el  lellres  suivantes. 


m  HISTOIRE   DE   MADAME    BARAT 

soit  faite  et  non  la"  nôtre'.  »  Mais  en  vain  M"""  Barat 
adressait-elle  à  sa  chère  Thérèse  ces  leçons  maternelles, 
fort  sévères  parfois  :  elle  n'était  pas  comprise.  Il  lui 
fallait  cet  exemple  pour  lui  montrer  comment,  faute  de 
certaines  qualités  pratiques  essentielles,  une  maison 
peut  périr,  môme  entre  les  mains  d'une  sainte. 

Toutes  ces  peines  lui  pesaient  d'autant  plus  que, 
par  un  excès  de  charité,  elle  craignait  d'en  décharger 
son  cœur  auprès  de  ses  amis  et  de  ses  assistantes.  Le 
Père  Varin  la  reprit  de  cette  discrétion,  qui  était  une 
faute:  «  J'ai  appris  par  votre  dernière  lettre  à  la  mère 
de  Charbonnel,  que  vous  n'osiez  pas  dire  tout  ce  que 
vous  souffriez,  lui  écrivit-il.  Vous  dirai-je  que  vous 
concentrez  trop  vos  peines  dans  voire  coHir?  C'est 
pour  vous  une  vieille  habitude,  mais  aussi  voilà  le 
glaive  qui  use  le  fourreau.  Ah!  que  ne  m'est-il  donné, 
comme  à  votre  plus  ancien  ami,  et  au  plus  dévoué  dans 
le  Seigneur,  de  pouvoir  apporter  à  votre  âme  quelque 
consolation  !  Rien  n'est  plus  juste  ,  en  effet;  et  personne 
ne  doit  plus  compatir  à  vos  souffrances  que  celui  dont 
Dieu  a  voulu  se  servir  pour  vous  jeter  sur  une  mer  où 
vous  avez  été  continuellement  en  butte  aux  orages.  Je 
ne  me  contenterai  donc  pas  de  vous  dire  comme  tou- 
jours :  Courage  et  confiance!  mais  puissé-je  obtenir  de 
notre  bon  Maître  qu'il  vous  en  remplisse,  et  qull  vous 
rende  doux  et  léger  le  joug  qu'il  vous  a  imposé,  cl  que 
vous  portez  pour  son  amour-.  » 

M""*  Barat  était  une  de  ces  natures  délicates,  extrê- 
mement sensibles,  dont  l'^énelon  dis^ail  :  «  l>ieu  a  mis 


1  Paris,  19  mars  \h22. 

2  Ibid.,  l(t  mars  1823. 


SA  SOUFFRANCE  MORTELLE  i43 

dans  voire  tempérament  un  grand  trésor,  en  y  met- 
tant de  quoi  brûler  à  petit  feu  et  mourir  à  toutes  les 
heures  du  jour.  Ce  qui  échaufferait  à  peine  les  autres, 
vous  enflamme  et  vous  consume  jusque  dans  la  moelle 
des  os^  »  Elle-même  s'en  rendait  compte  :  «  Ma  santé, 
confiait-elle  à  la  mère  Prévost,  ma  santé  a  été  ébranlée 
par  le  voyage,  et  peut-être  aussi  par  les  ennuis  que  j'y 
ai  éprouvés.  Fiat!  toujours  Fiat!  Le  bon  Dieu  veut  nous 
apprendre  qu'il  peut  agir  sans  nous.  C'est  alors  que 
tout  va  mieux,  et  si  quelque  bien  se  fait,  je  serai  bien 
forcée  de  ne  l'atlribuer  qu'à  sa  bonté  et  à  sa  miséri- 
corde ^  » 

Espérant  tromper  son  mal,  M"^  Barat  se  mit  au  tra- 
vail avec  une  sorte  d'activité  fiévreuse.  «  Dieu  aidant, 
nous  irons.  Je  n'ai  rien  fait  encore,  mais  j'ai  vu,  j'ai 
dressé  mon  plan,  je  l'ai  mûri  dans  la  prière:  j'ai  la  con- 
fiance que  tout  s'arrangera  à  peu  près,  et  selon  les 
instruments  si  faibles  que  nous  avons  dans  cette  maison 
de  Grenoble  ^.  » 

Cependant  l'hiver  se  prolongeait;  la  montagne  était 
couverte  de  neige,  la  vallée  en  était  pleine.  M ""^  Ba- 
rat souffrait  beaucoup  de  cette  rude  saison;  sa  poi- 
trine était  déchirée,  sa  respiration  haletante.  Elle  ne  se 
plaignait  pas,  mais  elle  se  sentait  frappée,  et  plus  que 
jamais  on  voyait  dans  ses  lettres  que  sa  pensée  se 
portait  vers  le  ciel,  dont  elle  se  croyait  proche.  «  Pour 
nous,  écrivait- elle  à  son  neveu,  le  15  mars,  nous  ai- 
mons à  oublier  tout  ce  qui  tient  à  cette  terre,  et  à  pen- 
ser au  ciel,  où  tout  nous  annonce  que  nous  allons  re- 

1  Fénelon  ,  lettre  xcvii. 

2  Grenoble,  18  mars  1823. 

3  A  M"'«  Eug.  de  Gramont.  Grenoble,  22  février  1823. 


m  HISTOIRE   DE  MADAME    BARAT 

lOLirncr  bienlùl.  C'est  à  ce  souvenir  que  je  vous  laisse, 
mon  ami.  Lorsqu'on  est  éloigne,  on  aime  à  se  réunir  en 
esprit  où  Ton  devra  se  trouver  heureux  un  jour'.  » 

Cinq  jours  après  celte  lettre ,  la  souffrance  s'était 
aggravée  à  ce  point,  que  les  médecins  déclarèrent  que 
la  mère  générale  était  dans  un  péril  mortel.  De  toutes 
paris,  les  maisons  de  la  Société  se  mirent  en  prière. 
Les  enfants,  de  leur  côté,  levèrent  les  mains  vers  le 
Seigneur.  A  Amiens,  l'une  d'elles,  qui  touchait  de  près 
à  M*"^  Barat,  eut  l'inspiration  de  faire  davantage:  elle 
offrit  à  Dieu  le  sacrifice  de  sa  vie  pour  le  salut  de  la 
supérieure.  Dieu  l'agréa,  elle  mourut,  et  sa  mort,  rap- 
prochée de  la  guérison  de  celte  mère  vénérée,  présente 
avec  elle  de  trop  frappantes  coïncidences,  pour  qu'on 
n'ait  pas  le  droit  d'y  voir  une  de  ces  généreuses  sub- 
stitutions ,  qui  sont  le  plus  grand  acte  d'amour  que 
l'exemple  de  Dieu  ait  enseigné  aux  hommes. 

Nous  avons  déjà  vu  quelle  affection  sans  faiblesse 
M""'  Barat  avait  vouée  à  sa  famille.  Elle  avait  fait  donner 
une  belle  éducation  à  ses  deux  neveux,  Louis  et  Sta- 
nislas. L'un  était  prêlre,  et  rêvait  de  s'embarquer  pour 
les  missions;  l'autre  venait  d'obtenir,  par  le  crédil  de 
sa  tante,  un  emploi  honorable  au  ministère  des  finances. 
Ses  nièces  avaient  été  élevées  sous  ses  auspices  :  l'une , 
Sophie,  venait  de  prendre  le  voile  au  noviciat  de  Paris; 
deux  autres  étaient  professes  dans  la  Société;  la  sixième 
cl  dernière,  Dosithée  Dusaussoy,  âgée  de  quatorze  ans, 
élait  pensionnaire  à  la  maison  d'.\miens.  C'était  une 
enfant  d'une  intelligence  rare,  d'un  caractère  généreux, 
d'un  cœur  ard<'nt,  et  en  tout  si  bien  douée,  que  le  Père 

•  firt'Kohlf,  I.")  rii.irs  1H23.  A  M.  Stanislas  Dusaussoy. 


DÉVOUEMENT   DE   SA  NIÈCE   DOSITHÉE  415 

Barat,  heureux  de  retrouver  en  elle  «  sa  petite  sœur  » 
d'autrefois,  rêvait  déjà  de  la  conduire  par  les  mêmes 
sentiers.  «  Vous  rirez,  écrivait  sa  tante  à  M"^  Prévost, 
supérieure  d'Amiens,  vous  rirez  du  conseil  que  mon 
frère  donne  à  Dosilhée  de  lire  Rodriguez!  Cette  petite 
est  pleine  de  sentiment  ;  c'est  un  cœur  excellent  et  fait 
pour  Dieu.  J'espère  que  nous  l'aurons*  ». 

Dieu  la  voulait  à  Lui,  mais  d'une  autre  manière.  La 
nouvelle  de  la  maladie  de  sa  tante  avait  jeté  Dosithée 
dans  une  grande  agitation.  Entendant  autour  d'elle 
redouter  et  déplorer  la  perte  dont  la  Société  se  croyait 
menacée,  la  brave  enfant  dit  un  jour  à  ses  compagnes 
et  ses  maîtresses  :  «  Et  moi,  en  quoi  suis-je  utile  à  la 
gloire  de  Dieu  ?  Je  vais  lui  demander  de  mourir  à  la 
place  de  ma  tante,  et  je  le  prierai  avec  tant  de  ferveur 
qu'il  m'exaucera,  j'espère.  » 

Le  dimanche  du  Bon- Pasteur,  où  l'Évangile  nous 
propose  l'exemple  de  Dieu  donnant  sa  vie  pour  ceux  qu'il 
aime,  l'enfant  fit  la  communion  avec  une  vive  ardeur, 
et  renouvela  son  offrande.  Elle  se  portait  bien  alors,  la 
fièvre  la  prit;  elle  fut  mise  à  l'infirmerie;  mais  rien  de 
grave  ne  s'annonçait.  On  fut  lui  dire  à  son  lit  que  sa 
tante  allait  mieux  :  «  Si  ma  tante  va  mieux,  je  pourrai 
aller  plus  mal,  »  dit  la  jeune  malade.  On  ne  comprit 
pas  ce  que  voulaient  dire  ces  paroles.  Une  de  ses  com- 
pagnes étant  venue  la  visiter  :  «  Allons,  embrassons- 
nous,  ce  sera  pour  la  dernière  fois,  »  lui  dit-elle  en  la 
quittant.  Son  amie  s'étonna  et  ne  fit  que  rire  de  cet 
adieu ,  que  rien  ne  justifiait.  La  malade  ayant  reçu  la 
visite  de  ses  maîtresses  et  de  la  mère  Prévost,  elle  les 

1  Paris,  7  juillet  1822. 


446  HISTOIRE   DE   MADAME   BARAT 

embrassa  avec  une  surprenante  expression  de  ten- 
dresse. Cependant  la  maladie  semblait  plutôt  céder; 
on  la  croyait  détournée,  lorsque,  le  samedi,  3  mai,  le 
délire  se  déclara  ù  la  suite  d'un  vomissement.  On  fut 
consterné;  ses  compagnes  se  mirent  en  prière  :  elles 
demandèrent  à  Dieu  de  lui  rendre,  au  moins,  assez  de 
connaissance  pour  qu'elle  pût  se  confesser.  Elle  la  re- 
couvra, en  effet,  pendant  quelque  temps.  Le  Père 
Druilhet  lui  donna  une  dernière  absolution  et  l'ex- 
trême-onclion.  La  pauvre  enfant,  sans  parole,  montrait 
au  Père  sa  bouche,  pour  exprimer  son  désir  de  rece- 
voir la  communion;  mais  le  délire  recommença,  et  le 
lendemain,  4  mai,  à  quatre  heures  du  malin,  Dosithée 
rendait  à  Dieu  l'âme  qu'elle  lui  avait  offerte  en  sacri- 
fice ^ 

Immédiatement  Dieu  lui  en  paya  le  prix  :  M"""  Barat 
était  guérie.  Le  jour  même  de  cette  mort,  4  mai  1823, 
M.  le  docteur  Bilon,  professeur  et  secrétaire  de  l'aca- 
démie de  médecine  de  Grenoble,  écrivait  en  ces  termes  à 
M.  le  docteur  Terrai,  médecin  de  la  maison  d'Amiens  : 
«  Après  quarante- cinq  jours  de  maladie,  et  plusieurs 
crises  incomplètes,  IM"""  Barat  est  enfin  en  convales- 
cence. Déjà  j'ai  permis  quelques  légers  aliments;  déjà 
la  malade  est  restée  levée  près  de  deux  heures;  et,  à 
moins  d'un  accident  que  rien  ne  m'autorise  à  craindre, 
bientôt  M""'  Barat  sera  rendue  aux  vœux  de  ses  com- 
pagnes, comme  à  ceux  de  toutes  les  personnes  qui  la 
connaissent  :  la  maladie  est  donc  terminée.  Je  suis  heu- 
reux de  vous  l'annoncer,  et  de  vous  offrir  l'expression 


>   V.  I.rllrr  cirrul.,  «'crilo  par  le»  élèves  dWmions  à  la  mort  de  Uosi- 
lliée.  —  V.  aussi  \a  Notice  circuljirc  sur  M""  l'rcvosi,  p.  ITi. 


SA  VIE  EST  RACHETÉE  447 

de  la  considération  distinguée   de  votre  dévoué  con- 
frère ^  » 

Le  rapprociiement  entre  la  date  de  cette  lettre  et  le 
jour  de  la  mort  de  Dosithée  fut  un  trait  de  lumière 
pour  M""^  Prévost.  Voici  en  quels  termes  elle  en  écrivit 
à  M"""  Aude  :  «  Notre  mère  est  aujourd'hui  en  pleine 
convalescence  d'une  maladie  de  quarante-cinq  jours. 
Nous  avons  bien  failli  la  perdre  ;  tout  même  nous  le  fai- 
sait craindre.  Mais  Dieu  a  écouté  nos  prières,  et  reçu  le 
sacrifice  de  la  plus  jeune  de  ses  nièces,  qui,  apprenant 
que  sa  tante  était  à  la  mort,  s'offrit  au  Seigneur  pour 
mourir  à  sa  place,  disant  qu'elle  était  inutile  à  la  gloire 
de  Dieu.  Elle  est  morte  à  Amiens,  le  4  mai  dernier;  et 
dès  ce  jour- là  même  le  médecin  de  Grenoble,  qui  ne 
savait  rien,  a  déclaré  que  la  maladie  de  notre  mère  était 
terminée,  et  qu'il  pouvait,  pour  la  première  fois,  en 
donner  l'assurance^.  » 

Pendant  ce  temps-là  le  Père  Varin  était  en  Espagne. 
L'ancien  soldat  prêchait  des  missions  à  nos  troupes  au 
pied  du  Trocadéro,  lorsque  ces  nouvelles  lui  furent  ap- 
portées. Le  29  juin,  il  était  de  retour  à  Paris.  Étant 
venu,  ce  jour-là,  faire  visite  à  ses  filles,  le  serviteur  de 
Dieu  les  salua  par  ces  mots:  «  Dieu  est  bon!  mes  filles, 
plus  que  jamais,  aujourd'hui,  il  faut  répéter:  Dieu  est 
bon!  Quelle  parole  convient  mieux  que  celle-là,  après 
les  grandes  épreuves  que  nous  venons  de  subir?  Per- 
sonne ne  les  a  portées  plus  douloureusement  que  moi, 
qui,  à  deux  cents  lieues  de  vous,  vous  savais  sur  la 
croix;  non,  vous  n'avez  pas  pu  souffrir  autant  que  moi  ; 


1  Lettre  autogr.  du  docteur  Bilon.  Arch.  du  Sacré-Cœur. 

2  A  M™»  Aude.  Paris,  18  juin  1823. 


il8  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

mais,  au  scia  de  celle  souffrance,  je  rcpélais  encore 
du  fond  du  cœur  :  Dieu  est  bon^!...  » 

Cependant,  à  la  nouvelle  du  danger  de  leur  mère, 
M"""'  de  Charbonnel  et  Eugénie  de  Gramont  étaient 
accourues  de  Paris.  Elles  aidèrent  M""*  Barat  à  con- 
clure les  affaires  qui  l'avaient  conduite  en  ce  lieu, 
ce  C'est  par  une  espèce  de  miracle  que  je  n'ai  pas 
succombé  à  la  peine  de  voir  l'état  de  la  maison  de 
Grenoble,»  mandait-elle  plus  tarda  M""*  Duchesne-.  La 
môme  lettre  annonçait  que  M™*  Victoire  Paranque  était 
supérieure  de  celle  maison ,  et  qu'il  «  y  avait  déjà  du 
mieux  pour  tout.  La  bonne  mère  Thérèse  était  placée  à 
Quimper,  où  elle  faisait  merveille,  ne  se  mêlant  ni  du 
temporel  ni  du  pensionnat ,  auxquels  était  préposée 
M""'  Olympie  Rombau,  qui  gouvernait  bien  l'un  et 
l'autre.  » 

Avant  de  quitter  Grenoble,  M"^  Barat  se  rendit  au 
tombeau  de  sa  fille  Aloysia  pour  lui  demander  un  der- 
nier et  étrange  service.  On  se  souvient  de  ses  alarmes 
en  apprenant  le  concours  qu'attiraient  dans  la  maison 
les  miracles  opérés  par  cette  sainte  amie  de  Dieu.  Elle 
avait  entendu,  entre  autres,  le  Père  Roger  lui  en  faire 
de  rudes  plaintes  :  «  Ma  mère,  qu'est-ce  que  j'entends 
dire?  Votre  Aloysia  qui  se  mêle  de  faire  des  miracles! 
Voilà  l'orgueil  qui  va  perdre  toutes  vos  religieuses.  » 
La  supérieure  s'était  excusée  en  disant  qu'elle  n'y  était 
jiour  rien.  Mais  le  prétendu  péril  de  la  chère  humilité 
ne  lui  laissa  plus  de  repos.  Elle  alla  dune  prier  la  pieuse 
Ihaumalurge  de  coupercourt  à  des  prodiges  qui  jetaient 


'  Hccueil  lies  hislrucltous  ilti  P.  l'arin ,  gros  iii->,  p.  512. 
-    r.iriîf,  îi  (It-combro  \i>Z\. 


GRENOBLE   EST  RECONSTITUÉ  ^49 

trop  d'éclat  sur  la  Société.  La  fille  obéit  docilement  à 
sa  mère,  car  les  miracles  cessèrent  immédiatement*. 

A  la  fin  du  mois  de  maij  la  supérieure  put  être  rame- 
née à  Paris.  Celle  qui  s'était  crue  si  près  d'atteindre  le 
but  n'était  encore  qu'au  milieu  de  sa  course.  Elle  allait 
s'y  élancer  avec  une  nouvelle  ardeur  :  «  Priez  et  faites 
prier,  écrivait- elle  peu  après  à  M"'"  Duchesne,  afin  que 
j'emploie  mieux  la  vie  que  le  Seigneur  vient  de  me 
rendre-.  »  —  Il  est  bon  ,  dit  Fénelon  ,  d'aller  aux  portes 
de  la  mort;  on  s'accoutume  à  faire  ce  qu'il  faudra  faire 
bientôt.  On  doit  mieux  se  connaître  quand  on  a  été  si 
près  du  jugement  de  Dieu  et  des  rayons  de  la  vérité 
éternelle.  0  que  Dieu  est  grand,  qu'il  est  tout,  que  nous 
sommes  rien,  quand  nous  sommes  si  près  de  lui,  et  que 
le  voile  qui  nous  le  cache  va  se  lever  ^  !  » 

Nous  savons  déjà  comment  M""^  Barat  employa  les 
forces  qui  lui  étaient  rendues.  Nous  l'avons  vue  fon- 
der les  maisons  de  Besançon,  de  Turin,  de  Metz,  et 
enfin  de  Bordeaux,  où  elle  passa  Tété  de  1825,  visitant 
sur  sa  route  ses  filles  de  PoiLiers  et  de  Niort.  Le  28  juil- 
let, elle  était  de  retour  à  sa  maison  de  Paris.  C'est  là 
que,  toujours  plus  humble  à  mesure  que  le  monde  l'en- 
toure de  plus  grands  hommages,  elle  va  compléter 
l'œuvre  de  sa  Société,  en  jetant  par  ses  préceptes,  et 
surtout  son  exemple,  les  solides  assises  de  l'éducation 
chrétienne  dans  le  pensionnat  de  l'hôtel  Biron. 

'  Interrogée  un  jour  sur  la  vcrilé  de  ce  fait  par  la  mère  Desmarquesl, 
M'"«  Baral  parut  d'abord  embarrassée,  et  garda  le  silence.  Puis,  éludant 
la  question,  elle  répondit  que,  «  de  vrai,  elle  avait  désiré  voir  cesser 
un  concours  qui  contrariait  le  bon  ordre  de  la  maison  de  Grenoble.  » 

2  Paris,  22  juin  1823. 

3  Fénelon.  LeUre  LXXXIX^.  Œuvres,  t.  V,  p.  33. 

I.  —  29 


CHAPITRE    III 


LE     PENSIONNAT     DE     L    lluTEL     BIHON 
M'"^     BARAT     ET     LES     ENTANTS 


Mgr  Frayssinous  et  sa  véiiéralion  pour  M""=  Barat.  —  La  princesse  de 
Bourbon.  —  La  faveur  royale  à  l'hôlel  Biron.  —  La  noblesse  au  pen- 
sionnat. —  M""  Barat  parmi  les  enfants.  —  Ses  instructions  au.\ 
maîtresses.  —  L'amour  de  Dieu;  la  piélé.  —  L'amour  des  enfants; 
caractères  qu'il  doit  avoir.  —  Sa  sollicitude  universelle.  —  Son  zèle 
pour  l'instruction  religieuse,  les  études,  le  travail,  la  charité.  —  Sa 
générosité  envers  les  enfants  sans  fortune.  —  Elle  combat  l'orgueil 
des  enfants.  —  Ses  incorrigibles.  —  Son  horreur  du  péché;  la  piélé 
qu'elle  inspire;  la  première  communion.  • —  La  congrégation  des  en- 
fants de  Marie.  —  Les  femmes  fortes. 


Le  premier  aspect  de  l'hôlel  Biion  présentait  im 
contraste  où  se  révélait  bien  l'esprit  de  rinstilut.  Si, 
comme  nous  l'avons  dit,  du  côté  du  noviciat,  tout  était 
humble  et  pauvre,  de  l'autre  côté,  au  contraire,  du  côté 
du  pensionnat,  tout  était  grand,  splendide,  magniliquc, 
princier.  Le  Sacré-Cœur  ne  pouvait  montuer  plus  élo- 
(lucninicnt  qu'il  ne  voulait  pour  lui-même  que  l'abjec- 
lion  et  le  service,  mais  (ju'il  traitait  ses  cnlanls  avec  un 
respect  royal. 

Le  supérieur,  Mk""  Frayssinous,  n'avait  pas  peu  con- 
tribué à  jeter  sur  cette   maison  (piclquc  chose  de  sa 


MONSEIGNEUR   FRAYSSINOUS  4SI 

renommée  qui  grandissait  chaque  jour.  Il  était  alors 
grand-maître  de  l'Université,  il  allait  être  fait  académi- 
cien, comte  et  pair  de  France,  enfin,  il  était  sacré 
évêque  d'Hermopolis  depuis  1822.  Esprit  clair  et  sensé, 
écrivain  correct ,  orateur  par  la  majesté  du  port,  la  di- 
gnité des  traits,  et  la  pompe  du  langage  plutôt  que  par 
la  puissance  et  l'originalité  de  la  conception,  théologien 
et  juriste  judicieux,  mais  entaché  d'opinions  gallicanes, 
politique  enfin  plus  honnête  que  puissant,  M^  Frayssi- 
nous  avait  du  moins  un  mérite  incontestable  et  bien 
supérieur  à  celui  du  génie  :  il  était,  pour  tout  le  monde, 
un  homme  d'une  sainte  vie  et  d'une  haute  piété,  un 
vrai  prêtre  de  Dieu.  A  ce  titre,  il  se  sentait  attiré  vers  la 
vertu  de  M"'®  Barat,  qu'il  vénérait  comme  un  type  de 
perfection  religieuse.  Il  lui  ouvrait  son  âme,  il  prenait 
ses  conseils,  il  réclamait  ses  prières.  Il  lui  disait  dans 
une  lettre  du  28  août  1822  :  «  Ma  chère  et  honorée 
mère,  vous  êtes  du  petit  nombre  des  personnes  sur  les- 
quelles mon  esprit  se  repose  dans  ses  peines  et  ses  an- 
goisses. Je  sais  que  vous  êtes  occupée  du  salut  de  mon 
âme,  et  cette  persuasion  me  soulage.  Vous  êtes  obligée 
plus  qu  un  autre  de  prier  pour  moi,  parce  que  vous 
connaissez  mieux  mes  misères.  Encore  même,  votre 
indulgente  amitié  vous  en  cache  une  bonne  partie.  Heu- 
reux les  cœurs  qui  sont  à  Dieu  sans  ombre  et  sans  mé- 
lange ^..  » 

Deux  ans  après,  il  est  vrai,  la  nomination  au  mini- 
stère de  l'Instruction  publique  et  des  cultes  le  força  de 
renoncera  son  titre  de  supérieur  de  la  maison  de  Paris, 
mais  elle  ne  changea  rien  à  son  dévouement,  comme  il  en 

1  Pari.,  22  août  1822. 


452  HISTOIRE   DE    MADAME   BARAT 

informait  la  mère  générale  par  ces  lignes  du  27  août 
1824  :  «  Voici  une  grande  épreuve  pour  moi,  et  peut- 
être  pour  vous,  ma  bien  chère  mère.  Par  ordonnance 
du  2G,  je  suis  ministre  des  affaires  ecclésiastiques  et  de 
l'instruction  publique.  Vous  en  prévoyez  les  con^^é- 
quences;  certains  liens  extérieurs  seront  rompus;  mais 
j'espère  de  vos  sentiments  que  rien  ne  rompra  les 
autres.  Vous  vous  souviendrez  toujours  que  j'ai  été 
votre  père,  et  je  ne  Toublierai  jamais'.  » 

L'archevêque  nomma  à  sa  place,  comme  supérieur, 
M.  Tabbé  Desjardins,  vicaire  général,  autre  type  excel- 
lent de  la  vie  sacerdotale  et  apostolique. 

Mais  ce  n'étaient  plus  seulement  les  premiers  per- 
sonnages ecclésiastiques,  c'était  la  cour  elle-même  que 
poussait  au  Sacré-Cœur  le  courant  de  la  dévotion  ou  de 
l'opinion.  Nous  avons  déjà  vu  que  le  premier  mouve- 
ment de  M""  Barat,  en  présence  de  ces  grandeurs,  était 
de  les  fuir.  «  Ce  qui  me  fatigue  le  plus,  c'est  le  salon, 
répétait -elle  à  une  de  ses  filles;  si  j'osais  désirer 
quelque  chose,  ce  serait  qu'une  autre  que  moi  en  fit  les 
honneurs.  »  Le  plus  qu'elle  pouvait,  elle  trouvait  moyen 
de  s'y  faire  remplacer,  sans  toutefois  janiais  refuser  de 
paraître,  quand  le  devoir  et  la  charité  lui  en  faisaient 
une  loi. 

C'est  ainsi  qu'elle  accueillait  avec  une  bonté  par- 
ticulière la  vénérable  et  pieuse  duchesse  de  Bour- 
bon. M""  Louise-.Marie-Thérèse  Balhilde  d'Orléans,  du- 
chesse de  Bourbon,  était  une  personne  d'un  esprit  sin- 
gulier, entêtée  d'illuminisme,  très-extraordinaire  de 
tournure  et  de  mise,  et,  i>our  toulcs  ces  causes,  peu 

«  Paris,  27  aoûl  182i.  Autogr. 


LA  DUCHESSE  DE  BOURBON  453 

recherchée  dans  le  monde.  Ce  fut  pour  M"^  Barat  une 
première  raison  de  l'aimer.  Puis,  —  et  c'était  là  ce  qui 
attirait  le  plus  son  cœur  compatissant,  —  cette  princesse 
était  malheureuse.  Elle  était  la  mère  de  ce  jeune  duc 
d'Enghien,  fusillé,  à  la  fleur  de  l'âge  et  des  espérances, 
dans  le  fossé  de  Vincennes.  Elle  était  l'épouse,  depuis 
longtemps  délaissée,  de  ce  vieux  prince  de  Bourbon  qui 
traînait  dans  le  scandale  une  vieillesse  indigne  du  nom 
de  Condé.  Enfin,  elle  était  bonne  :  elle  avait  établi  dans 
sa  propre  demeure  de  la  rue  de  Varennes,  non  loin  de 
l'hôtel  Biron,  son  hospice  d'Enghien,  où  elle  recevait 
les  malades,  en  souvenir  et  pour  le  salut  de  son  fils. 
jyjme  gapat  l'appréciait  par  ces  côtés  du  cœur  :  elle  la 
consolait,  l'éclairait,  priait  et  faisait  prier  pour  que  Dieu 
dissipât  les  ombres  de  son  esprit.  «  Ce  n'est  pas  pour 
obtenir  des  grâces  corporelles  que  je  vous  la  recom- 
mande ,  écrivait-elle  à  Grenoble,  mais  une  spirituelle, 
à  laquelle  j'attache,  pour  cette  bonne  duchesse,  te 
plus  grand  prix  '.  La  duchesse  étant  morte  dans  le 
mois  de  janvier  1822,  M"'^  Barat  la  pleura  presque 
comme  une  amie.  «  Je  vous  ai,  je  crois,  déjà  parlé  de 
ma  douleur,  confiait-elle  encore  à  la  mère  Thérèse.  J'ai 
perdu  notre  excellente  princesse  de  Bourbon,  qui  nous 
aimait  bien  sincèrement.  C'est  pour  moi  un  vide  que  je 
sentirai  longtemps.  Le  bon  Dieu  ne  veut  rien  dans  nos 
cœurs  que  Lui.  Je  sens  chaque  jour  cette  loi  s'opérer 
dans  le  mien^  » 

Dans  le  môme  temps,  les  princes  de  la  maison  de 
France  honoraient  le  Sacré-Cœur  d'une  bienveillante 


1  A  la  mère  Tiiérèse.  Paris,  21  octobre  1821. 

2  Paris,  17  janvier  1822. 


J5l  HISTOIRE   DE  MADAME   BARAT 

proteclion,  La  chapelle  du  pensionnat  ayant  été  con- 
struite dans  le  courant  de  l'année  1823,  toute  la  fjmille 
royale  voulut  contribuer  à  sa  décoration.  Louis  XVIII 
donna  l'autel  ;  Monsieur,  frère  du  roi,  fit  présent  de  la 
gloire  qui  surmonte  le  sanctuaire.  En  rendant  cet  hom- 
mage au  sacré  Cœur  de  Jésus,  les  frères  de  Louis  XVI 
répondaient  à  la  pensée  de  l'auguste  martyr  qui  lui 
avait  consacré  son  royaume  dans  la  prison  du  Temple. 

A  peine  ce  sanctuaire  eut-il  été  béni  que  M*""  les 
duchesses  de  Berry  et  d'Angoulême  y  amenèrent  les 
Enfants  de  France.  L'espérance,  l'action  de  grâces  et 
l'attendrissement  se  confondirent  dans  l'àme  de  M""^  Ba- 
rat,  quand  elle  vit  se  courber  devant  le  tabernacle  ces 
jeunes  tètes  si  protégées,  mais  si  exposées.  «  Nous  avons 
ou  dimanche,  écrivait-elle  le  29  octobre,  la  visite  de 
iM^  le  duc  de  Bordeaux  et  de  Mademoiselle,  sa  soîur. 
Ils  ont  passé  deux  heures  avec  nous  et  avec  nos  élèves. 
Qu'ils  sont  donc  aimables!  Vous  peindre  ce  que  nous 
avons  éprouvé  en  voyant  l'enfant  de  la  miséricorde  de 
Dieu  serait  impossible,  surtout  lorsque  tous  deux,  dans 
le  sanctuaire,  à  genoux,  adressaient  pour  la  première 
ibis  leur  innocente  prière  dans  une  église  consacrée 
au  sacré  Cœur.  Comme  nous  avons  toutes  prié  ce  divin 
Cœur  pour  ces  augustes  enfants!  Hélas!  quelle  lâche 
difficile  va  s'ouvrir  poureux  dans  quelques  années'!  » 

Ces  visites  se  renouvelèrent,  et  drs  rapports  habi- 
tuels de  bonté  d'un  côté  et  de  reconnaissance  de  Taulre 
s'établirent  entre  l'Elysée  et  l'hôte!  Biron.  L'humblo 
M"'"  Barat  en  renvoyait  tout  l'honneur  à  la  maîtresse 
générale.  «  La  duchesse  de  Berry,  faisait-elle  savoir 

»  A  M""  iVovost.  Paris,  29  octobre  1S21. 


LE  PENSIONNAT  DE   PARIS  45S 

un  jour  à  la  mère  Thérèse,  nous  a  écrit  une  lettre  obli- 
geante dans  laquelle  elle  s'étend  beaucoup  sur  la  bonne 
tenue  de  nos  enfants.  Tout  cela,  comme  vous  le  pensez, 
était  adressé  à  M'"''  de  Gramont'.  » 

Cette  faveur  générale  fut  le  moyen  dont  la  Provi- 
dence se  servit  pour  attirer  à  Paris  et  grouper  sous  la 
main  de  la  supérieure  un  grand  nombre  d'enfants  de  la 
classe  élevée.  Elle  ne  l'avait  pas  cherché;  même  il  est 
vrai  de  dire  que  sa  préférence,  inspirée  par  l'esprit  de 
l'Evangile,  se  fiit  portée  vers  des  œuvres  moins  écla- 
tantes que  celle-là.  Mais,  tout  effrayée  qu'elle  était  de 
la  responsabilité  que  lui  imposait  ce  choix  ,  elle  n'en 
chérit  pas  moins  tendrement ,  noblement ,  cette  fa- 
mille d'élite,  comme  elle  l'écrivait  à  M""^  Duchesne  : 
«  Quatre-vingt-dix  familles  qu'il  faut  voir,  entendre, 
entretenir  par  lettres  :  c'est  une  lourde  charge.  Et 
quels  parents,  quelles  enfants!  Enfants  de  nobles,  de 
ministres,  etc.  Ah!  ma  chère  Philippine,  que  nous  pré- 
férerions évangéliser  les  sauvages!  Ils  n'abuseraient 
pas  tant  des  grâces  du  Seigneur.  Nous  avons  cependant 
des  enfants  bonnes  et  solides,  mais  qu'il  en  coûte  de 
peines  et  de  soins-!  » 

M"''  Baral  prenait  sur  elle  une  grande  partie  de  ces 
soins  :  «  M"'"  de  Gramont  a  tant  à  faire  dans  sa  maison 
de  Paris,  écrivait  cette  mère,  qu'il  çst  impossible  qu'elle 
y  tienne  seule.  Il  faut  donc  bien  m'y  dévouer,  n'ayant 
personne.  Le  bon  Dieu  m'aidera  ^.  »  Dieu  seul  était, 
en  effet,  sa  lumière  et  sa  force.  Il  arrivait  parfois  que 
M"'"  de  Genlis,  alors  octogénaire,  venait  lui  donner 

1  Paris,  13  mai  1821. 

2  Paris,  20  avril  1822. 

3  A  la  mère  Thérèse.  Paris  ,  9  janvier  1820. 


436  HISTOIRE  DE  MADAME  BARAT 

complaisamment  ses  conseils  sur  réducalion.  —  On 
devine  ce  que  pouvaient  clro  les  conseils  de  M'""^  de 
Genlis!  —  La  mère  Barat  l'écoutait  avec  déférence, 
pour  avoir  à  son  tour  le  droit  de  lui  parler  de  Dieu. 
«  Savez-vous,  disait-elle  ensuite  à  ses  filles,  qui  je  viens 
de  recevoir?  C'est  M"""  de  Genlis.  »  Elle  n'ajoutait  rien 
de  plus,  et  s'en  allait  bientôt  auprès  de  Notre-Seigneur 
chercher  d'autres  lumières. 

En  effet,  la  sainte  mère  ne  comprenait  pas  l'éduca- 
tion comme  une  œuvre  à  laquelle  peuvent  suffire  les 
petites  industries  et  même  les  grands  talents.  Elle  la 
comprenait  comme  une  œuvre  surnaturelle;  et  voici, 
en  conséquence,  les  instructions  qu'elle  adressait  aux 
maîtresses  générales  et  aux  maîtresses  de  classe,  soit  à 
celles  de  Paris,  soit  à  celles  du  dehors. 

Elle  leur  disait  premièrement  de  se  faire  fontaine 
pour  devenir  ruisseau,  et  de  se  remplir  tellement  de  la 
vie  de  Jésus-Christ  qu'elles  n'eussent  plus,  pour  ainsi 
dire,  qu'à  donner  de  leur  plénitude  à  leurs  pension- 
naires. Elle  écrivait  à  l'une  d'elles  :  «  Je  suis  touchée 
comme  vous 'du  sort  de  ces  enfants,  mais  combien  nous 
les  aiderions  davantage,  si  nous  étions  unies  au  bon 
Dieu  par  le  recueillement,  par  la  mort  à  nous-mêmes! 
Dieu  ne  nous  refusera  rien  du  fruit  de  nos  sacrifices,  si 
nous  ne  lui  refusons  rien  de  ce  qu'il  nous  demande.  »  — 
«  Vous,  ma  fille,  écrivait -elle  à  une  autre,  quel  bien 
vous  feriez  si  vous  étiez  animée  de  l'esprit  de  Jésus! 
N'en  doutez  pas,  vous  aurez  ac(juis  l'aulorilé  sur  les 
cœurs,  si  vous  êtes  fidèle  et  unie  à  votre  Epoux  par  le 
sacrifice  de  vous-même,  car  alors  vous  agirez  par  son 
esprit  et  avec  Lui  '.  »  —  «  Le  prix  de  votre  fidélité,  écri- 

l  A  M'"'  E.  Giraud.  raris,  17  février  \62l\. 


SES   INSTRUCTIONS   AUX   MAITRESSES  437 

vait-elle  encore,  sera  le  règne  de  la  piété  dans  le  cœur 
de  vos  enfants.  Ah!  ma  fille,  je  ne  puis  dire  combien 
l'esprit  de  prière,  l'union  avec  Dieu,  le  recueillement  et 
la  mortification  intérieure  que  pratique  chaque  maî- 
tresse,